Titine au pays des Soviets.

(Sur un air de reggae).

La place rouge était rouge.
Le sang faisait un tapis.
Wagner dans les haut-parleurs
Haut les cœurs ! Hourra ! Hourra !
Des cadavres dans la Moskova
suffit à ce que le barbare rit.

Le joli mois de Mai
Dans les plaines d’Ukraine
Au pas de l’oie cadencé
Qu’a dansé… qu’a dansé…

La place rouge était noire.
La mort y faisait un miroir.

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Mai 2022. Tous droits réservés.

Concerto N°3.

Jean-Jacques est un gentil garçon. Il fait toujours ce qu’on lui demande sans rechigner. Jean-Jacques travaille dans une usine spéciale. Très spéciale.
Jean-Jacques fabrique des ressorts, ou plus exactement, un ressort. Un ressort très spécial, lui aussi, le ressort modèle-type TZ.2302.D.
Cette usine où travaille Jean-Jacques tous les jours est située en pleine campagne. À l’écart, loin de tout. Le long du chemin d’accès à cette usine, on y aperçoit souvent des chevreuils. Quelques sangliers, aussi. « Charmant et bucolique… », aime à se répéter Jean-Jacques, chaque matin, lorsque le bus vert kaki le dépose sur le parking de son usine si bien cachée au fond des bois. Après la fouille au corps et le passage au détecteur de métaux, Jean-Jacques se rend au vestiaire et enfile avec beaucoup de soin sa tenue de travail. « Mon bel habit de lumière » ! se moque-t-il parfois en revêtant la combinaison intégrale et aseptisée, d’où rien ne doit dépasser. Puis, il se rend dans son atelier, d’où il ne sortira pas, le plus souvent, jusqu’à la fin de sa journée de travail.
Jean-Jacques joue du violon. Depuis l’âge de cinq ans environ. Le violon est un instrument de musique formidable mais très difficile à maîtriser. Bien plus difficile que le piano. Et encore bien plus que la guitare sèche ou même le banjo, cela va sans dire. Cependant, Jean-Jacques joue toujours le même morceau, indéfiniment, inlassablement, le concerto numéro 3 de Wolfgang Amadeus Mozart. Un morceau qui, si on respecte le tempo, dure très exactement sept minutes et quatorze secondes. Pas une de plus, pas une de moins, sept minutes et quatorze secondes pour atteindre la perfection, et donc, le bonheur selon Jean-Jacques !
La perfection, c’est ce que requiert également le ressort modèle-type TZ.2302.D, qui doit être taré très précisément à un, virgule, cinq cent quatre-vingt quatre Newton. Cela est primordial, surtout pas un centième de Newton de plus ou de moins, et c’est là toute la difficulté du travail de Jean-Jacques. Un, virgule, cinq cent quatre-vingt-quatre Newton…
Jean-Jacques n’a jamais été marié. N’a même jamais eu d’aventure sérieuse. Jean-Jacques vit seul dans son petit appartement qui donne sur la place du marché. Seul avec son chat. Un gros chat roux qu’il a fait castrer pour ne pas avoir d’ennui avec les voisins. Jean-Jacques est un gentil garçon, un peu perfectionniste, qui ne veut surtout pas avoir des ennuis avec ses voisins. Ni avec personne d’autre. D’ailleurs, le soir, lorsqu’il joue du violon, c’est toujours modérato. C’est un peu frustrant, mais Jean-Jacques ne veut pas déranger les gens. Un petit bonheur en sourdine en somme, mais peu importe, Jean-Jacques, cet homme que personne ne remarque, est finalement très heureux comme ça.
Le ressort modèle-type TZ.2302.D est une pièce très importante. Peut-être même la plus importante du mécanisme dans lequel il vient s’insérer, lui a-t-on expliqué. Une lourde responsabilité repose donc sur les épaules de Jean-Jacques. De ça, il en a parfaitement conscience, et, comme on le lui a précisé de si nombreuses fois, un seul centième de Newton de pression en plus ou en moins et cela ne fonctionnera pas comme il faut. Le mécanisme s’enrayerait à coup sûr… Alors, Jean-Jacques s’applique, et il n’y pas meilleur que lui pour donner une forme parfaite à ses ressorts en titane. Jean-Jacques est un spécialiste incontesté de la spire. « Pour le meilleur et pour la spire ! » s’en amuse-t-il gentiment parfois, car il peut avoir de l’humour, même s’il ne le partage malheureusement avec personne. En effet, Jean-Jacques n’a pas d’ami. Un chat, cela ne compte pas, affirme-t-on…
Une fois par an, tous les ressorts fabriqués par Jean-Jacques, et mis en service, il y en a plus de trois cents en tout, reviennent à l’usine pour y être révisés. C’est obligatoire, car, au fil du temps, tout ressort, même le plus parfait, se détend toujours un peu. Cette révision annuelle des ressorts du modèle-type TZ.2302.D est également le travail de Jean-Jacques. Personne d’autre, mis à part lui, ne doit toucher à un ressort du modèle-type TZ.2302.D. C’est le règlement…
Ce soir-là, lorsque l’homme habillé de gris sonna à la porte de son petit appartement qui donne sur la place du marché, Jean-Jacques jouait, pour la cinquième fois, ou peut-être la sixième, les dernières mesures de son concerto préféré… et le gros matou roux, qui dormait paisiblement dans son panier, a sursauté…
Jean-jacques est assurément un gentil garçon. Un gentil garçon qui fait toujours ce qu’on lui demande, sans rechigner, mais surtout un gentil garçon qui ne veut de mal à personne. Le ressort modèle-type TZ.2302.D était un ressort de percuteur ! Voilà ce que venait lui apprendre, ce soir-là, son mystérieux visiteur. De gros ressorts de percuteurs, voilà donc ce qu’étaient en réalité, ces fichus ressorts que Jean-Jacques usinait, ajustait, tarait, testait, et bichonnait avec tant d’attention et depuis toutes ces années ! Oui, mais surtout, oh, oui, surtout, il s’agissait plus précisément de ressorts de percuteurs de missiles thermonucléaires… de terrifiantes bombes atomiques…
Notre Jean-Jacques, notre si gentil garçon qui ne voulait de mal à personne, qui adorait Mozart plus que tout, et surtout sa sonate numéro 3, qui caressait tous les soirs son gros chat roux ronronnant sur ses genoux, n’en revenait pas… Vous êtes absolument certain, John… Il s’agit de bombes atomiques… ?

En cette soirée de quatorze Juillet, la place du marché est noire de monde.
Au centre, sur une estrade, la fanfare aux cuivres rutilants joue l’une après l’autre les rengaines populaires de son répertoire…

« … Et on fait tourner les serviettes
Comm’ des petites girouettes
Ça nous fait du vent dans les couettes
C’est bête, c’est bête
Mais, c’est bon pour la tête… ! »

D’une des fenêtres grande ouverte de son appartement, Jean-Jacques et Sergueï, son nouvel ami, s’amusent d’autant d’insouciance. Dans son pays, la grande et belle Russie, Sergueï exerce le même métier que Jean-Jacques. Seul le type du ressort change un peu. Mais, ces ressorts, que seul, là-bas aussi, Sergueï fabrique et étalonne avec une extrême précision, prennent, eux aussi, leur place dans tous les mécanismes de mise à feu des bombes nucléaires de son pays. Tout comme John, son mystérieux visiteur venu des États-Unis, ou bien encore Xi Li, la petite chinoise, Rachid, du Pakistan, Asha, d’Inde, Déborah, du Royaume-Uni, David, d’Israël, et enfin Sun-Hi, de la Corée du Nord… Les nouveaux amis de Jean-Jacques…
Jean-Jacques referme la fenêtre. Ce soir, il ne jouera pas, comme d’habitude, la sonate numéro 3 de Mozart. Non, ce soir, il allait plutôt sortir et faire la fête avec son ami Sergueï… ce soir…

« Chtoby spasti mir, moy drug Jean-Jacques… odna sotaya Newton… v kontse kontsov, eto nemnogo, kogda vy dumayete ob etom, ne tak li ?…?!
Pour sauver le monde, mon ami Jean-Jacques… un centième de Newton… finalement, ce n’est pas grand-chose, quand on y pense, non… ?!

Jean-Jacques sourit, imaginant que Sergueï ne le savait peut-être pas, mais les sept minutes et quelques secondes que dure la sonate numéro trois de Mozart, auraient été à peu près le temps nécessaire, si bref pourtant, pour anéantir notre planète avec toutes ces horribles bombes…

— Davay, Sergey… seychas poveselimsya…!
… Viens, Sergueï… allons nous amuser, maintenant… !

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Avril 2022. Tous droits réservés.

FORME LIBRE.

Quoi de neuf, aujourd’hui ?
À la une du journal local, en titres gras, « Je m’inquiète pour ma santé mentale… »
Juste en dessous, en italiques : « mais aussi pour celles des autres… !« .
Et la photo en couleurs d’un type, poches sous les yeux, mal rasé… ce doit être moi, mais je ne me reconnais pas…
Bruits de fond de tronçonneuses. Pas loin, à deux cent mètres d’ici.
Pi, le chiffre Pi… trois quatorze cent seize… oui, c’est comment déjà la formule… ? Nul en maths, ça n’aide pas. Cinquante, le rayon, au carré, que multiplie ensuite Pi… soit sept mille huit cent et des brouettes… grosso modo, un petit hectare finalement… !
Voilà donc qu’on dégage autour de la nouvelle antenne téléphonique (GSM pour les belges et les initiés). On abat encore des arbres, mais sans sommation, cette fois. Et on prend de la marge, elle ne fait que quarante deux mètres de haut, ainsi si elle devait tomber, aucun risque d’abîmer quelque chose… Comment ? C’est surtout pour qu’elle ne soit pas détruite si la belle forêt tout autour prenait feu… ?! Je n’avais pas compris, veuillez m’en excuser… j’suis trop con, des fois ! Beaucoup trop con.
La nouvelle antenne à monsieur Bouygues et associés. Pas belle, la tétenne à Boui-boui-gues ?! L’ont peinte en vert, et puis avec les arbres : on verra pas du tout le bas qui z’ont dit. Les arbres ? Quels arbres ? Merde… raté ! Monsieur Bouygues nous a promis aussi qu’il n’installerait pas la 5G dans sa jolie antenne, juré, craché, que s’il mentait, il irait tout droit en enfer. On n’en voulait pas, nous, de son cancer du cerveau. On a déjà assez de problèmes comme ça.
Ouiiii… je vais pas bien ! Je me reconnais plus. J’ai plus envie de rien. Si, juste de casser la tête à certains…
Demain, je prend l’avion, direction Madrid. Je vais participer au Championnat du Monde du lancé d’avion en papier. Non, je rigole pas. C’est la vérité vraie. Et je vais le gagner ce championnat ! Ernest Salgrenn, champion du Monde du lancé d’avion en papier… ça va en jeter sur mon pedigree ! J’ai pris ma décision après avoir vu un reportage là-dessus, avant-hier, à la télé. Je suis comme ça, j’ai parfois de sérieux coups de tête. Et surtout en ce moment. Devant un tableau noir, des types, brillants, ingénieurs et tout bardés de diplômes, calculaient la meilleure portance possible pour un avion en papier. Fiers, les gars, ils sont réussi à faire planer leur zinzin à vingt-deux mètres cinquante quatre…
J’ai commencé par lire le règlement du concours. Le matériel ? Une feuille A4, 100gr/m, et rien d’autre. Et puis, « Forme libre », que c’est écrit à l’article 7… Faut pas me le dire deux fois… forme libre ? J’ai réussi 42 mètres (comme l’antenne ! le hasard…) avec mon prototype. Pas la peine de se faire des nœuds au cerveau pour calculer la portance, juste un peu de bon sens, les gars… j’ai fait une jolie boulette, un peu machouillée et aplatie pour une meilleure pénétration dans l’air, et… zou… ! Quarante-deux mètres… sans forcer ! Mais, je suis sûr que je peux améliorer encore, surtout avec un litre de Sangria dans le corps.
Dès mon retour, avec ma médaille autour du cou, la semaine prochaine, je fais Koh-Lenta (orthographe à vérifier par vous-mêmes, j’ai pas trop le temps, ce matin). En trois semaines, c’est baclé, cette affaire ! Et ils peuvent se la mettre où je pense l’épreuve des poteaux, pas la peine, là aussi j’ai ma solution. J’éclate un crâne à coups de noix de coco, chaque nuit, dès que tout le monde dort… Ernest Salgrenn, vainqueur, faute de combattants… et qu’on me fasse pas chier avec le règlement, si c’est pas marqué dedans, c’est qu’on a le droit.
… Vous voyez bien que je vais pas bien… quand je vous le dis, c’est pas pour faire l’intéressant, faut me croire.

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Avril 2022. Tous droits réservés.

Comme une odeur de macramé.

« Pourvu qué ça douré ! » lançait la mère Lætitia, celle de l’empereur des français (rien à voir avec notre Jaunie national)…

Mais non ! Bien au contraire, faut qu’on en finisse maintenant ! clamé-je aujourd’hui, haut et fort ! Coup de gueule, c’est gratos, ne me remerciez pas…
Comment ? Pas de politique, avions-nous dit la dernière fois… ? Ah bon… ?! Désolé, le ferais plus !
Et vous, alors ? Ça baigne ?
« Bonjour, bonjour les hirondelles !  » : le printemps est là ce matin, après plusieurs jours de pluie (… en-fin ! pour les deux phénomènes).
Les zoizeaux gazouillent donc à qui mieux mieux, se cherchent, se trouvent, et construisent ensemble, ailes dessus-dessous, des nids bien chauds et douillets aux creux des arbres tout gorgés de sève nouvelle. Que c’est beau, la Nature ! Ce qu’il en reste, en tout cas…
J’aime les oiseaux. Pour moi, ils expriment, avec beaucoup d’insolence, la quintessence d’un équilibre toujours très incertain face aux nombreux aléas d’une vie sauvage. Toujours un peu sur le fil du rasoir, nos piafs. Mais, finalement, ne sommes-nous pas tous un peu dans cette position délicate ? Petits oiseaux, nous aussi.
J’aime donc les oiseaux car ils sont si fragiles. Un rien, une bourrasque un peu plus appuyée, une giboulée de mars un peu plus glaçante que les autres, ou parfois, ce n’est pas de chance, un simple grêlon perdu, et voilà, c’est le drame… ! une famille de mésanges bleues ou de chardonnerets élégants en deuil ! Oh… ! Cruel destin quand tu nous tiens !
François Villon, (peut-être) le plus grand poète de tous les temps, détestait les oiseaux. Et notamment les corbeaux, les « freux » des gibets, si florissants à son époque. Il l’a souvent écrit. Avec tout le respect que je lui dois, je pense qu’il avait tort. Même les corbacs ont le droit d’être aimés, car, après tout, ils ne font que leur boulot, et toujours avec une grande application, et de la plus belle des façons qui soit, programmés à merveille qu’ils sont pour crever et bouffer les yeux des pendus, si pendus qui se balancent il y a, bien entendu…
Et alors ? Ne faut-il pas de tout pour défaire un monde… ?
« Quinze euros, le mètre ? Mince, c’est pas donné, le chanvre… ! Mettez-en moi deux mètres (soit une toise) tout de même… je pense que ça devrait le faire… ! »

Y a d’la joie
Bonjour bonjour les hirondelles
Y a d’la joie
Dans le ciel par dessus le toit
Y a d’la joie
Et du soleil dans les ruelles
Y a d’la joie
Partout y a d’la joie
Tout le jour, mon cœur bat, chavire et chancelle
C’est l’amour qui vient avec je ne sais quoi
C’est l’amour bonjour, bonjour les demoiselles
Y a d’la joie
Partout y a d’la joie…

Des paroles, celles-çi, de Michel Emer et Charles Trenet… Mais, ce n’est pas vrai, ils se trompent : de la joie, y’en a pas partout dans ce monde à la con… mon chat, ce salaud, a tué une mésange, ce matin…

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Avril 2022. Tous droits réservés.

Wolf. Jim Harrison.

Si, en ce qui concerne la Littérature, il en va comme de tout le reste, il est toujours préférable de débuter par le commencement, il n’est toutefois pas interdit, une fois lu (l’ennuyeux) « L’illiade et l’Odyssée », de brûler des étapes, et de passer directement aux « 100 Histoires extraordinaires » de Pierre Bellemare. C’est ce que j’ai fait.
Pierre Bellemare, je l’ai rencontré une après-midi ensoleillée d’Août. Cela se passait en Corse, sur le port animé de Saint-Florent. Il débarquait à peine de son voilier (un superbe quinze mètres) accompagné de sa femme, Maryse. Vêtu d’un bermuda à fleurs et d’un simple tee-shirt jaune vif, l’homme m’apparut d’emblée comme fort sympathique, et d’ailleurs, nous sympathisâmes très rapidement. J’avais, moi aussi, tant d’histoires plus extraordinaires les unes que les autres à lui raconter… Oui… quoi… ? Je vous demande de m’excuser un petit instant… ma femme me parle… comment ça, je confonds encore ? Ce n’était pas Pierre Bellemare mais plutôt Philippe Gildas ?! Un mètre cinquante, de très grandes oreilles… ? Oui, bon, tout le monde peut se tromper, non ?
Enfin, bref… hier soir, je suis allé voir un film (mi-documentaire en vérité) intéressant sur Jim Harrison, cet immense écrivain américain. Film co-réalisé par François Busnel (celui de la Grande Librairie). François devait être parmi nous, public sous le charme, pour débattre à l’issue de la projection, mais c’était sans compter sur la Covid (oui, 140 000 cas encore pour la journée d’hier ! mais… chut ! ) qui l’obligeait à rester chez lui. Nous eûmes donc droit à un Zoom en direct de son appartement parisien. Pour ceux qui ne connaissent pas Zoom, c’est comme Whatsapp ou Skype. Et pour ceux qui ne connaissent aucun des trois, allez vite vous… renseigner ! Comme on pouvait s’y attendre, de nombreuses questions à son adresse fusèrent rapidement. L’élite de la communauté locale de lecteurs (et trices) semblait s’être donné rendez-vous, tant toutes les questions étaient pointues (« Ne trouvez-vous pas qu’il y a tout de même quelque chose de Jean Giono chez Jim Harrison ? » Et vas-y que je te cite ensuite de longs passages du « Chant du monde »… !). Bien calé dans mon fauteuil rouge, je laissai faire, admiratif de tant de savoir étalé sans retenue. Pour tout vous dire, Jean Giono, je connais un pio, je sais qu’il était de par ici (Manosque, je crois), mais il est vrai qu’en ce qui concerne ce Jim, l’américain, il y a encore deux jours de cela, je n’avais jamais entendu parler de lui ! Comme je vous l’ai appris plus haut, j’ai brulé des étapes !
Puis, François, toussotant de concert avec une bonne moitié de la salle, en vînt à nous causer du roman « Wolf : mémoires fictives ». Il raconte comment Jim Harrison fût contraint, par les producteurs, de remanier (Ô, combien !) le scénario du film qui en définitif n’avait au final plus rien à voir avec son roman initial. Si, ce n’est certes pas un cas isolé, on sait bien que bon nombre d’adaptations cinématographiques hollywoodiennes prennent de grandes libertés avec les histoires originales, cette fois, on dépassa les bornes…
« Wolf » raconte les aventures d’un jeune homme, Swanson, vagabond littéraire, qui abandonne tout pour se consacrer à la recherche d’un loup, s’enfonçant dans une nature de plus en plus sauvage, pour finalement, au terme des quatre cents pages du roman, ne pas en apercevoir la queue d’un… ! Les producteurs (on peut les comprendre, un sou est un sou, ma bonne dame !) voulaient autre chose, de plus commercial, de moins ennuyeux. Aussi, d’un loqueteux, Jim fit un riche éditeur New-yorkais, des grands espaces à l’infini du Montana, recentra l’action dans Central Park, et du loup invisible, un loup-garou ! C’est là, à cet exposé, que je compris que j’avais peut-être ma carte à jouer pour épater à mon tour, la galerie…
Je levais la main droite, on me fit passer le microphone (contaminé ou pas ?)…
« Bonsoir, François… Ernest Salgrenn, écrivain… ma question est la suivante… je dois vous dire que j’ai rencontré ce loup… celui qui tient le rôle principal dans le film ! d’ailleurs, si je peux apporter une petite précision à ce sujet, il ne s’agissait pas d’un loup, mais d’une louve… (des « Oh ! » et des « Ah ! » dans la salle… ) la rencontre s’est déroulée du côté de Palmer city, dans un coin reculé de l’Alaska, chez son dresseur… mais vous-même, François, lors de vos séjours répétés chez ce Jim Harrison, avez-vous aperçu quelques serpents à sornettes ?!…

Des loups, par chez moi, il en traînent pas mal. Mais, des loqueteux aussi. Et de plus en plus…
La prochaine fois, je vous parlerai à nouveau d’un autre roman de Jim Harrison que je n’ai pas lu.
Oui, je le sais, je choisi trop souvent la facilité !
Salut les copains (et pines), et bien entendu : de bonnes Pâques à vous !

D’élections molles en urnes bourrées.

C’est vrai ! Bien vrai, que je ne vous parle jamais (ou quasiment prou) de politique dans mes posts, billets, petites histoires à deux balles, nouvelles farfelues et pittoresques, appelez-bien ça comme vous voulez. Mais, une fois n’étant pas coutume…
Alors donc, nous y voilà, à deux jours seulement du premier tour de ce scrutin présidentiel ! Pour la plupart des prétendants au titre suprême (grand vizir de Gaule en déclin), les carottes sont cuites, et bien cuites, et leurs derniers petits coups d’esbroufes télévisuelles n’y feront rien, c’est mort ! Reste, comme à chaque fois, deux, éventuellement trois (le fameux trio magique du grand Guignol à papa : le mari, l’épouse et son amant caché dans un placard !) encore en lice pour le deuxième tour. Ce n’est pas moi qui le dit, ce sont les sondages. Les fameux sondages d’intention de vote (Sondeur d’opinion… serait-ce un métier d’avenir pour nos enfants ?). Autrement dit, on prend les mêmes et on recommence ! Enfin, presque les mêmes, car il y a cinq années de cela, souvenez-vous, on avait eu droit au petit nouveau de la bande (Rothschild family and consorts) sorti d’un chapeau claque au dernier moment ! Avec le résultat que vous savez…
Douze lignes. Douze lignes à peine… et déjà cela m’ennuie de vous parler de politique ! et vous avec, très certainement ! Alors, si l’on causait d’autre chose ? OK, ça marche !
En ce moment, je suis entrain de (re)lire « Les ritals » de monsieur François Cavanna. Cavanna est un grand écrivain et ce ne sont pas les sondages d’opinion qui l’affirment, c’est moi ! Dans mon Panthéon des écrivains, il est devant, au premier rang. Juste à côté de Romain et Boris. D’ailleurs, je suis persuadé qu’ils se tiennent la main, ces trois-là, ou plutôt, se tapent dans le dos, tout là-haut, au paradis des grands auteurs. Et qu’ils s’en racontent des fameuses, aussi, pour passer le temps, et j’ai dans l’idée que le temps ne doit pas passer très vite, là-haut…
« L’éternité, cé long commé la morta ! » dirait ma concierge. Petite précision, ma concierge n’est pas portugaise. Aujourd’hui, toutes les concierges (une espèce en voie de disparition, ceci dit) ne sont pas forcément portugaises. Dans le lot, quelques-unes sont d’Espagne. Olé ! Pourquoi ai-je dis « Olé » ? Je ne sais pas… cela m’est venu tout naturellement ! Enfin bref, passons.
« Mousié Salgriné… vous avé rézou ouné couli dé la posté ! » m’apostrophe-t-elle, madame Gomez y Sanchez y Peillon y Rueca dé la Pampa, ma concierge, justement…
Je ne lui ai jamais avoué à cette petite dame à la fine moustache, et qui postillonne plus que la normale, mais ma mère fut concierge, elle aussi. Dans un bel immeuble parisien, très cossu, juste en face du bois de Boulogne. C’est là que je vécu mes premières années. Dans une loge de concierge. Excusez du peu !
S’il me reste quelques souvenirs de cette époque, cela est très étrange, mais ils sont tous en noir et blanc ! Pas une seule note de couleur dans ces souvenirs-ci. Du noir et du blanc, uniquement. Les couleurs, elles n’arrivent que bien plus tard dans mes souvenirs d’enfance. Et principalement du bleu et du vert, couleurs de la mer, en Bretagne.
Elle me tend le paquet (madame G.S.P.R.P). Je sais de quoi il s’agit, pas la peine de l’ouvrir. Encore un retour de mon éditeur. En ce moment, je n’ai pas beaucoup de succès, je m’applique pourtant, mais personne ne veut de ma prose. Il y a des périodes comme ça. Je ne m’en fais pas trop pourtant, cela va reprendre d’ici peu, j’en suis sûr, j’y crois.
Dans notre bel immeuble du XVIème arrondissement, parmi les locataires, il y avait un jeune garçon qui vivait là, avec ses parents. Ce gamin jouait de tout un tas d’instruments de musique dont l’accordéon, et bien souvent on entendait les mélodies de ce dernier résonner dans tout l’immeuble. J’ai toujours apprécié cet instrument, l’accordéon. Le « piano à bretelles », comme on le nommait alors dans les milieux populaires ! Un peu ringard sur les bords, très certainement (mais, ne le suis-je pas moi-même ?!) malgré tout, j’aime bien !
Tandis que ma mère balayait très consciencieusement l’escalier de notre immeuble deux fois par jour, mon père, pendant ce temps-là, conduisait la grande échelle des pompiers. Pompier de Paris, était-il, lui. Un très bel homme, tout en muscles, que mon père. Et avec toutes ses dents… Pourquoi vous préciser ça, vous étonnerez-vous ? Eh bien, car je le sais ! Oui, il avait toutes ses quenottes, mon papa, ne lui en manquait pas une ! Pas une, vous dis-je ! ne nous l’a-t-il pas répété si souvent ensuite, plus tard, alors qu’il nous contait ses formidables exploits de pompier, de courageux et brave petit gars qui sauvait des gens comme nous tous les jours (Vaincre ou périr, telle était sa terrible devise, alors, voyez bien que je ne vous mens pas !)… « Tu sais (mon fiston), s’il te manquait une dent, ou même une seule d’un peu abîmée, et même une qu’est tout au fond de ta bouche et qu’on ne voit pas forcément, eh, bien, tu étais recalé à l’examen médical d’entrée ! Recalé ! Et au suivant ! ».
Mais tout ça, cette sévérité à l’engagement, c’était à cause de cette foutue guerre d’Algérie, que pas un seul des jeunes gars de l’époque ne voulait aller la faire cette saloperie de guerre, c’est pourquoi tout le monde tentait de rentrer dans le corps des pompiers de Paris… la planque, quoi ! Véridique, l’histoire ! Enfin, c’est mon pater qui me l’a dit.
On n’avait pas de salle d’eau pour faire notre toilette. On se lavait dans la cuisine, devant l’évier. Sauf moi, qui prenais mon bain dans une petite cuvette en zinc posée dans ce même évier. Par contre, allez savoir pourquoi, nous avons eu assez vite un poste de télévision ! De ça aussi, je m’en souviens très bien. Et, dans cette télé (énorme, comme un coffre-fort de bijoutier, mais avec pourtant un écran ridiculement petit !), le feuilleton « Belphégor ». En noir et blanc, bien sûr. Bon sang, qu’est-ce que j’ai pu en faire des cauchemars avec ce Belphégor ! Je crois bien que même maintenant, soit plus ou moins soixante ans après, elle me file encore un peu la frousse rétrospectivement, cette Belphégor-là… Saleté, tiens !
Le jeune, celui de tout à l’heure, de l’accordéon, du troisième étage de notre immeuble cossu, il s’appelait Michel, et puis Mick (pour faire tout à fait dans le vent), il parait qu’il est devenu l’un des musiciens attitrés des Chaussettes Noires (le groupe yé-yé avec Eddy Mitchell, alias Claude Moine, ou Schmoll, c’est le même, cherchez pas).
Les Chaussettes Noires… ! vous voyez bien, une fois de plus, que décidément tout était blanc et noir à cette époque ! Ce n’est pas moi qui l’invente… j’en serai bien incapable d’ailleurs de vous inventer tout ça…
Bon, je vous laisse, finirai par vous raconter ma vie, à ce train-là ! Allez, salut les copains ! Et surtout… n’oubliez pas d’aller voter !

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Avril 2022; Tous droits réservés.

Entretiens à bâtons rompus avec l’auteur, Ernest Salgrenn (où, finalement, on en apprend guère plus sur lui).

