Un bâton dans la roue.

Il est des résolutions qui vous changent une vie, mais je ne parle pas de celles prises souvent dans l’euphorie festive d’un début d’année, comme de promettre d’arrêter de fumer, de boire, ou de se remettre au squash, ou bien encore, plus rarement, d’être aimable avec sa belle-mère. Résolutions qu’on oublie d’une manière générale presque aussi vite qu’on a eu la sottise de les adopter. Non, je veux plutôt parler de promesses bien plus importantes, de ces résolutions qui vous engagent sur le long terme, qui révolutionnent tout bonnement le cours de votre existence, et comparable à celle que je pris au Pouldu-sur-mer, charmant petit port de pêche du Finistère sud, le 10 Août 1975, jour où je décidai de mettre un terme définitif à ma pourtant si prometteuse carrière de coureur cycliste…

J’ai toujours eu un faible pour les majorettes. D’ailleurs, j’observe qu’elles se font de plus en plus rares ces derniers temps, et cela est fort regrettable. Les majorettes sont pour moi la quintessence même de la féminité. Une féminité innocente qui n’a pas peur de sortir dans les rues en jupette courte, chaussée de bottines blanches, et surtout les cuisses gainées de collant résilles. À ce propos, Francine avait d’énormes cuisses. Presque aussi grosses que les miennes. Francine occupait la fonction tant convoitée de capitaine du peloton de majorettes du Pouldu-sur-mer, un grade acquis à la force du poignet, si je peux me permettre d’employer ici cette expression imagée, étant devenue par la seule volonté et beaucoup de travail une virtuose émérite du jeté de bâton à paillettes. Elle avait également de très gros nichons, ce qui ne gâtait rien, et surtout pas mon envie, immédiate dès que je les aperçus et bientôt dois-je l’avouer obsédante, de les pétrir à pleine mains…

Au Pouldu-sur-mer, s’il y a bien un évènement important dans l’année qui mobilise l’ensemble de la population de cette petite bourgade bretonne et attire une masse considérable de spectateurs, il s’agit à coup sûr de la fête votive, la saint Gildas, qui a lieu tous les deuxièmes dimanches du mois d’Août. Lors des festivités, les deux attractions les plus marquantes et les plus attendues sont de l’avis partagé de tous, d’un côté la grande course cycliste réservée à l’élite pédalistique du canton, et de l’autre, le défilé des majorettes au son de la fanfare locale, « la joyeuse clique Pouldreuzienne », défilé qui suit immédiatement l’arrivée de la course cycliste. Francine et moi, étions donc sans aucun doute prédisposés à nous rencontrer. En effet, selon la coutume, ce fût elle qui me remis le bouquet du vainqueur, m’embrassa ensuite sur les joues, encore toute en sueur de sa prestation au bâton, rouge comme un gratte-cul, et cela devant une foule joyeuse et passablement avinée. Mais, ce fût elle aussi qui m’ouvrit les yeux sur l’impasse dans laquelle je me trouvais à vouloir persévérer dans le sport cycliste. Malgré mes indéniables qualités physiques, mon endurance à toute épreuve, mon sérieux lors des entraînements, en un mot ma détermination sans borne, je n’étais manifestement pas fait pour devenir coureur cycliste professionnel… Non, grâce à cette Francine, je compris ce jour-là qu’une autre voie, bien différente de celle-ci, s’ouvrait devant moi, une voie bien plus digne de mon intelligence et surtout de mes capacités à rebondir : je serais chirurgien. Oui ! Chirurgien ! Et de surcroît, un spécialiste de la chirurgie maxillo-faciale…

Après avoir fait plus ample connaissance avec Francine, une première fois dans les toilettes des vestiaires de la salle des fêtes, puis un peu plus tard sur la banquette arrière de ma 4L, et visité moults établissements du même genre, nous finîmes notre soirée au « Petit Navire », une boite de nuit qui portait donc assez curieusement, et allez savoir pourquoi, le nom d’une vulgaire conserverie de sardines. J’étais déjà ivre en y entrant. Et les choses ne s’arrangèrent pas par la suite. Il faut préciser, à ce stade du récit, que je n’avais pas (encore) pour habitude de boire de l’alcool. J’étais à cette époque, rappelons-le si besoin, un athlète de haut niveau, et en tant que tel, suivait une discipline de vie ascétique assez proche de celle d’un moine tibétain. Alors, s’il est tout à fait exact que je m’enfilais mes deux ou trois comprimés de bétaméthasone, plus quelques autres d’amphétamines («Avec la Centramine, on pose des mines !») avant le départ de chaque compétition, cela s’arrêtait strictement là, et je ne buvais jamais, je le jure, une goutte d’alcool. Francine était de bonne compagnie et connue comme le loup blanc dans toute la région. Sa réputation semblait l’avoir précédée partout où nous nous étions rendus ensemble cette nuit-là. Une réputation de joyeuse fêtarde, d’ambianceuse hors pair (quoique ce terme n’existât pas encore) et de meneuse de soirée inégalable. Oui, c’est sûr, la bringue, elle avait vraiment ça dans le sang, notre Francine. Et moi, un peu trop d’alcool déjà, aussi ne me demandez pas pourquoi nous nous sommes battus, je serai bien incapable de vous le dire ! Ce type faisait dans les deux mètres, peut-être même un peu plus. J’appris par la suite (en signant ma déposition à la brigade de gendarmerie pour être plus précis) qu’il était militaire de carrière chez les commandos marine, une troupe de guerriers d’élites basée à Lorient. Et ceci pouvait expliquer ses étonnantes aptitudes à foutre des mandales…

Le gendarme (derrière sa machine à écrire) :

— Il affirme que vous lui avez touché les seins… !

