Madame Fitoussi.

Je me souviens… J’ai dix ans, et cela fait aujourd’hui à peine deux mois que nous habitons ici. Ici, c’est Trèbes-les-Capucins. Un petit village du département de l’Aude sur les bords du canal du Midi. Deux mois seulement. Oui, mais d’une noirceur atroce. De bien terribles jours que ces jours-là, qui m’apprendront que la vie ne sera pas toujours de mon côté…
Nous avons quitté notre douce Bretagne, en pleine nuit. Comme de vulgaires voleurs. Ou plutôt, comme ces pauvres gens que nous étions hélas devenus depuis les mauvaises affaires de notre père. Quelques meubles sans prix entassés dans une vieille camionnette prêtée pour l’occasion, et nous nous sommes sauvés à la tombée du jour, dans la tourmente de ces évènements qui agitent la France depuis quelques temps, et que l’on n’ose pas encore appeller une « Révolution ». Cette fuite dans le Sud fut longue et éprouvante. Papa a voulu rouler toute la nuit, sans discontinuer, et à plusieurs reprises il s’est endormi au volant, mettant nos vies en péril. Moi non plus, je n’ai pas fermé l’œil un seul instant. Mille kilomètres durant, j’ai pensé à tous mes copains, à ma petite chérie, Sylvette, et puis à ma gentille maîtresse, madame Cariou. À toutes ces personnes qui comptaient pour moi et que je laissais cette nuit-là, sans même avoir eu le temps de les prévenir de mon départ. Mais surtout, j’imaginais avec angoisse, la boule au ventre, ce que nous allions découvrir là-bas, cette nouvelle vie dont papa nous parlait avec tant d’enthousiasme et de certitude…
L’école communale des garçons de Trèbes-les-Capucins est un lieu sinistre. Un sombre tombeau où règne en permanence une obscurité lugubre et oppressante, malgré ce grand soleil qui écrase tout à l’extérieur. Mon nouveau maître ne m’aime pas. Son accent est rude tout autant que le sont ses vilaines manières. Depuis mon arrivée, il ne perd jamais une occasion pour m’humilier devant tous les autres, qui ne m’aiment pas non plus, pour se moquer avec délectation de mon carnet de note : « Alors, c’est donc ça le premier de la classe en Bretagne… ?! Le tableau d’honneur ? Et le prix d’excellence… ? Mais je t’en ficherai, moi ! ». Cet imbécile dans sa blouse grise ne comprend pas pourquoi ici, si je suis tellement doué que ça, je ne participe pas, je ne m’applique pas plus, et pourquoi surtout je reste ainsi, muet, m’enfermant jour après jour dans un silence de plomb. Comme ce soleil, au dehors…
Notre logement est tout neuf. Et tout blanc. Du sol au plafond. Dans une petite cité HLM, blanche, immaculée, elle aussi, et sans encore trop d’histoire, où seul s’invite en rafales, faisant claquer violemment les volets et les portes, ce vent sec, affreux et brutal, qu’ici ils nomment Tramontagne en faisant bien rouler son « r » si redoutable.
Je me souviens encore. Début juillet. L’école est enfin terminée aujourd’hui, et deux ou trois nouveaux copains de jeu, tout autant livrés à eux-même que je le suis, m’entraînent, non loin du quartier, dans une briquetterie abandonnée depuis des années, une ruine de béton armé, dangereuse et strictement interdite au public, où nous passerons pourtant l’intégralité de nos grandes vacances d’été, sous les regards de gros lézards verts facétieux qui s’amusent bien de nous, tout autant que ces cigales, bien camouflées dans leurs hauts platanes, qui accompagnent nos puériles aventures en chantant au-dessus de nos têtes leurs lancinantes ritournelles. Alors qu’en provenance de la coopérative vinicole, l’odeur du moût de raisin pourrissant en plein cagnard, emporte nos narines tout autant que les barbelés rouillés, nos fonds de culottes.
Mais, au beau milieu de tout ceci, de cette chaleur abrutissante, de ce mistral à en devenir fou, de ces odeurs qui vous rendent malade à petit feu, de ces gens plus méchants que maladroits, sans autre avenir que de mépriser leur prochain, de cette petite misère de tous les jours, et de ce canal verdâtre, égout stagnant en ligne droite et ne menant définitivement nulle part, il y a madame Fitoussi…
Madame Fitoussi tient une petite boutique au rez-de-chaussée de l’un des bâtiments de notre cité. Minuscule boutique sans aucune prétention, il s’agit pourtant d’un endroit merveilleux, havre de paix, refuge douillet, frais, calme. Si calme. Un lieu tout à fait extraordinaire où l’on se sent tellement bien lorsqu’on est un peu perdu. Comme l’est, cette petite madame Fitoussi, qui arrive d’Algérie d’où on l’a chassée, elle et son mari. Madame Fitoussi qui pourtant n’en veut à personne. « Parce que c’est comme ça, la vie, mon chéri ! » m’assure-t-elle…
Il ne vient pas grand monde par ici et madame Fitoussi me permet de lire gratuitement tous les livres qui sont installés sur un portoir métallique, à l’entrée du magasin. Oh, il est vrai qu’ils ne coûtent pas bien cher ces petits albums de bandes dessinées, mais elle sait très bien, madame Fitoussi, que je n’ai même pas les cinquante centimes demandés. Alors, elle accepte que je lise tout ce qui me plaît, sans exception, à la seule condition que je n’abîme pas. Ainsi je reste des heures durant, sagement assis par terre dans un coin de sa boutique, à me plonger dans les aventures de mes héros fantastiques que sont Zembla, Mandrake le magicien, Blek, Akim ou bien encore cet étonnant Capt’ain Swing, qui est de très loin mon préféré d’entre-eux. Car il est bien courageux, ce Capt’ain Swing, chef des rebelles contre les Anglais, ces maudits Anglais… !
Madame Fitoussi parle souvent toute seule derrière son comptoir. Elle parait perdre un peu la tête et oublier au bout d’un moment que je suis là, dans un coin, immobile et silencieux. Elle se raconte des histoires, elle aussi. Ses histoires à elle. De bien tristes histoires le plus souvent. Alors, lorsque cela lui arrive, surtout je ne dis rien, je respire à peine, je ne bouge plus, et je l’écoute…