Il s’agit d’une retranscription inédite et fidèle d’une série d’entretiens accordés à une jeune journaliste, qui eurent lieu seulement quelques semaines après l’envoi de mon manuscrit à un éditeur parisien.
Pour la petite histoire : initialement, ces entretiens devaient se dérouler dans l’une des suites du Ritz, célèbre palace parisien de renommée internationale (et idéalement bien situé) mais les tarifs affichés plus qu’exorbitants de cet établissement luxueux m’imposèrent une retraite mieux adaptée à mes moyens, en l’occurrence le parloir de la prison de Fleury-Mérogis (département de l’Essonne), où je purge une peine de trois mois de prison (dont deux avec sursis) pour meurtre. Un meurtre prémédité et particulièrement odieux d’un livreur de pizzas « Uber eats« …


Elle (la journaliste) :
« Bonjour… !
Moi (l’écrivain) :
— Bonjour, mademoiselle… !
Elle :
— Merci de me recevoir et d’avoir bien voulu m’accorder quelques instants de votre temps que je sais pourtant si précieux afin de répondre à toutes ces questions qu’avec tant d’impatience je brûle depuis si longtemps de vous poser… !
Moi :
— … N’en faites pas trop quand même ! Bon… si nous allions droit au but… ? que voulez-vous savoir exactement ?
Elle :
— … Très bien, alors commençons par le commencement… votre nom… Ernest Salgrenn… Salgrenn… est-ce votre véritable nom ?
Moi :
— A votre avis… ?!
Elle :
— Mais, je ne sais pas ! Peut-être ! Si je vous pose cette question c’est tout simplement parce que tout le monde le sait, bon nombre d’écrivains utilisent, ou ont utilisés, un pseudo pour écrire… Alors… Salgrenn… nom de plume, ou pas ?!
Moi (déjà agacé, alors ça commence bien !) :
— Bon… j’ai comme l’impression que cet interview démarre plutôt mal… ! Il me semble bien, ma chère mademoiselle, que vous débarquez, comme ça, là, dans mon parloir, sans avoir pris le soin au préalable de vous renseignez un minimum sur ma personne ! Laissez-moi donc vous dire que ceci n’est pas du tout professionnel, ma petite ! Aussi, je crois bien que l’on va s’arrêter là pour aujourd’hui… désolé, mais vous reviendrez me voir quand vous serez un peu plus au point ! Au revoir, mademoiselle !
Je me lève de ma chaise et sonne le gardien qu’il me ramène fissa en cellule… Bien entendu, j’ai droit à la fouille au corps réglementaire, dès fois que j’en aurai profité pour planquer quelque chose au sein de l’un de mes orifices intimes…
Une semaine plus tard, même heure, même endroit, Moi, écrivain, toujours emprisonné, et Elle, journaliste, si libre :
« Alors… vous revoilà déjà ?!
Elle :
— …
Moi :
— Tiens… Vous n’avez donc rien à me demander aujourd’hui… ?! Je pense qu’on ne va pas beaucoup avancer tous les deux si vous rester ainsi, muette comme une carpe ! Allez ! Lancez-vous donc, nom d’une pipe !
Elle (un peu hésitante, puis) :
— … Ainsi, votre véritable nom serait donc, Ernest de Salgrennic de Ty An-Ker…
Moi :
— Hé, ben, voilà ! Cette fois au moins, on voit que vous avez un peu mieux bossé votre sujet ! Je vous félicite ! C’est très bien ça ! Oui, tout à fait exact, mais j’ai simplifié en Salgrenn ! C’est plus court et ça sonne bien ! Et puis Salgrenn… comme « Sale graine »… ! Trouvais aussi que cela tombait plutôt bien me concernant, non ?! Et vous alors, c’est quoi votre petit nom… ?!
Elle :
— Modestine…
Moi (esclaffé) :
— Modestine… ?! Mais c’est terriblement affreux comme prénom, ça ! Non… on va plutôt vous appeler Isabelle ! Voilà, c’est beaucoup mieux, Isabelle ! C’est tout de même mille fois plus chouette que ce Modestine… ne trouvez-vous pas… ?!
Elle :
— Peu m’importe ! Et puis, ai-je vraiment le choix… ?!
Moi :
— Mais non ! Évidemment que non ! Néanmoins, vous pouvez toutefois me donner votre avis, je pourrai alors éventuellement en tenir compte, car n’allez surtout pas vous imaginer, ma chère Isabelle, que je sois aussi rigide et inflexible que je le laisse paraître… avant d’être un écrivain, je suis avant tout aussi un homme comme les autres !
Elle :
— Oh… de ça, je n’en suis pas vraiment certaine… !
Moi :
— Ah bon ?! Et qu’est-ce qui vous laisserait donc penser ça ?!
Elle :
— Parce que cela se voit tout de suite, tiens ! Vous apercevant pour la première fois, Ernest Salgrenn, on devine immédiatement que vous n’avez jamais été un homme comme tout le monde ! Vous, cela ne fait aucun doute, êtes assurément un être à part, d’une espèce toute particulière, et cela depuis le début de votre existence…
Moi (sourire au lèvres) :
— Méfiez-vous, ma petite… je pourrai le prendre pour un compliment !
Elle :
— A vous de voir…
Moi :
— Bon… très bien… et maintenant… toutes ces questions que vous vous posez à mon propos ?! Alors, si nous attaquions pour de bon maintenant que les présentations sont faites ?!
Elle :
— Pourquoi ai-je les yeux bleus… ?!
Moi (un peu surpris par cette question à laquelle je ne m’attendais pas) :
— … Mais… quelle question ! je ne sais pas moi, parce que… parce que… parce que tout bêtement j’aime les jolies filles aux yeux bleus ! Voilà, cela vous convient-il comme réponse ?!
Elle (rictus) :
— Vous vous amusez bien, hein… ?! Ainsi, vous passez donc tout votre temps à transformer l’intégralité de ce qui vous entoure à votre façon ?! Tout doit être bien comme il plaît à monsieur, n’est-ce pas… ?! C’est bien ça, hein ? Donc, si j’ai ces yeux bleus, c’est uniquement parce que cela vous plaisait mieux que des yeux verts… ?! Et si, après tout, j’avais eu envie d’avoir les yeux verts, moi… ?! Vous êtes-vous au moins posé la question un seul instant avant de m’imposer de force cette affreuse paire d’yeux bleus ciel ?!
Moi (agacé de nouveau) :
— Oh ! Oh, mais comme je vous trouve bien injuste, Isabelle ! Vos yeux bleus sont absolument magnifiques ! Et puis ils ne sont pas vraiment bleus en vérité… prenez votre temps, regardez-les donc un peu mieux… ils sont plutôt gris que bleu en réalité… ce qui est beaucoup plus rare, et bien plus attachant, ne trouvez-vous pas… ?!
Elle (ne faisant pas cas de ma réponse) :
— Et pourquoi êtes-vous en prison… ?!
Moi (très agacé, in fine) :
— J’ai tué un jeune homme ! Un de ces petits livreurs de pizzas à domicile !
Elle (écarquillant ses magnifiques yeux gris en amande) :
— … En voilà bien une idée saugrenue ! Et que vous avait-il donc fait ce pauvre bougre… ?
Moi :
— Mais rien, voyons ! Absolument rien ! C’était juste pour le fun ! M’ennuyais à mourir chez moi, une petite faim, envie de pizzas, alors j’ai pris mon téléphone, commandé une Margharita, sans sauce piquante bien entendu car je n’aime pas ça, et dix minutes plus tard, il a sonné, j’ai ouvert, il a posé délicatement la boite rectangulaire avec la pizza encore chaude à l’intérieur sur la table de cuisine, et puis j’ai tiré… ! Pan ! À bout portant, en pleine poitrine, direct au cœur… il est mort sur le coup !
Elle (scandalisée) :
— Quoi…?! Mais, c’est terrible ce que vous me racontez là ! Quelle horreur ! Ainsi, vous auriez donc abattu ce pauvre homme, comme ça, sans aucune véritable raison… ?!
Moi :
— Exactement ! Où est donc le problème avec ça ? Je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’avoir une bonne raison pour assassiner quelqu’un ! Ce n’est pas très sérieux comme raisonnement ! Eh bien, non, Isabelle ! Apprenez qu’on peut aussi tuer par ennui… et uniquement par ennui ! Et même si ce n’est peut-être pas une raison valable pour vous, sachez que pour moi cela peut très bien être une explication rationnelle qui tient parfaitement la route !
Elle (semblant se calmer un peu) :
— Avec un révolver, donc… ?
Moi :
— Oui ! Mais quelle importance après tout ?! Je l’ai tué… ! Et n’est-ce pas ce qui compte, en définitif ?! On s’en contrefiche bien que ce soit avec un flingue ou à grands coups de hache ! Je l’ai tué, il est mort, point barre, n’en parlons plus !
Elle :
— Non ! C’est faux ! Cela aussi a son importance ! Cela m’aide à mieux visualiser la scène… un seul coup, donc… ?
Moi :
— Vous êtes vraiment sérieuse, là… ?! Pourquoi donc vous intéressez-vous tant à ce crime ?! Quel intérêt ?! N’aurions-nous pas tant d’autres sujets à développer ensemble et qui seraient tellement plus intéressants pour vos lecteurs ?! Tiens, vous ne m’avez même pas encore demander mon âge ! Vous ne voulez donc pas savoir quel âge j’ai ?! C’est tout de même une chose importante que de connaître l’âge d’un écrivain !
Elle :
— Tout le monde s’en contrefiche de votre âge, Ernest ! Allez… vous avez quoi… disons, à la louche, grosso modo, à peu près dans les soixante balais ! C’est bien ça, hein ?! Par contre, voyez-vous, ce crime odieux, gratuit, tellement insensé, et dépourvu de toute morale même la plus élémentaire, voilà bien au contraire un sujet qui va intéresser au plus haut point mes lectrices et mes lecteurs ! Les gens sont toujours friands de faits divers aussi tragiques que celui-ci ! Bien plus, je peux vous l’assurer, que de savoir si vous avez soixante, soixante-quinze ou même peut-être quatre-vingt dix sept ans !
Moi (ne me départissant pas) :
— Je viens à peine de fêter mes soixante berges, en avril de cette année !
Elle :
— On s’en fiche pas mal, je viens de vous dire ! Et donc, si j’ai bien compris… vous avez écopé de seulement trois mois de prison pour ce crime aussi gratuit qu’atroce… ?! N’est-ce pas tout de même un peu léger comme peine ?! Généralement, il me semble que pour un crime de cette nature, cela tournerait plutôt autour de perpète, non… ?!
Moi (rentrant dans son jeu) :
— Je me suis assuré les services d’un très bon avocat ! Le meilleur de la place ! Il a plaidé la légitime défense… et puis… j’ai bénéficié aussi de circonstances atténuantes ! Bon sang, je n’allais tout de même pas passer le restant de ma vie en tôle pour le meurtre d’un simple petit livreur de pizzas ?!
Elle :
— Mais comme vous êtes ridicule, mon pauvre… ! Vous n’assumez même pas vos actes ! Vous auriez pu au contraire vous infliger la peine maximale, cela aurait été si facile pour vous… mais non, vous n’avez même pas eu le flan de le faire ! Quel manque de courage… vous êtes lamentable !
Moi (vraiment agacé pour de bon, cette fois) :
— Mais, Dieu de Dieu ! Qu’est-ce que ça peut bien vous foutre aprés tout ?! Bon d’accord, je n’ai pris que trois mois, et alors… ?! Cela m’arrangeait ! Et puis ce n’est déjà pas mal trois mois pour un crime que l’on n’a pas réellement commis ! Merde ! On voit bien que ce n’est pas vous qui êtes enfermé ici ! Tenez… la fouille au corps par exemple… est-ce que cela vous dit quelque chose, la fouille au corps… ?! Vous croyez peut-être que c’est du gâteau que de se faire… oui… bon… passons maintenant à autre chose, voulez-vous bien ?!
Elle (teigneuse) :
— Mais comment diable avez-vous pu bénéficier de circonstances atténuantes… ?! Je n’arrive pas à le croire ! Des circonstances atténuantes ! Mais en quel honneur ?! Tout ceci est vraiment du n’importe quoi !
Moi (sortant de mes gonds) :
—Hé, ho, doucement, là, ma petite… cela va mal finir ! Allons, reprenez-vous immédiatement, Isabelle ! N’oubliez pas que vous êtes là pour m’interviewer et certainement pas pour refaire mon procès d’assise ! Alors, finissons-en… que voulez-vous donc encore savoir sur moi… ?
Elle :
— … Rien ! Je me demande même maintenant ce que je suis venu faire ici ! je me rends compte finalement que vous ne m’intéressez pas, Ernest ! D’ailleurs, je crois bien que vous n’intéressez véritablement personne ! Ni moi, ni qui que ce soit d’autre !
Moi (stupéfait…) :
— Mais… il y a mon bouquin tout de même ! Mince, alors… mon bouquin, Isabelle… ?! Vous l’avez bien lu, mon bouquin, non ?!
Elle :
— Non… pas lu une seule ligne !
Moi (sur le cul) :
— Quoi… ? Je ne comprends pas… je vous avais pourtant fais parvenir un exemplaire de mon manuscrit la semaine dernière… ?
Elle :
— Pas ouvert, votre manuscrit ! Pas eu le temps ! Pas mal d’autres choses à faire en ce moment, débordée Isabelle, voyez-vous !
Moi (après quelques secondes de réflexion) :
— Ce n’est pas possible ! Vous me faites marcher, là… ?! Non… ce n’est pas vrai ! je ne vous crois pas un instant ! je sais pertinnement que vous l’avez lu ! Vous l’avez lu, ce roman, Isabelle, et je devine aussi que cela vous a plu ! N’est-ce pas ? Allons, dites-moi la vérité !
Elle :
— La vérité… ?! Vous voulez que je vous dise la vérité ?! C’est bien vous, Ernest Salgrenn, qui me demandez ça… ?! La vérité ! Ah ça, vraiment, je trouve que vous ne manquez pas de culot, tiens !
Moi (consentant à redescendre d’un ton) :
— Bon… OK… vous avez raison… j’ai un peu menti pour ce livreur de pizzas… je ne l’ai pas tué par simple ennui, ce pauvre type ! Je l’ai flingué parce que cela me faisait plaisir ! Oui… c’est vrai… j’avais prémédité mon coup ! Ce jour-là, il fallait absolument que je me défoule sur quelqu’un… et… pas de bol, ce fût lui !
Elle :
— Par plaisir… ?! Vous l’avez dégommé parce que cela vous donnait du plaisir ?! Mais vous êtes encore plus dingo que je ne le croyais ! Vous êtes un très grand malade, mon pauvre vieux ! Va vraiment falloir vous faire soigner… et rapidement même !
Moi (à mi-voix) :
— Mais, c’est exactement ce que je fais, Isabelle… je me soigne… oui, je me soigne, voyez-vous… c’est bien la principale raison pour laquelle j’écris des livres ! Tous les jours… un paragraphe ou deux… parfois même un peu plus, tout dépend de mon humeur…
Elle (passant du coq à l’âne) :
— Et pourquoi m’avez-vous choisi blonde aussi… ?! Vous avez peut-être imaginé que cela serait beaucoup plus facile de m’embobiner avec toutes vos histoires ?! C’est navrant d’être lâche à ce point ! Et vous n’en avez pas marre aussi des clichés à deux balles ?! Blonde ! Tiens… vous savez ce qu’elles vous disent les blondes, mon cher… eh bien… elles vous…
Moi (et le courroux qui me gagne) :
— Stop ! Oui, stop ! Cela suffit maintenant, Isabelle ! On arrête tout ! Et on va reprendre calmement tous les deux parce que je crois que ça dérape un peu trop, là ! Certes, vous êtes blonde, et vous avez les yeux bleus, et puis vous êtes aussi particulièrement bien foutue, très bien, alors oui, tout cela est uniquement parce qu’il me convient de vous voir de cette façon ! Aussi ne cherchons pas plus loin, s’il vous plaît ! Et puis après tout, je crois que vous n’avez absolument aucune raison valable de vous plaindre, vous pourriez très bien être l’un de ces malheureux laiderons abjectes et sans aucun caractère qui traînaillent dans la plupart des romans à l’eau de rose !
Elle :
— Ah… ainsi, voilà donc l’opinion que vous vous faites vraiment des femmes en général ?! Elle se résumerait à de simples détails d’ordre esthétique, ou peut-être même purement cosmétique ?! Soit belle et tais-toi, en somme ! Ah ! Elle est charmante, votre vision du Monde !
Moi :
— Mais non ! Justement, vous n’avez rien compris, je ne veux surtout pas que vous vous taisiez, ma petite ! Bien au contraire, parlez-moi, parlez-moi donc ! Et posez-moi des questions, des tonnes de questions ! Je n’attends plus que cela de vous maintenant !
Elle (changeant subitement de ton) :
— Alors… comme ça… vous trouvez que je suis bien foutue… ?! Mais, est-ce que ça au moins, c’est bien vrai… ?!
Moi (profitant de l’aubaine qui se présente) :
— Mais bien sûr que c’est vrai ! Pourquoi vous mentirai-je ?! Vous êtes même une sacrément belle fille, Isabelle ! je vous l’assure, vous êtes magnifique !
Elle (ouvrant (enfin) son petit carnet de notes) :
— Bien… et votre enfance, alors… ? Si nous parlions un peu maintenant de votre enfance, Ernest ! J’ai cru deviner que cela n’avait pas été très folichon folichon ! Vous n’avez pas été un enfant facile à élever à ce qu’il parait… ?
Moi (tombant des nues) :
— Comment ? Mais… qui donc a bien pu vous raconter ça… ?! Ah, mais si, je vois… je vois très bien même… c’est ma mère… ?! C’est bien elle, hein… ?! Je suppose qu’il n’y a pu y avoir qu’elle pour vous raconter toutes ces sornettes sur moi !
Elle :
— Absolument pas ! Je n’ai jamais parlé de ma vie à votre mère ! Il s’agit seulement d’une évidence qui saute aux yeux en parcourant votre manuscrit… vous n’avez certainement pas eu une enfance heureuse, il suffit de savoir vous lire entre les lignes pour l’imaginer sans peine…
Moi :
— Ah… voilà ! je le savais… vous l’avez lu !
Elle :
— Mais évidemment, que je l’ai lu votre satané livre ! Ne pas le faire aurait été une faute professionnelle impardonnable de ma part il me semble, non ?!
Moi :
— Je le savais ! Oui, je le savais ! Et cela vous a plu… ?!
Elle :
— La question n’est pas là pour l’instant ! Que cela m’est plu ou pas n’a vraiment aucune importance, Ernest ! Si je suis là aujourd’hui, c’est uniquement pour vous interviewer et rien de plus ! Alors… cette enfance malheureuse, qu’en est-il exactement… racontez… !
Moi :
— Mais si… allons, dites moi ! Je vous en prie… comment avez vous trouvé… ?
Moi :
— Non ! que je vous dis ! Cela n’a vraiment aucun intérêt ! Je suis là pour travailler, pour informer mes lecteurs qui désirent vous connaitre un peu mieux, et certainement pas pour vous passer de la pommade durant une heure !
Moi :
— Ah… j’en étais sûr ! Si vous dites cela, c’est donc que mon livre vous a plu ! Vous venez de vous trahir, ma chère ! Alors, dites-moi… qu’est-ce qui vous le plus surpris dans cet ouvrage : le style, l’histoire, la manière dont se déroule l’intrigue… ou bien, mes personnages, peut-être… ? Oui je suis certain que ce sont surtout mes personnages qui vous ont intéressés… ne sont-ils pas attachants pour la plupart… ?! Tenez, cette Madeleine, par exemple… n’est-elle pas drôlement sympathique, ma petite Madeleine… ?!
Elle :
— Bon… revenons plutôt à cette enfance… pour votre mère, très bien… j’ai compris, n’en parlons plus ! Mais, votre père… ? Parlez-moi donc maintenant de votre père… quels étaient vos rapports avec votre père ? Extrêmement conflictuels, je suppose… n’est-ce pas, Ernest… ?
Moi :
— Ce n’est pas bien du tout ce que vous faites là, Isabelle… ! Non, pas bien du tout ! Je ne vous demandais pas grand-chose finalement… juste de me dire si cela vous avait plu…
Elle (impatiente) :
— Bon… j’attends… votre père… ?
Moi (écœuré) :
— … Oui, quoi ? Quoi, mon père ?! Qu’est-ce que vous voulez que je vous raconte sur mon père ?! Mais évidemment que c’était extrêmement conflictuel avec lui !
Elle :
— Ah, ben voilà… j’en étais persuadée !
Moi :
— Alors pourquoi me le demander si vous le saviez déjà ?! Pourquoi poser une question dont on connait déjà la réponse ?! Vous m’ennuyez…
Elle :
— Je voulais simplement l’entendre de votre propre bouche !
Moi :
— Laissez-moi vous dire que vous êtes vraiment une drôle de journaliste, ma chère ! Tiens, au fait, c’est quoi déjà ce canard pour lequel vous bossez ?
Elle :
— … France-Brocante…
Moi (interloqué) :
— France-Brocante… ?! Mais vous vous foutez de moi ou quoi… ?! Vous m’apprenez ainsi que vous venez m’interviewer ici, m’agresser, devrais-je plutôt dire… ! tout ça pour le compte d’une vulgaire revue à la con sur la brocante… ?! Non, mais, qu’on me pince, je rêve tout éveillé, là… ! Oui, je rêve !
Elle :
— Apprenez donc, mon cher ami, que les passionnés de vides-greniers peuvent également être des gens qui s’intéressent à la littérature… ne soyez donc pas si sectaire, Ernest Salgrenn ! Ouvrez donc un peu plus votre esprit et élargissez votre vision des choses !
Moi (ironique) :
— Tiens, vous pourrez toujours leur raconter qu’adolescent je collectionnais les timbres-postes ! Je suis certain que cela va beaucoup leur plaire !
Elle :
— Mais oui… certainement… merci pour cette anecdote ! Je le note ! Une seconde, vous n’aviez pas terminé concernant votre père… un rapport très conflictuel, disiez-vous… ?
Moi (tout en m’imaginant en couverture de France-Brocante du mois prochain) :
— … En tout cas jusqu’à l’âge de mes quinze ans environ… ensuite, il est vrai que cela c’est un peu arrangé entre nous…
Elle (curieuse) :
— Comment ça, cela c’est arrangé… ?!
Moi :
— Oui… notre relation père-fils a évoluée de façon très positive dès le jour même où il a pris la décision de se jeter sous un train !
Elle :
— Ah, mince… ! je ne savais pas… me voyez confuse… absolument désolée, Ernest !
Moi :
— Y’a pas à être ennuyée comme ça, ma petite ! Après tout, lorsqu’on a une vie totalement inintéressante, n’est-il pas préférable qu’elle soit la plus courte possible ?! J’ai toujours pensé que mon père avait fait le bon choix !
Elle :
— Mais, c’est carrément horrible ce que vous me dites là… !
Moi :
— Et ce n’est pourtant que la vérité ! Ne vouliez-vous pas justement tout à l’heure que je vous dise la vérité ?! Hé bien, voilà, je vous la sers sur un plateau d’argent, cette vérité… elle est que mon père, je vous le répète une nouvelle fois, ma très chère Isabelle, a eu une excellente idée de se suicider parce que, finalement, cela arrangeait bien tout le monde, et moi le premier !
Elle :
— … Vous êtes ignoble ! Un monstre, voilà ce que vous êtes en réalité !
Moi :
— Merci… vos compliments me vont droit au cœur !
Elle décroise les jambes…
— Ah… enfin… ! Je me demandai bien si vous alliez le faire à un moment !
Elle :
— Quoi… ? De quoi parlez-vous… ?
Moi :
— Vos jambes… j’avais fini par croire que vous n’alliez jamais les décroiser ! J’attendais cela avec beaucoup impatience depuis le début de notre entretien… cela n’est pas très conseillé pour votre circulation du sang de rester comme cela si longtemps, les gambettes croisées !
Elle :
— … Ma circulation du sang… ?! Elle a bon dos, tiens, ma circulation du sang ! Avouez plutôt que ce sont surtout mes cuisses que vous vous désespériez d’apercevoir avant la fin de cet entretien ! Non seulement vous êtes un ignoble type, Ernest Salgrenn, mais de surcroît vous êtes un véritable obsédé sexuel ! Ignoble saligaud ! Honte à vous !
Moi :
— … N’exagérez-vous pas un peu… ? Je me demande bien quel mal y aurait-il donc de ma part à désirer votre bien, ma chère… et uniquement votre bien, je vous l’assure… voilà, alors que je vous parle, avec raison, il me semble, d’hygiène de vie et du bien-être de vos vaisseaux sanguins, mais aussi lymphatiques, que vous… vous… oui, c’est bien de vous dont je parle, et ne faites pas ses yeux de merlan frit, s’il vous plaît, car je vous le répète c’est bien de vous dont il s’agit ici, ma chère ! Vous, donc, petite demoiselle effrontée qui n’ayant apparemment aucun sens de la mesure, ni le moindre discernement, vous… hé bien, vous là même devant moi… jambes décroisées et très légèrement entre-ouvertes… vous avez l’audace de me parlez froidement de sexe… de sexe, Isabelle… oui, j’ai bien dit de sexe ! Aurais-je donc tout entendu cette fois avec vous, ou bien faut-il encore que je m’attende à d’autres inepties de votre part, et qui soient, on ne peut que le craindre j’imagine, toutes aussi grossières et malvenues que celle-là ?! Mais, que me préparez vous donc encore, Isabelle… ?!
Elle :
— Wouaah… ! Bravo ! Là, j’avoue que vous m’impressionnez ! Cette facilité que vous avez à retomber sur vos pattes à chaque fois ! Du grand art lyrique, Néness ! Dans le genre, vous êtes sans conteste le champion toutes catégories ! Alors, que dire après ça, je me le demande bien… ?!
Moi (vexé grave) :
— Hé bien, vous savez quoi… ne dites rien ! c’est peut-être mieux ainsi après tout ! Oui, c’est ça, taisez-vous donc si vous ne savez plus quoi dire !
Elle :
— Vous n’allez tout de même pas vous mettre à bouder… ?!
Moi (me levant de ma chaise) :
— Bon, l’heure de la visite a passé, je crois… voyez le gardien est déjà là… j’entends les clés dans la serrure… à une prochaine fois… peut-être… et bien le bonjour chez vous… !
Le gardien ouvre la porte et je le suis sans me retourner, et c’est beaucoup mieux ainsi… And the thrill is gone… Et le frisson est parti…
Deux jours plus tard.
Le gardien (à la porte de ma cellule) :
— Elle est là…
Moi (couché en travers de mon lit de fer) :
— Hein ? Qui ?
Le gardien :
— Vot’ copine, la journaliste ! elle est revenue et elle veut vous voir !
Moi (ne bougeant pas d’un poil) :
— Ben non, j’irai pas… ! Dis-le lui donc de ma part, le maton… je ne veux pas la voir ! Plus du tout envie de lui parler, à celle-ci !
Le gardien :
— Comme vous voudrez, mais je commence à bien la connaître, cette fille, elle ne partira pas tant qu’elle ne vous aura pas vu ! Ça, c’est du garanti sur facture !
Moi :
— Et que veut-elle encore de moi… ?! Je lui ai tout dit ! Elle n’a plus rien a apprendre, elle sait tout maintenant !
Le gardien :
— Vous êtes vraiment sûr de vous… ?
Moi :
— Oui ! Dites-lui de s’en retourner chez elle… je veux rester seul maintenant !
Le gardien (faux ami de première classe) :
— … C’est bête… elle avait un cadeau pour vous…
Moi (me relevant sur mes coudes) :
— Attendez… un cadeau… ?! Comment ça, un cadeau ? Qu’est-ce que c’est que cette affaire ? Et de quel droit m’apporte-t’elle un cadeau ici, celle-là ?! Quel manque évident de savoir vivre !
Le gardien :
— Bon… décide-toi maintenant, le scribouillard ! j’ai pas que ça à faire, moi ! Alors, on y va ou pas ?
Moi :
— Et il ressemble à quoi, ce cadeau ?
Le gardien :
— Mais, je n’en sais rien, moi… j’l’ai pas vu !
Moi (m’asseyant au bord du lit qui couine) :
— Comment ça ? vous avez bien du la fouiller à l’entrée, nom d’un chien ?! Ne me dites pas que vous ne fouiller plus les visiteurs maintenant ?! C’est marrant, mais j’ai l’impression que depuis quelques temps ça devient un peu le foutoir dans cette baraque !
Le gardien :
— Évidemment qu’on l’a fouillé, la petite ! Tu m’étonnes, John ! Une gamine aussi gironde… et même plutôt deux fois qu’une !
Moi (debout sur mes pattes maintenant) :
« OK… c’est bon, on y va ! mais, je vous jure qu’elle va m’entendre, cette garce… !
Le gardien :
— Tu viens pas de dire que t’avais plus rien à lui dire ?! Et voilà maintenant qu’elle va t’entendre ?! T’es pas très logique, mon pote !
Moi (mais il fallait bien que ça sorte un jour) :
— … Et toi, mon salaud de vicelard, tu crois peut-être que t’es logique lorsque tu me reluques le fondement en profondeur trois fois par jour ?! Bon, allez, hop ! assez discuté comme ça maintenant… allons-y vite !
Arrivé au parloir, elle est bien là…
Moi (tout de suite) :
— Vos yeux… ?! Mais… bon sang… qu’est-ce que vous avez fait à vos yeux… ?! Ils sont devenus verts !
Elle :
— J’ai mis des lentilles de contact ! Vous voyez, Ernest, vous n’êtes pas le seul à pouvoir vous permettre de travestir la réalité du matin au soir !
Moi :
— Des lentilles… ?! Vous n’aviez pas le droit ! Qui vous a donc autorisé à faire ça ?!
Elle :
— Vous continuerez toujours à m’étonner, Ernest ! Je ne pensai vraiment pas que la première chose qui attirerait votre attention aujourd’hui serait le changement de couleur de mes yeux !
Moi :
— Ah bon… ? Parce que vous croyez peut-être que je ne l’ai pas vu aussi, votre mini-jupe ! D’ailleurs, n’est-elle pas un peu courte tout de même pour des visites en prison… ?!
Elle :
— … Je ne pensai pas à ça non plus, voyez-vous ! Je pensai plutôt à ma coiffure !
Moi :
My God… ! Mais… mais qu’avez-vous fait, là aussi ?
Elle :
— Holà ! je peux vous assurer que votre sacré bon Dieu n’a rien à voir là-dedans, Ernest ! J’assume mes choix, moi ! Alors ceci n’est qu’une simple initiative personnelle !
Moi :
— Brune… ! Brune aux yeux verts ! C’est la meilleure de l’année, celle-là !
Elle :
— Oui, et alors… ? Où est le problème, mon vieux… ?! Je ne vous plaît peut-être pas comme ça ?
Moi :
— … Vous… vous… tiens… vous m’emmerdez vraiment, Isabelle… !
Elle :
— Ah… je le savais bien que cela vous ferait plaisir !
Moi :
— Non ! Certainement pas ! Vous m’avez trahi Isabelle !
Elle :
— Hé ben voilà… c’est dit ! Alors… quoi de neuf, depuis l’autre jour ?! Ça roule toujours pour vous ?! On s’est fait des nouveaux copains, peut-être ?!
Moi :
— Qu’est-ce que ça peut bien vous faire ?! Pourquoi êtes-vous revenue ? On s’était tout dit, il me semble bien !
Elle :
— Oh, je ne crois pas, non ! Et puis, j’ai un petit cadeau pour vous, et je suis certaine qu’il vous fera plaisir… tenez, ouvrez-donc… !
Elle me tend un petit paquet très bien emballé dans du papier kraft, avec un ruban rouge tout autour, et une jolie étiquette avec dessus, en lettres d’or, mon prénom, Ernest…
Moi (gros rancunier) :
— Merci, c’est gentil mais fallait pas ! le mérite sûrement pas !
Elle :
— Allez, ouvre-le plutôt, au lieu de nous faire ta chochotte !
Moi (de surprise en surprise) :
— Ah bon ? parce qu’on se tutoie maintenant… ? alors c’est nouveau, ça aussi ?! Et puis-je savoir en quel honneur on se tutoie tous les deux ?!
Elle :
— En l’honneur qu’on se connait peut-être un peu mieux maintenant ! Bon, alors, tu vas l’ouvrir ton paquet, dépêche-toi, sinon, je vais finir par le faire moi-même !
Moi :
— Vous êtes de plus en plus impertinente, Isabelle !
Elle (un doigt s’entortillant dans les cheveux) :
— Ouais… et de plus en plus belle !
Moi (comme une image figée dans le cortex) :
— Cette mini-jupe en cuir, c’est votre idée aussi… ?!
Elle :
— Bien sûr ! Tu n’aurais peut-être pas osé, toi… parfois, je te trouve tout de même un peu trop timoré de ce côté-là… tu les aimes, mes jambes… ?!
Moi (tout en déchirant le papier kraft) :
— Oui… évidemment… elles sont superbes ! Vous devez certainement faire beaucoup de sport pour avoir de telles guiboles, non ?!
Elle :
— Toujours sur la pointe des pieds lorsque je monte un escalier ! Et c’est bon pour le fessier aussi !
Moi :
— Et pour les cuisses… je suis certain que vous avez un truc aussi… ?!
Elle :
— Oui… La bicyclette ! je grimpe pas mal de cols à vélo ! le Mont Ventoux, tu connais… ?! je me le tape deux fois par semaine en ce moment ! Et toujours par Bédoin, c’est le côté le plus difficile ! des passages à dix-huit pour cent !
Moi (découvrant enfin l’objet emballé…) :
— Un livre…
Elle :
— Ouais… bonne pioche !
Moi :
— Mon livre… ! Merde… mais c’est mon bouquin… « Le coup du Dodo » ! Quelle surprise ! Alors comme ça, ils l’ont déjà imprimé… ?! C’est vachement rapide quand même ! Je n’aurai pas cru qu’ils mettraient si peu de temps ! Oh ben, merde alors ! C’est lui… c’est mon bouquin que je tiens entre mes mains… !
Elle :
— Alors, heureux, pépère… ?!
Moi (très ému) :
— … Je n’arrive pas encore très bien à réaliser… c’est tellement incroyable !
Elle :
— Tu vas pas chialer tout de même ?! Allons, ressaisies-toi vieille branche !
Moi (flottant sur un petit nuage tout en couleurs) :
— Tu ne peux pas comprendre, Isabelle… cela faisait tellement longtemps que je l’attendais, ce moment-là…
Elle (les pieds encore sur terre) :
— Et ils m’ont affirmé que ça allait sûrement faire un carton ! Tu sais, ils ont l’habitude, ils ne se trompent pas souvent, alors je crois qu’on va leur faire confiance !
Moi :
— Tu sais… cela fait bien longtemps que je ne fais plus confiance à personne !
Elle :
— C’est bien dommage…
Moi (feuilletant mon « Dodo ») :
— Bon… va falloir que je le relise tout de suite ! je dois vérifier s’ils n’ont pas fait d’erreur… c’est important… pas de coquille et chaque mot doit être bien à sa place !
Elle :
— Mais ce sont des pros tout de même… te fais donc pas de bile, Ils connaissent bien leur métier, ces gens-là ! Allez, on se décontracte maintenant… je te sens beaucoup trop tendu… Relax man !
Moi (reprenant mes esprits) :
— Bon… et cet article sur moi… t’en es où… ?
Elle :
— Bientôt terminé ! Il me manque juste deux ou trois petites choses… par exemple, tu ne m’as absolument rien dit sur ta scolarité, Ernest…
Moi :
— Parce qu’il n’y a rien dire !
Elle :
— Qu’est-ce que tu me chantes… comme tout le monde t’es forcément allé à l’école primaire, au collège, et peut-être même ensuite, au lycée… ?!
Moi :
— Oui, mais il n’y a vraiment rien d’intéressant à raconter sur cette période de ma vie… tu vas pouvoir faire l’impasse là-dessus dans ma bio, ma petite chérie… !
Elle :
— Mais, il n’en est pas question ! mes lecteurs voudront savoir !
Moi :
— Hé, bien, s’ils veulent vraiment savoir dis leur donc que je m’y suis emmerdé à l’école ! Voilà, dis-leur ça, après tout : Ernest Salgrenn s’est emmerdé comme un rat mort à l’école !
Elle :
— Mauvais élève… ?
Moi :
— De mauvais professeurs surtout !
Elle (réfléchissant deux secondes) :
— Bon… OK… je sais ce que je vais écrire dans mon papier… j’écrirai que tes professeurs n’ont pas su malheureusement déceler en toi cet extraordinaire potentiel sous-jacent qui ne demandait pourtant qu’à s’exprimer pleinement en une multitude éblouissante d’éclats d’un génie sans cesse renouvelé… ! Est-ce que cela te convient… ?!
Moi (un peu sonné) :
— Parfait !
Elle :
— Et ensuite… tu bossais dans quoi… ? c’était quoi ton boulot avant de te consacrer uniquement à l’écriture ?
Moi :
— Je ne sais pas moi, tu sais, j’ai essayé tellement de choses dans ma vie ! on a qu’à dire thanatopracteur, tiens… ! C’est pas mal, ça, non ? Thanatopracteur ! c’est cool et pas du tout banal comme job, je suis persuadé que ça va leur plaire du tonnerre !
Elle :
— Oh, Madonne ! Mais, c’est bon ça… ! c’est même très très bon ! voilà bien une chouette anecdote qui va faire kiffer mes lecteurs ! Ils raffolent du morbide, ces imbéciles !
Moi (dictionnaire ambulant) :
— Le macabre, tu veux dire… le morbide, c’est rapport à la maladie… le macabre est donc plus approprié dans le cas présent… toujours important d’employer les mots justes, Isabelle…
Elle :
— Macabre, funeste, ou morbide… ne t’inquiètes pas, ils ne feront pas la différence ! si les journalistes avaient l’habitude de faire dans la subtilité cela se saurait depuis le temps, non ?! le principal, vois-tu, est de marquer les esprits avec des mots chocs ! Morbide… mort… ça matche fort ! Et puis, tiens, je rajouterai également deux ou trois photos pleine page de magnifiques cadavres en décomposition ! Plus c’est dégueulasse et trash, et plus ça a des chances de plaire !
Moi :
— Et j’ai un titre tout trouvé… « Ernest Salgrenn, un écrivain fabuleux qui parle à l’oreille des morts » !
Elle :
— Ouais… c’est très bon, ça aussi… ! Vraiment… t’es trop génial, Ernesto !
Moi :
— Je ne te le fais pas dire !
Elle :
— À ce propos… en parlant de photos… je me suis faite accompagner par un photographe aujourd’hui, il attend derrière la porte…
Moi :
— Des photos ? des photos de moi ? Ici… ? Mais, le cadre n’est pas tellement approprié ! et puis je ne me suis pas rasé depuis plus d’une semaine !
Elle :
— Pas de soucis, bien au contraire ! Cela accentuera ton côté bad boy ! C’est nickel, ça aussi, pour ta popularité !
Moi :
— Si tu le dis… faisons-le entrer alors…
Elle se lève (je mate son cul), se dirige vers la porte, l’ouvre, un jeune type, avec un appareil photographique Nikon autour du cou, entre dans la pièce…
Moi (pas encore tout à fait folle la guêpe) :
— Vous… vous… mais je vous reconnais… !
Elle (très satisfaite de son petit manège) :
— Hé, oui… c’est bien lui… ton petit livreur de pizzas !
Moi :
— Salope !
Elle :
— Merci ! Tu ne croyais tout de même pas que tu allais pouvoir t’en tirer comme ça… !
Clic clac Kodak ! éclairs de flashs. Je ne vais pas tarder à tomber sous la mitraille…
Moi (un début de migraine ophtalmique) :
— C’est pas réglo du tout, cette façon de faire… tu n’avais pas le droit ! c’est illégal !
Elle :
— Illégal ?! Simple retour de manivelle, dirons-nous plutôt ! Il a une belle petite gueule, tu ne trouves pas… ?! Viens, approche d’un peu plus près, mon chou, et montre donc ta jolie frimousse à ce brave monsieur Salgrenn… !
Moi :
— Salope !
Elle :
— Déjà dit, je crois ! Va falloir que tu penses à te renouveler, mon cher… !
Moi :
— Tu as couché avec lui ? T’as couché avec lui, hein ? j’en suis sûr, je le sais… !
Elle :
— Pas encore… mais, ça ne saurait tarder !
Moi :
— Pourquoi joues-tu à ce jeu-là ? Ça t’amuse donc de me faire souffrir ? Mais qu’est-ce que j’ai donc fait pour mériter ça ?
Lui (le photographe de mes deux) :
— Je crois qu’elle vous aime… tout simplement…
Moi :
— Ta gueule, toi ! Il me semble ne pas t’avoir autorisé à m’adresser la parole ! D’ailleurs, depuis quand les macchabées ont-ils le droit de se mêler des affaires des vivants ?! Et vlan !
Elle (se lovant contre ce petit con) :
— Pour un macchabée, je le trouve drôlement sexy, moi !
Moi (détournant le regard) :
— Gardien ! Ohé, Gardien ! je veux sortir d’ici tout de suite… ! il est passé où encore ce gros lard ?!
Elle :
— Et voilà… monsieur se débine une fois de plus ! Un écrivain, ça ? Une sacrée lavette, oui… !
Moi (piqué au vif) :
— Non, je ne me débine pas ! Je ne veux pas voir ça, c’est tout ! Tu vas beaucoup trop loin, là ! Un personnage de roman se doit de garder une certaine mesure dans son attitude ! Même chez moi ! Je n’aurai jamais écris une scène pareille, vois-tu… jamais ! j’ai toujours eu le sens de la retenue pour mes personnages car il y a parfois des lignes à ne pas écrire, ma chère !
Elle (indiquant d’un geste au photographe, la sortie) :
— Bon, allez, ça va… faisons la paix… je m’excuse… tu entends, je m’excuse… reviens t’asseoir, s’il-te-plaît…
Moi (attendant que le jeune décédé sorte tout à fait) :
— … c’est vrai, ce qu’il a dit… ?
Elle (feignant de ne pas comprendre, mais fallait s’y attendre) :
— Quoi donc… ?
Moi :
— Ben, que tu m’aimes… ?
Elle :
— Ça se pourrait bien… ce n’est pas impossible… ! il n’est pas faux en tout cas de penser que je ne sois pas totalement insensible à ton charme… !
Moi :
— Une litote ! C’est merveilleux ! Voilà que mademoiselle se prends pour Chimène, maintenant ! J’aurais vraiment tout vu et tout entendu, aujourd’hui ! Je suis épuisé, tiens ! Trop, c’est trop !
Elle :
— Bon… on y va ?
Moi :
— Où ça… ?
Elle :
— Ben, chez nous, pardi ! Ne crois-tu pas que nous avons perdu assez de temps comme ça tous les deux ?! Un taxi nous attend, tu vois, j’ai tout prévu !
Moi :
— C’est fini, alors ? La vie réelle reprend déjà son cours monotone… je n’ai pas vu le temps passer, cette fois-ci…
Elle :
— Oui… mais après tout… rien, ni personne, ne t’empêche d’écrire la suite demain… allez, viens, rentrons maintenant, mon chéri…

