La boite aux chaussons.

Un début d’été, je m’en souviens très bien…

La première fois que je l’ai rencontrée, elle portait robe légère, à grands motifs floraux, collier d’or, et montre fine, identique à celles qu’on offre aux Premières Communiantes. Ce soir-là, le doux soleil de juin jouait les prolongations dans sa chevelure d’ange, et ses escarpins blancs piétinaient joyeusement le gazon. Oui, de tout cela, j’ai le parfait souvenir…

Elle avait peut-être trente-cinq ans, et moi, dix de moins. Ou plutôt l’inverse, je crois, mais elle m’intimidait tellement. Pourtant, j’aurais fait n’importe quoi pour attirer son attention. Absolument n’importe quelle folie, comme gravir cette très haute montagne, là-bas, loin derrière nous, puis sauter dans le vide, sans hésitation, en hurlant « Vive la vie ! », ou bien marcher sur les mains, ou peut-être même assassiner quelqu’un, sauvagement… qui le sait… ? Ce soir-là, ce merveilleux soir d’été, j’aurais fait n’importe quoi d’insensé pour qu’elle s’intéresse seulement un peu à moi.

Alors, j’ai bafouillé, renversé mon verre de punch, raconté des tas d’histoires idiotes, fait le malin plus que les autres, comme souvent. Mais, je sais si bien le faire. Et elle a ri. Elle a ri à toutes ces bêtises, à ma lourdeur, et surtout à cette timidité qui m’empêtrait tant. Elle a ri de moi à pleines dents et ma vie a basculé. Plus rien ne serait désormais comme avant.

Notre idylle a duré quelques semaines. Un été à peine. Mais le plus bel été depuis que les étés existent sur Terre. Je savais maintenant presque tout d’elle. De son corps, de son âme. De ses petits secrets aussi. Sa peau était mon livre de lecture préféré. Je connaissais par cœur tous ses grains de beauté. Je lui ai fait l’amour. Maladroitement. Je la trouvais si belle, et je le lui disais souvent. Trop peut-être…

Je me souviens aussi de cette boite, pleine de petits chaussons de danse… Ses premiers chaussons… Et puis de ses yeux verts…

J’aurais fait n’importe quoi encore, mais cette fois pour la garder près de moi. Elle adorait les voitures de sport ; alors je trouverais bien assez d’argent pour lui en offrir une. Et puis je l’emmènerais au bout du monde, très loin d’ici, là où je pourrais la couvrir de bijoux, de perles nacrés, d’émeraudes, de fleurs exotiques… Je prendrais soin d’elle… toujours… oui, pour toujours… je le lui promettais, je me le jurais à moi-même…

Mais voilà, toujours ne rime jamais avec amour, jamais, et il est revenu.

Lui. Être insignifiant, sans aucune envergure, désolant de banalité, minable, tellement haïssable…

Pourtant, elle l’aimait. Lui. Et lui seul.

Un soir, je les ai surpris. J’attendais dans ma voiture, devant chez elle. Elle m’a vu, alors, elle est sortie…

« Qu’est-ce tu fais là… voilà que tu me surveilles maintenant… ?! a-t-elle dit

— Et lui… que fait-il ici, lui… ?!

— Il veut me parler… On doit s’expliquer… tu comprends…? » m’a-t-elle menti.

— Mais, je croyais que c’était fini… ?

— Oui… c’est fini… » m’a-t-elle avoué…

Ensuite, j’ai attendu. Toute la nuit. Pour la tuer. Mais, on ne tue pas les gens qu’on aime… et ce révolver me brûlait les doigts. Celui de mon grand-père. Un héros, lui. Un héros bien discret qui avait refusé toutes les décorations : « Crois-tu que j’ai fait tout ça pour leurs babioles ! On ne crève pas les gens pour une médaille ! On le fait seulement pour protéger les siens, sa femme, ses enfants, ses amis, son pays parfois…»

Alors, je suis resté, mais pour le tuer lui, cette fois…

… J’entends ses pas sur le trottoir. Il ne m’a pas vu, caché dans un recoin, et il s’approche sans méfiance de sa voiture. Dans ma poche de manteau, j’ai fait sauter à tâtons le cran de sécurité du révolver, et je m’avance. Il met le moteur en marche. Je suis à deux mètres à peine maintenant, mais il ne me voit toujours pas. Je sors mon arme, et puis je vise, la tête. Il n’a aucune chance de s’en sortir à cette distance. Il va pour démarrer, alors je tire…

Je l’ai revue. Bien plus tard. Vingt-cinq ans plus tard. Elle a changé. Évidemment, comme tout le monde après vingt-cinq ans. Elle porte des lunettes aujourd’hui. Et elle a pris un peu de poids aussi. Ses deux grossesses, l’abus de chocolat peut-être, l’arrêt définitif de la danse plus sûrement… mais ses yeux sont toujours verts. Deux belles émeraudes scintillantes.

De loin, elle m’a reconnu, elle aussi, et s’est avancée vers moi, un peu gênée.

« Mais qu’est-ce que tu fais là ?! Je te croyais loin… à l’autre bout du monde… !

— Je suis revenu… fatigué de la belle vie ! Tu sais, on se lasse de tout… !

Elle rit. Et le Monde bascule encore.

— … je voulais te dire quelque chose…

— Quoi donc… ?

— Cela fait si longtemps… mais malgré tout… je voulais te demander pardon… oui… pardonne-moi, s’il-te-plaît… pardon… »

Le voilà maintenant, lui, ce misérable parmi les misérables qui ne sait même plus qui je suis, ou en tout cas fait tout pour feindre de l’ignorer. Alors, je lui parlerai bien volontiers du révolver qui se trouve toujours dans ma poche. De ce même révolver qui s’est enrayé, à l’aube, un matin de septembre, il y a tout juste vingt-cinq ans. De ce vieux révolver, que je jetterai dès demain.

Parce qu’on ne peut pas vivre toute une vie comme cela, une arme cachée dans la poche…