Juillet 2018. C’est étrange, mais je n’ai pas retrouvé l’école communale. Dans mes souvenirs pourtant elle devait être par ici, juste après le pont. Le canal brasse maintenant de jolis bateaux de croisière et l’on se salue joyeusement au passage de l’écluse. Un peu plus loin, la cité HLM est toujours là, par contre. Ou ce qu’il en reste en tout cas… Ma luxueuse décapotable de location fait sa petite attraction rue de Bourgogne. Était-ce donc au deuxième, ou bien au troisiéme étage… ? Non, vraiment je ne sais plus… Cinquante ans ont passé maintenant… et la petite boutique de madame Fitoussi n’existe plus… des tags couvrent les murs, une mosquée se vide en silence rue d’Aquitaine… Les regards fixent, interrogent… Alors je file, honteux de moi, mais je ne sais trop pourquoi en vérité, dans la poussière du soir… Dans deux jours, je rentrerai à Ottawa, Canada… Le pays du Capt’ain Swing… Et de ces maudits anglais… Je rentrerai chez moi, mais avec le cœur bien lourd, une fois de plus…

Diên Biên Phu.

Il est là. Là, devant moi. Devant eux, devant elles, assemblée de pintades qui gloussent. Il parle bien. Lui. Avec assurance. Il suit de grandes études. Prestigieuses. Lui. Hypo-kâgne, Science-po, Médecine, Pharma, facultés, thèses, diplômes… J’en ai la tête qui tourne… Ras le ciboulot !

Cousin Alfred me surveille du coin de l’oeil. C’est lui qui m’a invité à cette soirée. Sa soirée. Il ne pouvait guère faire autrement, se sentait obligé. Je suis le raté de la famille, mais je crois qu’on m’aime bien malgré tout. Certains ont peut-être même de la peine pour moi. Ou de la compassion, comme ils préfèrent le dire, un peu gênés.