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Avril 2022. Tous droits réservés.

Dossiers froids. Patrick Fouillard.

C’est la première fois que je ne lisais pas un roman de monsieur Patrick Fouillard. Il est vrai qu’il n’a pas écrit grand-chose jusqu’à présent. Il s’agit donc d’un polar (et non d’un épaulard, animal qui n’a rien à voir bien que vivant, lui aussi, dans des mers froides, je veux parler de cet auteur, bien sûr, mais rassurez vous, pour ceux qui ont le vertige, je suis simplement assis sur une chaise de bureau).
Patrick Fouillard doit être un pseudo. Cela ne fait aucun doute. Mon beau-frère se prénomme, lui aussi, Patrick. C’est donc un prénom d’un commun peu banal. Par contre, mon beau-frère n’a jamais écrit de roman noir, ce qui est plutôt une bonne chose pour la littérature, l’imbécile sachant à peine lire et écrire. Par contre, il tire très bien au boules (la pétanque, pour les non-initiés). Ce qui est un avantage non négligeable si on joue dans son équipe. Un bon tireur à la pétanque, c’est primordial.
« On n’a jamais aussi bien parlé de gendarmes à la retraite. Un vrai régal ! » déclare, enthousiaste, Bernard Pivot en quatrième de couve (Oui, pour une fois, j’ai tout de même fait l’effort de lire la quatrième de couve). Je subodore qu’il a encore ses douze points sur son permis de conduire et qu’il s’emballe peut-être un peu vite, Bébert, comme je l’ai souvent vu s’emballer pour pas grand-chose, enfin, quand je vous dis pas grand-chose, c’est pour tout au plus quelques milliers d’euros de cash. Personnellement, je ne mange pas de ce pain-là, je suis toujours sincère, je dis ce que je pense, j’ai une éthique ! Au risque de ne pas me faire que de bons amis dans le milieu de la culture. Mais, ce n’est pas grave car mes amis, les vrais, ceux sur lesquels je peux toujours compter si j’ai besoin d’un coup de main à l’improviste, sont à mille lieux de tout cela. La plupart lisent très peu d’ailleurs, et s’en tamponnent donc royalement le coquillard (qui rime avec Fouillard !) de ce que je peux penser d’un bouquin.
Sinon, en ce moment, je lis « Guerre et Paix ». C’est d’un certain Tolstoï. Je l’ai trouvé dans une cabane à livres (je sais, je vous ai menti, il y a bien une cabane à livres dans mon village !). Depuis une quinzaine, grosse affluence de livres russes dans ma cabane à livres. Les gens doivent faire le tri dans leurs bibliothèques et se débarrasser vite fait, de peur d’être considérés comme des collabos en puissance, mais, ils n’ont peut-être pas tort, ces trouillards (qui rime aussi avec Fouillard, tiens !), il est exact qu’on en a fusillé pour beaucoup moins que ça à la Libération ! C’est un très (très) gros bouquin de 1225 pages que celui-ci. Mais, j’aime bien les gros bouquins. Gamin, j’ai appris à lire dans l’annuaire du Finistère, cela explique peut-être cela. L’annuaire, c’est sympa, tout est bien rangé par ordre alphabétique, dommage qu’ils ne le font plus. Pour économiser le papier, soi-disant. C’est fou ce qu’on sacrifie de nos jours au nom de l’écologie. Qu’est-ce qu’on va en foutre alors de tous ces arbres qu’on plante un peu partout si on ne fait plus tourner à fond les usines à papier qui salopent nos rivières ?! Je me le demande bien. Enfin, je ne serai plus là pour voir ce massacre, et ce n’est pas plus mal, finalement.
Sinon, plus tard, vers dix-douze ans, il y avait le catalogue des 3 Suisses, que j’aimais bien. Plus illustré que l’annuaire, et d’une bien meilleure qualité de papier aussi. Et puis, surtout, des pages entières de mannequins girondes en porte-jarretelles noirs, en collants opaques, en strings ficelles, ou en petites culottes à frou-frou. Sympatoche, le catalogue des 3 Suisses ! C’est dommage, il ne le font plus, non plus, alors, nos gosses, vont tous sur internet maintenant pour découvrir tout ça (et bien plus encore).
Bon, je vous laisse, je crois que j’en ai assez dit sur ce roman, peut-être même un peu trop, ce qui pourrait vous donner (et ça serait trop bête !) envie de le lire…
Je vous donne le lien du blog de monsieur Patrick Fouillard (pour celles et ceux qui connaissent pas encore ce si talentueux écrivain) : https://jourdhumeur.wordpress.com/
La prochaine fois, je ne vous parlerai pas de « Guerre et Paix », forcément : je l’aurai lu ! Bonne journée à tous, et bonne lecture, les amis !

Le grand débat de la théorie quantique. Selleri.

Chose promise, chose due !
Oui, je sais, cela commence exactement comme la dernière fois, mais, nous y voilà bien, nous allons aujourd’hui parler de ce fameux livre sur la théorie quantique, que je n’ai toujours pas lu bien sûr, vous commencez à connaître le concept à force, et comme cela fonctionne plutôt bien (j’ai eu de très bons retours, 8 likes sur mon dernier post), continuons sur cette lancée.
Cette nuit, j’ai dormi une heure de moins et pourtant je me suis couché et levé aux mêmes heures que d’habitude. Cherchez l’erreur ! Et, je vous rassure, il n’est aucunement question de théorie quantique là-dedans, ni même de théorie de la relativité, sa cousine (Grosso modo pour la faire simple : plus tu vas vite, plus tu gagnes du temps !). Non, cela est tout simplement le fait d’un groupe de jobards tourmentés à petites lunettes (qui font sérieux, car c’est bien connu, les myopes sont plus intelligents que les autres), qui a décidé en 1976 de nous enquiquiner la vie. Un peu plus, rajouterai-je, en filigrane. Et en filigrane, le terme est bien choisi, car c’est aussi ce que l’on voit sur nos billets de banque, en transparence, le filigrane. L’idée, donc, était de nous faire faire des tas d’économies, suite à la flambée du prix du pétrole (Ah… ? Cela vous rappelle quelque chose d’actuel ?!). La crise pétrolière, même qu’on avait nommé ça, à l’époque. On n’avait pas de puits de pétrole chez nous alors on avait décidé à la place d’avoir des bonnes idées ! Certes, ce n’était pas con, mais ce qui m’étonne tout de même un peu, est que dans notre pays aujourd’hui, la plupart de notre production d’électricité est obtenue à partir de centrales nucléaires (70,6 %)… et non à partir de centrales à fioul (moins de 4 %) ! Aussi, cherchez l’erreur, une fois de plus ! Mais surtout, messieurs les binoclards, laissez-moi dormir tranquille tout le temps que je veux ! Chiotte, quoi ! Surtout que lorsque je me couche, j’éteins toutes les lumières chez moi (c’est beaucoup mieux pour trouver le sommeil, je vous le conseille), donc je ne consomme rien ou presque rien (des fois, je me relève pour aller pisser, mais c’est rare), donc je n’aggrave pas la situation énergétique de mon pays, bien au contraire. Voici d’ailleurs une idée qui aurait été bonne : obliger tous les gens à dormir une heure de plus, tous les jours de l’année. Sûr qu’on y aurait certainement gagné beaucoup plus en économie d’énergie…
L’infiniment petit, cela doit être vachement passionnant, je ne vous le fais pas dire. Surtout si l’on dispose d’un bon microscope. Quoique de nos jours le miscrocope (oui, je suis dyslexique) soit un peu dépassé comme instrument d’observation. On utilise plutôt maintenant un accélérateur de particules, et le nôtre, de grand collisionneur d’atomes, se trouve dans un tunnel situé à 100 mètres sous la terre, de part et d’autre de la frontière franco-suisse, près de Genève. Là, dans un gigantesque tuyau circulaire, on y propulse à de très grandes vitesses des atomes les uns contre les autres pour voir comment ça fait, comme dans un super bowling en quelque sorte. On fait mumuse avec la matière. Strike sur strike, Micke ! (ouais, c’est pas facile à prononcer, mais j’ai fait exprès !).
Albert Einstein, dont on n’a jamais su les toutes dernières paroles avant de mourir, sa conne d’infirmière ne parlant pas un traître mot d’allemand, c’est bête, mais franchement on aurait pu y penser avant, histoire de ne pas rater (peut-être) une dernière et nouvelle théorie étonnante qui chamboulerait à nouveau le monde, enfin, bref, on ne saura donc jamais du coup à cause d’elle, ne croyait pas à la physique quantique. « Arhhhh, c’est que du pipeau, tout ça ! Des atomes crochus ? Et pourquoi pas aussi des graines de sésame sur les brötchen aux saucisses ! » disait-il (libre traduction de moi qui a fait Allemand seconde langue), en vous tirant la langue, bien sûr. Parce qu’Einstein, le fortiche en maths, était en réalité un sacré rigolo. Pourtant, il parait qu’il était assez nul à l’école (ce qui nous fait deux points communs (avec rigolo, pas les maths), comme quoi…). Ses profs lui disaient sans arrêt qu’il ne ferait jamais rien de bien dans sa vie. À cause de ça, si vous saviez ce qu’il a galéré, le pauvre, il a même du s’expatrier en Suisse au début de sa carrière pour trouver du boulot, c’est pour vous dire… !
Bon, je vais y aller, moi, je crois que je vais me taper une petite sieste, histoire de rattraper cette heure de sommeil perdue cette nuit. Alors : Gute nacht, les amis !

PS : la prochaine fois, je vous parlerai d’un autre bouquin, dans un genre tout à fait différent, plutôt polar noir : « Dossiers froids » de Patrick Fouillard, et croyez-moi déjà sur parole, il y aura encore beaucoup à raconter.

Les Russkoffs. François Cavanna.

Chose promise, chose due. Enfin, presque…
Je vous avais promis de vous parler dans mon prochain post consacré à la critique littéraire d’un bouquin de Physique quantique (et je devine bien que vous attendiez ce moment avec grande impatience), seulement voilà… en farfouillant dans mes piles de bouquins non lus encore, je tombe sur celui-ci : « les Russkoffs » de monsieur François Cavanna. Et là, je me dis (toujours en aparté, et réveillant cette grosse bête curieuse qui sommeille en moi) : « C’est de çui-ci qu’il faut que je leur cause aujourd’hui ! N’est-il pas meilleur titre qui colle à l’actualité du moment ? N’est-il pas ? Oui, n’est-il pas ? N’est-il pas ?! » (Oui, il m’arrive de bégayer un peu lorsque je me parle à moi-même). Donc, en avant Guingamp, et c’est parti pour les Ruskoffs… !
Lorsque j’étais petit garçon, en classe de quatrième, collège de l’Empéri, je me trouvais assis le plus souvent à côté d’un camarade dont le patronyme était : « Ouais » ! Bien entendu, et c’est tout à fait normal, ne l’avait-il pas un peu cherché ? tout le monde se foutait de sa gueule dans la cour de récréation ! Moi, le premier (Très tôt, j’ai eu ce sens inné de la dérision désopilante et de l’humour acerbe qui met souvent mal à l’aise mes interlocuteurs et trices). Mais, l’étrange ne s’arrête pas là, ce type était le seul de tout notre bahut à avoir choisi « Russe » en deuxième langue vivante ! Re-foutage de gueule, bien sûr ! Sauf, moi. Je m’interrogeais plutôt. Je cherchais à comprendre… pourquoi le russe ? Pourquoi ? Mais, je n’ai jamais eu vraiment la réponse.
Bien souvent, lorsque Sylvain (Tesson) passe me voir, il me bassine avec la Russie et les Russes. C’est un pays que je ne connais pas, mais que lui connait très bien. Si ce n’est pas toujours un avantage de bien connaître quelque chose, ou quelqu’un, pour bien en parler, lui en parle très bien, c’est vrai. Il évoque l’âme slave comme personne d’autre. D’après lui, elle est très belle, très noble, et très bien comme il faut. « Il faudrait que tu vois toutes ces chaudasses qu’il y a là-bas ! » me tente-t-il souvent, tandis que j’observe, rêveur, le petit brin d’herbe aux bisons flottant dans notre bouteille de Żubrówka.
Żubrówka provient du mot russe, polonais, biélorusse et ukrainien : żubr, pour le bison, qui est un grand consommateur de Hierochloe odorata, appelée plus communément « herbe aux bisons », et dont un brin se trouve dans chaque bouteille. En Auvergne, il font la même chose avec une vipère aspic et appelle cela l’alcool de serpent. Boire cet alcool, aiderait à combattre le mal de dos, les problèmes de digestion, ou bien encore ceux de la fertilité (et même la lèpre selon certains mieux renseignés). La vodka, elle, me donne surtout mal à la tête, le lendemain matin. Mais, retenons plutôt de tout ceci que Bison se dit donc de la même façon dans ces quatre langues exotiques… ce qui pourrait (peut-être) être un avantage lors de futures négociations de paix, isnt’it… ?

37°2, le matin. Philippe Djian.

Ce jour, j’inaugure !
Voici donc une nouvelle rubrique dans mon blog : la critique littéraire.
Depuis plusieurs mois, force est de constater que quelques-uns se font des veaux bien gras (élevés chez la mère) en la matière (plus de 300 abonnés, n’est-ce pas Monsieur Jourdhu ?!), aussi, un peu jaloux de ces succès faciles (oui, j’ai quelques défauts, dont la jalousie ), je me suis dis en aparté (plaisir de la schizophrénie) : « Porc qué té vas ? » (Pourquoi pas moi ?)…
Bien entendu, et vous commencez un peu à me connaître sur les bords, je ne vais pas me contenter de faire comme tout le monde. Cela serait trop facile, et ne jamais donner dans la simplicité a toujours été un principe de base, chez bibi Salgrenn !

Explication : j’ai très peu de temps libre pour lire des tonnes de bouquins, comme (suivez mon regard vers l’ouest et le village de Petitbonhom sur mer) certains qui n’ont apparemment rien d’autre à fiche de la journée, ceux-là n’ayant ni deux stères de bois de chauffe à couper quotidiennement (à la hache), ni, ne serait-ce qu’un infime soupçon de vie mondaine, ainsi m’a-t-il fallu trouver une combine pour réaliser malgré tout cette nouvelle chronique, qui se veut sinon quotidienne, tout au moins hebdomadaire. Eh bien, ce n’est pas si compliqué que cela en réalité : je vous donnerai mon avis critique (et tout à fait éclairé) sur des livres que je n’ai pas lu ! J’y gagne en temps, mais aussi, et ce n’est pas négligeable, en pognon, n’ayant pas de boite à livres mise à ma disposition gracieusement, ici, dans ce coin perdu de la France rurale, où la moitié de la populace est analphabète (Encore bravo, l’Éducation Nationale !), et l’autre moitié, pour laquelle l’unique lecture un peu sérieuse de l’année consiste à décortiquer en ânonnant mot après mot, le mode d’emploi d’une tronçonneuse yougoslave ! Et pourtant, mes amis, malgré cela, je suis presque sûr que vous ne verrez pas trop la différence… !
Parlons donc aujourd’hui, si vous le voulez bien, de ce roman de Monsieur Philippe Djian, « 37°2, le matin ». ֤Évidemment, pour être tout à fait raccord, j’aurai pu choisir d’attendre fin juin, début juillet, pour vous en causer, époque des canicules dans notre pays. Mais, d’un autre côté, cela va réchauffer sensiblement l’atmosphère ambiante (un peu moins que si j’avais choisi « Farenheit 451 », c’est vrai, c’est une très bonne remarque, monsieur P. !) qui en a tant besoin en ce moment.

