Mémé.

Un joli conte de Noël, rien que pour vous. C’est vrai que c’est émouvant la magie de Noël…

Mémé.

Les abeilles. Bon sang, je ne sais pas ce qu’ils ont tous avec les abeilles.

Même Einstein s’y est mis. D’après lui, si elles devaient disparaître un jour ce serait l’apocalypse sur Terre. J’ai lu ça la semaine dernière, dans un vieux « Sciences et vie ». Mais, qu’est-ce qu’il y connaissait vraiment en apiculture, ce con ?!

Et pourquoi donc au fait que je vous causais de ça moi… ?! Merde… voilà que je sais déjà plus ! Ah si voilà… ça me revient maintenant ; c’est parce que j’ai chopé grave les abeilles ce matin !

Mémé est morte dans la nuit…

Ce n’est pas que ça soit une grosse surprise, parce que l’on s’y attendait un peu depuis le temps qu’elle le traînait son cancer généralisé, mais cela nous a tout de même fait quelque chose.

Bon, elle n’a pas souffert, et c’est bien le principal.

Enfin, pas trop souffert, dirons-nous plutôt. Et ça, c’est le docteur Raoul qui nous l’a confirmé.

Le docteur Raoul est notre médecin de famille.

C’est un toubib à l’ancienne, comme on en faisait avant. Dans le temps. Et lui au moins, il ne nous fait pas payer la consultation à chaque fois qu’il vient nous voir, pas comme son jeune remplaçant par exemple, et qui n’est qu’un con.

Faut bien dire aussi qu’avec nous il s’est sûrement fait une bonne partie de sa fortune, le bon docteur Raoul. Rien qu’avec mémé, qui a traînaillé pendant des années avant de passer l’arme à gauche, il a dû s’en payer du bon temps. Tiens, je serais pas tellement étonné d’apprendre que sa belle piscine de dix par cinq, hé bien que ce soit uniquement avec les honoraires de not’ défunte, qu’il se l’est fait creuser, le toubib. Et pt’être même qu’en cherchant bien, ses supers vacances à Ibiza l’année dernière, en loucedé, avec sa petite pouliche qui a vingt ans de moins que lui, et qui tortille du cul tout le temps, c’était un peu grâce à notre mémé aussi !

Enfin bref, on n’est pas là pour dire du mal non plus, alors voilà donc qu’elle est clamsée pour de bon, la grand-mère, et que maintenant pour l’enterrement on devait s’en occuper rapidement.

C’est pas tellement pour la vue que je dis ça, mais plutôt pour l’odeur… ! Surtout qu’elle ne sentait déjà pas très bon de son vivant, cette vieille carne !

Y’a justement le type en costard des pompes funèbres qui vient de passer la voir, et qui avait tout à fait le physique de l’emploi, celui-là aussi – jamais vu un mec aussi triste sur lui – qui a dit qu’il allait nous envoyer rapidement un spécialiste de l’embaumement. La prestation était comprise dans le forfait obsèques que l’on avait choisi, qu’il nous a confirmé, le croque-mort. Un thanatopracteur même que ça s’appelle ce genre de spécialiste. Ainsi, pour les odeurs gênantes, cela devrait s’atténuer assez vite car ils vont la bourrer dans tous ses orifices naturels, avec du coton qui sent bon, et qui est soi-disant spécialement prévu pour ça.

— Vous inquiétez surtout pas messieurs-dames… chez « Mortop-One » on s’occupe de tout ! qu’il a conclu en nous serrant la main mollement comme pour nous rassurer tout à fait, mais n’oubliant pas de saisir au passage le chèque d’acompte de trois mille euros, que maman venait de lui signer.

Un chèque en bois, évidemment.

En attendant, on a foutu des bougies désodorisantes de chez « CRADL ».

Au « CRADL » on y va souvent pour faire les courses.

C’est vraiment pas cher du tout, et l’on y retrouve plein de gens comme nous, que l’on croise aussi à Pôle Emploi, car chez CRADL c’est peut-être bien le seul magasin où le clodo, qui fait la manche dehors, juste devant l’entrée, est plus riche que les clients. D’ailleurs, nous, on ne lui donne jamais rien à ce parvenu en guenilles.

Le père, qui n’a pas trop sa langue dans la poche, et notamment quand il est fin bourré, c’est-à-dire quasiment toute la journée en vérité, a demandé au mec des pompes funèbres pourquoi il ne lui avait pas mordu un gros orteil à Mémé, pour vérifier si elle était vraiment morte. Il a répondu, un peu offusqué, que cela ne se faisait plus depuis très longtemps, et que d’ailleurs ce n’était peut-être même qu’une légende cette histoire là.

Nous, on lui foutait des claques à mémé quand on voulait être vraiment sûrs qu’elle n’était pas morte, mais simplement endormie. À chacun sa méthode.

C’est quand il est reparti de chez nous, le sinistre en costard, que ça s’est gâté un peu à la maison. Évidemment, dans ces cas-là, un décès inopiné dans une famille, la première chose dont on cause d’abord ; c’est de l’héritage… !

Et ça n’a pas loupé, la discussion est très vite venue sur le tapis. Maman a commencé à dire que l’argent de la vieille c’était tout pour sa pomme. Normal, qu’elle a rajouté, car après tout c’était sa mère, et puis s’il y avait bien quelqu’un dans cette baraque qui s’en était occupée depuis qu’elle était malade et complètement impotente, c’était bien elle…

Forcément, le père il ne pouvait pas laisser passer ça. Tout le monde savait très bien aussi que lorsqu’il y avait un peu de monnaie en jeu, il n’était jamais le dernier à ramener sa fraise, ce vieux con. Alors ils ont commencé à se taper dessus. Jusque là rien de bien extraordinaire, me direz-vous, mais tout de même, j’ai rapidement compris que cette fois-ci ils dépassaient quelque peu les bornes de la bienséance familiale.

Maman, qui saignait déjà un peu du pif, s’est saisi d’un couteau à débarder la bidoche, que l’on avait reçu en cadeau –et ça, c’est juste pour la petite anecdote– à « CRADL » en achetant une épaule d’agneau de Nouvelle-Zélande, et lui a planté dans le bras au père. Pour le coup, il s’est mis à gueuler encore plus fort. J’ai senti immédiatement, et Dieu sait que j’ai de l’instinct pour ça, que l’on venait de franchir un palier dans l’altercation.

Bon, je vous passerai les détails pour faire plus court, mais ils se sont littéralement entretués… !

Maman n’est pas morte sur le coup. Elle a eu le temps de me dire qu’elle ne voulait pas être enterrée à côté du père. Et cela me paraissait totalement justifié, vu les circonstances.

J’ai rappellé le docteur Raoul. Pour une fois, Il n’a pas tardé à rappliquer lorsque je lui ai expliqué en détail tout le topo. Lorsqu’il est arrivé, j’avais déjà commencé à nettoyer le sang qui avait éclaboussé un peu partout, histoire que cela l’impressionne un peu moins le toubib. Ce n’était peut-être pas la peine d’en rajouter que je me suis dit.

— C’est que ça va être un peu compliqué pour les certificats de décès… qu’il a marmonné en s’asseyant sur une chaise.

Insidieusement, dans la conversation qui a suivi, je lui ai demandé des nouvelles de sa jolie pouliche qui remue du popotin, et puis si sa femme Jacqueline était au courant de tout ça…

Finalement, les deux certifs, il les a signé le doc.

Et puis après ça, on a trinqué tous les deux. À Noël, qui était deux jours plus tard.

Hé oui, déjà…