Moi (devant le bureau) :

— Quoi… j’ai… mais comment ça… je lui ai touché les seins ?!

Le gendarme :

— Oui, ceux de sa copine… ! Le plaignant, le sergent-chef Duchmol, affirme que vous lui avez… je lis ses propres termes sur le procès-verbal… vous lui auriez titillé vivement les tétons !

Moi :

— Ah… ? Ah, bon… titillé… ?!

Francine (assise à côté de moi et pleurnichant) :

— T’aurais pas dû… ! Ou p’t’ête attendre que cette brute épaisse ait le dos tourné… !

Ainsi, la mémoire des faits me revenant petit à petit, il est vrai que je la revoyais très bien maintenant, cette blondasse décolorée et ses énormes nibards qui pointaient sous son chemisier. Et elle avait sûrement raison, Francine, j’aurai pas dû…

Toujours est-il que j’avais la tronche fort amochée. Et Francine aussi. Ma pauvre Claudette avait cru bon de prendre ma défense face à ce monstre aux oreilles en chou-fleur et au sourire édenté, mais une seule baffe avait suffit pour lui éclater le nez ! Bref, on n’étaient pas beaux à voir, là, tous les deux, au fond de notre cellule de dégrisement… !

Le lendemain matin, vers dix heures, les flics ont été vachement sympas : ils nous ont ramenés jusque sur le parking du « Petit Navire ». Et, c’est véritablement à ce moment précis que je l’ai eu, mon p…. de déclic !

Au moment très précis où, stupéfait, abasourdi, hébété, assommé une fois de plus, je découvris, que d’une, l’on m’avait fauché ma super bécane de course, toute montée en Campagnolo et que j’avais négligemment laissée sur la galerie de ma 4L, et de deux, la gueule abîmée de Francine, mais en plein jour cette fois, et surtout alors que j’avais maintenant un peu décuvé… J’étais partagé entre la douleur intense d’avoir perdu un objet cher… non, que dis-je ? bien plus qu’un objet, presque un être de chair et de sang, auquel je tenais comme à la prunelle de mes yeux, et celle d’avoir, par ma seule bêtise, ôté de façon irrémédiable toute sa beauté candide à ce petit minois de jouvencelle bretonne…

— Berde… ! On dirait bien qu’on t’as bolé ton bélo ! dit-elle, un œil clos et les narines bourrées de coton hydrophile.

— C’est pas grave, ma majorette… oublions tout ça… ! Maintenant, je vais devenir chirurgien ! Et je vais t’arranger ça, j’te le promet… !

Quinze ans plus tard, je lui refaisais le pif à ma Francine. En trompette…

Alors ? Elle est pas belle, la vie ?!

Note de l’auteur (c’est moi !) :

Texte librement (très librement…) inspiré du roman de Jack London : « Martin Eden ». Oui, je sais, à première vue, on n’y voit aucune correspondance, mais cherchez bien tout de même… ! (Pour celles et ceux qui ne l’ont pas encore lu, cela vous donnera l’occasion de lire ce chef-d’œuvre !)

File d’attente.

Je suis moche. De ces mochetés peu banales qui font peur aux enfants.
J’ai la tronche de traviole, plombée de cratères acnéiques, balafrée d’une cicatrice de bec de lièvre que dissimule à grand peine une moustache raide, les oreilles en chou-fleur, le tarin proéminent. Premier prix assuré, toutes catégories confondues, des concours de sales gueules. Faciès ingrat du type peu recommandable qui a pris perpète et qui vient de s’évader de taule. Me rencontrer, seul, ou même à plusieurs, dans un endroit obscur et désert, vous laissera après coup, et pour toujours, comme le sentiment étrange d’en avoir réchappé… Oui, moche. Je suis moche.
Ma lovely brunette, je l’ai rencontrée dans une file d’attente, cordon humain se déroulant sans fin devant la pharmacie de mon village. Ce jour-là, il y avait arrivage de gel hydro-alcoolique. Évènement quasi miraculeux d’une chronique de vies sous anesthésie gouvernementale, et d’existences anxieuses tout en pointillé, où l’on craint pour sa santé en respirant simplement le même air que tout le monde…
Elle est devant moi. À son bon mètre cinquante de distance. Gestes barrières obligent, certes, mais reconnaissons que cela ne facilite pas les tentatives de drague !
« Bonjour mademoiselle… alors, comme ça, vous êtes du village, vous aussi… ?! »
Elle se retourne, et ne semble pas du tout apprécier cette subite intrusion verbale dans le sacro-saint périmètre de sécurité sanitaire. Elle me détaille rapidement, des pieds à la tête. J’ai du goût pour me saper, ce qui me paraît être un minimum lorsque, comme moi, avec cette gueule en biais, l’on recherche encore l’âme sœur à l’approche de la trentaine… Je ne traîne jamais en survêtement, et mes pompes sont bien cirées tous les matins.
« …Oui… ! »
Sa silhouette harmonieuse engage à pousser plus loin l’investigation. Elle est belle comme un cœur, cette demoiselle masquée, et je me sens pousser des ailes.
« … C’est curieux… je ne vous ai pourtant jamais croisée jusqu’à aujourd’hui… ?! »
Elle a compris. Les filles sont balèzes pour ça. Elles comprennent dans l’instant même où vous ouvrez la bouche, au tout premier mot que vous prononcez, que vous vous intéressez à elles… et ce n’est donc pas la peine de chercher ensuite à dissimuler –très maladroitement la plupart du temps, d’ailleurs– vos intentions, vous êtes déjà découvert… !
« C’est peut-être parce que je sors très peu… et encore moins, bien sûr, depuis cette folle histoire de confinement ! »
En temps normal, je lui aurais sans doute proposé d’aller boire un verre en terrasse, là, à seulement deux pas, au bar des Sports. On se serait alors assis tous les deux, à l’ombre des platanes centenaires, elle aurait commandé un Perrier menthe, ou une citronnade, et moi, un Monaco comme à mon habitude, mais aujourd’hui… aujourd’hui est nécessité absolue de faire preuve d’un peu plus d’imagination !…
« Dites… Ça ne vous dirait pas qu’on aille se promener, tous les deux… cet après-midi par exemple, le long du canal… ? Le coin est tellement agréable en cette saison… et cela nous permettrait de faire un peu mieux connaissance ?
— Ah… vous croyez que cela est autorisé… ? »
Bon point d’encouragement. Elle n’a pas dit non… !
On avance. D’un mètre cinquante.
 » Avec l’attestation de sortie correctement remplie… Je pense que…
— Qu’est-ce qui vous est arrivé aux oreilles… ?!
— Oh, ça… c’est à cause du rugby… Ça frotte dur dans les mêlées !
— Sportif, alors… ?!
— Oui… un peu… mais maintenant je me suis mis au tennis… C’est beaucoup plus cool quand même, le tennis… !
— Mais vous avez de très beaux yeux, par contre…
Elle se rapproche. D’un bon mètre. Un mètre vingt peut-être même…
 » … Verts… ils sont verts, vos yeux !
— Et les vôtres, en bleu clair, ne sont pas mal non plus, mademoiselle… !
De l’amour naissant, de ce doux printemps, et de ma reconnaissance éternelle à cette saloperie de virus qui nous oblige à porter masque en permanence…