L’exemplaire à ma disposition est une édition en livre de poche, au format réduit donc, permettant de le trimballer partout où on va, au sein d’une de ces grandes poches sans fond de manteau matelassé (À noter, par expérience, que dans un jean’s slim cela ne marche pas, ou alors il faut prendre plusieurs tailles au-dessus, et du coup : on ne parle plus alors de jean’s slim mais plutôt d’un sac à patates mal taillé ! Mais, après tout, c’est vous qui voyez si cela ne vous gêne pas d’être fagoté comme un as de pic !
La couverture est assez jolie. Enfin, surtout si on aime le bleu clair. Il s’agit tout bêtement de l’affiche du film (Jean-Jacques Beineix.1986). Affiche réalisée par Christian Blondel d’après une photographie de Rémi Loca, et récompensée par un César de la meilleure affiche en 1987 (Je ne suis pas le seul, donc, à avoir du goût, cela me rassure quelque part).
Béatrice (Dalle, née Cabarrou, en 1964, à Brest même), je l’ai rencontrée, un jour. Une rencontre assez brève, au demeurant. Et, on peut d’ailleurs ici, évoquer plutôt un choc frontal, qu’une véritable rencontre ! Cela se passait en 1989, dans le hall de la gare SNCF de Bordeaux-Saint-Jean…
Elle courait… (en retard, peut-être, pour attraper son train, direction Périgueux, où avait lieu le tournage du film « Les bois noirs » de Jacques Deray ? Je ne sais…), vêtue d’une salopette bleue foncée (« Bleu » est aussi un titre de monsieur Djian, pour ceux qui n’avait pas remarqué la coïncidence). Et, j’étais sur sa trajectoire… et boum… ! ce qui devait arriver, arriva, elle me percuta de plein fouet ! Mais, pas un mot d’excuse, rien ! L’une de ses bretelles de salopette tombée, elle repartit aussi vite, et dans la même direction, une fois celle-ci replacée sur son épaule. L’image qui me reste en mémoire, aujourd’hui, après toutes ces années, est celle de son fessier rebondi s’éloignant vers une destinée cinématographique qu’on connait bien. C’est tout… et c’est vrai que c’est assez peu de chose.
Cela n’a aucun rapport avec le roman dont il est question aujourd’hui (mais, je doute que vous m’en teniez rigueur), mais il m’est arrivé quasiment la même (més- ?) aventure avec Hélène Ségara, la chanteuse à voix. De son vrai nom : Hélène Rizzo. Tôt, un matin, je me trouvais dans le hall de mon centre commercial (Carrefour) préféré et… (suspens… !) elle aussi m’a foncé dessus ! Vêtue d’un sweat à capuche noir, la dite capuche enfoncée sur la tête, madame la chanteuse avançait vite et sans vraiment apercevoir ce qui se trouvait devant elle. Ce qui, étant moi, le choc, cette fois encore, fut violent, et elle failli en laisser tomber le paquet qu’elle tenait à la main ! Nous échangeâmes alors un regard bref, mais intense. Elle a des yeux magnifiques, ceci dit en passant (même vite)…
La prochaine fois, je vous parlerai d’un bouquin de physique quantique et de comment l’ancien maire de Lyon (Michel Noir) m’a marché sur le pied, un dimanche soir, sur les quais de Saône. Bon dimanche à vous, et bonne lecture.

Tic-tac.

Pièce en 5 actes. L’ensemble de la pièce est disponible ici : https://lemondeselonernestsalgrenn.wordpress.com/2022/03/12/tic-tac/

ACTE 2

Bunker, toujours. Une paire de jambes sort de dessous la console (L’un des panneaux latéraux est soulevé). On reconnait le pantalon d’uniforme du militaire avec son galonnage doré tout le long de la couture…

— Quelle saloperie, ce machin ! Chiotte de chiotte !

Des voix se rapprochent. La petite porte sur le côté s’ouvre d’un coup et apparaissent (dans cet ordre) : la blonde, la femme de ménage, et le nabot, tous trois chargés d’un carton (sur celui de la blonde on peut y lire en grosses lettres : « CACHOU DE LUXE »).

La blonde, gouailleuse à souhait :
— Hé, ho ! Maréchal ! Nous revoilou !
Puis, déposant son carton sur une petite table pliante en formica :
— Ben, voilà, fallait pas s’en faire ! Y’a tout c’qui faut ici !
La femme de ménage :
— Moi, en tout cas, je n’ai jamais manqué de rien en dix-sept ans !
Le nabot, lâchant sans aucune précaution son carton, presque aussi grand que lui, dans un coin de la pièce :
— Alors, Spoutnik ? Vous vous en sortez, ou pas… ?
Le militaire (Maréchal Spoutnik Délitfaciev) :
— Négatif… y’a un sacré boxon là-dedans ! faut le voir pour le croire, tout ce tas de fils à la con ! j’en perds mon latin… des bleus, des rouges, des noirs, des jaunes et vert… et celui-là… rose bonbon… !

Il doit tirer dessus car la loupiote du plafond se met à monter et descendre…

La femme de ménage :
— Non ? Il s’appelle vraiment Spoutnik, cet abruti… ? Comment peut-on se décider à appeler son gosse Spoutnik ? Faut-y être crétin tout de même… Spoutnik… !
Le Spoutnik :
— Hé, ho, je vous entends, vous savez ! Et pour votre information, mon père était cosmonaute… il a tourné plus de deux cent fois autour de la terre ! Alors ? ça vous en bouche un coin, je parie ?!
La femme de ménage :
— Ouais… peut-être… mais n’empêche que… !
Le nabot, se laissant tomber sur le canapé :
— Et vous, c’est quoi votre nom ?
La femme de ménage :
— Germaine… Germaine Mirotvoretski !
La blonde :
— Ma manucure aussi s’appelle Germaine…

Elle se regarde les ongles un instant, puis commence à ouvrir son carton délicatement.

Germaine :
— Vous en avez bien de la chance de pouvoir vous payer une manucure… et puis n’importe comment, moi, je me ronge les ongles, alors ça ne servirait pas à grand-chose !
Le nabot :
— Sans compter qu’avec votre métier… les mains dans l’eau de javel toute la journée et à récurer la crasse… ce n’est pas l’idéal, non plus, n’est-ce pas ?!
Germaine :
— Ouais, mais j’ai pas vraiment le choix ! Tout le monde peut pas rester à se la couler douce du matin au soir comme une grosse feignasse, mon vieux ! Je sais pas si vous êtes au courant, mais, dans ce pays, il y en a qui ont encore besoin de bosser pour gagner leur croûte ! Faut pas croire que ça vous tombe tout cru du ciel, les pépètes, alors faut bien bosser pour faire tourner sa marmite !
Le spoutnik, toujours couché sous sa console :
— Tout cuit ! Pas tout cru… !
Germaine :
— Hein… ? Qu’est-ce qui raconte, le cosmonaute ?
La blonde, gobant une pastille à la réglisse :
— Kékun ki veut un kachou… ?
Le spoutnik, émergeant de sous sa console, en sueur :
— Oui, c’est pas de refus !

La blonde s’approche de lui (toujours assis par terre), il lui tend sa main à plat, elle rate son coup, la pastille roule au sol, elle se baisse pour la ramasser, on aperçoit le haut de ses bas de nylon, bien placé, il en profite, elle prend tout son temps, se relève enfin et lui fourre la petite réglisse directement dans la bouche…

Le nabot, qui n’a rien vu de la scène :
— Finalement, moi aussi, j’en veux bien une, ma chérie !
Germaine, qui, elle, n’a rien raté du petit manège :
— Moi aussi, mais… je me la mettrai moi même dans le bec, si vous n’y voyez pas d’inconvénient !

Une sirène d’alarme retentit, les néons se mettent à clignoter…

Le nabot, se relevant d’un coup sec :
— Qu’est-ce qui se passe, là ?
Germaine :
— Rien ! Faut pas vous affolez ! C’est mes lasagnes !
Le nabot :
— Comment ça, vos lasagnes ?!
Germaine :
— Ouais, ça c’est rien que pour prévenir que mon plat de lasagnes, que j’ai mis dans le four tout à l’heure, est tout à fait cuit ! J’ai un peu bidouillé le système d’origine pour pouvoir être avertie partout où je me trouve… vous comprenez, c’est tellement grand ici, et puis avec l’épaisseur des murs !
Le Spoutnik, qui ouvre de grands yeux :
— Attendez un peu… comment ça, vous avez BIDOUILLÉ le système ?! C’est quoi encore, cette histoire… ?

Germaine sort un gros boitier noir de sa poche ventrale de tablier, déplie une longue antenne, appuie sur un bouton, la sirène s’arrête instantanément et les néons ne clignotent plus.

Germaine :
— Voilà… c’est fini !

Le Spoutnik se relève, enlève sa veste, la jette sur la console à côté de sa casquette, se retrousse les manches de chemise (en prenant tout son temps), et s’approche ensuite de Germaine d’un pas décidé.

— Montrez-moi ça ! C’est quoi, cette télécommande ? Ce n’est certainement pas du matériel réglementaire… d’où vous sortez, ça ?
Elle se recule, et le menace en pointant l’antenne vers lui.
— Approchez pas… ou je vous troue le bide !
Le Spoutnik :
— Donnez-moi ça, je vous dis !
Germaine :
— Non ! C’est à moi !
Le nabot, qui se rassoit sur le canapé :
— Bon… ça suffit maintenant tous les deux ! Vous êtes pénibles à la fin… Madame Mirotvorestki… allons, soyez raisonnable… passez-lui cette télécommande, qu’il voit ce machin de près, et puis qu’on en finisse !
Germaine :
— Non ! Et non, c’est non ! Il n’en est pas question !
La blonde, qui se rapproche un peu, et d’une voix qui se veut apaisante :
— Germaine… écoutez-moi, ma petite Germaine… Vous savez qui sont ces deux-là, hein ? Vous n’ignorez pas tout de même que vous êtes en présence du Président de la république, LE PRÉSIDENT, Germaine, NOTRE PRÉSIDENT à tous… et du Maréchal Délitfaciev, son chef d’état-major, c’est à dire le plus haut gradé de toute notre grande armée populaire… ce n’est pas rien tout de même… !
Germaine :
— Rien à fiche ! Ici, c’est chez moi, alors je fais un peu ce que je veux ! Et puis d’abord, ça pourrait être dangereux de lui passer cet appareil… faut surtout pas appuyer sur les boutons n’importe comment : il pourrait y avoir de graves conséquences ! parce que faut savoir que je peux tout commander avec ce truc… même votre satané machin-chose, là… (elle montre, avec l’antenne, le gros bouton rouge)
Le Spoutnik :
— Oh… nom d’une pipe ! Je le crois pas… !
Germaine :
— Ben, si ! Voulez que j’vous montre… ?!

Sans attendre de réponse, elle appuie sur l’un des boutons de sa télécommande, tout en tirant la langue… Le nabot, saisi de frayeur, replie ses jambes sous lui et s’enfouit la tête dedans, le Spoutnik se colle les mains sur les oreilles, et la blonde, tétanisée sur place, ne fait rien…

Germaine :
— Mais, regardez-moi donc un peu, cette bande de trouillards !

Une petite musique douce (Mozart) se fait entendre progressivement. Dans le même temps, l’intensité des néons s’atténue, tandis que des posters (de chats) se déroulent sur les murs, puis, une porte coulisse, et apparait une grande table (sur roulettes), qui vient se positionner en plein milieu de la pièce !

— Alors ? C’est drôlement chouette, non ?!

Rideau.

NDLA : La suite dans quelques jours !

Une semaine bien ordinaire.

Ce matin, un chasseur a tué un lapin blanc sorti d’un chapeau de roue. Cela s’est passé pas très loin de chez moi, sur l’autoroute A7, au kilomètre 126, dans le sens Marseille-Paris. La chasse, faisant* partie de ces hobbies (dur de ne pas faire la liaison, mais abstenez-vous toutefois, conseil d’ami…) qui vous permettent de vous dégoter un bon nombre d’amis à vie, n’est plus du tout ce jeu de massacre auquel on pouvait assister tristement par le passé. En effet, depuis que la pratique est interdite en campagne et autorisée seulement sur nos autoroutes, les choses ont beaucoup évolué. Les tableaux de chasse sont, depuis, très nettement en baisse. Ceux des tirailleurs sur tout ce qui bouge en tout cas. Un peu moins ceux des chauffeurs lituaniens de trente-huit tonnes…
Avant-hier soir, juste avant la tombée de la nuit, une éolienne de cent mètres de haut s’est emballée, comme ça, sans prévenir. Puis, une autre. Et encore une autre ! Et pour finir la totalité du parc qui se trouve à côté de chez moi. Les pales géantes ont fini par se détacher dans un fracas épouvantable, propulsées pour certaines à plusieurs kilomètres, dont une qui s’est figée, toute droite, verge monstrueuse de résine-carbone, dans mon jardin, au beau milieu de mes plants de salades frisées (que je venais de repiquer, c’est vraiment pas de bol !) ! La douzaine d’experts, accourus sur place dans la matinée, reste dubitative. Que s’est-il donc passé ? On peut se poser la question. Ils se la posent. Et je me la pose aussi.
La semaine dernière, mon charcutier-traiteur, Biloute Van la Meesch, a réalisé sa première appendicectomie. Avec succès. Devant la disparition de nos médecins de campagnes, « le Désert médical, ça fait mal ! », il faut bien qu’on s’organise. Son épouse, Germaine, s’occupe de l’anesthésie. Elle a appris grâce à des tutos sur le Net. Ses andouillettes, à Biloute, sont une vraie tuerie. Les gens viennent de très loin rien que pour ces andouillettes-là. Et des célébrités, et pas des moindres : Michel Drucker en personne vient se servir chez lui, profitant à chaque fois de l’occasion pour réaliser un check-up complet (Ou, comment joindre l’utile à l’agréable !). Son paté de ragondin à l’Armagnac n’est pas mal non plus.
Demain, je fais ramoner. C’est obligatoire pour les assurances. C’est écrit en tout petit sur mon contrat, mais c’est écrit. Je dois faire contrôler ma fosse septique aussi. Et mes deux bagnoles. Il y en a qui disent que c’est du racket organisé. Moi, je dis que non ! La sécurité n’a pas de prix. Pas de prix. Et une fosse septique qui ne fonctionne pas au poil, cela peut être tellement dangereux… des chiottes bouchés sur un bateau, c’est la mutinerie assurée !
Ce soir, il y a une chouette émission à la téloche : « La France a un incroyable talent ». J’aime bien. On y voit des choses assez surprenantes qu’on ne voit pas ailleurs. À moins d’être un directeur de cirque, bien entendu (ou infirmier en psychiatrie éventuellement). À ce propos, il parait que les cirques ne pourront plus présenter d’animaux sauvages. Bientôt, qu’ils ont dit. Je trouve que ce n’est pas plus mal (Eh oui, parfois, je n’ai pas peur de prendre un peu position !). La mesure devrait également s’appliquer à ces chasseurs (encore eux !) qui attachent leurs pauvres chiens durant neuf mois de l’année au bout d’une chaine d’un mètre cinquante. On aurait peut-être même dû commencer par ça. No ?
Bon, je dois vous laisser, j’ai rendez-vous chez mon nouveau proctologue. J’en profiterai pour lui acheter des clopes. J’en ai pu !

  • faisant, faisan : petit clin d’œil cynégétique !

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Mars 2022. Tous droits réservés.

Yop la boum !

« En cas d’explosion nucléaire, s’éloigner des fenêtres« . Lol… !
Je referme ce bouquin reçu hier matin par la poste, « La guerre nucléaire pour les nuls« , m’enfile un cachet d’iodure de potassium avec un verre d’eau chlorée (en préventif), une vieille paire de pompes, et sors dans le jardin. Il fait beau. Juste une petite brise venu de l’est. Du nord-est plus précisément.
Depuis quelques temps, mon jardin ressemble à un cimetière. Tout ça à cause de l’O.L.D, la fameuse directive préfectorale sur le débroussaillement obligatoire en prévention des feux de forêt. Ce n’est pas génial génial, comme idée, d’abattre des arbres sains avant qu’ils ne brûlent (re-lol !), mais je n’avais pas le choix, vous savez bien ce que c’est : mise en demeure, amendes, tribunal correctionnel, casier judiciaire, opprobe générale… alors ma résistance a capitulé rapidement. Béée… ! fait le mouton. Amen… ! le contribuable…
J’ai choisi de ne pas tronçonner mes arbres à ras, j’ai coupé à environ un mètre du sol. Reste donc une partie du tronc. L’idée m’est venu en me souvenant d’un paysage observé, il y a quelques années de cela, en Alaska. Sur des dizaines de kilomètres carrés, le souffle de l’explosion d’un volcan avait provoqué un cataclysme effroyable. Tous les arbres étaient coupés en deux. La partie supérieure emportée par une coulée de boue, restaient seuls les troncs plantés lugubrement dans les cailloux basaltiques. Peut-on exiger des gens instruits d’être également doué d’un minimum de bon sens ? Je n’ai pas l’impression que cela soit à l’ordre du jour chez nous…
Je sais qu’il y a des amateurs de cimetières. Certains passent une grande partie de leur temps libre à les visiter. Cela porte même un nom : la taphophilie. De taphos, tombe, et philie, amour. C’est reposant, un cimetière. D’ailleurs, c’est un peu l’objectif au départ : y trouver le repos éternel ! Peut-être aurais-je, moi aussi, des visites de passionnés d’ici peu ? À suivre…
Tout à l’heure, j’ai entendu aux infos de la radio, que monsieur Poutine avait mis toute sa famille en sécurité en Suisse. D’une, je ne savais pas que ce type avait une famille (Mais, après tout, même les monstres ont droit au bonheur !), et de deux, pourquoi donc la Suisse ? Parce qu’ils possèdent les meilleurs abris anti-atomiques du monde ? Parce que l’or en barres arrête les radiations ? Parce que c’est très chouette comme pays pour mourir dans d’atroces souffrances (il parait qu’on vomit beaucoup de sang avant de clamser pour de bon) ? Où tout simplement parce que tout son pognon volé est planqué là-bas, bien au chaud ? Mais, je me pose peut-être trop de questions, non ? Je ramasse une pigne de pin. C’est beau, une pigne de pin. Et drôlement bien foutu si on l’observe d’un peu plus prés. Les petites graines (pignons) sont très bien cachées dans les alvéoles protectrices. Je crois qu’il est nécessaire de toujours prendre le temps d’observer les choses de plus près lorsqu’on peut le faire. Et, j’ai un peu de temps, ce matin. Un oiseau me survole en rase-mottes. Bientôt, le printemps, alors peut-être cherche-t-il un coin tranquille pour y faire son nid ? N’a pas encore réalisé, ce con, que les choses ont bien changé ici depuis l’année dernière ? C’est assez bête, finalement, un oiseau, vous ne trouvez pas… ?

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Mars 2022. Tous droits réservés.

Jamais plus ne dors.

Et vient le temps des croisées d’ogives
Nu-clé-aires…
D’un rempart si précaire
Contre cette abominable guerre…
D’une machine implacable qui s’emballe
S’emballe…
La vision de toutes ces pierres tombales.
Possible conflit Mondial
Brassées de Fusées
Trans-con-ti-nen-tales.
Tout s’emballe,
Tout s’emballe…
Toujours le bien luttant contre le mal
Le bien contre le mal…
Toujours ce même combat…
Mais le cœur des hommes qui bat
à cent, à plus de mille à l’heure…
Devant l’imminence d’un malheur
Les larmes de ces pauvres gosses…
Pleurs, cris, de vilaines bosses…
Méchante fée carabosse
Avec ton accent russe
On dirait que ça t’amuse ?
Et tout s’emballe, tout s’emballe…
Tout s’emballe, tout s’emballe…
Perdu la tête, j’ai perdu le nord
Perdu le nord
Alors, alors, alors,
Jamais plus ne dors
Jamais plus ne dors
Jamais plus ne dors…

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Mars 2022. Tous droits réservés.

PAGE 385.

« Tiens… c’est de la daube ! »
Je me retourne et le regarde jeter sans aucun ménagement un pavé de 500 pages sur mon comptoir déjà fort encombré.
— Quoi… qu’est-ce donc ?!
— Ce bouquin, que tu m’as vendu il y a quinze jours… ben, je l’ai lu ! Et c’est une grosse daube ! Style, trame, psychologie des personnages : Le néant complet ! Même l’illustration de la première de couve est flippante de médiocrité ! Un gamin de cinq ans dyslexique aurait pu écrire ça ! Et pour en rajouter une louche : il y a une faute d’orthographe page 385…
— …page 385… ?
— Oui, parfaitement… à nénufar ! Nénufar écrit avec « ph »… !
— Mais… Ernest… tu sais bien… la grande réforme de l’orthographe menée par l’Académie Française ? Ils ont décidé de changer… initialement écrit avec « ph » et maintenant avec un « f » !
— Ah ouais ?! Sauf qu’à la base, mon pote, c’était déjà écrit avec un « f » !
— Oui… c’est pour cela que les deux orthographes sont désormais acceptées !
— Enfin bref, c’est le bordel, quoi !
Il est chiant, des fois, un chipoteur de première. Non… un vrai casse-couilles !
— Qu’est-ce que tu fiches là ? C’est quoi tous ces cartons ? Voilà que tu te décides enfin à faire du rangement dans cette boutique ? Pas trop tôt !
— Tu ne regardes donc pas la télé ?
— Non ! Pour quoi faire ? Pour m’abrutir comme tous ces cons ?!
— Et la radio… tu n’allumes pas ta radio de temps en temps ? France culture… ?!
— Des cons aussi ! Un ramassis de bobos gauchistes ! D’ailleurs, je n’ai plus de piles à foutre dedans… !
— Et Internet… ? Facebook ?
— Qui… ?
Je n’en reviens pas. Il ne sait rien, cet idiot. Pas l’once d’une inquiétude dans ses yeux…
— Ernest…
— Oui… ? Quoi… ?
— Ils sont à nos portes…
— Oh, merde… ! T’as le fisc au cul ?! Ah, les enfoirés ! Te faire ça, à toi… ils ne vont pas t’obliger à fermer tout de même ? Bon… combien tu leur dois ? J’peux t’aider, tu sais… j’ai du pognon… et je ne sais pas vraiment quoi en faire de tout ce fric ! Oui, alors, combien il te faut ? Combien… ?
Il est comme ça, Ernest. Un brave type.
— Je te remercie, mais non, il ne s’agit pas de ça… c’est bien plus grave…
— Plus grave que le fisc ? Ta femme te quitte ? Ah, la salope, tiens ! Je m’en doutais… !
— Mais comment ça, tu t’en doutais ? Monique n’a pas du tout l’intention de me quitter ! Nous sommes très bien ensemble… !
— Que tu crois… ! Regarde la mienne… elle s’est barrée comme ça, sans prévenir, du jour au lendemain !
— Mais, tu la trompais, Ernest… ! Tu sautais tout ce qui bouge ! Tu as même essayer de te taper ma Monique ! Elle me l’a dit… tu lui faisais du rentre-dedans à chaque fois que tu venais ici lorsqu’elle était seule dans la boutique !
Il ouvre de grands yeux, et fait semblant de ne pas comprendre.
— Ouais, bon… n’empêche que… ! Ce sont toutes des salopes, tu peux me croire là-dessus !
— Les Russes… Ernest… les Russes… !
— Magnifiques ! Pouchkine, Dostoïevski, Tourgueniev, Nabokov, Boulgakov… et puis Gogol, bien sûr… ah, et voilà que j’allais oublier Tolstoï ! Comment peut-on oublier Tolstoï… ?! « La beauté ne fait pas l’amour, c’est l’amour qui fait la beauté… » ! Magnifique, non ?
— Oui… tu as raison, mais, cette fois, il s’agit plutôt de… Poutine ! Wladimir Poutine…
— Connais pas ! Qu’est-ce qu’il a écrit, celui-là ?
— Une jolie déclaration de guerre…
— Ah… ? Original, mais tu sais bien que les romans historiques ne m’intéressent pas ! Tu n’as pas autre chose à me proposer ? Un Bukowski ? Oui, tu n’aurais pas par hasard une vieille édition de « The days run away like wild horses over the hills » ? Quatre-vingt dix poèmes… des petits bonbons fourrés au fiel !
— Si… là, regarde sur ta droite, troisième étagère… tu as de la chance, je n’ai pas encore emballé ce rayon… et je t’en fais cadeau…
— Super ! T’es vraiment un ami !
Il trouve le recueil rapidement, le feuillette, et puis sort de la boutique tout en récitant à haute voix quelques vers de Charles. Il m’a déjà oublié. Car il est comme ça, Ernest…
Ne reste que ce livre, déposé sur le comptoir tout à l’heure, et dont je ne peux détourner maintenant mon regard… « Malevil » de Robert Merle… si tu avais su, Ernest…

Bruits de bottes au pas cadencé
Des larmes et du sang
Que pourrait-il rester de la vie, si ce n’est l’amour ?
Entends le canon qui gronde, ma blonde…
Pourtant, elle est si douce la langue russe !

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Mars 2022. Tous droits réservés (même en Russie !).

Ya tebia lyublyu* !

 » Mais, qu’est-ce tu fous là ? Je te cherche partout… !
— … Rien… je rangeais un peu…
— Tu ranges ?!
— Oui, parfaitement, je range ! Notre cave est un véritable bordel… comment peut-on vivre avec une cave aussi mal rangée… ?!
Elle me regarde du haut des escaliers. Une toile d’araignée pend juste au dessus de sa tête. La loupiote du plafonnier se met à grésiller. Elle est belle, ma femme, en robe de chambre.
— Pendant que tu y es, tu devrais peut-être aussi jeter un coup d’œil à l’électricité… ! Et puis, tiens… on vient d’apporter ça, pour toi…
Elle me tend un petit paquet. Je remonte les quelques marches qui nous séparent.
— C’est quoi, ce truc ?! De l’iodure de… de…
— de potassium !
— Oui, c’est ça ! De potassium… ! Mais que comptes-tu donc faire avec tous ces comprimés ?
— … C’est pour nos bonzaïs… ! Ça devrait leur filer un coup de fouet ! Je l’ai lu dans le télé Z de la semaine dernière… tu sais, à la fin, dans la rubrique « Jardinage »… !
Je lui prends délicatement le paquet des mains. Tout à coup, la porte derrière elle claque, sûrement à cause du courant d’air. Et puis, la lumière s’éteint. Dans l’obscurité, je remonte encore d’une marche et passe un bras autour de sa taille.
— Je t’aime, tu sais…
— Oui, je sais… moi aussi, mon chéri…
Le sol, alors, sous nous, vibre…

  • Ya tebya lyublyu : Je t’aime (russe).

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Février 2022. Tous droits réservés.

Coup de pouce.

Souvenez-vous… il y a quelques mois de cela, je vous invitais à découvrir le blog d’un jeune et talentueux auteur : un certain Monsieur Jourd’humeur. Depuis, il a fait son petit bonhomme de chemin sur la voie du succès et de la reconnaissance numérique. Et j’en suis fort aise pour lui.

Aujourd’hui, je désirerai vous faire part d’une autre jolie découverte, due au hasard de mes clics désordonnés sur la toile. L’auteur de ce blog se qualifie lui-même de « Vieux singe ». S’il est vrai que l’on n’apprend pas aux vieux singes à faire des grimaces, cet auteur (car je considère qu’il est un auteur à part entière) nous expose (enfin, m’expose, plutôt, car je suis pour le moment son seul et unique abonné !) sa vision de l’actualité au jour le jour. Et, bon sang, comme c’est bien vu… ! Ses analyses sont toujours très pertinentes. Si sa prose sans fioritures (comme l’habillage de son blog !) peut surprendre au début, monologue un peu triste, désabusement notoire, je lui trouve après plusieurs lectures un charme évident et de belles qualités. Mais, saurez-vous être aussi réceptifs que je le fus, je ne sais pas !

L’animal (vieux singe) ne recherche pas la notoriété. Il semblerait même la fuir (paradoxe du blogueur ?). Toutefois, je vous donne le lien :

Le vieux singe qui solliloque (du soliloque au multiloque sans se déloquer).

https://levieuxsingequisolil.wordpress.com/home/

Merci, mes ami(e)s virtuel(le)s.

PS : La photographie (Ernest Salgrenn. Tous droits réservés) est un petit clin d’œil à Mr. Akimismo…

À la Saint-Glinglin.