Elle est belle. Beaucoup trop belle pour moi, bien sûr. Mais je n’ai vu qu’elle en arrivant tout à l’heure. Elle, et ses gestes gracieux, son parfum, sa voix, ses yeux, la souplesse de sa démarche, son teint, ses manières de petite fille bien élevée. Tout me plaît chez elle. Tout m’attire. Tout.

Cousin Alfred sait que je suis imprévisible. Que j’ai le vin mauvais. Que je suis capable du pire. On m’invite, mais on craint aussi mes réactions. Je suis un bagarreur. Un sale bagarreur alcoolique. Mais ce soir, je ne bois pas. Je ne boirai pas, ou presque pas. C’est promis. Je serai bien sage, comme une belle image tout en couleurs dans un livre pieux.

Lui, repart de plus belle. Il a à raconter. N’a pourtant encore rien vu, ou presque, de la vie mais possède déjà une opinion bien établie sur chaque chose. Et, volailles naïves, elles boivent ses paroles, goulûment, bouches bées. Il est charmant et a le nez fin, l’intello. Le mien a déjà été cassé à deux reprises. Et porte de très belles chaussures aussi. La lutte serait trop inégale, je pourrais le briser d’une simple chiquenaude si l’envie devait me prendre. Mais j’ai promis à cousin Alfred : « T’inquiète, je me tiendrai à carreau ! ». Pour le moment, en tout cas…

Elle se déplace. Va sur la terrasse. Il fait si lourd, ce soir. Les grillons s’époumonent dans le parc et l’on entend, plus loin, l’orage qui gronde sourdement. Je la suis. Je la suivrai ainsi jusqu’au bout du monde.

« Bonsoir… alors, comme ça, c’est vous… c’est vous, le cousin Pierre… ?! Vous savez, Alfred nous a beaucoup parlé de vous… ainsi, vous êtiez militaire… ? »

Cousin Alfred parle trop. Il croit toujours bien faire, mais se trompe à chaque fois. J’aurais préféré faire les présentations moi-même. J’aurais menti alors. Une fois de plus. Inventé une histoire, une belle histoire, de celles qui plaisent tant aux filles, de celles qui vous rendent beau, irrésistible, énigmatique, intelligent souvent, de celles qui me donneraient toutes les chances pour la conquérir… car finalement, ce soir, il n’y a que cela qui ait une véritable importance… Elle, Elle, et seulement Elle…

Maintenant, j’ai peur. Peur d’être ridicule. Et cousin Alfred me surveille toujours. De loin, comme on épie avec angoisse un fauve dangereux, dissimulé dans la pénombre, ou caché dans un fourré épais, et qui n’attend plus que le moment propice pour se jeter sur vous. Il connait ma force, mon courage, mon impulsivité, ma profonde détermination aussi parfois à faire le mal autour de moi. Beaucoup de mal, souvent. Il regrette d’ailleurs déjà de m’avoir invité. Comme je le comprends. Je vais lui gâcher sa soirée, c’est en tout cas ce qu’il doit penser à cet instant.

« Oui… Je suis dans les parachutistes… ! »

Je l’ai dit comme on avoue un ignoble meurtre. Ses yeux s’écarquillent. Elle allume une cigarette, une blonde, remarque cette cicatrice qui barre ma lèvre supérieure, jauge mes muscles, soupèse ma force, toute la puissance de l’animal sauvage, scrute mon regard d’acier, et s’attarde enfin longuement sur mes mains, poignes redoutables, étaux effrayants, terribles serres…

« Oh… comme cela doit être passionnant… ! »

La Guerre, passionnant ?! La Guerre est tout, sauf passionnante… La Guerre ne peut passionner personne, si ce n’est quelques fous. La Guerre est une immonde saloperie qui vous dévore le cœur et vous brise à tous les coups. Oui, à tous les coups, ma petite Demoiselle…

Cousin Alfred se rapproche de nous deux. Et Lui aussi. Avec tous les autres, une coupe de champagne à la main. Monsieur flaire peut-être quelque chose et s’interroge. Tiens donc… on oserait lui voler la vedette ce soir ?