Que les rats envahissent le Monde…

Dimanche 10 mai.
Ce matin, mais cela couvait insidieusement depuis un bon mois, je me suis levé avec la boule au ventre. Une crise d’angoisse. Et je me cramponne à mon stylo bille, tel l’hypotendu vertigineux à son rideau de douche aprés s’être relevé trop vite d’avoir ramassé une savonnette…
Oui, j’angoisse… j’angoisse et je panique, parce que demain, ça y est : on déconfine… ! Demain, on lâche les cons ! Tous ces cons dont je fais, moi aussi, partie… On nous lâche, nous les cons de ce pays, sans aucune préparation, comme on lâcherait des faisans dans la nature la veille de l’ouverture de la chasse… Ni plus, ni moins…
Alors, depuis ce matin, comme la plupart d’entre-nous, je prépare ma sortie de déconfinement, n’ayant qu’une seule et unique idée en tête : les vacances… ! Mais où irons-nous cette année ? Et la voilà bien cette fameuse question qui m’angoisse tant… « Où irais-je donc passer mes vacances d’été… ? » !
Au bord de la mer ? Et pourquoi pas… J’avoue volontiers que l’idée d’aller me vautrer à demi-nu dans le sable qui pue la pisse, ou bien encore de me ruiner le dos sur des galets ronds et durs, me tente assez. Se fondre ainsi dans la masse agglutinée d’un troupeau de bêtes toutes suintantes de crème solaire bon marché n’aurait de surcroît cette année –virulente ô combien– que des avantages certains. La promiscuité me plaît, et m’a toujours plu. Et je ne suis pas le seul dans ce cas-là. Ainsi je n’ai pas honte de le dire : rien ne m’exciterait plus que de passer trois semaines de congés payés dans l’un de ces immenses campings de bord de mer, villages de bungalows bien serrés et bien quadrillés, où, avec bobonne, en maillot une pièce, et toute ma marmaille braillante, nous nous entasserions des après-midis entières dans une pistoche surdimensionnée et hyper-chlorée, attendant tous, avec cette impatience qui caractérise les grands évènements à venir, la soirée karaoké du mercredi soir…
Plouf ! Plouf, et replouf… !
Ou la montagne ? J’hésite… Le silence des grands espaces naturels, l’air pur revivifiant, la fraîcheur des nuits d’été, la gentillesse proverbiale des autochtones… tout cela me fait un peu peur… Et suis-je vraiment préparé… ? Non, décidément, oublions la montagne, trop peu de monde à croiser m’inquièterait plus qu’autre chose…
Reste plus que la campagne. La bonne vieille campagne de l’intérieur de nos terres. Bien franchouillarde à souhait. Cette belle campagne qui sent bon le purin inondant les champs de colza pour le bio-carburant, ainsi que le vieux sans âge. D’ailleurs, il doit bien me rester un peu de famille éloignée quelque part en Corrèze… à moins que ça ne soit dans la Creuse… je ne sais plus…
« T’inquiète donc pas comme ça, mon chéri… dans trois semaines, c’est reparti comme en Quatorze, tu verras… ça ne coupera pas… ! »
Ma Simone, elle a toujours su me remonter le moral.
C’est aussi un peu pour cela que je l’aime…

Moi, Président…

Cela m’est tombé dessus un Vendredi. Et ne me demandez pas pourquoi un Vendredi : je n’en sais fichtre rien…

Il étaient deux. Un grand, tout maigrichon, et un autre plus petit, mais pas bien gros non plus.

« Monsieur 25 b… ? »

— Hein… ? Non… ça, c’est le numéro de l’immeuble… ! Moi, c’est Salgrenn… !

— Ah… oui… au temps pour moi ! Agent Moldu, et mon collègue… mince… c’est comment déjà ton nom… ?!

— Agent Billentête… ! lui répond, le pas bien gros non plus, en faisant une grimace.

— J’vous préviens de suite… si c’est pour les étrennes… J’ai pas un rond à vous donner, les gars !