Hasard de notre calendrier romain, demain, c’est la veille de la saint-Glinglin ! Et comme le dit « sifortapropo » le dicton populaire : « À la saint-Glinglin, n’espère rien, tu l’auras » ! Et cela tombe assez bien car personnellement je n’espère plus rien ! De qui que ce soit d’ailleurs, et surtout pas de cette bande de minables crapoteux, tous ces hommes (et ces quelques femmes) politiques, campagne présidentielle française en cours oblige, ceux-là même qui nous gonflent le mou à longueur de journée et depuis des semaines maintenant, monopolisant sans vergogne et tambours battants, nos ondes radiophoniques et télévisuelles. Mais arrêtez donc de me prendre pour un con ! Arrêtez, je vous en supplie ! Arrêtez ! Je n’en peux plus… !
J’en ai plein le dos (et je reste poli !) de vos sempiternelles promesses à deux balles, de vos surenchères toutes plus alléchantes les unes que les autres, de vos petites gueules de premiers(res) de la classe qui me font vomir, de vos magouilles merdouilleuses qui vous rapportent toujours un peu plus gros, de vos airs prétentieux lorsque vous nous déclarez, la main sur le cœur, savoir tout sur tout, et tentez, dans la foulée, de nous persuader que vous êtes les seuls(es) à pouvoir faire quelque chose pour sauver de la catastrophe notre cher (!) pays, alors que vous vous en tapez comme de votre première affiche électorale, de votre suffisance d’élite grassement payée, de votre méchanceté, plus ou moins déguisée, parfois, et de votre bêtise souvent, car oui, on peut très bien être complètement idiot et avoir fait de grandes études ! Et pour finir, je le sais aujourd’hui, de tout ce que vous pouvez représentez de plus vil et de plus bas dans l’espèce humaine…
Bande de nazes, que vous êtes ! Pensez-vous donc que je sois encore dupe ? Non, certainement pas ! Et cela fait, de plus, belle lurette que j’ai bien compris toutes vos manigances. Oh, oui, bien longtemps ! Alors, voilà, c’est terminé : je ne tomberai plus jamais dans votre panneau ! Basta, les faux-culs de la politique !
L’essence à deux euros et des poussières ? Oui, c’est cher, madame ! Oui, ça fait mal au porte-feuille ! Mais, c’est à cause des taxes ! Et du prix du baril de pétrole qui augmente ! Et de la reprise de l’économie mondiale qui augmente du coup (comme c’est balot, non ?!) la demande en pétrole ! Le cercle vicieux par excellence, finalement ! Alors, comment s’en sortir de tout cela ? Les Spécialistes (Et, mon Dieu, comme je les adore, eux aussi !) vous diront qu’il n’y a pas vraiment de solution (Et c’est un peu pour ça, que je les adore !) ! Sinon à baisser les taxes, la TVA, et tout le saint-frusquin, qui, lui, n’est pas dans le calendrier ! Ou alors le prix du baril… ? Ou bien que l’économie mondiale se stabilise un peu (en attendant une reprise plus franche et puis qu’ensuite… rebelote !)… ?
Alors, on nous file des bons d’essence de cent euros, par-ci, par là…
Nous faire l’aumône, voilà donc l’ultime solution trouvée par nos grosses têtes au pouvoir… ! De vulgaires bons à cent balles que tout le monde (le contribuable) paiera finalement au bout du compte d’une façon ou d’une autre ! Cool ! Ouais, trop cool, l’arnaque ! Ernest, lui, il appelle ça : la temporisation pré-électorale (ou bien encore : le vaselinage des urnes ! C’est selon son humeur fluctuante)… ! D’autres, des poètes (mais il en faut, aussi), diront peut-être plus joliment : « Ou comment mettre un emplâtre sur une jambe de bois » ! Et si ça, messieurs, dames, ce n’est pas se foutre ouvertement de la gueule des braves gens… c’est que je ne m’y connais plus, moi, le grand spécialiste (!) de ce genre d’exercice !
Et pourtant. Et pourtant, bien entendu, qu’il existe des solutions. Des solutions simples et efficaces. Oui, mais voilà, ces solutions simples et efficaces ne plairont pas à tout le monde. Et surtout pas à ceux qui s’en foutent plein les poches (ou plein les paradis fiscaux) depuis des décennies, profitant de notre crédulité, de notre apathie de moutons, qu’on manipulent et qu’on tond encore plus tous les jours, et puis aussi de notre ignorance du système, un peu quand même, il faut bien l’avouer !
Parfois, (pour reprendre l’expression d’un ami blogueur du Finistère Nord, région qui n’a pas l’attrait merveilleux, à mes yeux, du Finistère Sud) je me demande… oui, je me demande si cela a vraiment un sens de se poser toutes ces questions… à mon âge, de surcroît… ?! Qu’est-ce que j’en ai à fiche, en fin de compte ?! Je ne vais pas tarder à crever, allez, il me reste quoi… ? Dix, quinze, vingt ans peut-être au grand maximum… ? Est-ce bien réellement la peine d’enquiquiner ce si peu d’existence, toute larvée d’angoisse mortifère crescendo, qu’il me reste à vivre, en me prenant ainsi la tête avec toutes ces conneries ?! L’essence qui augmente ? Mais merde, finalement, j’en ai rien à battre, si je réfléchis un peu ! Ce n’est pas mon problème, car les meilleures années, celles où je dois traverser la France pour me rendre à un enterrement (ou disons, peut-être deux), je ne fais même pas cinq mille bornes ! Et encore… je suis certain que je pourrais en faire beaucoup moins s’il le fallait vraiment. En commençant déjà par zapper les enterrements, tiens ! J’enverrai juste une carte avec mes condoléances sincères, affranchie avec un simple timbre éco, il n’y a jamais d’urgence pour des condoléances, surtout que cela ne sert à rien en définitif, les condoléances… Les gens restent toujours dans leur malheur, quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse… et je resterai chez moi… Après tout, ne suis-je pas bien à la maison, dans mon canap’, devant ma télé ?! Du moment qu’il y a du foot de temps en temps, et puis des bières fraîches dans le frigo, je ne demande pas plus, en vérité. Non, pas plus…

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Février 2022. Tous droits réservés.

Fuiiit… Fuiiit !

« Allo… ?
C’est Richard. Le Richard de la direction éditoriale. Ce type du troisième étage qui fait la pluie et le beau temps chez Albin Michel.
— Richard… ?
Je regarde l’heure au plafond (affichage lumineux). Trois heures seize…
— Putain, Richard, est-ce que tu sais l’heure qu’il est ?!
Il répond que oui, mais qu’il s’en fout pas mal de l’heure. J’ai l’impression qu’il chiale, ce con.
— Tu pleures… qu’est-ce qui se passe… c’est grave, Richard… ?
J’imagine le pire. Pour lui, en tout cas. Un accident de bagnole sur le périph, une envie de suicide en pleine nuit, un bad trip… ? Ce type se drogue, j’en suis persuadé… je crois que je l’ai toujours su… ce branquignole de Richard est un junk… il s’en fout plein les narines comme tous les autres… ça me dégoute, tiens… le voilà qui rit aux éclats maintenant…
— De joie… ? Comment ça, tu pleures de joie… ?!
Comme un coup de fouet sur le cul rebondi d’une vieille mulâtre soumise… comme un vide effrayant qui aspirerait tous mes neurones un à un… comme une chute sans fin dans un étrange néant sidéral… j’étouffe… j’attrape ma Ventoline sur la table de nuit… Fuiiit… Fuiiit !
— Le Nobel ? Quoi ?! Comment ça, le Nobel ? Tu crois peut-être que ça me fait rire, du con ?! Il est trois heures passées et je… je t’emmerde ! Je t’emmerde, t’entends ?!
Un smoking. Il te faut un smoking, qu’il dit. Et que je passe chez le coiffeur aussi, c’est important. Fuiiit… Fuiiit… !
— Oui… je prépare un discours… bien sûr, tu as raison, Richard… un beau discours… comme celui de Le Clézio… mais bien sûr, que je vais m’appliquer… oui, mais bien évidemment que cela me fait plaisir… non, je ne m’y attendais pas, pas une seconde, tu penses bien… le Nobel… oui, c’est énorme… énorme… tu es content pour moi ? Oui, moi aussi ! Oui, c’est ça, à demain, Richard… je passe vous voir… oui, c’est sympa, une petite fête, et tout le monde sera là… c’est gentil à vous… !
— Mais… qu’est-ce que tu fous… ? T’as vu l’heure ?!
— Rien… rien du tout ! Il n’y a rien… rendors-toi, chérie… !
Fuiiit… fuiiit…

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Janvier 2022. Tous droits réservés.

CLONERIE.

On sonne. J’ouvre. Mince alors… c’est moi !
Lui :
« Coucou ! Me voilou… !
Je n’imaginais pas qu’on me le livrerait aussi vite et je suis un peu pris au dépourvu…
Moi :
— Entrez, mais entrez donc, je vous en prie…
— Ah… on se tutoie pas, alors ?
— Hein… ? Mais si, si, bien sûr, vous avez raison… tutoyons-nous !
À première vue, il semble assez réussi. Enfin, je veux dire ressemblant.
— Wouaah… ! C’est drôlement grand chez toi !
— Oui, mais, chez moi… c’est un peu aussi chez toi maintenant, non ?!
— C’est vrai… toi, moi, moi, toi, c’est comme qui dirait du pareil au même !
Mon téléphone sonne dans ma poche intérieur de veston. Je réponds. C’est l’Entreprise…
Eux :
— Monsieur Salgrenn ? Bonjour ! Alors ? Vous êtes satisfait ?
Moi :
— Hé bien, je ne sais pas trop encore, il arrive à peine ! Une petite seconde s’il-vous-plaît… dis, toi, tu pourrais tout de même t’essuyer les pieds… ça ne se voit peut-être pas mais j’ai fait le ménage à fond ce matin !
— Bon, ne vous inquiétez pas… vous aurez certainement quelques petits réglages à faire, mais ensuite, vous verrez… il sera parfait… tout comme vous !
— Comme moi ?
— Oui ! Tout pareil !
— Juste une chose, si je peux me permettre, je trouve qu’il a un peu une tête… comment vous dire… oui, voilà… un peu une tête à claques, quand même, non ?! N’auriez-vous pas, par hasard, un peu trop forcé le trait ?!
— Nous avons pris les mesures exactes ! Aussi tout est parfaitement à l’identique, je vous assure… mais, ne vous en faites pas, monsieur Salgrenn, cela est tout à fait normal : au début, cela fait souvent ça !
— Très bien… si vous le dites ! Espérons que je m’habitue, à la longue…
— Bien, je vous laisse, mais surtout n’hésitez pas à nous joindre si vous avez le moindre souci avec notre… « Vous » ! L’assistance en ligne se fera un grand plaisir de vous aider, et n’oubliez pas non plus que la garantie sur ce produit court sur trente ans à compter d’aujourd’hui…
Pendant ce temps, Moi s’est assis sur le canapé et détaille avec acuité tout ce qui l’entoure.
Lui :
— Félicitations ! Tu as du goût pour la déco ! J’aime bien ! Oui, vraiment, j’aime bien !
— Tant mieux ! Toutefois l’inverse m’aurait surpris… Vous, enfin… tu, tu bois quelque chose ?
— Oui, la même chose que toi !
— Un Porto Tawny, alors ?
— Tu n’as pas plutôt du whisky ? Le Porto, c’est un truc de gonzesse, non ?!
Du whisky ? Comme cela est curieux, je n’aime pas le whisky ! Je ne bois jamais de whisky ! Le whisky, je considère même qu’il n’y a rien de plus dégueulasse au monde ! J’attrape la bouteille de Porto.
— J’en ai plus !
— Faudra en acheter…
Cinq minutes à peine qu’il est arrivé et j’ai déjà envie de me le faire…
Lui :
— Alors, comme ça… on écrit ?!…
— On… ? Comment ça : on… ?!
— Oui, toi, toi et moi, on écrit des bouquins, non ? Enfin, c’est ce que j’ai cru comprendre… ?
— Oui, c’est exact, j’écris des romans… et avec un certain succès d’ailleurs…
— Cool ! Ouais, trop cool ! J’aurais pu tomber plus mal ! Mais écrivain, c’est très bien comme boulot ! Nickel !
— Un glaçon ?
— Non, surtout pas !
— Hé bien, moi, j’en mets toujours deux…
— C’est une photo de ta femme, là, dans le cadre ?
— Oui… c’est elle…
— Ben, mon salaud ! Plutôt gironde, la rouquine ! Et c’est peu de t’dire comme je kiffe les rousses ! T’inquiète, les blondes et les brunes aussi, y a pas de problème !
— Me voilà rassurer… peut-être ont-ils bien fait leur travail finalement…
— Et elle n’est pas là, aujourd’hui, ta meuf ?
— Non… elle n’est pas là, aujourd’hui…
— Dommage ! Oui, c’est bien dommage ! Nous aurions pu faire connaissance !
— Je crois qu’il est souhaitable d’attendre un petit peu pour ça… Elle n’est pas encore au courant pour… toi… c’est une surprise que je veux lui faire…
Je lui jette, sans précaution, deux glaçons dans son verre. Juste pour observer sa réaction. Mais, il ne bronche pas d’un poil…
Moi :
— Et tu as fait des études ?
— Bien sûr ! Quelle question idiote ! Forcément les mêmes que toi, mon pote !
— Mon pote ? Non, désolé, mais je ne pense pas que je sois ton pote, mon vieux ! Je suis moi, et toi, tu es moi… ! Mais, en aucune façon je ne pourrais devenir un jour, ton pote !
— Et moi, je ne suis pas ton vieux, non plus ! Je te rappelle que nous avons le même âge tous les deux ! Très exactement le même âge…
Je remarque quelques rides sur son front que je ne me connaissais pas. Et il me semblait avoir tout de même un peu plus de cheveux sur le caillou. Il saisi son verre de Porto. Sa main tremble un peu…
Lui :
— Alors, c’est quoi le programme de la soirée ?
— Le programme ? Mais, quel programme ?
— Ben, le programme des réjouissances, quoi ! On va tout de même pas rester là, tous les deux comme deux pauvres schnoques, à se regarder dans le blanc des yeux pendant toute la soirée ! Non, ça, c’est sûr : faut à tout prix qu’on bouge d’ici, mec !
— Qu’on bouge ? Mec… ? Mais, je suis très bien chez moi ! Il n’est pas question une seule minute de sortir où que ce soit, ce soir ! D’ailleurs, je suis éreinté, alors je compte bien me coucher tôt !
— Ho la, ça promet, tiens… !
Me le voilà qui boude maintenant, l’imbécile. Incroyable ! Il est incroyable ! D’agacement, il fait tinter bruyamment ses glaçons dans son verre, le regard perdu dans le vague. Je me lève pour mettre un CD dans la chaîne hifi. Du Mozart, tiens. On va voir s’il aime Mozart, ce crétin. Mais, qui n’aime pas Mozart ?! Mozart, allons, voyons, tout le monde aime Mozart…
Moi :
— Je suppose que tu apprécies, comme moi, la grande musique classique… Mozart par exemple… tu adores Mozart, n’est-ce pas ?
— Qui ça donc ?
— Moz… mais… et Bach ?!
— Hein… ?
— Et Chopin… ? Chopin et sa sonate pour piano numéro 2… ? Et puis Bramhs… ?
— Connais pas ces gars-là ! Moi, c’est plutôt le rap, mon deal ! Lacrim, Mister You, Kaaris, Rim’K, Black M , Booba, la Fouine…
— … La Fouine… ?!
— Ouais, la Fouine ! Ça, c’est de la zique qui déménage ! Et avec du texte qui veut dire quelque chose au moins… Il se met à éructer en tambourinant comme un sauvage sur ma table basse… T’as fait quoi pour nos gueules ? On a grandi tout seul, allez, nique ta mère ! Tu vas nous mettre à l’amende quand tu vas nous revoir, allez, nique ta mère ! On génère des millions, on est durs et mignons, allez, nique ta mère ! Allez, nique ta mère, gros… !*
— Nique ta mère, gros… ?!
— Ouais… parfaitement… Nique ta mère, gros !
Je me ressers un porto. Ras le bord. Je commence sérieusement à me poser des questions… c’est quoi, ce boxon, avec ce… Moi ?!
Lui :
— Des chips ? T’as pas des chips ?
— Non !
— Et des cacahuètes ? T’as pas des cacahuètes ?
—… Non… pas de cacahuètes, non plus… toutes ces cochonneries font grossir !
— Mais… frère… on n’est pas gros !
— C’est vrai… mais je préfère tout de même ne pas prendre de risques !
— Et tu fais du sport ? Tu soulèves de la fonte ? Des squats sautés ? Je parie que tu boxes aussi ?
— Non… rien de tout ça… désolé !
— Va falloir s’y mettre…
Il chope un magazine dans la pile posée sur la table.
Lui :
— Merde ! Mais… c’est nous, là, en couverture ! Ernest Salgrenn… L’auteur de l’année… ? Deux millions d’exemplaires vendus ? Ouaah… on doit se faire un paquet de tunes, alors ?!
— Tu ne portes pas de lunettes pour lire ?
— Des lunettes ? Non… pourquoi faire ?!
— Parce que je suis presbyte…
— Z’ont du m’arranger ça à l’usine !
— Oui… sûrement… ça doit être ça…
— On est blindés, alors ?
— On n’est pas à plaindre…
— On roule en Porsche Cayenne ? Go fast ?!
— Non, une Smart, pour la ville…
Il éclate de rire.
— Une Smart ? Arrête tes conneries ! C’est une caisse de ped’zouille, ça !
— C’est surtout ma femme qui s’en sert… moi, j’ai une DB6 cabrio pour le week-end !
— Une Aston ?! P*, une Aston ! Mais, c’est le kif grave, man ! On pourra faire un tour demain ? Tu me laisseras conduire, dis ? Tu me laisseras conduire, hein ?!
— On verra…
Il aime les belles voitures, c’est déjà ça. Faut peut-être lui laisser une chance pour Mozart. Il retrousse ses manches…
Moi :
— Mais… c’est quoi, ça… ?
— Quoi donc ?
— Tu as des tatouages plein les bras ?
— Ben, ouais ! Ça te plaît ?
— C’est à dire que moi : je n’ai aucun de ces tatouages, ni sur les bras, ni ailleurs sur le corps…
— C’est peut-être un bonus ! Va savoir ?
— Un bonus ? Comment ça, un bonus ?! Je n’ai jamais demandé de bonus ! Et puis c’est très moche, ces tatouages ! Oui, très moche… je n’aime pas du tout… je trouve ça vulgaire pour tout te dire ! Extrêmement vulgaire !
— Je pourrai peut-être les faire enlever, si ça te gêne ?
— Oui… enfin, on verra aussi pour ça…
— Et t’as un gun, ici ?
— Comment ça, un gun… ?
— Ouais, un soufflant, un colt, un pétard ! De quoi faire face au cas où on nous chercherait des noises… !
— Jusqu’à présent, je n’ai jamais eu à faire face… on me cherche rarement des noises à vrai dire, et puis je pense que c’est plutôt le travail de la police de protéger les honnêtes gens…
— La police ? Tu te fous de ma gueule, là ?
— Non…
— Bon… et on mange quoi, ce soir ?!
— Tu as déjà faim ?
— Oui ! Grave la dalle ! Si tu veux, je pourrais nous faire des pâtes ? Un gratin de pâtes au gruyère ! Des pâtes, du beurre, du gruyère… tu as du gruyère rapé, frèrot ?
— Certainement, oui, je pense que je dois avoir ça…
— Alors… elle est où, notre cuisine ?
— Par là… tout au bout du couloir…
Un gratin de pâtes… ? Pourquoi pas… cela fait une éternité… et pourtant, j’adorais tellement ça, avant… je me souviens très bien… c’est maman qui nous faisait souvent de bons gratins de pâtes… oui, maman… ma petite maman chérie… Voilà mon téléphone qui sonne à nouveau dans ma poche…
— Monsieur Salgrenn ? C’est encore nous… l’Entreprise…
— Oui… quoi ?
— Je vous rappelle car… enfin, cela n’arrive jamais, je vous l’assure, oh, oui, croyez bien que c’est la première fois que cela nous arrive…
— Quoi ?
— Il y a eu une erreur… une petite erreur dans la programmation…
— Comment ça, une erreur ? Une erreur à quel niveau ?
— Votre « Vous »…
— Oui, hé bien, quoi, mon « Vous »… ?
— Ce n’est pas le vôtre… !
— Pardon ?
— C’est celui de quelqu’un d’autre… ! Une personne vraiment peu recommandable d’ailleurs… une regrettable erreur… nous sommes vraiment navrés… tellement navrés…
— Et… ?
— On va vous le reprendre, bien entendu… on va vous le remplacer dès demain matin… sa production est déjà lancée, et cette fois : il n’y aura pas de problème, je vous le garantis !
— Non… !
— Comment ça, non ?
— Je le garde !
— Vous le gardez ? Mais comment ça, vous le gardez ?
— Oui, c’est ça, laissez tomber, je le garde ! Finalement, il me convient parfaitement, celui-là ! Et puis, tiens… Nique ta mère, gros !

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Janvier 2022. Tous droits réservés.

  • Lacrim. Paroles : Karim Zenoud / Sofienne Manessour
    Allez nique ta mère © Sony/ATV Music Publishing LLC

Coussin péteur.

Cette nuit, vers trois-quatre heures, j’ai inventé le moteur à air comprimé.

Oui, cela m’arrive souvent d’inventer des choses comme ça, la nuit pendant mon sommeil. Et, non, je n’ai encore rien fait breveter !

Pour le moteur à air comprimé, j’ai vérifié tout de suite, dès ce matin, sur Wikipédia. Pour voir. Et j’ai appris que cela a déjà été inventé par quelqu’un d’autre, un certain Guy Nègre qui vivrait au Luxembourg ! Un peu déçu donc d’avoir été devancé, une fois de plus, sur ce projet écologique, mais tout de même rassuré sur ma capacité à imaginer des trucs sympathiques (Je n’invente que des trucs fun, c’est un choix personnel que j’assume totalement !).
Rappelez-vous (pour ceux qui me suivent depuis le début) mon idée de transformer à moindre frais de simples aspirateurs domestiques en respirateurs médicaux lorsque nous étions en pénurie, idée reprise, là aussi, seulement quelques semaines plus tard par d’autres petits futés.
Ce n’est donc pas la première fois que je me fais doubler ainsi. Tenez, avant cela, c’était sur un projet de véhicule amphibie pour observer le fond des mers. J’ai découvert, avec un peu d’amertume, lors d’un reportage à la télévision, qu’un type (dont j’ai oublié le nom, pardon pour lui) avait inventé quasi le même véhicule (l’important étant surtout le système « ingénieux » de ballasts permettant d’observer en toute sécurité les petits poissons). Ma femme a éclaté de rire en voyant ma tête devant la télé. Elle a l’habitude maintenant. Cela se termine le plus souvent comme ça. Mais, elle a raison : il vaut mieux en rire qu’en pleurer. N’importe comment, je n’ai pas le sens des affaires. Et puis pas mal de flemme aussi, je l’avoue. J’invente à tout va, certes, mais passe très vite à autre chose.
Pour en terminer, ma plus belle invention, à mon avis, reste peut-être celle d’un système de production d’énergie par coussin péteur (c’est moi qui l’appelle comme ça, pour rigoler !). C’est finalement assez simple comme système, et cela devrait fonctionner aux petits oignons, mais, curieusement (j’ai vérifié !) personne n’a encore eu cette idée géniale. Alors, j’attends. J’attends d’en entendre parler à la téloche…

Photographie et texte Ernest Salgrenn. Janvier 2022. Tous droits réservés.

EMPLOI*.

De mes amis, la cohorte
Parfois m’insupporte,
Souvent m’insupporte…

Ernest Salgrenn.

Emploi.

Je découvris l’ordonnance numéro : 5374/SO/22, un vendredi matin. Il y a de cela trois semaines maintenant. Par la connivence de quatre punaises, d’une typographie sans faille aux lettrines latines et bordures d’acanthes, le tout en format A3, elle affichait aux regards de tous, son arrogance administrative sur le mur jauni du hall d’entrée, à proximité de nos boites aux lettres.
« Avis aux locataires de l’immeuble, sis au 27, rue Destouches.
Dorénavant, et impérativement à compter du 1er du mois prochain, devront être remplacées toutes les portes palières par de simples rideaux de velours rouge.
Les travaux se feront bien entendu aux seuls frais de la copropriété.
Signé : Le Grand Fifrelin Général, Auguste Lapoignedefer. « 

La nouvelle se répandit dans l’immeuble telle l’une de ces fulgurantes épidémies de choléra, qui flambent souvent les mois de décembre -soit en pleine saison des pluies- au sein d’une favela sud-américaine. Je compris tout de suite que j’avais mon rôle à jouer. Celui qui me sied (et m’amuse !) le plus en société : « Empêcheur de tourner en rond qui retombe toujours sur ses pattes » !
Dupont-Dupont, le con du second (étage), se mit immédiatement en tête d’organiser et de diriger la résistance face à cette nouvelle attaque, de ce qu’il nommait en grimaçant : la « B.C.O », pour Barbarie Communautaire Orchestrée ! Et c’est ainsi, sous cette impulsion très naïve et bien illusoire à vrai dire, que nous nous réunîmes dès le lendemain, un peu à l’étroit dans la loge de madame Fougne, la concierge.
« On va pas se laisser faire tout de même ! Des rideaux de velours rouge ? Et pourquoi pas nous demander d’installer des portes vitrées aussi, pendant qu’on y est ?!
— Vous avez parfaitement raison, Dupont, on ne va pas se laisser faire ! » d’une voix presque unanime…
Madame Fougne avait préparé des macarons aux épinards, qui allaient très bien avec le Saint-Amour apporté par monsieur Verschuren (du 5ème gauche). Verschuren est alcoolique. Certains affirment qu’il se drogue aussi, mais cela reste à vérifier.
« Et si on débutait une grêve de la faim ? »
Jacqueline Pignon est anorexique. Et daltonienne. Certains affirment qu’elle se drogue aussi, mais cela reste à vérifier.
Cette idée fût immédiatement rejetée. Trente voix contre vingt-neuf.
C’est à ce moment précis des débats que j’intervîns pour la première fois…
« Allons… ne nous affolons donc pas comme ça ! Calme gardons ! Après tout, n’est-ce pas charmant au final que cette idée de jolis rideaux en velours rouge ? Voyez, l’été par exemple : l’air passera beaucoup mieux !
— Ainsi que les bruits et les odeurs ! Réplique aussi sec Dupont-Dupont, remonté comme un coucou suisse expulsé manu militari de son squat. Certains affirment que ce Dupont-Dupont est un gros con, et cela se vérifiait tous les jours.
— Je crois que vous exagérez un peu, Dupont… attachons-nous plutôt à regarder le côté extrêmement convivial de la chose… !
— Moi, ce qui me gêne le plus : c’est quand même la couleur ! Madame Guignolette (la vieille lesbienne du dernier étage). Madame Guignolette vit seule avec son chien. Certains affirment qu’il est empaillé, mais cela reste à vérifier.
— Vous avez raison : il est certain que vert aurait été plus convenable… le vert est bien plus discret…
— Et le vert… c’est aussi la couleur de l’espoir, non ? Georges Dupinsec (le retraité de la SNCF du 5ème droite, l’appartement en face de celui de Verschuren, donc). Certains affirment que Dupinsec est un vieux psychopathe triste et pédophile, mais tout ceci reste à vérifier.
— Vous reprendrez bien des macarons ? Reste déjà plus de pinard ? Z’avez appris pour la fille de madame Hachille ? Elle se serait fait refaire le pif… elle est méconnaissable maintenant ! J’peux me servir de vos toilettes, madame Fougne (Jacqueline Pignon)… ?!
Et à vau-l’eau…
Le contrôleur fifrelinesque débarqua à l’improviste, un samedi. En grande tenue d’apparat, les médailles apparentes, et pile trois semaines après l’affichage dans notre hall de cette fameuse ordonnance numéro : 5374/SO/22. C’était hier matin. Hasard, ce fût aussi le jour que je choisis pour commencer à faire semblant de démonter ma porte d’entrée…
Bien sûr, Dupont (Verified con) le reçut comme un chien dans un jeu de quille en bois tourné des Vosges.
« Wouaf, wouaf ! Commencez à nous faire chier maintenant avec vos ordonnances ! Z’en n’avez pas marre d’enquiquiner le monde comme ça ?! Grrrr… ! »
— C’est pas moi, cela vient de plus haut ! J’applique seulement… J’applique…
— Ah ! Il est beau, tiens, vot’ métier ! Et quand je pense que c’est nous qu’on vous paye avec nos impôts !
— Attention… ! Un seul mot de plus, et je vous fais interner dans la foulée… z’avez envie de passer Noël au cachot ?!
Certains affirment (et Dupont, en premier) que les contrôleurs fifrelinesques sont tous des homosexuels refoulés, mais cela reste encore à vérifier.
— Dernier délai demain quinze heures… ensuite… on défonce !
— Fait chier, tiens…
— What ?
— Non, rien…
Plus haut.
« Mais… ce n’est pas rouge, ça, dites donc ?! Notre tapette en service commandé.
— Ah, bon ? Pas rouge ?! lui répond du tac-au- tac Jacqueline Pignon, sac d’os dyschromatopsique avéré (donc).
— Non, pas vraiment, ça tire plutôt sur le violet ! Bon, cela pourra passer pour cette fois-ci… mais faudra voir tout de même à me changer ça dès que possible ! Rouge, c’est rouge !
Après s’être tapé (la tapette à casquette) les sept premiers étages par l’escalier –notre ascenseur Westinghouse ne fonctionnant plus depuis belle lurette (c’est à dire, à la louche, une bonne petite quinzaine d’années), les services techniques compétents n’ayant pas reçu, à l’époque, d’ordres assez clairs du bailleur pour venir le réparer– le voilà maintenant qui débarque sur mon palier.
Lui (en sueur) :
« Bonjour monsieur, contrôle inopiné, mais… mais je vois que vous commencez à peine les travaux ?
Moi (innocent aux mains pleines) :
— Oui, j’ai mon beau-frère, qui bosse au Ministère des Bonnes Pratiques et Maniéres, et qui m’a assuré que…
Lui (s’épongeant le front bas) :
— Ah… comme ça, vous avez un beau-frère qui travaille dans un ministère… ?
Moi (sourire en coin) :
— Oui, pourquoi… ?
Lui (regard en coin) :
— Bon… le rideau, vous l’avez ?
Moi (Roi de la combine) :
— Oui…
Lui (Queen of the stairs) :
— Et la tringle ? La tringle, vous l’avez aussi… ?
Moi (Fier comme un militaire…)
— Oui, bien entendu ! Voyez… elle est là…
Lui (Zieutant la tringle chromée) :
— Alors, installez simplement votre rideau devant votre porte mais sans la démonter, et le tour sera joué ! Ni vu, ni connu, cela restera évidemment entre-nous… !
Moi :
— Évidemment… !

  • Emploi : Théatre : Un emploi au théâtre est « l’ensemble des rôles d’une même catégorie requérant, du point de vue de l’apparence physique, de la voix, du tempérament, de la sensibilité, des caractéristiques analogues et donc susceptibles d’être joués par un même acteur (selon Wikipédia).
  • Exemple : Troisième rôle (les troisièmes rôles forment un emploi masculin difficile, qui réclame beaucoup d’habileté de la part du comédien, qui doit sauver le côté odieux du personnage).

