MALINOIS

Ce matin il y avait comme un je ne sais quoi qui vous flottait dans l’air…
Ou peut-être bien plutôt un je ne sais qui.
Là, je rentre du boulot, comme d’habitude, et il est à peu près six heures trente.
Enfin, si l’on pouvait vraiment appeler cela un boulot, parce que vigile, même avec un chien qui faisait peur à tout le monde au bout d’une longe, ce n’était pas la gloire. Et encore moins dans un entrepôt de charentaises…
Maître-chien, que l’on disait aussi parfois pour faire un peu plus pompant.
Ou plus pompeux p’t’être bien… j’sais plus… ! Mais faut pas trop m’en demander après une nuit complète sans sommeil.
Et Jean-Claude n’attend qu’une seule chose maintenant ; sa gamelle pleine de croquettes.
Si je l’avais appelé Jean-Claude, mon malinois, c’était en l’honneur de JCVD, Jean-Claude Vandamme. Le mec le plus fun que je connaisse sur terre, et qui était toujours capable de vous faire le grand t’écart facial, et en toutes circonstances. Mon idole, ce type là. J’avais des posters de lui affichés partout dans ma cambuse, et même la photo en couleur de sa tronche sérigraphiée sur mon mug du petit-déjeuner. C’était pour dire toute l’admiration que je lui portai à JCVD.
Par contre, dans mon frigo, y’avait plus grand-chose a becqueter ce matin. J’me serai bien fait un oeuf sur le plat, mais y’avait plus d’oeuf.
Et pourtant, j’avais une sacrée dalle.
J’étais presque à deux doigts de tenter de lui bouffer quelques unes de ses croquettes, à Jean-Claude. Après tout, si c’était bon pour lui !
Et vl’à pas qu’on sonne…
Une erreur forcément, parce que j’en ai jamais d’la visite.
Et même comme ça, à l’improviste.
D’ailleurs, j’l’ai jamais collé mon nom sur la lourde, car cela ne servirait à rien. Et sur celle de la boite aux lettres idem. N’importe comment, elle a été arrachée depuis un sacré bail.
Jean-Claude gueule fort.
Normal, il n’est pas habitué à entendre le dring-dring de la sonnette le bestiau.
— Nom de dieu… tu vas la fermer Jean-Claude ?!
— …Mais… je n’ai encore rien dit !

Ça, ça vient de l’autre coté de la porte… Avec une forte odeur de croissants chauds aussi.
J’ouvre.
Et c’est Jean-Claude (en vrai), sur mon palier, avec un plein sachet de croissants de la boulangerie d’en bas. Et si je peux le préciser, c’est parce qu’il y a marqué « Au pain chaud » sur le pochon en papier.
Jean-Claude (le chien) renifle l’odeur du beurre frais. Et ça le calme direct. Ce clebs je ne l’ai pas dressé pour le refus d’appât. Beaucoup trop compliqué à mettre en oeuvre.
— Bonjour… Vous êtes bien môsieu Ernest Salgrenn… ?!
Perso, je la voyais beaucoup plus grande que ça, mon idole.
— Hein… Ben ouais… C’est lui-même en personne !
— Ok… Moi c’est Jean-Claude Vandamme ! J’peux entrer ? Je vais vous expliquer le sens de ma visite…

Il a déjà forcément aperçu les posters géants de « Karaté magazine » épinglés sur le mur d’en face. Et peut-être même aussi le mug en porcelaine, avec sa tronche qu’est drôlement bien impressionnée dessus, et qu’est posé sur la table de la cuisine, car je sais bien qu’il est vif comme l’éclair JCVD, surtout lorsqu’il s’agit de vous zieuter comme ça, rapidement, tout ce qui se passe autour de lui.
— Prenez donc un tabouret, et faites pas trop attention à la déco !
J’ai surement l’air con. Très con…
— Merci ! Je vous ai apporté des croissants… J’peux en donner la moitié d’un à vot’ chien ?!
— Bien sur, faites donc…