— Que nenni… ! C’est le Ministère du Grand Tirage qui nous envoie… Vous avez été choisi, monsieur Salgrenn…

— Grand Tirage… Grand Tirage de quoi… de mon cul… ?! Encore une arnaque, vot’ truc… ?! Bon… foutez-moi le camp ou j’appelle les flics !

Le maigrichon (le plus grand, donc) sort un papelard de sa sacoche.

« Mais non… regardez, monsieur Salgrenn, la Machine à Logarythmes vous a désigné… Il n’y a pas d’arnaque du tout… c’est bien votre nom qui est écrit, là ?!

— Ouais… et alors… j’ai gagné quoi, cette fois… ?! Un Vaporetto pour nettoyer mes vitres ?! Un abonnement de six mois à Télé Z ?! Un service à escargot en porcelaine de Limoges ?!

Le grand regarde le petit, et le petit, le grand (en relevant légèrement la tête, bien sûr).

« Monsieur Salgrenn… je crois que vous n’avez pas bien compris… nous venons vous annoncer que vous avez été choisi par la Machine à Logarythme pour être notre futur Président de la République… ! Et croyez-moi, cela n’a rien à voir avec un vulgaire service à escargots !

Les emmerdes, ça ne prévient pas généralement quand elles débarquent chez vous. Et la plupart du temps c’est toujours lorsque l’on s’y attend le moins. Et là, pour le coup, je ne m’y attendais pas du tout, mais alors, pas du tout…

« …Président de la République… ?! Vous vous foutez de ma gueule… moi… Président de la République… ?!

— Et pourquoi pas… ?!

— Bon… ok… entrez… que vous m’expliquiez un peu mieux tout ça… !

— Mais dis-leur qu’ils s’essuient bien les pieds ! »

Elle, c’est ma femme… Et le ménage, c’est son truc, alors je suis persuadé qu’elle aurait préféré un Vaporetto, ma Simone…

« Vous commencez demain…

— Demain… ?! Un samedi… ?! C’est que…

— Simple hasard du calendrier, monsieur Salgrenn ! Mais ne vous en faites pas… toutes les heures sup’ vous seront majorées à cent pour cent… !

— Ah… j’aurais des heures supplémentaires à faire… ?

— Oui, de temps en temps, surtout en période de crise… mais là, en ce moment, rassurez-vous… c’est plutôt calme !

Puis, ils m’ont refilé un billet de Ouigo pour la capitale. En seconde classe.

 » Y’avait plus de première… ?!

— Ce n’est jamais en première, monsieur Salgrenn !

— Ah bon… ?! Et pour ma femme… pour ma Simone, ça se passe comment… ?

— Mais ça ne se passe pas, monsieur Salgrenn… ! Les épouses, s’il y a épouse bien entendu, ne sont plus prises en charge par la Nation… Après tout, ce n’est pas le problème des Français, les épouses de nos Présidents ! Et cela nous a permis tout de même d’économiser plus de deux millions d’euros par an… et ce n’est pas rien, deux millions d’euros, monsieur Salgrenn,… ce n’est pas rien, n’est-ce pas… ?!

—… Oui… certainement… c’est une somme… !

— Et la Machine à Logarythmes aussi nous a fait économiser beaucoup d’argent… énormément… Si vous saviez, monsieur Salgrenn… !

Le plus petit acquièsce, un large sourire aux lèvres.

— Ah… vraiment… ?

— Éh oui… regardez donc : fini les partis politiques avec la Machine, fini les remboursements des frais de campagne, et fini aussi les dépenses pharaoniques pour organiser les deux tours de scrutin ! Oui, c’est terminé tout ça, monsieur Salgrenn… ! Et hop ! Trente millions d’euros minimum d’économisés encore là-dessus ! Et ce n’est pas rien tout de même… trente millions d’euros…

— Mais…

— Oui… ?

— … Vous êtes quand même au courant que je n’ai jamais fait de politique de ma vie, moi… ! Ce n’est pas un handicap pour diriger un pays… ?!

— Mais non, bien au contraire, monsieur Salgrenn… bien au contraire ! Cela vous laisse la liberté d’agir tout à votre guise… vous n’avez de comptes à rendre à personne, et comme cela : vous faites tout ce que vous désirez pendant cinq ans ! N’est-ce pas merveilleux… ?!

— Ouais… ouais… si vous le dites… ! Mais faut savoir aussi que je n’ai pas fait de grandes études, non plus… Je bosse comme vendeur de bagnoles chez mon beau-frêre Gilbert, qui possède la concession Toyota à la sortie de Châteauroux, en direction d’La Châtre… Je me défends pas mal comme vendeur, c’est pas la question, mais de là à être vraiment qualifié pour le job… j’suis pas certain que…

— Ne vous inquiètez pas… si la Machine vous a choisi, c’est que vous avez obligatoirement toutes les aptitudes requises pour ce poste ! Sachez que la Machine, contrairement aux électeurs, ne se trompe jamais, monsieur Salgrenn… ja-mais… !

Simone revient avec l’apéro sur un plateau.

— Pastis ou whiskiiii… ?! Et on va lui refiler la Légion d’Honneur, du coup, à mon Nénesse ?!

— Fini aussi tout ça ! Économies encore, ma petite dame… économies… ! Et un Pastis plutôt, pour moi… !

— Avec des glaçons ? Dommage… bon… c’est vrai qu’ils la refilaient un peu à n’importe qui maintenant… !

— Et pour les costumes… ?

— Deux par an ! Et deux paires de chaussures également… une pour l’été, une pour l’hiver… !

— Ah ouais… Dites… c’est pas un peu ric-rac, quand même… ?!