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Janvier 2022. Tous droits réservés.

C’est Quant ?

Peu de temps pour répondre à ce défi. J’ai fait ce que j’ai pu, l’important était surtout de participer ! Joyeux Noël à toutes et tous !

Veille de Noël. La scène se passe en banlieue dans un immeuble de la cité de l’Espoir, et la neige tombe dru, bien sûr.

 » Coucou! C’est moi, chéri ! Ta p’tite femme qui rentre des courses ! Et j’t’ai rapporté des oranges, mon Tintin ! Ça t’fait plaisir au moins ?!
— Aurais préféré une boite de caviar… !
— Alors, et toi ? k’est-ce t’as foutu pendant tout c’temps ?
— Que dalle ! Tintin’a bullé !
— Feignasse !
— Toi même !
— OK, on se calme, un partout, la balle au centre ! Et la bûche ? T’as pensé à la bûbûche ?
— Mince, non ! J’savais bien qu’j’oubliais quelque chose… !
— Et les baguettes magiques qu’on allume et qui font des étincelles ?
— Oui, ça j’ai pas oublié ! Et puis j’ai pris introït aussi…
— Une tro-ite ?
— Oui, de la tro-ite… fumée !
Ma Jeannine, elle a une paire de seins à damner un saint, mais à côté de ça c’est sûr qu’elle n’a pas inventé le fil à couper le foie gras : entre elle et Einstein, y a un écart qui est incommensurable…
— Tiens, j’te le donne en mille qui que j’ai croisé au rayon des surgelés ?!
— J’sais pas, et j’m’en fous un peu…
— Ben, j’vais te le dire quand même ! J’suis tombé sur le fils ainé des Meune, ceux du cinquième !
— Ah, bon… il est sorti de zonzon ?
— Ouais, y l’on laissé sortir pour Noël ! J’te dis pas comme il est jeûne le Moyeu !
— Tu voulais plutôt dire joyeux le Meune, non ?!
— U…iiii !
Des fois, même moi qui ai l’habitude, j’ai du mal à la suivre, ma Jeannine… Heureusement : elle a d’autres qualités…
— Dis, mon sucre d’orge, t’enfilerais pas une minijupe maintenant, rien que pour me faire plaisir, et puis qu’ensuite tu monterais sur le tabouret pour nous installer l’étoile tout en haut de not’ conifére… ?

Ndla : Jeannine est le nouveau nom du premier renne du père Noël après son aïdoïopoïèse (pas facile à placer celui-là non plus !)

Décembre 2021. Ernest Salgrenn.

Uppercut.


La chanteuse populaire, ce soir
Éteint ses lumières, et blottie dans le noir
Implorant le silence autour d’elle, une dernière fois
S’en remet à sa foi
Croire, espérer, espérer encore
Croire, espérer, espérer encore
Rode ainsi la mort dans l’azur des Açores,
Rode ainsi la mort dans l’azur des Açores
Amour, amore
Dans la constellation des Milords
Voir son étoile filante qui chute
En hélice, en volute
Une chanteuse populaire, ce soir
Petit bout de femme
Par sa fenêtre, jettera tout l’or
Amour, amore
De son cœur, de son âme
Le voile noir, la descente en flamme
De son cœur, de son âme
Mais voilà, la messe est dite… la messe est dite, Edith…

Voir son étoile filante qui chute
Uppercut, uppercut, uppercut…
Voir une étoile filante qui chute
Uppercut, uppercut, uppercut…

La chanteuse populaire, ce soir
En pleine lumière, jette son désespoir
Centre de la scène, au monde entier sa douleur
Ses tonnes de malheur
Prier, aimer, aimer encore,
Comme un corps à corps sur un dernier accord
Comme un corps à corps sur un dernier accord
Amour, amore
Tombe le décor au théatre Mogador
Voir cette comète dorée qui s’éteint
Ennivrée sans fin
La chanteuse populaire, ce soir
Petit bout de Panam
Derrière le lourd rideau, rêvera encore
Amour, amore
De son bonheur, de son homme
Descente aux enfers, cure de Valium
De son bonheur, de son homme
Mais, voilà, la messe est dite… la messe est dite, Edith…

Voir son étoile filante qui chute
Uppercut, uppercut, uppercut…
Voir une étoile filante qui chute
Uppercut, uppercut, uppercut…

La chanteuse populaire, ce soir
Survolera cette mer, geste bien illusoire
d’un bleu d’Atlantique en brumes scélérates
mais d’un vol de frégates
espérer, croire, croire toujours…
Que les amants maudits se retrouvent aussi un jour
Que les amants maudits se retrouvent aussi un jour
Amore, amour
De ce soleil qui la brûlait, le retour
Voir son astre l’éclairer à nouveau
à travers ce hublot
La chanteuse populaire, un soir
Petit bout d’âme
Derrière ses yeux clos, rêvera encore
Amour, amore,
Rêvera encore… rêvera encore…
Amour, amore,
Rêvera encore… rêvera encore…

Tous droits réservés. Ernest Salgrenn. Novembre 2021.

Photographie, « Griffes », illustrant ce texte de l’auteur.





Prête-moi ta plume.

La porte automatique du garage se referme doucement. Six heures à peine. Matin frisquet et brumeux d’une fin d’octobre. L’Aston ronronne, lente montée en température de ses dix litres d’huile. Mais, qu’est-ce que je fous là ?! Je me le demande…
Je tapote de l’index l’adresse de destination dans le GPS : « Impasse de la plage, numéro neuf »… tiens… il en existerait donc autant en France des impasses de la plage ? Il est vrai que cela parait tout à fait logique et cohérent comme nom de rue en bord de mer (ou seulement la première chose qui vous vient à l’esprit lorsqu’on en manque ?!). St Jean-de-Luz ? Port-Leucate ? Non, moi, c’est là que je désire me rendre, au fin fond de la Bretagne… chez les bouzeux, à plus de mille bornes d’ici !
J’embraye. Et voilà, c’est parti !
J’adore cette bagnole. D’ailleurs, j’ai adoré toutes mes bagnoles. Pourtant, celle-ci, on pourra dire que je l’aurai particulièrement aimée. Et puis il y a de très fortes chances aussi pour que ce soit ma dernière. Et finir sa vie avec une Aston-Martin, ça a tout de même de la gueule, non ?!
Au début, c’est que de l’autoroute. Direction Aix-en-Provence, puis je rejoindrai l’autoroute du Soleil et remonterai jusqu’à Chalon-sur-Saone. Ensuite, plein ouest, et la galère commencera…
En vérité, je sais assez peu de chose de lui. Une seule évidence toutefois : son immense talent, et cela m’a suffit pour prendre cette décision un peu folle : le rencontrer, chez lui, enfin, chez sa mère, lui parler, ou plutôt le faire parler, et bien l’observer, sous toutes ses coutures, et comprendre peut-être alors, je dis bien peut-être, d’où lui vient une telle facilité, une telle aisance, et surtout pourquoi lui… pourquoi lui et pas moi !
En ces temps de pandémie, voilà que je m’interroge naïvement… le talent serait-il lui aussi contagieux ?! Ce serait alors ma chance, moi qui n’ai rien écrit d’intéressant depuis si longtemps…
Aire de Portes-les Valence. Arrêt pipi, et le plein du bolide, s’iou-plaît ! P…. ! Deux zéro cinq le litre de super ! Avec mes deux réservoirs de quatre-vingt litres, cela fait tout de même mal au cul ! American Express (Platinium) en deux fois : ces abrutis ayant fixé un seuil de paiement à cent cinquante balles ! J’achète du nougat en barres aussi. Mes dernières dents d’origine apprécieront le geste à sa valeur.
J’avoue que j’ai farfouillé un peu sur le net, histoire d’en savoir plus sur mon bonhomme, et le moins qu’on puisse dire ; c’est qu’il est plutôt discret ! Contrairement à moi qui m’affiche partout… La faute à mon attachée de presse, cette petite conne, qui ne pense qu’à buzzer tout azimut pour me faire mousser. Cet été, on m’a même vu en couverture de « Voilà » en slip de bain moulant sur une plage du Lavandou, une mannequin russe, épaisse comme un chichi, et louée pour l’occasion, m’enduisant le dos de crème solaire en souriant d’extase. Lamentable. Je suis lamentable.
Lyon, ancienne capitale des Gaules. Tunnel de Fourvière. Et ça coince comme d’habitude ! J’ai habité trois ans ici. Dans les vieux quartiers, au bord de la Saône. Je passais tout mon temps libre chez les bouquinistes de la rue Saint Jean. Sont tous devenus des potes à force… Et puis j’allais courir à la Tête d’or aussi. Oui, je courais à l’époque. Et j’ai même fait de la compète, si vous voulez tout savoir, madame !
RCEA. Ah, nous y voici… ! La route la plus dangereuse de l’hexagone. Enfin là, on se traîne à soixante-dix depuis une bonne demi-heure sur une portion encore en travaux. Je suis en seconde, à quatre mille tours… si ce n’est pas malheureux, ça ! Las, je double un (pauvre) con en Dacia Sandero. Flash… ! M’en fous pas mal, j’ai une plaque monégasque et la voiture ne m’appartient pas. Enfin si, mais c’est plus compliqué que ça sur le papier car elle appartient officiellement à une société (bidon) d’import-export de cochonneries chinoises dont le centre social est à Limassol (Chypre). Quand on a du pognon, il y a toujours moyen de s’en sortir beaucoup mieux que les autres, pas vrai ?
Lui, il pointe à pôle emploi, mon drôle. Par choix personnel, affirme-t-il. C’est bien. Enfin, non. Non, ce n’est pas bien de ne pas trouver de job, ce n’est pas du tout ce que je voulais dire, ce que je voulais dire : c’est que cela est remarquable de pouvoir faire ainsi de tels choix personnels dans sa vie… et surtout cela lui laisse du temps pour écrire… beaucoup de temps…
Midi vingt et une. L’auberge des trois canards boiteux. Un relais pour routiers. Je me gare en épi sur le terre-plein empoussiéré entre deux trente six tonnes lituaniens. Il y a beaucoup d’Espinguoins aussi. Et des Polaks. Menu du jour pour seulement quinze euros cinquante, pichet de rouge compris. Je vais faire des économies pour une fois. La patronne, que tout le monde appelle ici par son petit nom, Yvette, me place en bout d’une table de dix. Des malabars tatoués qui se serrent les coudes sur une toile cirée à gros tournesols. Moi aussi, j’ai un tatouage. Si, sur l’omoplate gauche. Une panthère noire…
Deux heures plus tard, je connais toutes les combines pour trafiquer avec un trombone n’importe quel chronotachygraphe d’un bahut ! Je sors l’AMEX et règle l’addition pour toute ma tablée des Dieux du Bitûme. « Da, da fstrétchi, les gars ! ». Ouais, ouais, c’est ça, à la prochaine… !
Le rouge du pays m’a troué grave le duodénum, mais je repars de plus belle. Il reste encore pas mal d’asphalte à se coltiner avant d’apercevoir la mer d’Iroise et ses golfes clairs. J’ai découvert qu’il y avait un casino, là-bas. Mais non, que vous êtes bêtes, pas une épicerie, un casino, un vrai, un Partouche, où on peut jouer à la roulette et au black-jack ! Finalement, ce bled ne doit pas être si paumé que ça…
Nevers. J’en ai plein les bottes et le cuir Conolly du siège me colle aux fesses. Mon Dieu… ! Comme le ciel est bas ici ! Même le vert anglais, si discret pourtant, de ma caisse dénote dans la grisaille ambiante. Comme une burne, je m’engage très imprudemment dans les petites rues du centre ancien… je tourne en rond au beau milieu des ruines et des échafaudages branlants et les autochtones me roulent les « r » : « Quoi ? Un hôtel ? Ah, oui, peut-être… attendez donc que je réfléchisse cinq minutes… essayez voir la première à droite, avec un peu de chance celui-là doit être encore ouvert en cette saison ! »
Coup de bol : c’est ouvert…
« Attention ! C’est cinq euros de plus pour le parking dans le garage ou sinon, c’est dehors dans la rue ! ». Mais, cette grosse dame (effet loupe du plexiglass anti-covid ?) à la réception, un lévrier sur les genoux, me le déconseille vivement. Elle me raconte en caressant de façon assez équivoque la queue redressée en fouet de son whippet tout maigrichon, qu’un pauvre type s’est fait égorger à deux cent mètres d’ici et pas plus tard qu’il y a quinze jours ! Et puis on crève souvent les pneus aussi (peut-être les mêmes d’ailleurs, et avec les mêmes coutelas… ?!). J’imagine sans peine mais avec grand effroi ce que ces ignobles sauvages dégénérés seraient capables de faire subir à une caisse de luxe comme la mienne. Salopards !
Lendemain matin. Qui déchante. Je n’ai pas fermé l’oeil. Enfin, presque pas. Le chauffage ne marchait pas et je me suis gelé toute la nuit, et, cerise sur le gâteau, en sortant du lit (beaucoup trop mou) j’ai foutu les deux pieds dans une flaque d’eau glacée sorti tout droit du mini-bar pendant la nuit. Heureusement, je ne me suis pas électrocuté. Les croissants sont rassis, le jus d’orange pique un peu, et la triple menton au clébard cachectique sur les genoux tousse gras derrière son masque trop étroit. Trois ? Trois étoiles… ? Hein ?! Qui donc, dans ce maudit pays, accorde ainsi, trois étoiles à un hôtel aussi minable ? Oui, qui ? Pour le moment je ne le sais pas, mais je me promets de le retrouver et de lui faire passer un sale quart d’heure dès que j’en aurai terminé avec ce qui m’occupe bien plus en ce moment. Promis, foi d’Ernest.
Avant de quitter cette bourgade en pleine décrépitude, rue Nationale j’achète une boite de « Négus ». Une spécialité de caramels enrobés de chocolat qui vous collent bien aux dents du fond (mais, la boite en métal repoussé est plutôt jolie). Juste histoire de ne pas arriver les mains vides…
Tours. Je passe vite ; voulant être là-bas avant la nuit. À midi, mange sur le pouce un de ces sandwichs triangulaires au thon albacore acheté vite fait dans un Carrefour-Market. Parait qu’il ne faut plus consommer de thon parce la pêche aux filets dérivants ne fait pas le tri et décime les populations de dauphins communs. Font chier, tiens ! Si on les écoutait : on ne pourrait plus rien bouffer du tout !
Seize heures. Landivisiau (très moche aussi). Capitale du chou-fleur. Ou de la carotte ? Enfin, peu importe : en purée, mis à part la couleur, c’est kif-kif ! Je touche presque au but, me reste plus qu’une petite vingtaine de bornes à faire. Cette fois, je commence vraiment à baliser sévère… surtout que je viens de me souvenir que mon idole souffre de diabète (type deux dans le code de l’O.M.S)… Quel con ! Vais pas avoir l’air fin sur le pas de sa porte avec ma boite de caramels mous…
Le goudron s’arrête d’un coup. Quelques mètres plus loin, une esplanade en terre invite au demi-tour. Il serait encore temps peut-être… mais, finalement, je stoppe ma machine. La mer est bien là. Timide, elle se retire en dansant juste derrière les dunes. Dans le ciel, des mouettes l’imitent. En tournant la tête, j’aperçois les arbres fruitiers dans son jardin. Ses arbres dont il nous parle si souvent et qu’il chérit tant. Et puis, la vieille Picasso bleue de sa mère (Sa « Génitrice »…) aussi. Tout est comme il le raconte. Si bien… On cogne à ma vitre… merde… ! C’est lui ! Lunettes rondes, veste en laine moutarde, foulard plissé de soie noire autour du cou… élégance du détail…
« Faut pas rester là, monsieur ! Ça gêne… comprenez… si jamais je dois sortir en urgence ! »
J’ai joué toute la nuit au casino, gagé ma montre en or rose Patek Philipp, et y ai perdu de quoi nourrir deux mille familles Sahéliennes durant plus d’une décennie. Et puis, sur le long chemin du retour, j’ai sucé tous les caramels.
Je crois qu’il n’a pas eu le temps d’apercevoir son bouquin posé sur le siège passager… heureusement…

Braves gens.

Il était une fois. Une fois de trop.
Ta jupe relevée, collant lacéré, les voisins, depuis le palier, matent sur tes cuisses, la jolie collection d’ecchymoses.
La Police alertée, sirènes, flashs de lumière bleutée, agitation bien illusoire et terriblement obscène dans cette nuit sourde, constate les dégâts en bons professionnels avertis. On enveloppe, on tire les rideaux, on note en silence tous ces détails qui ont une importance capitale, et on conclut au différend conjugal. Banale, si banale, cette histoire…
Petite princesse du faubourg, te voilà donc encore toute cabossée, esquintée, amochée, tuméfiée. Toute déchirée. En morceaux. Déjà séché, ton sang colle à tes boucles, et le Rimmel, en rivière éperdue de larmes noires, s’étale, bien gras, sur tes joues, sur tes lèvres fendues. Mâchoire brisée, la grimace est de si mauvais goût. Vache de triste, mon bijou. Vache de triste…
Mais, je vais te débarbouiller, ma Cendrillon, c’est promis, fini le conte de fée truqué, fini l’amour qui tue, fini les « Mais, tu sais bien que je t’aime pourtant, Bébé ! », fini tous ces coups qui blessent, ces humiliations, ces cris, ces pleurs, cette peine, cette vie toujours à demi étouffée…
Oh, comme on s’en veut maintenant. Braves gens. Ah, si seulement on avait su… si seulement on avait vu ce qui se passait… ah, si seulement… ! Mais, il est trop tard, bande de cons, bande de pauvres lâches, bande d’ignobles complices anonymes. Alors, oubliez tout cela, et retournez bien vite dormir, l’esprit tranquille. Oui, car cette fois, c’est terminé. Bien terminé. Cette fois de trop…
Gisèle, mon enfant, ma petite, dans cette mare de sang, n’avait pas encore trente ans.

Rose des sables (5).

— Vous reprendrez bien encore un peu de câpres en gelée, mon colonel… ?
— Non, merci, madame Georgino, cela serait vraiment abuser… !
— Du fromage… y resterait pas un peu de from’gi ? Tonton Monique, boulim’ mic-mac…
Je ne vous ai pas encore parlé de Simone, je crois. Simone, c’est notre chèvre. Et c’est une belle histoire, notre petite Simone…
Le père Jojo a débarqué un jour avec, au bout d’une corde en polyester tressé. Nous n’avons jamais trop su pourquoi, mais il désirait absolument se débarrasser de cet animal (Capra aegagrus hircus). Papa-Nazillon, sautant à pieds joints sur l’occasion (Pour mémoire, le père Jojo, lui, c’est sur une mine anti-personnel et en Afghanistan) a proposé de faire un troc avec sa collection inestimable de prépuces d’hommes célèbres, bien conservée dans de jolis petits bocaux en verre dépoli remplis de formaldéhyde aqueux.
— Celui-là, tu vois, mon Jojo, c’est Albert Einstein…
— Ouah… ! Une jolie pièce !
— Ouais… Et tiens, mate donc un peu çui-ci, c’est Amanda Lear… impressionnant, non ?!
Et c’est comme ça que notre père Jojo est reparti chez lui, clopin-clopant, une brouette rempli ras la gueule de petits morceaux de peau tout ratatinés. Simone, elle donne presque deux litres de lait par jour, et c’est grâce à ce lait plein de vitamines (A, B1, B2, B3, B5, B8, B9, B12, etc…) que maman nous fait de bons fromages. Simone, elle est toute blanche, des oreilles à la queue. Comme un berger suisse.
— Alors… Colonel… beurk… ! si vous nous causiez un peu maintenant de cette guerre… ? Papa-Nazillon, éructant aussi discrètement que possible.
— Escalade des provocations… ultimatum… le douze à minuit… et puis… bam, quoi… début des hostilités, mon vieux… !
— Hum… je vois… je vois… mais… c’est tout de même étrange… ils n’en ont pas du tout parlé aux informations… ?
— Quoi donc… ?
— La population… n’ont pas averti, la population…
— La population… ?
Le colonel jette un regard circulaire autour de lui, s’attarde sur Tonton Monique, la bouche pleine de crottin frais, observe ensuite attentivement Maman, Spontex-woumane (Rocher de Sisyphe, le ménage est un éternel recommencement…), me fixe quelques secondes, pour terminer par Bruno, qui lui tend timidement un crayon de couleur ainsi qu’une feuille froissée de papier A4…
— Dis… tu me dessines un avion… ?
La grande prière du début d’après-midi fut écourtée. Papa-Nazillon, un peu remué par tout ça, n’avait pas le cœur à l’homélie. Alors, pour compenser, on a joué aux dominos. Le Colonel, Papa, Tonton Monique, Bruno et moi, tandis que Maman, de son côté, dépeçait l’antilope dans la cuisine. C’est le Colonel van Dyck qui a gagné presque toutes les parties. En trichant. Je l’ai vu faire, ce salaud…
C’est pas beau de tricher. Non, ce n’est pas beau. Pas beau du tout. Surtout pour un officier d’active.
— Pourrais-tu pas me tailler de jolis escarpins dans la peau de cette bête, mon Nazillon… ?
— Quoi… qu’est-ce… ?
— Des escarpins en antilope… comme dans ce vieux film avec Bourvil…
— Bourvil… ?
— Bah… maintenant elle va marcher beaucoup moins bien… ! Tonton Monique, imitant (très mal) le célèbre acteur normand.
— Tiens, justement, c’est pas dans ce vieux nanard qu’une famille de pauvres ploucs recueille et sauve un parachutiste anglais… ?! Entre parenthèses, une sacrément belle ordure, celui-là… ! Moi, l’œil sombre et bien décidé à faire passer un message, au péril de ma vie, s’il le faut…

Croire.

Une vie a passé…

Loin, si loin aujourd’hui, nos amours adolescentes, nos belles aventures sans lendemain, nos étreintes maladroites sur un lit de fougères, et puis nos peines aussi, étouffées mais jamais vraiment oubliées. Loin, si loin encore, nos projets fous, nos châteaux en Espagne, nos parties de poker menteur sur avenir radieux, des as plein les manches, destins de rois ou bien de valets au cœur transi imaginant alors que le ciel serait éternellement bleu aux amoureux comme nous. Et surtout, qu’un timide « je t’aime, mon amour » durera toute une vie…

Naïf, j’étais. Si naïfs, nous étions…

Aux déceptions amères, traversées du désert, coups profonds qui blessent, tristes retours de noces, faire face et être si forts qu’à la fin se relever toujours.

Oui, croire, obstinés et courageux que nous sommes, qu’à la toute fin une dernière fois encore, on se relèvera…

Ernest Salgrenn. Mai 2021. Tous droits réservés ®.

Rose des sables (4).

— Côme ? Côme comme Côme, la ville d’Italie ? Papa-nazillon, se versant un grand verre de vinaigre tiède.
— Oui, c’est ça, mais sans l’accent… Le parachutiste, s’époussetant énergiquement le sable collé à sa tenue camouflage.
— Italien ? Papa-nazillon, buvant d’un trait son breuvage amère (grimace).
— Non, sur le « o »… ! Le parachutiste, s’épongeant le front humide d’un revers de manche galonnée.
— Dites voir un peu, le troufion, ça ne vous ennuierait pas d’aller plutôt vous secouer les miches dehors… ?! Ça ne se voit peut-être pas, mais je viens de me taper trois heures de ménage, moi ! Maman Georgino, une balayette, main droite, une pelle, main gauche.
Il a une sacrément drôle d’allure, ce para Come, que Papa-Nazillon nous a ramené à la maison tout à l’heure (avec une gazelle à goitre (Gazella subgutturosa) prise dans la nuit à l’un des nombreux pièges à mâchoires qu’il a disséminé un peu partout dans les dunes dans un rayon de trois kilomètres autour de chez nous). Cinq barrettes dorées sur le poitrail. «Ben, mon colon ! C’est un colonel !» s’est exclamé Bruno, si tôt qu’elle l’a aperçu. Et depuis, elle lui tourne autour telle une vilaine mouche bleue (calliphora vomitoria) au-dessus d’un estron encore frais.
— Et votre nom ? C’est quoi donc vot’nom ?! Papa-Nazillon, accompagnant le visiteur tombé du ciel (virgule) à l’extérieur.
— Par hasard ! Come… par hasard ! Tonton Monique, hilare et remontant ses bas de laine bien remplis.
— Doux Bézu ! Mais quelle est conne, celle-là ! Maman Georgino, pliée en deux (dans le sens de la hauteur).
Et on s’installe tous dehors, sur la terrasse surchauffée à cette heure zénithale. La gazelle, pendue au mur de chaux par les pattes arrières, nous fixant d’un œil flasque remplis de mouches domestiques (musca domestica). Comme dans une nature morte de…
— Van dyck… c’est van Dyck, mon nom ! Colonel van Dyck, pilote émérite et breveté, 3 ème escadrille de chasse de sa gracieuse majesté !
— Sa gracieuse majesté… ? Quelle gracieuse majesté… ? Papa-Nazillon, interloqué.
— Ben, la reine des Flandres Orientales ! Raoul, la deuxième du nom…
— Une reine… ? En Flandres Orientales… ? Et qui s’appelle Raoul… ? Raoul deux… ?! Papa-Nazillon, perplexe.
— Tout juste !
Et il raconte, le colon…
— Boum ! Explosion ! Moteur en feu… ! Altimètre qui s’affole… ! Vibrations terribles… ! L’badin bloqué… ! Odeur de cramé… ! Fumée noire… ! Mayday… mayday… ! Van dyck pour la base… je répète… ici Van dyck pour la base… mais… fait chier… radio H.S ! Vraiment pas de bol ! Éjection… ! Territoire ennemi… (Chez nous !) ! Prisonnier de guerre… comment ça… ? Oui, nous sommes en guerre ! Si, si, depuis hier…
Petite pause dans le récit. Distribution gratuite de vinaigre pour tout le monde (grimaces).
— On pourrait p’tête se faire de chouettes rideaux dans ce joli parachute… c’est de la soie, non ?! Maman Georgino, perdant pas le nord.
— Affirmatif… cinquante pour cent, soie, cinquante pour cent, Kevlar… ! Colonel Van dyck (Prise de guerre en puissance).
— Et si on mangeait maintenant ?! Tonton Monique (Estomac sur pattes).
— Vous aimez le lombric en sauce, mon colonel… ? Maman, très à l’aise dans son nouveau rôle d’hôtesse de stalag.
— Du lombric… ? Mais, bien sûr ! J’adore ça ! Colon, se léchant d’avance les babines.
— Z’aviez la post-combustion sur vot’ zinc ?! Et le stator-turbine ? Un Pratt et Whitney, vot’ stator-turbine… ? Bruno, les yeux plein de mirages IV.
— Mais, laisse donc môsieur Come tranquille ! Va plutôt aider ta mère à mettre le couvert ! Papa-Nazillon, Obergruppenfurher d’opérette.
Parait que tout ce qui tombe du ciel est béni. Pas sûr… non, pas sûr du tout…

Rose des sables (3).

Les effluves acrimonieuses de Propylène-Cétyl me sortent du lit de bonne heure. Au rez-de-chaussée, Maman astique. Frénétiquement. Et tout, tout du sol au plafond, sifflotant son air préféré d’opéra mécanique :
« … L’amour est enfant de problème… ! »
Il y a peu, comme tous les matins, à l’instant même où le soleil apparaît derrière les dunes, le vent furibond nocturne a soudainement cessé de souffler sa rage, laissant place à un silence étrange et peut-être plus angoissant encore. Sur le pas de la porte d’entrée, grande ouverte sur l’horizon morne, Tonton Monique balaie scrupuleusement le sable accumulé au long de la nuit…
— Ah… te voilà enfin, ma fille !
— Bonjour Maman… mais… j’suis un garçon, et sans contre-façon… !
—… Ton petit-déjeuner t’attend sur la terrasse… tu as bien mis ta crème, n’est-ce pas… ?
— Oui, mummy… oui… ( Maman a toujours raison… )
La crème antimélanomique, de fabrication artisanale, à base d’essence de cactus (néobuxbaumia polylopha) est très efficace pour se protéger des effets redoutables du soleil. De surcroît, son odeur pestilentielle, (Ô, combien !) éloigne les nombreux parasites dermatophytes qui pullulent ici par milliards.
— Et n’oublie pas de mettre ta casquette à rabats !
Maman Georgino faut pas trop l’enquiquiner lorsqu’elle fait le ménage. Je le sais, et ne me formalise donc pas plus que cela. Tout à l’heure, vers midi, elle sera bien plus aimable, une fois posés ses éponges et ses torchons imbibés d’alcool formique. À moins, bien entendu, que Papa-nazillon ne rentre bredouille…
Ce qui se produit assez souvent, notre père n’étant pas très doué pour la chasse. Avant, il était chef-comptable. Dans une grande entreprise internationale de sous-traitance informatique des données. La « Smith and Johnson United Corporation ». Qui a fait faillite. En deux jours à peine, Papa-nazillon s’est retrouvé à la rue. Et nous, avec.
«Tout cela, c’est à cause de la Bourse de New-York qui n’a pas suivi… !» répétait-il à longueur de journée. Puis, le reste du temps il le passait à chialer, la tête enfouie entre ses mains fines de bureaucrate naïf. Histoire de nous rassurer peut-être, maman nous a annoncé qu’il faisait sûrement une grosse dépression nerveuse post-réactionnelle. « C’est normal, fallait s’y attendre, votre père est un esprit si faible… ». Ensuite, c’est elle qui a eu l’idée de venir s’installer ici. Dans le Sud.
J’avale mon bol de soupe froide aux orties en deux temps trois mouvements. C’est vraiment dégueulasse ! Oh, oui, c’est tout de même dégueulasse de pouvoir virer ainsi les gens, non… ? Si seulement la Bourse avait suivi… si seulement… si…
Un bruit effroyable me saisit sur place… il s’agit d’un avion de chasse, oiseau métallique de mauvais augure, qui passe en rase-motte juste au-dessus de notre maison. J’ai comme le sentiment qu’ils sont de plus en plus nombreux depuis quelque temps…
Quand je pense que Bruno, cette idiote, rêve de devenir plus tard pilote de chasse ! Voilà bien une idée totalement saugrenue ! Moi, je rêve de tout autre chose… d’un métier bien plus passionnant que celui-là… je rêve de devenir thanatopracteur ! Et surtout d’être un grand maître de cérémonies. Et peut-être même le plus grand de tous. Celui qui organisera les plus belles, les plus somptueuses, les plus émouvantes, les plus tristes, les plus poignantes cérémonies funéraires qui n’aient jamais été réglées sur Terre. Avec de vrais macchabées, bien sûr. Pas comme celles que j’improvise jusqu’à présent, toujours pour de faux, avec Bruno. D’ailleurs, ma sœur ne sait pas faire le mort ! Elle est tout à fait nulle pour ça ! Alors, à chaque fois, cela foire ! Cette cruche ne peut s’empêcher de bouger, ou même, pire, de rigoler à un moment ou un autre. Ah, croyez-moi bien que si j’avais quelqu’un d’autre sous la main, je l’utiliserai volontiers…
Tonton Monique s’approche de moi. Son balai de paille en bandoulière.
— Dis-donc, toi… j’avais pas vu… t’as du poil qui pousse au menton, on dirait bien… ?!
C’est en levant la tête vers elle que je l’ai vu, lui. Là. Tout là-haut dans le ciel tout bleu azur. Un parachutiste…

Le Pommard m’a tuer !