Son regard ultra perçant vient de se poser sur les dizaines de paires de charentaises qui s’accumulent dans un coin de la pièce. J’aurai du les planquer un peu mieux. Surtout qu’en plus, personne n’en veut de toutes ces pompes que j’essaye de fourguer en douce.
— Vous inquiétez pas, je ne dirai rien pour les chaussons en laine ! J’viens pas du tout pour ça… J’viens pour le chien… Jean-Claude !
Jean-Claude (le chien), il a déjà tout avalé du demi croissant au beurre que lui a refilé l’autre Jean-Claude (le vrai). Et le voilà qui réclame encore un morceau supplémentaire, en remuant la queue.
— …Mon chien ?! Vous connaissez mon chien… ?!
— Pas personnellement, mais disons qu’on m’en a beaucoup parlé… Des amis à moi de Losse Angelesse. Il est devenu une sacrée vedette maintenant chez nous vous savez !
— …Ah… Non… j’savais pas !
— Ben quand même ! C’est bien lui qui a retrouvé la petite américaine qui s’était perdue dans le bois de Boulogne, la semaine dernière ?!
— Ah ouais… La petite… La petite qui s’était perdue… C’est vrai, j’y pensai plus à cette petite là ! Vous voulez peut-être un café avec vos croissants ?

L’histoire de la p’tiote du bois de Boulogne, elle n’est pas très compliquée à raconter. Je me baladais avec mon Jean-Claude, une après-midi dans les allées du bois. J’aime bien aller trainer là-bas, car d’un coté ce n’est pas très loin d’ici, et puis surtout, j’ai toujours aimé les grands arbres, et toute la verdure en général. Ça m’aère vachement bien la tête de respirer un peu de chlorophylle, et d’entendre les petits oiseaux chanter. Et quelques fois, il y a même des écureuils aussi, qu’on peut voir.
Et puis, pour le chien, c’est bon aussi.
De temps en temps, je le lâche un peu, pour qu’il coure après les travelos ; ça le défoule et lui fait de l’entrainement à mon Jean-Claude.
Juste un brin dommage qu’il ne sache pas grimper aux arbres, lui… comme le font les écureuils…
Ce jour là, donc, voilà pas qu’on tombe tous les deux sur un attroupement, et pour une fois ce n’était pas un pauvre type qui s’était fait piqué dans le lard par une michetonneuse, pour une raison ou pour une autre, que ceci dit en passant le plus souvent on devine quand même très bien pourquoi c’est arrivé l’embrouille, non, là, c’était des touristes américains qui ameutaient la forêt entière parce qu’ils avaient perdu leur gamine de sept-huit ans qui avait échappé à leur vigilance. La mère pleurait comme une madeleine de Proust, et le père n’était pas beaucoup mieux à regarder. Et c’est là, que mon Jean-Claude il a fait très fort…
Perdant pas le nord, je lui ai fait renifler dare-dare un mouchoir, que la p’tite s’était bien essuyé les mains et la bouche dedans, après avoir mangé une gaufre à la chantilly. Et le voici parti à fond de train dans la direction de l’hippodrome de Longchamp. La crème chantilly, faut pas trop lui en promettre à mon Jean-Claude, alors cinq minutes plus tard il me l’avait déjà retrouvée la fugueuse. Elle se tenait là, bien tranquillou, à coté d’un individu en pardessus gris qui avait des bonbecks plein les fouilles, et la braguette grande ouverte. Enfin bref… Je pense que ce n’est pas la peine de vous faire un joli dessin au fusain sur le topo.
Je me suis occupé de la gamine, et Jean-Claude, du type en pardessus gris qui était, comme qui dirait, une véritable aubaine tombée du ciel pour son entrainement quotidien. Y’avait vraiment pas mieux comme situation, surtout que les bonbecks à mon Jean-Claude, c’est un peu comme la crème chantilly, faut pas trop lui en promettre non plus…
Les amerlocks étaient tout heureux–un peu comme des papes qui viendraient de recevoir leur dernière papamobile « full option » qu’y z’avaient commandée au papa Noël chez le concessionnaire Range-Rover–d’avoir retrouvé leur chère progéniture saine et sauve. On a échangé nos adresses postales respectives, et ils m’ont dit que je serai toujours le bienvenu chez eux, aux States, si l’envie me prenait de venir leur rendre visite un jour. Voilà… ! C’est tout ! Ensuite on s’est rentré paisiblement chez nous, avec Jean-Claude, et l’histoire avec la gamine s’arrête là. Et y’a vraiment pas plus à raconter.
Le café, je lui verse dans mon mug à JCVD. Ca fait drôlement bizarre quand même de le voir boire là-dedans. Et puis ensuite, j’attends qu’il me cause maintenant, surtout que je n’ai pas tellement grand-chose à lui dire moi de mon coté. Je crois bien que je suis encore sous le choc de la rencontre, et pas mal impressionné par cette visite. Fallait bien avouer que je ne m’y attendais pas de trop, non plus.
— Bon… J’vais pas y aller par quatre chemins, Môsieur Salgrenn… Vot’ chien je serai prêt à vous l’racheter !
— Jean-Claude ?! Vous voulez m’acheter Jean-Claude… ?! Putain, je parie que c’est pour le faire tourner dans l’un de vos films ?!
— Un film ? Non pas du tout môsieur Salgrenn… Pas du tout ! Vous savez, moi j’aime les bêtes, toutes les bêtes, et les bêtes comme vot’ chien, elles sont souvent beaucoup plus aware que nous autres, les êtres humains ! Vous comprenez ça môsieur Salgrenn ?