— Mais personne ne vous oblige à porter des costards toute l’année… Le protocole à été revu à la baisse, lui aussi… alors vous pourrez ainsi vous habiller comme bon vous semblera, monsieur Salgrenn… du moment que cela est entièrement à vos frais ! Même les survêtements ne sont plus interdits… et d’ailleurs cela plaît beaucoup à une grande marge de notre population… vous serez très populaire en survêtement, monsieur Salgrenn… ça, je peux vous l’assurer !

— Populaire… ? C’est indispensable d’être populaire… ?!

— Là, c’est vous qui voyez… Mais très honnêtement, cela n’a aucun intérêt ! Je vous rappelle que vous n’avez pas été élu au suffrage universel, mais tiré au sort par une machine… et les machines se contre-foutent des sondages, monsieur Salgrenn… Alors, vous faites votre job, et le reste n’a pas importance !

— Et pour le logement… ? J’suis logé quand même… parce que ça douille grave les locations à Paris !

— Pas de soucis, un petit deux pièces juste en face de votre bureau, c’est pas grand mais y’a tout le confort moderne… et ça, c’est cadeau, c’est pour nous ! On n’est pas des sauvages tout de même ! Restera juste l’électricité et le gaz à votre charge… mais là, c’est un peu normal, je crois, non… ?!

— Bon… et… mon salaire… ?

— Des cacahuètes… vous auriez peut-être des cacahuètes, m’dame ?!

Le petit maigre a déjà bouffé tous les Doritos…

— Le Smic… plus, évidemment, les heures sup’ dont on a déjà parlé tout à l’heure… Le minimum légal, quoi ! Mais attention, personne ne vous empêche bien entendu de conserver votre boulot chez vot’ beau-frêre si vous le souhaitez… vous avez tout à fait le droit de bosser au black pendant vos congés !

— Ah… alors, j’ai quand même des congés payés… !

— Des congés, oui… mais payés, pour ça c’est une autre histoire…

— Et Brégançon… et le château de Rambouillet ? On n’a plus droit à ça non plus ?!

— Vous rigolez, Salgrenn… ?! Y’a déjà un bail que l’on a tout bazardé ! Brégançon, on l’a vendu à l’émir du Koweit, et puis Rambouillet : c’est une EHPAD maintenant !

— Quelques voyages officiels malgré tout… ?

— Très peu… le strict minimum… dorénavant, on privilégie plutôt le télé-travail et les visio-conférences… beaucoup moins onéreux les visio-conférences… !

Les deux se lèvent, hyper synchro dans l’attitude.

« Bon… c’est qu’on va vous laisser… On doit passer voir tous les autres maintenant…

— Les autres… ? quels autres… ?!

— Votre premier Ministre, et tout le reste du gouvernement…

— Ah ben oui… Tous tirés au sort également, je suppose… ?!

— Tout à fait ! Niveau capacités, cela ne change guère de ce qui se faisait avant. La machine fait même parfois mieux, c’est pour vous dire !

— Bien… c’est pas que ça m’arrange tout ça, mais si j’ai pas le choix… je vais aller préparer ma valoche pour demain, moi…

— Ah… c’est vrai… j’allais oublier… Tenez, Salgrenn… votre carte Orange, pour le métro… mais ne nous remerciez pas… disons que c’est notre cadeau de bienvenue !

Et ils sont repartis… comme ils étaient venus.

« Monsieur le Président… ?

— Hein… quoi… ?

— Vous avez Trompe sur la deux… je sais pas… j’ai pas tout compris, encore… Je crois qu’y veut vous causer d’un médicament à base d’eau de Javel… alors, vous le prenez, ou pas… ?

— Sur la deux, vous dites… ?

Comme un pet sur la toile.

J’ouvre les volets de ma chambre. Et ils sont là…

« Salgrenn ! Salgrenn ! on t’aime ! on t’aime… ! »

Je referme quasi immédiatement. Ce n’est pas grave, j’ai pris l’habitude de vivre dans la pénombre.

La Police les déloge bien deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, mais dès le lendemain ils sont de retour. Pourtant les flics ne font pas dans la dentelle pour les chasser. Pas mal d’entre-eux garderont des traces des affrontements jusqu’à la fin de leur vie. J’avoue qu’au début cela m’amusait, puis à la longue je me suis lassé. Comme on se lasse de presque tout finalement.

« Votre petit-déjeuner, monsieur Salgrenn… Vous avez bien dormi, monsieur Salgrenn… ? »

Ichtak est mon homme à tout faire. Enfin presque à tout faire. Il est mongolien. De Mongolie. De Mongolie orientale pour être plus précis. Il paraît que c’est un très beau pays. De belles et grandes étendues de steppes à perte de vue. Et des chameaux. Beaucoup de chameaux.

Mon portable vibre sur la table de nuit. C’est Albin. Mon éditeur.

« Hello Salgrenn ! C’est Albin…!

Il m’appelle tous les jours. Même le dimanche. No surprise, donc…

« Bonjour Albin… Que me vaut… ?! »

— Rien… rien… je voulais juste savoir si tout allait bien ce matin… Alors, de l’inspiration, mon vieux… ?! Vous êtes sur quoi aujourd’hui… un nouveau roman… ?

— Non… à vrai dire je ne sais pas trop encore… peut-être un recueil de pensées, ou des aphorismes en vrac, ou pourquoi pas des devinettes…

— Des devinettes… ?! Mais c’est bon ça… c’est très bon même… !

— Savez-vous, mon cher Albin, quel est le comble d’un vigneron têtu ?

— Non, non… mais allez-y… je sens que cela va être génial, comme d’habitude !

—… L’obsession d’avoir toujours raisin sur toute la vigne… !

Je l’entend s’étouffer de rire à l’autre bout. Je crois que j’ai fait mouche une fois de plus.

— Et l’on pourra appeller ça : « Les Versets Salgréniques »… Qu’en pensez-vous… ?!