Ouais, et alors ? J’aime pas le pinard bio ! Il n’a pas de goût ! Je préfère le gros rouge qui tache. Et qui râpe un peu aussi, avec ses vingt-cinq grammes de sulfite au litre. J’suis un dur. Un vrai, un tatoué, un qu’à pas peur d’avoir des trous commac dans l’estomaque… ! Ouais, le pinard bio, j’vous le dis, et bien en face : c’est d’la daube en bouteille !
Moi, j’ai des bras comme vos cuisses, une tête de rhinocéros, et des mains qui broient. Gaffe, les gars ! J’suis pas un tendre pour deux ronds ! J’écrase tout sur mon passage, je pousse fort, je piétine grave si ça remue encore un peu. Alors, j’vous le dis : faut pas me faire chier… moi !
Pas été longtemps à l’école. Juste assez pour comprendre que ça servait à que dalle ! Et puis, faut pas trop m’enfermer entre quat’murs, moi. J’ai besoin de respirer à plein poumons, de m’extérioriser, d’avoir de l’espace, de pouvoir bouger comme j’ai envie. Sinon, je peux vite devenir méchant…
J’suis déménageur de profession. Chez Balthazard et fils. Et c’est un boulot qui me plaît. Surtout quand faut monter des trucs vachement lourds au dernier étage. J’adore quand c’est lourd et que ça doit aller tout en haut. Et l’ascenseur, c’est pas pour moi. Encore un truc de pèdezouilles, les ascenseurs ! L’autre jour, j’me suis farci un piano à queue. Tout seul, comme un grand, et jusqu’au cinquième. Les copains ont dit que j’y arriverai pas. C’est des cons. Ils ne se doutent pas de quoi je suis capable, moi ! Même que la cliente, celle du piano, elle nous a joué un morceau après qu’on ait déballé l’instrument en question au milieu de son salon. C’est du classique, qu’elle nous a dit. Et putain, c’est chiant, le classique ! Ça vous donnerait presque envie de chialer, cette connerie ! Enfin, je dis ça, mais moi j’ai encore jamais versé une larme de ma vie… même si j’ai beaucoup de peine, ça ne vient pas, jamais… je préfère plutôt cogner sur quelque chose ou bien… sur quelqu’un… mais, ça soulage aussi !
Tiens, en causant de ça, l’autre soir, en rentrant du turf, y’a un type en bagnole qui m’a refusé une priorité. Merde ! Les stops, c’est quand même pas fait pour les chiens, non ?! Alors, j’lui ai fait réviser son code de la route à ma manière, à cet abruti, en lui défonçant bien sa gueule à grands coups de tatanes. J’chausse du quarante-sept fillette, ça aide pour les révisions ! «Maman, au secours, maman !» qui geignait, le guignol ! Moi, ma mère, je l’ai pas connu. J’suis un enfant de la Dasse…
À la Dasse, j’me suis pas fait que des copains. Et puis l’ambiance, c’était pas trop ça, non plus. On se faisait vite chier sa race au bout d’un moment ! Alors, je fuguais. J’allais voir les filles dehors. Enfin, ces dames, plutôt. Et elles m’avaient à la bonne, celles-là. Faut dire que j’leur faisais comme une petite distraction dans leur dure journée de tapin. C’est un peu longuet dix heures par jour sur le trottoir. Surtout quand il fait froid. Et du côté de Givet, dans les Ardennes, c’est pas la peine de vous tartiner la tronche de crème le matin pour éviter les coups d’soleil, non, vaut mieux investir dans un pébroc de bonne qualité ! Elles étaient bien sympas, mes putes…
En maison de correction, j’me suis pas fait que des copains, non plus. Et puis les matons y tapaient fort. De vrais brutes. Encore plus qu’à la Dasse. Là-bas, c’est style « Marche ou crève », si vous voyez ce que j’veux dire ! Bon, des mandales, c’est vrai que j’en ai distribué quelques-unes aussi. Faut savoir qu’à quinze ans, j’étais déjà presque bâti comme aujourd’hui. Tout en muscles. Alors, fallait pas trop me chercher des poux dans le chignon ! Des fois, ils se mettaient à cinq ou six pour me maintenir par terre. Sûr qu’ils en ont drôlement bavé avec moi… !
À l’Armée, j’me suis pas fait que des potes, là, non plus. C’est vrai. Je l’avoue bien volontiers. J’en ai cassé du kaki ! Même un capitaine, qui avait pourtant fait l’Indochine en cinquante-quatre. Faut voir comme j’lui ai fait bouffer ses décorations, à çui-ci ! «Maman, au secours, maman»… ! enfin, bref, vous connaissez mieux la chanson maintenant… Finalement, n’ont pas voulu de moi dans les paras, j’aurais bien voulu, moi, mais j’étais trop balèze d’après eux. J’savais pas, mais dans les parachutistes vaut mieux être nain, sûrement parce que ça prend moins de place dans les avions. Alors, m’ont incorporé dans les commandos-marine. Les Fusses-cos, qu’on dit. C’est bien aussi. Enfin, pour ceux qui comme moi aiment la castagne… ! M’ont appris le close-combat pendant les classes. Et puis comment égorger proprement une sentinelle ennemie en arrivant en loucedé par derrière. Et encore plein d’autres trucs qui peuvent toujours vous servir un jour, plus tard, quoi, on ne sait jamais… Bon, après, j’ai surtout fait du trou. Ces cons de militaires, ils ont tendance à vous envoyer au cabanon pour un oui, pour un non. Ils ont leur putain de règlement à respecter. Et la hiérarchie, aussi. Moi, la hiérarchie, elle m’a toujours fait chier. Ça m’file des boutons ! Mais, j’ai l’impression que vous vous en doutiez déjà un peu, non… ?
Après l’armée, comme fallait bien bouffer, j’ai trouvé ce boulot chez Balthazard et fils. J’avais tout à fait le physique de l’emploi, qu’ils ont dit en me voyant arriver. Je reconnais qu’ils avaient pas tort, porter des paquets lourdingues, c’est vraiment l’idéal pour moi. J’suis comme dans mon élément. Et puis, c’est grâce à ce boulot que j’ai rencontré ma moitié…
Suzanne, qu’elle s’appelle. Elle déménageait. On a tout de suite matchés tous les deux. Elle est chouette, ma Suzanne… et douce avec ça. Comme une grosse pelote de laine vierge. Du coup, c’est moi qu’ait vite déménagé ensuite. J’ai quitté mon gourbi minable de la Sonaco pour venir m’installer chez elle. Bon, c’est pas très grand chez nous, mais on n’a pas beaucoup d’affaires, non plus. Alors, du coup, ça compense. Là, elle est enceinte, ma Suzanne. Un garçon, qu’a dit le toubib. Il paraît que ça se voyait bien sur la dernière radio qu’on lui a fait, à Suzanne. Un garçon, c’est bien, non ? Enfin, une fille, ça m’aurait plu aussi, faut pas dire. J’aurais pas fait le difficile pour une fois…
Là, je descend chez le marocain, pour acheter une bouteille. On a décidé de fêter ça, avec Suzanne.
— Comment ça, t’as que du Bio, Rachid ? Tu te fous de ma gueule, ou quoi ?
Après, j’sais plus…

Texte d’Ernest Salgrenn. Avril 2021. Tous droits réservés (texte et photographie).

Affûtage de chaînes.

Achtung ! Avertissement de l’auteur : ceci n’est pas une fiction ! Aussi, citoyens responsables, écologistes de tous poils, ou bien simples amoureux de la Nature, passez vite votre chemin ! Vous ne supporteriez pas ce qui suit.


Voilà, c’est fait ! Libéré ! Délivré ! Mais il est évident que cela devait sortir un jour… je ne tenais plus ! Ce matin encore, l’œil noir de ma conscience, terrible, me fixait du fond de mon bol de céréales. Alors, je me suis dénoncé et j’ai avoué avoir commis, non pas un, mais bien plusieurs dizaines de délits, tous passibles d’importantes amendes ou bien de lourdes peines de prison*…
— Allo ? La L.P.O ? Le W.W.F ? Nature et Découverte ? Les Amis de la Terre ? Greenpeace ? Agir pour l’Environnement ? Naturama ? Be Love be happy ? Avenir Forêt ? Vivre nu et heureux dans le foin ? Maison de la Nature de Boult-aux-bois ? Nicolas Hulot en short ? (Bon, j’abrège, la liste des associations et des O.N.G étant beaucoup trop longue à énumérer)… c’est moi… Ernest, le serial killer fou des Alpes du Sud !
Et puis, j’ai tout déballé, décrivant dans le détail toutes ces ignobles atrocités perpétrées ces derniers jours (aux températures douces et annonciatrices enfin du Printemps), donnant à ces braves gens par la même occasion un nom, le mien, qu’il serait dorénavant aisé pour eux d’associer à ce que l’on pouvait bien appeler la plus grande destruction volontaire, organisée, méthodique et massive de la Nature de cette dernière décennie… !


J’ai commencé par les arbres…

Centenaires, ou pas, et d’espèces parfois rares par ici : noisetiers, châtaigniers, chênes verts, chênes pubescents, chênes blancs, chênes noirs, arbousiers, faux pistachiers, sorbiers des oiseleurs, amandiers, érables de Montpellier, azéroliers, hêtres, muriers noirs, néfliers, et sans oublier la famille des pins : pins parasol, pins blancs, pins noirs d’Autriche, pins d’Alep, ni bien sûr les très beaux cades et autres génevriers thurifères géants (parfois plus de 5 mètres de haut pour un âge plus que canonique !). Ce n’était pourtant qu’un début, car vînt ensuite le tour des arbustes et autres plantes basses, et comme à tout seigneur tout honneur, je citais en premier lieu la Gesse de Vénétie (Lathyrus venetus), une fabacée découverte récemment en France continentale et connue aujourd’hui des seuls pourtours de la montagne de Lure, où elle occupe les chênaies fraîches et hêtraies, rectifiant tout de suite : «Pardon… excusez donc mon erreur ! je voulais bien entendu dire : OCCUPAIT… !» Il y avait aussi très certainement (mais j’avoue ne pas savoir toutes les reconnaître) d’autres espéces présentes sur mon terrain et protégées au niveau national dont l’Euphorbe à feuilles de graminée (Euphorbia graminifolia), le Scandix étoilé (Scandix stellata), rarissime ombellifère, protégée au niveau national et à aire de répartition circum méditerranéenne et iranotouranienne très morcelée, le Panicaut blanc des Alpes (Eryngium spinalba), ombellifère épineuse des éboulis thermophiles et des pelouses sèches endémique des Alpes sud occidentales, l’Orchis de Spitzel (Orchis spitzelii), la Tulipe de l’Écluse (Tulipaclusiana), non revue par les botanistes depuis 1920 mais pourtant bien présente sur ma propriété (voir pour ceci plus loin dans le texte, SVP), l’Ancolie de Bertoloni (Aquilegia reuteri), superbe renonculacée endémique des Alpes du Sud-Ouest, la Pivoine officinale (Paeonia officinalissubsp.huthii), plante spectaculaire des bois clairs et pour conclure, la rarissime Aspérule de Turin (Asperula taurina), caractéristique des hêtraies méridionales que je pulvérisa allègrement, comme les autres, au débroussailleur (Husqvarna-4 temps).
Puis, ce fût le tour des oiseaux…

Là aussi, la liste est assez longue, aussi je pris le parti de ne leur annoncer que les espèces protégées dont j’étais à peu près certain d’avoir, soit détruit l’habitat, soit (encore mieux) les petits de l’année toujours au nid en cette saison : grand duc d’Europe (Bubo bubo), chouette de Tengmalm (Aegolius funereus), huppe fasciée (Upupa epops), guêpier d’Europe (Merops apiaster), pic noir, et le vert, et surtout, ma plus grande fierté peut-être, ce grand nid de Circaètes Jean-le-blanc (Circaetus gallicus) perché à la cime d’un pin de plus de vingt-cinq mètres (abattu sans sommation lui aussi (Husvarna-4 temps)), et qui contenait deux jolis oisillons, bien mal en point après leur chute, que, bonne âme, j’achevai au sol à grands coups de talonnettes ferrées…
Restait encore à leur causer des mammifères.

Et puis aussi des reptiles.

Et puis encore des amphibiens…

Par choix délibéré, je débutai par les chauves-souris et notamment l’Oreillard montagnard (Plecotus macrobullaris) en pleine période de reproduction, comme ses cousins : le Petit Rhinolophe (Rhinolophus hipposideros), le Molosse de Cestoni (Tadarida teniotis), espèce remarquable de haut vol, la Noctule commune (Nyctalus noctula) espèce arboricole, chassant en hauteur et dans des zones dégagées (très rare en Provence) dont j’ai détruit avec soin, là encore, toutes les cachettes nidatoires. J’évoquai ensuite ( mais le plus souvent brièvement, ressentant déjà la plupart du temps une lassitude, bien compréhensive, de la part de mes interlocuteurs) les autres petits mammifères arboricoles présents sur mon terrain et que j’avais chassé eux aussi sans ménagement, comme le loir gris (Glis glis), l’écureuils gris ou roux (Sciurus vulgaris alpinus) et la martre des pins (Martes martes). Pour les reptiles et amphibiens exterminés tout aussi consciencieusement (à noter ici l’efficacité du brûlage intensif pour cela), les vedettes incontestées fûrent cette fois, la prestigieuse Vipère d’Orsini (Vipera ursinii), reptile d’affinité orientale aujourd’hui rare, très localisé, en régression et menacé purement et simplement d’extinction en France, ainsi que le Lézard ocellé (Timon lepidus) qui suit malheureusement le même chemin. De peu suivirent les tritons, les salamandres et les crapauds (beurk…!).
Je n’oubliai pas évidemment les insectes et les papillons.

Toutefois, je compris que la coupe était pleine. Inutile d’insister plus, et de citer peut-être l’Osmoderme ermiteou, le Pique prune (Osmoderma eremita), espèce de Cétoniidés (cétoines), rare et en régression, inféodée aux grosses cavités pleines d’humus dans les vieux arbres, le Clyte à antenne rousse (Chlorophorus ruficornis), coléoptère longicorne (Cerambycidés) déterminant, endémique floricole et forestier dont la larve se développe dans les branches mortes des chênes, la Rosalie des Alpes (Rosalia alpina), longicorne principalement inféodé aux vieux hêtres, le staphylin (Bryaxis lurensis), espèce endémique de la montagne de Lure vivant parmi les débris végétaux sous les pierres, dont l’existence fût découverte seulement en 2001 (laissant présager que d’autres espèces ne fussent pas encore découvertes à ce jour… mais, ça, franchement, ce n’est plus mon problème !).


Là, vous vous dites, toutes et tous : «Hé, ben, notre Ernest, on est pas prêt de le revoir de sitôt !». Mais détrompez-vous, je ne suis pas sot ! Et si je me suis dénoncé de mon propre gré pour avoir commis ces horribles crimes contre mère Nature, c’est parce que je sais que je ne risque absolument rien ! Oui, vous avez bien lu : rien, nada, que ‘t’chi ! Mieux que ça même, j’ai eu droit aux compliments de L’O.N.F !


Ils sont passés, pas plus tard qu’hier, dans mon quartier. Pour contrôler…
— Bravo, monsieur Salgrenn, vous avez fait du bon boulot ! ont-ils dit très contents, rajoutant cependant, vous êtes sur la bonne voie, continuez comme ça !
Il est vrai qu’il reste encore à l’hectare deux ou trois arbres, dans la pleine force de l’âge, à abattre, et que j’ai conservé (grossière erreur de ma part !) histoire de ne pas perdre la main trop vite…
Puis, ils sont repartis dans leur jolie kangoo jaune vif sur les portières de laquelle on peut lire : «Vite ! Abattons nos forêts avant qu’elles ne brûlent !». La dame à galons dorés (ils étaient deux, un homme et une femme, un couple donc, comme les bengalis d’Australie (Amandava amandava) mais en beaucoup moins colorés) est repartie avec un magnifique bouquet d’orchidées et de tulipes sauvages (Tulipa sylvestris subsp. sylvestris) que j’ai coupé moi-même à son intention. Par courtoisie.
Alors, en effet, je ne risque rien. J’ai simplement suivi les instructions à la lettre. Les instructions de la directive sur le « débroussaillement » des parcelles en zone naturelles (et également classée en réserve « Natura 2000 », ici). C’est monsieur le préfet qui me l’a ordonné, et puis ce bon monsieur le maire.
«Protégeons nos maisons du feu, qu’ils nous disent à l’envie… » !
Aussi, bon citoyen, c’est ce que j’ai fait !
Alors, mes amis ? Elle est pas belle la vie dans nos déserts ?!

Auteur : Ernest Salgrenn. Avril 2021. Tous droits réservés texte et photographie).

  • * Dans notre pays, la destruction d’une espèce protégée est un délit puni par l’article L 415-3 du code de l’Environnement, sanctionné d’une peine de 2 ans de prison et/ou d’une amende pouvant atteindre 150 000 euros. Par ailleurs, en cas de destruction « en bande organisée » (Voisins-Voisines, par exemple !), la sanction peut aller jusqu’à 7 ans d’emprisonnement et 750 000 € d’amende ! Qu’on se le dise… !

Remerciements de l’auteur (Ernest Salgrenn) au Ministère de l’environnement, de l’énergie, et de la mer (les descriptions de la flore et de la faune sont très largement empruntées à la fiche : « ZNIEFF 930012706 – (Massif de la Montagne de Lure)) ».

Rédacteur de la fiche : Jean-Charles VILLARET, Jérémie VAN ES, Luc GARRAUD, Stéphane BELTRA, Emilie RATAJCZAK, Stéphane BENCE, Audrey PICHARD, Cédric ROY, Géraldine KAPFER.

Et pleurer de rire, on peut encore ?

Je ne sais pas toi, lectorat avisé, mais des fois, moi, je tombe des nues ! Et pas plus tard que hier matin…
Petit aparté (et juste parce que suite à une « association d’idées fortuite » : j’y pense d’un coup) : le Nu, c’est ce que je préfère en peinture ! Un simple et succinct dessin d’un sein au fusain me transporte ! Mais n’y voyez surtout rien de malsain : c’est d’art dont il s’agit, rien de cochon là-dedans. Voilà, c’est dit !
Donc, pas plus tard qu’hier matin, (un jeudi, pour ceux qui suivent) tandis que je reluquais tranquillement ma collection d’attestations dérogatoires (douze mille vingt-deux au total, m’en manque que trois mais je ne désespère pas de les retrouver un jour prochain en faisant du ménage), voilà pas que mon téléphone sonne… «dring, dring… !»
— Ouais, c’est qui ? (Suis jamais très aimable au bout d’un fil, par principe).
— C’est moi !
— Qui ça, MOI ?!
— Mais moi, voyons, moi, bien sûr… !
Bon, je le fais marcher, en vérité je l’ai reconnu tout de suite (peut-être que vous aussi, d’ailleurs ?). C’est Benoit. Ben, pour les intimes. Monsieur Benoit Poelvoorde pour tous les autres. Ou, éventuellement, Monsieur Manatane, pour celles et ceux qui avaient encore quelques brouzoufes en poche pour s’abonner à Canal+ dans les années quatre-vingt dix.
Ben, je l’ai connu en atelier de travaux manuels. L’atelier de travaux manuels de la Clinique du Parc (Suisse du sud). On a vite sympathisé tous les deux. De tous les patients, nous étions les seuls à nous intéresser à la pâte à modeler et cela nous a rapproché assez vite. Nous étions aussi les seuls à faire le mur le soir, après le couvre-feu obligatoire, pour descendre nous arsouiller dans un night-club au bord du lac (Léman et brothers), la Grange aux loups. Et ce, jusqu’au petit matin. Hasard, nous avions le même praticien (le vénérable docteur Schmoll-Veigt). Un vrai con, il n’a rien vu !
— Ben ? C’est toi, Ben… ?! (oui, je sais, mes dialogues sont tout pourris aujourd’hui).
— Mais oui, c’est moi ! Bien sûr, que c’est moi !
— Et qu’est-ce qui t’amène ? Une descente de delirium qui se passe tremens ? (Et mes jeux de mots, itou…).
— Arrête tes conneries, Nénesse ! Tu sais bien que je suis clean maintenant…
Sans vouloir trahir le secret médical, et vous savez que je suis plutôt réglo là-dessus, inutile sans doute de vous rappeler qu’il n’y a pas de pire menteur qu’un type qui s’adonne au vice. Et vice-versa. Tout le monde connait la musique : « Qui a bu, boira, qui a pêché, pêchera, qui dort, dîne… etc, etc… » !
— Ouais… (perplexité)
— Dis, t’es chez toi en ce moment ?
— Ouais… (surprise)
— Je me disais que je pourrais p’tête passer te voir, histoire de…
— Histoire de quoi… ?! Histoire de vider ma cave ?!
— Putain, tu fais chier ! J’viens de te dire que j’étais clean maintenant, merde… ! (Vous noterez que dans l’intimité, Benoit Poelvoorde est un garçon plutôt grivois, ce qui n’arrange pas les choses chez quelqu’un qui a d’autre part un physique ingrat).
— Est-ce que tu sais que nous sommes en confinement, ici ? Et que nous n’avons pas le droit de faire plus de dix bornes autour de chez nous ? Tu es tout de même au courant de ça, ou pas ?!
— Oui… mais moi… je suis belge !
— Et alors, raison de plus ! Si moi je n’ai pas le droit de faire plus de dix bornes sans une bonne raison, je ne vois pas comment, toi, tu pourrais te taper Namur-**x-en-Provence (Le nom complet de ma ville de résidence est volontairement caché par mesure de préservation de ma vie privée) simplement parce que ma tronche te manque ?!
— C’est là que tu te goures, mon vieux (Le saligot ! j’ai seulement deux ans de plus que lui !) ! As-tu bien lu la directive du 16 avril dernier émanant de votre ministère de l’Intérieur ?
— … Non… !
— Ben, tu devrais… ! Bon, alors c’est décidé… j’arrive demain !
Là, en tout cas pour ceux d’entre-vous qui n’ont pas encore lu cette fameuse directive du 16 avril dernier, vous devez penser : « Mais, qu’est-ce qu’il nous raconte, Ernest, comme connerie… ?! »
Hé, ben, non… ! Ce n’est pas une connerie du tout, chers amis français confinés et bloqués chez vous depuis bientôt 15 jours ! D’ailleurs, voici le lien : https://www.interieur.gouv.fr/Actualites/L-actu-du-Ministere/Attestation-de-deplacement-et-de-voyage
En effet (selon le paragraphe 2 de cette directive), si vous êtes Belge, Allemand, ou même pire : Roumain (où la pandémie bat son plein) vous pouvez tout à fait venir faire du tourisme en France, et vous déplacer à loisirs sur le territoire national !
Comment que c’est écrit déjà sur le fronton de nos mairies ? Liberté, égalité, fraternité… c’est bien ça, hein ?! Liberté… Liberté, j’écris ton nom, sur les murs de ma prison… !
Alors, pour terminer, et comme dirait quelqu’un d’autre (de plus talentueux) : « Non, mais sérieusement… ! »

Rose des sables. (2).

Un peu plus tard.


Georgino (en mode self-défense) :
— T’as pas touché ses bubons ?! T’es bien sûre de ça, hein ?
Tonton Monique (Veuve noire en titre) :
— Juré ! Pas touché ! Pas touché les bubons à Bibine ! Je vous jure que c’est la vérité vraie, que le petit Bézu aille en enfer, si j’mens… !
Papa-Nazillon (Condescendant du haut de ses grands chevaux) :
— Oh ! Non ! S’il te plaît, Monique, ne mêlons surtout pas le petit Bézu à tout ceci ! Allons, allons, souvenons-nous plutôt tous ensemble des préceptes immuables du Grand-Machin-Chose : Respect, amour et cordialité universelle… respect, amour et cordialité universelle…
Et tout le monde se tient la main et répète alors trois fois après lui : « Respect, amour et cordialité universelle » !
— Amen ! conclut, une nouvelle fois, Papa-nazillon.
Puis, dans le fracas de la tempête de sable, un silence pesant s’ensuit…
Georgino, son Larousse médical grand ouvert aux pages 856-857 posé sur les genoux, reste perplexe. Elle a l’air d’une vieille poule déplumée venant de dénicher un couteau en inox au beau milieu d’un tas de fumier. J’hésite un peu, puis je me lance :
— C’est quoi donc des bubons, Maminou ?
— Rien ! On vous expliquera tout ça plus tard lorsque vous serez en âge de comprendre la perplexité de la vie ! Allez, au lit maintenant, mes doux agneaux ! Lavez-vous bien les dents, et surtout n’oubliez pas de réciter la prière à votre petit ange gardien…
Avec Bruno, on obtempère sans dire un mot, comprenant d’instinct que le moment ne prête pas à la récrimination. Dehors, le vent redouble de violence et la charpente, au dessus de nous, craque en couinant. Je sais déjà que cette nuit encore, je ferai de terribles cauchemars…
Je laisse volontairement la porte de ma chambrette entrebâillée, histoire d’écouter en douce la suite de la conversation. Et l’on dirait bien que le ton monte !
Georgino :
— Une bouche de plus à nourrir… c’est que ça ne va pas nous arranger, ça !
Tonton Monique :
— Vous allez pas me laisser crever seule… j’suis de la famille tout de même, merde !
Papa-nazillon :
— Elle a raison… La famille, c’est sacrée !
Georgino :
— C’est p’tête bien sacré comme tu dis, mais cette grosse vache-là bouffe comme quatre !
Tonton Monique :
— Oh… !
Papa-Nazillon :
— Du calme, du calme, mes jouvencelles ! On trouvera bien une solution… et puis, ça va être la bonne saison bientôt… les perroquets verts et bleus sont de retour…
Remontant des côtes septentrionales d’Afrique chaque année, les perroquets verts et bleus annoncent les beaux jours. Leur capture est facile, suffit de badigeonner leurs reposoirs avec de la glu de synthèse. Ils agrémentent alors délicieusement nos repas. Et avec leurs plumes, Bruno et moi, confectionnons de très chouettes coiffes d’indiens.
Georgino (renonçante amère) :
— Bien… mais tu coucheras dans le débarras ! Et surtout, que je ne te surprenne pas à fouiller dans le garde-manger ! C’est compris, hein ?
Tonton Monique (triomphante sur son tabouret à trois pattes) :
— Compris !
Papa-Nazillon (concupiscent dans un coin de la pièce) :
— Ben, voilà, y’avait pas de raison de s’énerver ! Après tout, deux femmes dans une maison ne sont jamais de trop !
J’ai lu que les indiens d’Amérique avaient beaucoup souffert. Mais aussi, qu’ils avaient une danse spéciale pour faire tomber la pluie. Et que cela marchait presque à tous les coups. Alors, je me demande bien pourquoi nous ne faisons pas de même et ne dansons jamais…

Mon petit ange gardien
Sur moi, Rose, veille bien…
Et fais aussi que demain
la pluie revienne enfin…

DAB.

