ANGORA

J’ai trente ans.
Seulement trente piges au compteur mais aujourd’hui je me suis pris comme un sacré coup de vieux dans les ratiches.
Parce qu’elle va me quitter. Non, elle me quitte…
Marie-Christine me l’a annonçé tout à l’heure dans le hall de cet aérogare.
Eh bien mon vieux…fallait donc que ça te tombe dessus…sans crier gare…Voilà qu’elle se barre !
C’est quoi tout ce mic-que-mac-que ?! Et nous v’là plantés sur le tar-ma-que !
Le gugus assis à coté de moi perd patience, et il n’a pas l’air commode derrière ses grosses lunettes d’écaille…
Boudiou…! On va pas y passer les fêtes de Pâ-ques ?! Ah les canailles…ah les coq-quins…quelle putain d’ar-na-que !
Notre avion pour Toulouse est en carafe. Et je meurs de chaud. Le col de chemise je dégrafe, tandis qu’une hôtesse vient lui servir un digestif qu’est déjà le deuxième qu’il s’envoie dans le pif.
Cinq ans. Cinq ans de vie commune tout de même ce n’est pas rien…On s’installE, on prend des habitudes…Comprends pas ce qui m’arrive…revenir en arrière peut-être…rembobiner le film et faire le point…et faire…
…Faire preuve d’un peu de patience meusieu…! Devoir regonfler un peu-neu de not’ Caravelle !
Et moi c’est l’mou d’veau que vous me pompez…! Alors magnez-vous le train…d’atter-ris-sa-ge ! Suis carac-té-riel…!
J’en profite pour commander la même chose que lui, un double baby on the rocks. Rien de mieux pour décompresser rapido-presto avant notre montée aux cieux.
Alors mon poto, toi aussi tu pico-les…?! La Johny Wal-ker air-lin-ne ?! Hello…bonjour la compagnie d’aé-ro-nefs ! Et foutez-nous donc l’air conditionné…putain de co-ca-gne ! C’est dingo ça…Voulez qu’on crève tous la gueule ou-ver-te dans votre car-lin-gue en zin-gue ?!
Sur que c’est la loose ici…! Et vous, vous êtes de Toulouse aussi ?
Ô Toulouse…Ô mon païs-se ! Un torrent de cailloux rou-le dans mon ac-cent…!
Déjà vu cette vilaine tronche de métèque…déjà vu l’animal qui ronronne…déjà entendu ce passage lyrique en occitan…
Peine de coeur-re hein mon gamin…? Et dis pas non, fais pas ton ma-rio-le…J’vous ai vu tout à l’heu-re ! Pas facile avec nos bon-nes fem-mes ! Tu sais la mienne aussi elle me tan-ne, mais moi je m’en tamponne le coq-quillard !
Mais de quoi je me mêle l’ostrogoth…?! Est-ce que je lui demande moi si son couple bat de l’aile ?! Peine de coeur ? Et alors, ça me regarde non… ?!
L’hôtesse rapplique avec le whisky… et celui-là c’est pour bibi…
Et vous auriez pas des caca-ouè-tes ? Des caca-ouè-tes nom d’un chien…! Et puis un autre whisky la baronne du coq-que-pit…! Allez bon dieu et que ça pè-te !
Vrai…vous avez raison…elle me quitte…Cette fois j’ai trop déconné j’crois bien… « Me prends pas pour une pomme…ma patience a des limites ! » Et le coeur quand ça ne bat plus qu’elle m’a dit aussi c’est plus possible tu vois. Plus possible nous deux…
Et cul sec mon baby. Mon baby, ô mon baby…Et pourtant j’y crois encore…Oui j’y crois tellement encore…
…Elle voudrait une maison…
…Avec des tuiles bleues…?
…Je sais pas ! Et un gamin aussi qu’elle veut…et puis un chat…
…An-go-ra…?!
Ouais…Putain comment vous savez-ça…?!
Cherche pas minot…C’est intra-sè-que ! On va t’écrire une chanson…! Avec les tripes, avec les tripes ma ron-del-le qu’on va t’écrire ta ri-tour-nel-le…! Et tu verras…Tu verras qu’elle va revenir ta jolie pou-li-che en sueur tou-té-mer-veil-lée de bon-heur…!
Comment ça une chanson…? Vous êtes sur de vous…?!
Un peu mon garçon…! Et ces caca-ouè-tes…? Alors ça vient ces caca-ouè-tes…?! Faudra pas attendre que j’vous tombe un pour-li-che…!
Ils ont enlevé la passerelle.

Et on a décollé…