— Que vous êtes un génie, mon vieux… un génie… ! Bon, je dois vous laisser, j’ai Amélie sur une autre vigne… ! Bonne journée, Salgrenn…

Je petit-déjeune. Avec Mozart. Le midi, c’est avec les Pink Floyd. Et le soir, devant les infos de France 2. J’ai mes petites habitudes de vieux célibataire.

« Ai-je des rendez-vous de prévu ce matin, Ichtak ?

— Oui, monsieur Salgrenn, nous avons une personne qui désire vous entretenir d’un projet cinématographique, enfin, c’est ce que j’ai cru comprendre…

— Du cinoche… ?! Mais c’est bien ça du cinoche ! C’est quand déjà le Festival de Cannes, Ichtak ?

— En Mai… en Mai, monsieur Salgrenn…

— Mais c’est parfait ça en Mai ! Faites-le donc entrer !

Ichtak revient quelques minutes plus tard avec le type du rendez-vous, qui porte un gros pansement sur un œil…

 » Cataracte… ?

— Non… Flash-ball… ! Je crois que c’était une très mauvaise idée de venir chez vous un vendredi… !

— Bon… bon… Assiyez-vous donc… !

— Assoyez-vous… la forme correcte du participe présent du verbe asseoir est assoyez-vous, monsieur Salgrenn…

— Oh putain… Je parierai que vous êtes enseignant, vous ?!

— Oui, de grammaire et de style… !

J’ai toujours eu un soucis avec les profs. Quels qu’ils soient, et ce depuis le début. La plupart d’entre-eux, à mon humble avis, confondent malheureusement enseigner et… donner des leçons !

— Alors… De quoi est-ce donc que vous voudriez me causer ?!

Là, c’est un peu trop à la fois pour lui. Las, il ne corrige pas cette fois.

« J’écris des scénarios… quelques-uns ont déjà abouti… comme « Madame-pipi fait du crochet »… vous en avez certainement entendu parler… ?!

— N’est-ce pas ce lamentable navet, avec Catherine Deneuve, qui est sorti l’année dernière… ?!

— Non, non, ça, c’est « Le dernier métro » !

Enfin bref. Il m’entretient pendant presque deux plombes d’un scénard auquel je ne comprend absolument rien. Rien. Absolument rien, que je vous dis. Ce type cause bien, mais on ne comprend pas un mot de tout ce qu’il vous raconte. Alors, je me suis endormi assez vite. Et il a dû s’en apercevoir car lorsque je me réveille, il ne parle plus. Il me regarde seulement, de son œil, unique et bovin. Comme on observe une mouche verte sur une belle bouse fraîche.

— Bien… bien bien tout ça ! Et si vous restiez manger avec moi, histoire qu’on approfondisse un peu la chose… ?!

— Mais… je ne voudrais surtout pas abuser de votre hospitalité… !

— Allons, si je vous le propose, mon vieux, c’est que cela me fait plaisir ! Et c’est comment déjà, votre nom… ?

— Pierre-Valérie Paul-Louis… Mais généralement mes amis m’appelle PV-PL… ou bien parfois PV, pour faire plus court…

— Vos amis… ? Ah… je vois… et pourquoi pas plus simple encore : P ? C’est pas mal aussi, P ?! Non ? Monsieur P… monsieur P… mais regardez donc comme cela sonne bien ! Voilà bien un patronyme dans le vent, ma foi… monsieur P… ! Et puis je trouve que cela va très bien avec votre tête…

— … ?

— Si, si, je vous assure. Vous avez une tête à vous appeller monsieur P… !

— Si vous le dites…

— Bon… Je ne sais pas pourquoi, mais je sens que l’on va bien s’entendre tous les deux, monsieur P… ! Aussi, voilà ce que nous allons faire, votre petit scénario on va le retravailler ensemble, même si je ne vous cache pas qu’il y a du boulot… c’est médiocre, très médiocre, mais on devrait y arriver, je vous le promets… et puis on va en sortir un bon film… Faites-moi confiance là-dessus aussi ; j’ai une grande habitude pour ça… Tout ce que je touche devient de l’or… Et c’est pas moi qui le dit, c’est mon éditeur ! Et croyez-moi, il est bien placé pour le savoir ! Au fait… vous aviez déjà quelque de chose de prévu au mois de mai ?!

— …Non… rien…

Il regarde autour de lui. Le mobilier, les babioles, les tableaux aux murs.

— Oui… c’est bien un Wharol devant vous… ! Je vous le dis avant que vous ne me posiez la question… !

— Et…

Il me montre du doigt le chien gonflable, vert fluo, qui trône dans un coin.

— Jeff Koons… Jeff Koons, monsieur P… C’est très moche mais ça m’a coûté un bras ! Vous-même collectionnez, peut-être ?! Timbres-postes… ?! Ou mieux… des boules à neige ?! Oh oui… je parierais bien pour des boules à neige !

— Non… quelques autographes éventuellement… J’en ai un de Depardieu… sur une note de pressing…

Ichtak passe sa grosse tête par l’entrebaillement de la porte.

 » Ah… Ichtak, vous tombez bien, mon ami… ! Monsieur P nous fera l’honneur de rester diner avec nous… Qu’est-ce qui était prévu pour ce midi… ?

— Du canard, monsieur Salgrenn… du canard aux navets…

Tronche de furoncle.

ATTENTION : Contenu sensible.