« Alors comme ça, vous avez sauté sur Diên biên Phu… ? »

Au loin, des éclairs zèbrent le ciel. L’orage se rapproche, doucement. Me voici maintenant cerné. Et ils attendent. Je dois tout leur raconter. Lui, et ses amis, me pressent à le faire, avides de sensations fortes, prêts à entendre mes horreurs, à découvrir des atrocités qui les feront tous frêmir, à se faire peur à la guerre, mais par procuration. On me sert un grand verre de vin, pour m’encourager. Cousin Alfred panique…

« Mais laissez-le donc tranquille… Pierre n’aime pas raconter… Il préfère garder tout ça pour lui… Allez, cela suffit, je vous dis ! »

Elle me regarde avec ses grands yeux de biche. Mais moi, je ne vois que Marcel. Mon copain Marcel mort dans mes bras. Là-bas. Dans la bouillasse indochinoise. Marcel avait vingt ans. Comme moi. Marcel, fidèle compagnon d’armes, avait vingt ans, et n’a pas dit un seul mot pendant son agonie, malgré la douleur qui l’étreignait si fort. Je siffle mon verre cul-sec et demande une bouteille entière, maintenant, tout de suite, sans délai, sinon je ne parlerai pas, nom de Dieu ! Non, je ne dirai rien sans cela. Alors, pour l’occasion, on débouche un grand cru. Le cercle se resserre, les esprits s’échauffent, voilà, le spectacle peut enfin commencer, la bête de foire va pouvoir faire son numéro tant attendu…

C’est étrange, mais je crois qu’Elle a compris. Ma souffrance, mon mal-être, ma peine, si profonde, sourde, insidieuse, qui me tenaille depuis ces jours noirs, ces jours où j’ai perdu toute raison et espoir. Cette fragilité extrème qui fait partie de moi aujourd’hui, et cela malgré les apparences, toutes contraires. Fragilité qui me pousse inexorablement à faire n’importe quoi de ma vie. Elle semble avoir compris cela en quelques secondes à peine. Je le sais. Je le sens.

« Venez, Pierre… partons… raccompagnez-moi, s’il-vous-plaît… avant qu’il ne pleuve… « 

Mais ils ne sont pas d’accord. Lui, le premier de la classe, veut savoir. Il veut m’entendre car il lui sera plus aisé, après cela, de trouver les bons mots pour se moquer de moi, et m’humilier. Alors on me retient. On m’exorte à la fin de raconter ce que je sais, on ne me laissera pas partir, c’est hors de question, tant que je n’aurai pas raconté mes horreurs, toutes mes horreurs, sans exception. Elle insiste pourtant. Elle est de mon côté. Elle sait, d’instinct peut-être, que tout cela finira mal, une fois de plus…

Lui, inconscient qu’il est, me retient par la manche. Le cousin Alfred s’écarte, désespéré. Elle me supplie une dernière fois. Mais il est bien trop tard… je sers les poings… l’orage est déjà sur nous…

Lutèce.

Le Drabble est un travail extrêmement court de fiction littéraire contenant exactement cent mots en longueur, le titre ne compte pas dans le nombre de mots. Le but du Drabble est d’évaluer la capacité de l’auteur à exprimer des idées intéressantes dans un nombre de mots extrêmement limité. (WIKIPEDIA).

Mon premier drabble…

Lutèce.

Un vilain p’tit bonhomme, l’Albert… si,si, et avec vraiment pas grand chose dans l’panthéon !

Moi, un sacré cœur d’artichaut sans défense, je lui ai montré ma madeleine.

Or c’est pas courant de tomber sur un invalide pareil, et dès le début, j’ai compris que tout ça finirait mal, qu’un jour, ce salaud, payerait :

« Mais t’es qu’un gros dégueulasse, va ! continue comme ça tes tours et fais le malin, tu finiras au Pére Lachaise… électrique !

L’ouvre pas, la môme, et monte plutôt là-d’sus, tu verras mon martre !