Évidemment, vous vous doutez bien que les citations célèbres à JCVD, je les connais presque toutes par coeur. Je les ai même notées sur un petit carnet à spirale que je m’étais acheté à la F’naque, là où c’est que je bossai la nuit avant l’entrepôt des charentaises. Avant qu’ils ne me virent sans indemnités ces cons, que soit-disant, ils m’auraient vu piquer des trucs dans les rayons…J’vous jure !
— Euwèrre… ? Mais bien sur que ça me parle euwèrre ! « Tu regardes à l’intérieur de toi et tu deviens euwèrre of your own body ! » c’est bien de vous ça hein ?!
JCVD il me regarde. Fixement. Puis il détourne la tête, et scrute attentivement maintenant les posters sur le mur… Tous… Un par un… Et sans dire un seul mot… Il doit réfléchir à fond dans sa tête, je crois bien.
— Bon… Des conneries c’est vrai que j’en ai dit pas mal Môsieur Salgrenn ! Mais maintenant c’est fini tout ça ! Maintenant il n’y a plus qu’une seule chose qui m’intéresse… la réincarnation !
— Hein ?! La réincarnation… ?!
— Oui… C’est exactement ça, la réincarnation ! Et voyez-vous môsieur SALGRENN
il y a de très fortes probabilités qui me laisseraient à penser que je me sois réincarné dans votre chien !
— … Mon chien… ? Jean-Claude ?!
— Oui… Jean-Claude !

Je regarde Jean-Claude (le chien), qui réclame toujours un autre bout de croissant en remuant la queue. Faut pas lui en promettre du croissant, tant qu’il y en aura, il ne lâchera pas le morceau mon pépère…
— Mais… Pour se réincarner dans quèqu’chose… Faut’y pas mieux être mort avant ?!
— Si en théorie, mais là c’est un peu spécial ! Et puis c’est toujours possible avant mais dans des cas bien précis et puis regardez bien… si vous l’avez appelé Jean-Claude, ce chien, c’est quand même un signe qui ne trompe pas non ?!

Maintenant, c’est moi qui les regarde alternativement, Jean-Claude (le karatéka belge) et Jean-Claude (le berger belge). Et je ne vous cache pas que j’ai comme un doute forcément, mais comme je sais qu’il a toujours réponse à tout JCVD, mieux vaut ne pas trop insister.
— Ah… C’est vrai que maintenant que vous m’le faites remarquer …
— Quoi… ?!
— Des fois, il est drôlement bizarre ce clébard ! Il me regarde comme si il avait envie de me parler pour de vrai !
— Ah vous voyez, quand j’vous l’disais !
— Du coup alors, pour ma tante Jeannine… ça pourrait p’tête bien être ça aussi ?! Maintenant que j’y pense…
— …Quoi ?!
— Elle a du poil aux pattes qu’y lui a poussé comme ça d’un peu partout, et puis des fois, la nuit, elle se met à hurler à tue-tête… comme un loup-garou ! Tiens là, rien que d’y penser, ça me fout des frissons !
— …Ouais… Ça vaudrait surement le coup d’observer le phénomène de plus près !

— Bon… Et combien vous me l’achèteriez mon Jean-Claude… juste pour voir un peu ?!
A JCVD, qu’est reparti finalement avec Jean-Claude (le chien incarné), j’ai réussi à lui refourguer aussi une jolie paire de mes tatanes à rayures. Ça tombait bien, j’avais sa pointure en stock.

Du quarante-deux, qu’y chausse…