Il est tôt. Très tôt, beaucoup trop tôt pour une visite, mais il y a pourtant bel et bien quelqu’un qui tambourine à ma porte…
Je m’approche, prudent, en tout cas autant que peut l’être un quidam ayant pas mal de choses à se reprocher.
 » Ouvre Mac Cöye ! Mais, ouvre donc… c’est moi… Gouinette !
— Gouinette… ?!
Gouinette est une copine. Du genre collante. Une vraie sangsue.
J’ouvre. Elle est toute en cheveux et même pas maquillée…
— Je t’en prie, entre… qu’est-ce qui t’arrive… ?
— Qu’est-ce qui m’arrive ?! Tu me demandes ce qui m’arrive ?! Tiens, regarde plutôt !
Elle se tourne, lève sa jupe et se baisse…
— Tu le vois mon cul… ?!
— …Oui ! Très bien… je le vois très bien !
— Alors, regarde-le encore de plus près… !
Elle écarte ses lobes fessiers ne laissant ainsi aucun doute sur l’origine de son trouble…
— Oh, merde ! C’est quoi ça… ?! Là… ce machin sur ton trou de balle ?!
— Le truc qui fallait pas se choper, Mac Cöye, une belle saloperie, tu peux me croire… ! Allume ta téloche, tu vas vite comprendre le blème !
— J’peux pas… j’ai pas payé la redevance !
— Tu te fous de ma gueule, ou quoi… ?! Allume, que j’te dis !
Nous voilà donc maintenant assis tous les deux sur mon canapé, devant la téloche.
Une image apparait sur l’écran… c’est Buse Zinglin, la Ministre de la Santé…
— Putain ! Monte le son, Mac Cöye ! Tu vois pas qu’elle cause ?!
« Chères concitoyennes, chers concitoyens, l’heure est grave… »
— Tu veux pas un muffin aux œufs ? Sont tout frais, je les ai fais la semaine dernière…
— Non ! Ferme là donc, Mac Cöye !
« … Le bouton d’anus, c’est ainsi que nos spécialistes le nomme… une véritable épidémie qui touche l’Europe entière, et bientôt toute la planète, si nous n’arrivons pas à circoncire rapidement la vague qui touche nos fondements de plein fouet… »
— C’est pas plutôt circonscrire, qu’elle voulait dire… ?!
— Ta gueule, Mac Cöye… ta gueule, s’il te plaît !
« Toujours selon nos spécialistes, tous d’éminents troudeballistes reconnus, et ayant pignon sur rue, la seule parade est le port obligatoire d’une culotte… en attendant le vaccin qui ne saurait tarder, bien sûr… »
— Quoi… ?! Une culotte… ?!
— Ouais… t’as bien entendu, Mac Cöye ! Ils vont nous obliger à porter une culotte, ces cons !
— Tout le temps… ?!
— J’sais pas… écoute encore… elle a pas fini !
« … Devant la pénurie de lingerie qui est à prévoir, nous demanderons à nos entreprises textiles de mettre les bouchées doubles… Et nous vous rappelons qu’une culotte ne doit pas être portée plus de trois jours d’affilée, ceci afin de garantir son efficacité… Dès aujourd’hui, et à notre demande, des contrôles systématiques seront pratiqués par les forces de l’ordre, alors respectons toutes et tous les consignes afin que le bouton d’anus soit vain… cu ! … Merci pour votre attention… Vive la République… Et vive la… »
Je coupe le son. Nous sommes encore sous le choc avec Gouinette. On bouge plus d’un poil. Faut dire que des nouvelles comme celle-là ; c’est quand même pas tous les jours que cela vous tombe sur le rable. Et c’est heureux…
Tout d’un coup, Gouinette se relève… Une larme coule délicatement sur sa joue…
— Tu te rends compte… mettre une culotte… ?! Si on m’avait dit qu’un jour ça arriverait ! Mettre une culotte, Mac Cöye… !

Papier Bleu

« Circulez ! Il n’y a rien à voir, rien à raconter, et même rien à entendre, et cela fait maintenant trente-cinq ans que cela dure ainsi… ! »
Mon existence est en réalité une suite monotone de non-évènements. Une vie tout ce qu’il y a de plus lisse, plate, morne, sans aucun accroc nulle part. Une vie drôlement bien rangée en somme.
Enfin… jusqu’à aujourd’hui…
Je suis né un 17 avril. Un jour de l’année tout à fait comme les autres, me direz-vous ? Eh bien, non, détrompez-vous… ce 17 avril n’est pas vraiment un jour comme les autres. C’est le jour idéal pour démarrer une vie complète dans l’anonymat et le rien du tout à signaler. J’aurai pu naître la veille, le 16, comme Joseph-Armand Bombardier, l’inventeur de la motoneige, ou pourquoi pas le lendemain, le 18 donc, comme Laurent Baffie, humoriste français de renom. Mais non, je suis né le 17 avril, seul jour de l’année où aucune personnalité célèbre n’a jamais choisi de naître… C’était déjà un signe.
Puis, une enfance sans problème. Je sais bien que c’est souvent ce que l’on dit pour la plupart des gamins bien élevés, mais cela cache pourtant presque toujours quelque chose de plus ou moins avouable ; dyslexie, énurésie jusqu’à l’âge de cinq ans, onychophagie à la puberté, crises d’angoisse nocturnes, ou bien pire encore, un redoublement en classe de sixième, honteuse balafre indélébile dans un brillant cursus scolaire bien linéaire…
Mais chez moi, rien de tout cela. Le gamin parfait. Jamais un mot plus haut que l’autre, propre à deux ans comme c’est indiqué dans le manuel, le tableau d’honneur et toutes les félicitations du jury. Parfait, et sur toute la ligne que je vous dis. Sans vagues, le gamin, même pas une petite ride sur le lac, alors pliez les voiles, messieurs-dames, et revenez donc demain… !
Et pour la suite du parcours ? Idem, aucun intérêt non plus ! Alors, ne nous attardons pas plus…
Le type a sonné. Comme on était un samedi matin, je devais m’occuper de mon linge sale. Les lessives chez moi, c’est toujours le samedi matin. J’étais donc la tête dans la panière en osier, en train de trier le blanc et la couleur, le coton et la rayonne, la soie et le tergal, lorsque ce type a appuyé sur la sonnette.
« Monsieur Salgrenn… ? Ernest Salgrenn… ?
— Oui… c’est moi… !
— Maître Stone… huissier de justice… Je viens pour l’inventaire avant saisie… !
— … Inventaire… ? Justice…. ? Saisie… ? Stone… ? Mais comment ça Stone… ? Vous êtes de la même famille que cette madame Stone du bureau de tabac ?
— Je ne devrais pas vous répondre… mais oui, c’est ma mère !
— Et pourquoi donc vous ne devriez pas me répondre ?!
— Je ne veux pas lui attirer des ennuis… vous savez… nous , les huissiers… nous ne sommes pas très appréciés par la population… !
— Ah bon… ? Non, je ne savais pas… ! Mais faut dire que je ne lis pas souvent les journaux… »
Il jette un coup d’oeil derrière mon dos.
« Par contre, je vois que vous avez un poste de télévision… un grand écran… Alors, je peux entrer monsieur Salgrenn… ?! »
Je m’écarte poliment. Et il ne se fait pas prier deux fois.
« Dites… Vous auriez tout de même pu vous essuyer les pieds… Je viens tout juste de faire le ménage ! »
Il ouvre sa sacoche en cuir jaune et en sort une grosse liasse de papelards, puis commence à noter des choses fébrilement avec un stylo Bic.
« Nous disons donc… un paillasson en coco tressé… 60 par 40 environ… c’est à peu près ça , hein… ?
— Oui, mon coco… enfin du coco, que je voulais dire… ! Mais ne restez donc pas dans l’entrée, passons dans le living, Stone… Je peux peut-être vous servir un petit café… un sucre ou deux ?!
— Oh non… surtout pas ! Jamais de café, malheureux ! Je fais de l’hypertension ! Mais par contre, un petit Calva, ça ne serait pas de refus… ! »
Je me précipite vers le bar. J’ai un bar très bien garni, cela tombe assez bien.
« Sinon, j’ai du Porto aussi ? Vous ne préférez pas un petit Porto plutôt ? »
Il ne répond pas, trop absorbé déjà à prendre les mesures exacts de mon sofa.
« Roche-Bobobois… le canapé… c’est du Roche-Bobobois ! vous pouvez le noter ça aussi… je l’ai payé une fortune vous savez !
— Vous inquiétez pas, je connais parfaitement mon métier !
— Dites-donc… monsieur Stone… ça m’ennuie un peu de vous demander ça… mais vous m’avez bien parlé d’une saisie tout à l’heure… ?
— Exact… Saisie pour impayés… article 7, alinéa 12 du Code général des Impôts… le petit papier bleu comme on l’appelle dans notre jargon…
— Ah oui… ce fameux petit papier bleu… mais… bon… et arrêtez-moi encore si je me trompe bien sûr… mais une saisie pour impayés… n’est-ce pas uniquement lorsque l’on n’a pas payé quelque chose… ?! »
Il me regarde avec de gros yeux, Stone… Et je me demande du coup, si je ne viens pas de sortir une connerie…
« Évidemment, monsieur Salgrenn ! Vous pensez bien tout de même que nous n’allons pas saisir de pauvres gens qui n’auraient rien à se reprocher… nous avons déjà bien assez de boulot comme ça, croyez-moi… !
— Bien… bien… c’est ce que je pensais, alors… vous allez donc me saisir parce que je dois de l’argent à quelqu’un… ?!
— Oui… Enfin… pour être plus précis ce n’est pas exactement vous … c’est plutôt le gars qui a usurpé votre identité… Lui par contre, il doit un sacré paquet de flouze à pas mal de monde… !
— Ah… Quelqu’un a usurpé mon identité me dites-vous… ?!
— Eh oui, monsieur Salgrenn… mais ne vous en faites pas, cela est très courant de nos jours… vous êtes loin d’être le seul dans ce cas là ! »
Je m’asseois en bout de sofa. J’ai un peu les guiboles qui flageolent et j’entends ma machine à laver dans la buanderie, qui passe maintenant en fin de cycle, mode essorage.
« Et comme on n’arrive pas à le coincer… faut dire aussi que généralement, ils sont très malins, ces gens-là ; ils n’hésitent pas notamment à nous refiler de fausses adresses… alors, c’est donc vous que l’on vient saisir !
— Moi… oui… bien sûr… je comprends mieux… mais… il n’y a pas de recours possible quand même… ? Je ne sais pas… une réclamation à faire d’urgence pour éviter tout ça… parce que c’est bigrement ennuyeux tout de même cette affaire- là… j’avais pas vraiment prévu, moi… ! Surtout qu’on est à seulement deux jours de Noël tout de même… !
— Ben non ! C’est trop tard, monsieur Salgrenn ! Beaucoup trop tard maintenant, la machine administrative est lancée, mon vieux ! Et tout le monde sait que rien ne peut arrêter la machine administrative lorsqu’elle est lancée… non… rien… une vraie locomotive à vapeur… !
— Heu… une petite seconde, maître Stone, excusez-moi, mais j’ai une machine à étendre… ! Je reviens tout de suite, ça ne sera pas long ! La bouteille de Calvados est dans le bar, allez-y servez-vous donc, faites un peu comme chez vous et surtout ne m’attendez pas pour commencer à boire…

Tiens… Vous ai-je déjà causé de ma collection de couteaux de chasse ? Non, je ne crois pas, hein ?