Rue de l’Arménie
C’est la tragédie…
L’amnésie transitoire
La perte de mémoire
J’hésite, je foire
Distributeur de flouze
Au-to-ma-tique
Au-to-ma-ti-que…
Des sueurs, la lose
Crache mon fric
Mon oseille, mon cash
Dab, Ô mon dab !
À tous les coups, ça matche !
M’laisse pas dans la panade !
Le code erroné ?
Dernier coup de dés…
Qu’elle ricane
Saleté d’bécane !
Dix petits indiens
Attaquent une banque
Et tous les gens biens
Bien vite se planquent !
Société Générale
L’scénario s’emballe
Dix, vingt, trent’mille balles
L’pistolet mitrailleur
Au-to-ma-ti-que
Au-to-ma-ti-que…
Dans mon collimateur
Tirs sporadiques
Fourre tes billets
L’costume-cravate
T’fais pas prier, l’endimanché
Sinon, promis, j’t’éclate !
V’lan ! dans la fourmilière !
Une vraie souricière
Même pas peur
De l’argent du beurre
Des bonbons au porteur
Du calcul des agios
Au-to-ma-ti-que
Au-to-ma-ti-que…
Rafle tout l’rabiot
Sortie acrobatique
Mais dehors, les héros
N’ont pas froid aux yeux
Fin du numéro
Cela valait mieux
Sortie de piste
D’un prolo qu’épargnait
La vache, c’est triste !
Les pinces aux poignets
Page cinq, coupure de presse
Pour une justice expresse
Serre les fesses !
Dix piges minimum
C’est au-to-ma-ti-que !
C’est au-to-ma-ti-que !
Sept, deux, quat’, six
Revient l’code à ma pomme !
Sept, deux, quat’, six
Trop tard, mon bonhomme… !

Ernest Salgrenn. Mars 2021. ®Tous droits réservés.

Rose des sables. (Feuilleton).

Quelque part, dans un temps plus ou moins lointain.

Georgino (Maman) a passé une bonne partie de l’après-midi à nous préparer des boulettes aux lombrics (Haplotaxida lumbricina). C’est une spécialité de son pays d’origine, le désert de Gobie. Maintenant, elle se lave les mains avec de la poudre aux extraits de cambuis. L’hygiène est primordiale en cuisine. Four, thermostat sur trente pendant quatre heures, et hop ! c’est parti, mon kiki !
Aujourd’hui, Mirda, le temps s’est très légèrement gâté : il n’a pas fait plus de quarante cinq degrés à l’ombre. Papa dit que c’est sûrement à cause de ces saloperies de satellites chinois qui, là-haut, nous tournent sans arrêt autour. Moi, je veux bien le croire, car avec les Chinois : il n’y a jamais rien eu de bon à attendre si ce n’est d’avoir encore plus de malheur sur nous. Papa dit aussi que le vinaigre d’alcool, s’il est de bonne qualité, est très sain pour la santé. D’ailleurs, il en boit plus de trois litres et demi par jour et se porte comme un charme. Ceci dit, il y a longtemps maintenant que tous les charmes de la planète ont été décimés par la Graphiose (ou maladie hollandaise). Alors, si, bien sûr, la question n’est pas de refaire le Monde, on est tout de même en droit de s’interroger sur la pertinence de certaines expressions.
Le père Jojo, notre plus proche voisin, est passé nous voir dans la matinée.
Et sa jambe au père Jojo a encore bien gonflé depuis sa dernière visite. Elle fait maintenant presque le triple de l’autre (la droite) qui est en bois de rose. Avec Bruno, ma sœurette, on a fait des selfies avec sa grosse guibole, enflammée et purulente. Faut bien se marrer un peu de temps en temps, et pour ça, vrai qu’il n’y a toujours rien de mieux que la misère des autres. Papa a sauté sur l’occasion pour déclarer de façon péremptoire que l’argentique était bien mieux que le numérique. Notre daron, je trouve qu’il raconte de plus en plus de conneries en ce moment. Georgino, qui feuillette le dico médical dès qu’elle a cinq minutes, pense que cela proviendrait peut-être de perturbations endocriniennes induites par l’andropause. Va savoir ?
Une fois n’est pas coutume, le père Jojo a refusé de boire un coup, car il ne venait pas pour ça, a-t-il annoncé, l’œil grave (il est borgne en plus d’être unijambiste). «J’dois vous dire que j’ai pas de bonnes nouvelles du front… voilà qu’on a encore perdu une bataille, cette semaine… !».
Le père Jojo, est un ancien militaire de carrière. Cela explique certainement son obstination à ne parler que de la Guerre, le seul sujet de conversation ayant un véritable intérêt pour lui. Il a fait la « Der des der », qui était un peu comme celle de quatorze mais en quarante. La plus sanglante d’entre toutes, d’après notre expert. Beaucoup de ses copains –tous de bien chics types– y sont restés, et il les pleure encore chaque jour que Dieu, « le tout-puissant miséricordieux », fait. «Un carnage, mes braves petits… !». Lui, il a survécu, mais a perdu une jambe (pour rappel : la droite) et un œil (le gauche, cette fois) à cause d’éclats incontrôlés d’une p….. de grenade quadrillée. Des fois, lorsque l’on va chez lui en promenade de courtoisie, le Daminche, il nous sort de gros albums photographiques de ses placards. Avec une bouteille de Guignolet aux queues de cerises vertes qu’il fait lui-même. Ces albums, sont une collection personnelle de jolis clichés souvenirs, en noir et blanc, de tous les ravages de sa guéguerre à Jojo. Et je peux vous assurer que ce n’est pas bien beau à voir, même pour de jeunes enfants comme ma sœur et moi, qui pourtant en ont déjà vu d’autres. Terrible chose que la Guerre, n’est-ce pas… ?
Il est reparti ensuite, après avoir bu tout de même un petit coup vite fait, et toujours en traînant la patte, laissant derrière lui une profonde trace, reconnaissable entre mille dans le sable brûlant. Georgino a tout désinfecté au Propylène-Cétyl dès qu’il eût franchit le pas de la porte. «C’est vraiment pas le moment de se choper une vilaine cochonnerie !». Comme je l’ai déjà sous-entendu plus avant : Georgino est très stricte sur la propreté, les microbes, et tout ça. Toujours une lavette ou bien un torchon en lin, tissé à la main, à la main.
Maintenant, comme il commence à se faire tard, on attaque la « Prière commune » de fin d’après-midi. Celle qui est dédiée au petit Bézu barbu qui nous aime tous, sans aucune distinction de race, ni de couleur (« Je ne suis qu’amour… etc, etc… »).
Quatre heures plus tard, c’est la sonnerie de la minuterie du four qui nous a subitement réveillés…
« À table, maintenant, tant que c’est encore chaud !» a gueulé Georgino, qui n’aime pas du tout être réveillée ainsi par surprise.
— Amène… !» a du-tac-au-tacoté papa, très affamé pour le coup, et surtout ne perdant ni le nord, ni son sens inné de la répartie religieuse.
— Oui, mais lavez-vous d’abord les mimines, mes chéris !»
Le lombric, est particulièrement délicieux, surtout bien crâmé. J’en ai repris deux fois comme tout le monde. Après le dessert, des câpres natures en gelée, on s’installe tous, comme à l’habitude, sur le canapé à rallonges devant notre télévision Schaub-Lorentz. Ce soir, c’est le soir de l’émission « The Noise ». Une émission que nous ne ratons jamais. Sauf, bien entendu, lorsqu’il y a une panne de satellite. Mais, cela est assez rare, il faut l’avouer. Le principe de l’émission, pour ceux qui ne connaissent pas, est d’auditionner et de sélectionner des personnes plus ou moins douées pour faire du bruit, beaucoup de bruit, le plus de bruit possible. Et, il y en a qui sont drôlement fortiches pour ça, vous pouvez me croire ! Pas plus tard que la semaine dernière, Bruno a eu un tympan éclaté. Cette imbécile avait oublié de mettre ses protections d’oreilles en cire de frelons…
— Silence… ça commence ! gueule papa-Nazillon (c’est le petit surnom affectueux qu’on donne à papa depuis qu’on est tout petit avec ma sœur).
— Mince, j’ai pas eu le temps d’aller pisser ! qu’interjecte Georgino en se trémoussant.
Mes parents sont loin d’être des lumières, et ils ont aussi, par ailleurs, pas mal de défauts, mais je les aime bien quand même. Néanmoins, je suppose que ceci est tout à fait normal : tous les gamins du Monde n’aiment-ils pas ainsi tendrement leurs parents ?
Un peu plus tard dans la soirée, alors que l’émission touche à sa fin et qu’un concurrent en salopette mauve et avec une capacité pulmonaire dépassant les huit litres vient tout juste de pulvériser le record en lâchant un contre-ut absolument remarquable à plus de cent-vingt cinq décibels, on frappe à la porte…
«Mais qui peut donc venir faire chier les honnêtes gens à une heure pareille… ?!» chuchote papa immédiatement, n’en ratant jamais une pour pousser un coup de gueule à minima.
C’est tonton Monique…
Tonton Monique, cela fait un sacré bail qu’on ne l’a pas vue. Elle habite pour ainsi dire à l’autre bout du Monde. Enfin, c’est en Ardèche, de l’autre côté du Rhône à sec, mais c’est tout comme.
Et elle a une sale tronche, le tonton Monique. M’ait avis qu’il a dû se passer quelque chose de pas normal, par là-bas, chez les Ploucs (C’est papa qui emploie cette expression lorsqu’il parle du pays de sauvages à tonton Monique !).
«Une invasion de criquets… des millions… des millions, et ces sales bêtes ont tout bouffé… tout… ! Nous reste plus que nos pauvres yeux pour pleurer… !»
Nous, les criquets, ou bien leurs copines, les sauterelles géantes du Sahel, on ne les a jamais eu. Faut dire que par ici, il n’y a plus grand chose à bouffer maintenant que le sable recouvre tout le paysage. Il parait même qu’on aurait la plus haute dune d’Europe du côté de Saint Popaul-les-trois-Têtons. D’ailleurs, un jour, papa a promis qu’on irait tous ensemble voir ça, que cela valait vraiment le déplacement. En attendant, nous voilà bien maintenant, avec tonton Monique, qui pleurniche toutes les larmes de son corps. En parlant de ça, son corps à tonton Monique, je le trouve plutôt bizarre… mince, alors, je me souvenais pas qu’elle était aussi difforme, la dernière fois ! Papa, qui est un peu con, certes, mais pas aveugle, non plus, a bien l’air de l’avoir remarqué aussi…
«Dis, donc, ma p’tite Monique… tu ne serais quand même pas enceinte… ?!
Les femmes, papa-Nazillon et le tact ont toujours fait trois. C’est un peu notre Laurent Ruquier à nous en quelque sorte… !
— Non ! Quelle idée ! Ça (elle montre son gros bidou)… c’est parce qu’en route j’ai bouffé un peu trop de tricholomes de la Saint Georges ! Et surtout, je n’aurai pas du boire ensuite… dingue, comme ça te fait gonfler grave !
— Ah… j’aime mieux ça !
Et tonton Monique s’assoie sur un tabouret que lui pousse gentiment du pied sous son cul Georgina.
— Et vous ne me demandez même pas des nouvelles de Bibine… ?
Bibine, c’est le mari à tonton Monique. Ma tantine, quoi.
— Ben, si, si, bien sûr que si… alors, comment qu’y va donc, notre vieux Bibine ?
— Je l’ai enterré y’a trois jours… !
Silence. Enfin, presque, le vent, furieux, comme toutes les nuits, hurle dans les tuiles disjointes.
— Crotte, alors ! (C’est l’un des jurons favoris de papa-nazillon).
Le Bibine à Monique, est (était…) un sacré numéro. Jamais le dernier pour faire son couillon, lorsque l’occasion se présentait ! Et toujours bourré comme un coing, il va de soi.
— Bon… je suppose que tu vas t’installer ici, maintenant que tu as tout perdu… ? reprend papa, le choc passé.
— Ouais, pourquoi pas… si y’a moyen… !
Re-silence. Enfin, presque, mais ça, je l’ai déjà dit, je crois bien.
— Et vous ne me demandez pas non plus de quoi il est mort, mon Bibine ?! Tonton Monique au bout d’un moment.
— Hein ? Ben, si, voyons ! Bien sûr, qu’on veut savoir… ! Il est mort de quoi, alors, ce brave Bibine ?! papa, qui tente tant bien que mal de se rattraper.
— … De la peste… ! De la peste bubonique qu’il est mort, mon Bibine !

(La suite au prochain numéro (ou peut-être pas…)).

Ulysse.

Désir de fuite, couper les liens

Besoin de zapper tout ce quotidien

De ne pas rater, une fois encore, ma rentrée des classes

Sortir enfin de la nasse

De cette impasse…

Alors ce soir, comme un déclic

Une porte qui claque

Et d’un palier noir, libre, je glisse, je glisse,

Dans l’escalier de service

Dans l’escalier de service…

Prends donc tes cliques

Et puis aussi toutes tes claques

Tes cliques, tes claques…

Tes cliques et puis aussi toutes tes claques…

Sur le boulevard de l’Escampette

Seule la pluie m’fait la causette

Ce soir d’octobre, tout recommencer, oui, mais ailleurs

Oublier pour toujours, le malheur

Mêm’ plus peur !

Hep ! Taxi ! Loin d’ici ! Vite !

Y’a le feu au lac !

L’échappe d’une vie trop lisse, trop lisse

La rengaine d’un long supplice

La rengaine d’un long supplice…

Prends donc tes cliques

Et puis toutes tes claques

Tes cliques et puis toutes tes claques…

Tes cliques et puis toutes tes claques…

Par une nuit glacée, j’me fais la malle

En pouvais plus, j’avais trop mal

Un coup d’éponge effacera tout sur mon ardoise

Avion Roissy, Val-d’Oise

Fini la poisse !

En Première classe, l’Amérique

Et voilà, j’vous plaque !

Souvenirs déjà s’évanouissent, s’évanouissent

Fumées dans la coulisse

Fumées dans la coulisse…

Prends donc tes cliques

Et puis toutes tes claques

Tes cliques et puis toutes tes claques…

Tes cliques et puis toutes tes claques…

La tête baissée, tu te carapates

Vl’à qu’t’as cassé l’fil à la patte !

Décider d’remettre tous mes compteurs à zéro

Déchirer les photos, tourner le dos

Jeter à l’eau

Aucune trace, aucun risque

Loin, quitter la baraque !

Trop de bagages alourdissent, alourdissent

Le petit frère d’Ulysse

Le petit frère d’Ulysse…

Prends donc tes cliques

Et puis toutes tes claques

Tes cliques et puis toutes tes claques…

Tes cliques et puis toutes tes claques…

Auteur : Ernest Salgrenn. Mars 2021. ®Tous droits réservés.

Bon sens.

  • NDA : Ceci est une pure fiction. Ne vous méprenez pas, cela n’arrivera jamais ! Jamais…

Aux environs de 20H00. Paris. Gare de Lyon.

« Bonsoir… 55, rue du faubourg Saint-Honoré, je vous prie…

— Bien, monsieur…

Le taxi démarre dans le silence feutré de son puissant moteur électrique. Cela fait à peu près un an maintenant que l’ensemble du parc des taxis de France est en motorisation électrique. Ainsi d’ailleurs que tous les véhicules de livraison et les autobus. Et pour les automobiles particulières, cela est prévu dans deux ans au plus tard.

— Si vous avez froid, monsieur, je peux augmenter le chauffage à l’arrière… Désirez-vous écouter de la musique ? Peut-être avez-vous une préférence pour la station ?

— Non, merci, c’est gentil, mais je n’ai pas froid pour l’instant. Un peu de musique, pourquoi pas… RTL, ou bien alors sinon, France Inter, si cela ne vous dérange pas…

Depuis que les publicités, la plupart idiotes et infantilisantes, et surtout venant entrecouper sans arrêt les programmes musicaux, sont abolies sur les toutes les chaînes de radio (et de télévision), il est vrai qu’il est bien plus agréable de les écouter.

— Dites, vous n’êtes pas d’ici, vous ?

— Du 12 ème arrondissement ?

— Non ! Je voulais plutôt dire de ce pays… !

Il sourit.

— C’est tout à fait exact, je m’appelle Ishka et je suis arrivé d’Afghanistan, il y a trois ans à peine…

— Seulement trois ans… ?! Oh ! Comme vous parlez bien le français, et… sans aucun accent de surcroît !

— Oui ! Merci, mais, je le dois à ce formidable programme de prise en charge, d’intégration et de formation des immigrés que le nouveau Gouvernement a mis en place dès le mois de juin 2022. Aussi, je n’ai pas trop de mérite à vrai dire ; on s’occupe tellement bien de nous dès notre arrivée sur le territoire français, ah, ça oui, faut voir, monsieur, comme on nous chouchoute ! Autant de bienveillance et d’attention vous motive beaucoup, aussi il faudrait vraiment être un parfait idiot pour ne pas en profiter !

Un gri-gri en métal doré pendouille au rétroviseur.

— Vous êtes croyant, Ishka ?

— Hein ? Oui, comme tout un chacun, je le suppose ! Mais, attention, monsieur… je n’en parle jamais ! Cela ne regarde que moi ! Quelle impolitesse serait de parler ainsi de sa religion ! Moi, je considère que c’est du domaine du privé ! Enfin…

— Quoi donc… ?

— Ben, pour tout vous dire : depuis que j’ai suivi, comme beaucoup de gens, des cours de philosophie et d’humanité… cela m’a un peu ouvert les yeux sur tout ceci… la Mort, par exemple, me fait beaucoup moins peur maintenant, alors, du coup, les bondieuseries et tout ce qui va avec, voyez-vous… comment vous dire… ce n’est plus vraiment ça !

— Oui… je comprends… je comprends très bien… Et vous êtes marié, Ishka, vous avez des enfants ?

— Oui ! Une gentille épouse et deux adorables gamines ! La plus grande vient de rentrer au CM1, cette année, et la petite va à la crèche gratuite de notre quartier pendant la journée. Enfin, je ne sais pas trop pourquoi je dis ça, c’est idiot ! Toutes les crèches de notre pays sont gratuites aujourd’hui !

— Et surtout beaucoup plus nombreuses !

— Bien vrai ! Nous n’avons eu aucune difficulté pour lui trouver une place !

— Ainsi, si je comprends bien, votre épouse travaille donc aussi ?

— Mais, bien sûr ! Tiens donc, il ne manquerait plus que ça qu’elle reste sans rien faire à la maison ! Elle ne le supporterait pas, je crois ! Elle est surveillante en chef à la commission des TIG…

— Les TIG ? Rappelez-moi donc un peu ce que c’est déjà… ?

— Les travaux d’intérêt généraux ! Vous savez bien, les travaux obligatoires pour les quelques chômeurs qui nous restent encore*, et puis les détenus…

— Ah, oui, c’est ça ! Et alors, cela lui plaît ?

— Y’a pas à se plaindre, qu’elle dit ! L’ambiance est très bonne dans son job ! Généralement, elle est sur le terrain, alors elle profite du bon air de Paris ! Et les gars, eux aussi, sont bien contents de pouvoir mettre le nez dehors comme ça tous les jours, et puis surtout d’être un peu utiles à la société. Vous avez vu comme toutes nos rues sont propres aujourd’hui ? C’est grâce à eux ! Et les tags ? Plus un tag sur les murs ! C’est dingue, non ?! Ces gens-là font un travail remarquable…

Il me plaît bien ce chauffeur de taxi.

— Vous avez raison, Paris n’a jamais été aussi propre ! Et de cette façon, tout le monde y trouve son compte ! On m’a dit que le taux de récidive avait été divisé par deux… Incroyable, mais nos prisons se vident !

— Oui, je l’ai lu, moi aussi… mais, n’est-ce pas plutôt cette fois le résultat de l’amélioration des conditions de détention, ainsi que de l’effort important consacré à la formation et à l’instruction de nos délinquants ?

— Effectivement, effectivement… Il était peut-être temps de comprendre qu’une incarcération seule, dans des conditions souvent inhumaines, et favorisant la rancœur envers la société, ne servait strictement à rien, sinon à repousser un peu le problème… Dites… Ça vous dirait de passer prendre l’apéritif, un soir dans la semaine, accompagné de votre épouse ? L’on pourrait ainsi discuter plus tranquillement…

— Et pourquoi pas, monsieur ! Alors, on apportera du Kabuli palaw, vous verrez, ma femme le réussit à la perfection !

— En voilà une bonne idée ! C’est un plat que j’adore !

— Et bien évidemment… inutile de vous préciser que tous les ingrédients sont issus de l’agriculture biologique !

— Mais… je croyais qu’il n’y avait plus que du Bio maintenant sur le marché français… ? N’a-t-on pas fait interdire tous les pesticides, le glyphosate et puis toutes ces autres saloperies toxiques qui nous bousillaient la santé à petit feu et détruisaient la Nature depuis tant de décennies ?

— Oh ! Suis-je bête… ! C’est exact, vous avez raison, je l’avais déjà oublié !

— Et c’est heureux, car cela commence à avoir réellement des effets sur le fameux trou de la sécu ! D’après le dernier rapport officiel, que j’ai pu lire, les cancers digestifs auraient reculé de moitié en seulement deux ans !

— Oui, mais… attention, Monsieur ! si je peux me permettre, bien entendu ! Cela est peut-être dû aussi au fait que notre gouvernement a multiplié par trois le budget de la recherche médicale, ne croyez-vous pas ? Il parait que l’on découvre de nouveaux traitements toutes les semaines ! Nous, avec ma femme, pour se tenir informés : tous les dimanches soirs, on ne rate jamais l’émission « Médecine 2 » à la télévision…

— « Médecine 2 » ?

— Oui, c’est à la place de « Stade 2 » ! Comme les sports de compétitions, et le football en particulier n’intéressent plus personne, à part quelques irréductibles…

— Il est vrai que comme abrutissement des foules, on ne faisait guère mieux… ! Et puis quelle image aussi pour nos jeunes, en leur faisant croire que d’avoir un peu de talent pour taper dans une baballe méritait autant de reconnaissance !

— Et sans parler des salaires mirobolants ! Vous avez bien raison, quelle honte c’était !

— Tenez, à ce sujet, qu’avez-vous pensé aussi, de cette réforme des émoluments de tous les hauts-fonctionnaires, ainsi que des élus nationaux ? Votre avis m’intéresse là-dessus…

— Mais que du bien, évidemment ! Que du bien, monsieur ! Voilà encore une réforme intéressante et efficace de ce nouveau gouvernement ! Était-il vraiment raisonnable de s’obstiner à rémunérer à une telle hauteur tous ces gens qui nous gouvernent ? Notre Pays exsangue n’en avait plus les moyens depuis bien longtemps !

— Encore une fois, je suis bien de votre avis !

— Et vous pouvez me croire que la France entière l’était aussi ! Abolir des privilèges inconcevables à notre époque, diviser par deux les salaires après avoir réduit d’un bon quart le nombre des élus ne pouvait qu’avoir toute l’approbation de la Nation ! Tenez, et vous allez peut-être vous moquez, mais tant pis, je prends le risque… avec ma petite femme, lorsque le Président de la République a annoncé qu’il reverserait la moitié de son salaire à des œuvres caritatives, on en a pleuré de joie, tous les deux !

— À ce propos, l’épouse du Président, vous l’aimez bien ?

— Oh, ça, oui ! En voilà bien une de discrète pour une fois ! Elle ne s’occupe de rien ! Et ce n’est pas plus mal, avouons-le !

Il en rajoute une couche.

— Au moins, elle, elle ne coûte rien au Pays ! Encore de belles économies de faites ! Quand, je pense que la précédente nous coûtait plus de quatre cent mille euros par an en frais divers !

— Oui, et cela compense un peu avec l’augmentation des salaires des professeurs, des instituteurs, des personnels soignants, et de toutes ces professions bien utiles, elles, qui nous rendent la vie beaucoup plus agréable…

— Parfaitement ! Et tenez, justement… permettez donc que je m’arrête deux petites secondes pour dire bonjour et tout le bien que je pense d’eux, et de tous leur semblables, à ces policiers en faction…

— Mais… Ishka… nous sommes arrivés… ! C’est ici, le 55 !

Il se retourne. Et comprend alors sa bévue…

Il est vingt heures trente, et un Président, plein de bon sens, rentre chez lui…

* Dès son arrivée au pouvoir, le nouveau gouvernement a divisé par deux toutes les taxes pesant sur les entreprises françaises (et payant tous leurs impôts en France…), et dans le même temps multiplié par deux celles sur tous les produits importés. L’effet fût quasi immédiat sur la reprise de l’activité industrielle et commerciale de notre pays. Ainsi, le nombre des demandeurs d’emploi est aujourd’hui insignifiant. Simple, efficace, il suffisait juste d’y penser…

Texte Ernest Salgrenn. Mars 2021. ©Tous droits réservés.

Émoti-conne.

Une chanson d’actualité…

Comme un virus qui traînerait dans l’air

L’air du buzz, et déjà l’plein des galères

Défense d’afficher, nos envies, nos pensées

Sur des murs de carton-pâte, d’pâte à modeler

Murailles de dédain, aux décos de cinoche

Vous nous mentez, hou ! Com’ c’est moche !

Depuis notre naissance, depuis le début

Des laitues, vous nous vendez, déçus, déçus…

Depuis notre naissance, depuis le début

Des laitues, vous nous vendez, déçus, déçus…

Pauvreté du discours, au secours la syntaxe !

Médiocrité, rouge sang, impaire et passe

Défauts des papiers, roule sans l’assurance

Tombereau d’ordures, frisant l’indécence

Internet pas très net, cache l’adresse IP

Et crache son venin, asséne ses vérités

Et surtout n’oublie pas, pauvre… môme

De décorer ton fumier, d’un émoticone !

Et surtout n’oublie pas, pauvre… môme

de décorer ton fumier, d’un émoticonne !

Échange d’opinion, des mots de passe-passe

Suivre protocole, mais jamais personne en face

Qu’un avatar en pixels, une tronche de spam

Intelligence artificielle, c’est ça le programme ?

Vide ton panier, tu t’es planté, ma jolie !

Out le Black Berry, déconnecte ton Wifi

Réalité devient virtuelle avec application

La puce à l’oreille, et casser l’fil des émotions…

Réalité devient virtuelle avec application

La puce à l’oreille, et casser l’fil des émotions…

Et surtout n’oublie pas, pauvre conne

De décorer ton fumier, d’un émoti-conne !

D’un émoti-conne… !

Texte Ernest Salgrenn® Tous droits réservés. Février 2021.

Camargue.

Voilà, voilà*. Je m’installe dans mon fauteuil club en cuir pleine fleur de vachette. Vachette de Camargue, il va de soi, animal d’une race bovine de petite taille mais au courage sans borne, aux yeux noirs toujours pétillants de malice, et dont l’espèce en remontre à plus d’un razetteurs, les Dimanches après-midi, dans nos arènes provençales. Juste avant de finir estourbie d’un coup de pistolet à tige captive perforante dans un abattoir de proximité.

À l’intention de ceux et celles qui ne connaissent pas cet outil magnifique qui est le pistolet à tige captive perforante (appelé aussi parfois, pistolet pneumatique d’abattage à percuteur captif) il s’agit d’un instrument, certes dangereux, mais bien utile, dont l’ingéniosité est tout à fait remarquable : une tige en acier trempée sort du canon de l’arme, perfore l’os frontal, puis s’introduit tout aussi facilement dans le cerveau de l’animal, causant une mort quasi instantanée, ou en tout cas des dégâts irrémédiables. L’animal est ensuite lié par les pattes arrière, relevé ainsi et acheminé mécaniquement dans les plus brefs délais vers la zone d’équarrissage, se vidant en chemin de son sang et notamment s’il continue à gigoter psalmodiquement avant de mourir tout à fait. C’est propre, c’est net.

Donc, je m’installe dans mon vieux fauteuil club, un verre de whisky à la main. Du Glenn Fish Balmoral. Je ne bois que celui-là. Enfin, en vérité, plus jeune il m’arrivait de consommer d’autres marques que celle-ci, mais cela était bien plus par nécessité financière que par goût. Le Glenn Fish Balmoral, et le vingt ans d’âge de surcroît, n’est pas à la portée de toutes les bourses. Il est la marque certaine d’une réussite sociale que je revendique sans aucune honte. Oui, j’ai les moyens de boire ce whisky hors de prix, et cela me réconforte un peu quelque part. Je me saisis de la télécommande de la télévision, tandis que ma chatte, Simone de Beauvoir, saute sur mes genoux et s’y love confortablement, tout autant confortable que puissent être une paire de vieux genoux cagneux comme les miens. Oui, encore une fois, ma chatte s’appelle Simone de Beauvoir ! J’aurai pu me contenter de la nommer simplement Simone, mais la provocation désirée eut été fort amoindrie. Simone de Beauvoir laisse le champ libre aux récriminations et invectives des féministes de tous poils de passage à mon domicile (assez rares ces derniers temps, il faut tout de même l’avouer très objectivement). Mais rassurez-vous, je le leur rends bien dès que j’en ai l’occasion. Ma chatte a les yeux bleus, elle aussi. Mais, pas de ridicule turban indien noué dans les cheveux. Elle est adorable (ma chatte…). Elle sera de façon certaine le dernier amour de ma vie. C’est une Siamoise. Une magnifique Siamoise pure race. Cette race, l’une des plus ancienne sur Terre, est généralement d’un très grand attachement pour son maître. Et cela me convient tout à fait : j’aime –j’ai toujours aimé– tout ce qui s’attache ainsi aux gens, sans retenue ni arrière-pensée. J’allume maintenant le téléviseur. C’est un Bang et Olufsen. Une marque danoise de prestige. Très design, très smart, très bien comme il faut pour un intérieur soigné tel que le mien, où le souci du détail l’emporte sur tout le reste. J’ai toujours eu ce souci du détail, c’est indéniable. L’ensemble, poste de télévision et enceintes Multiroom Beosound, m’a coûté plus de dix mille euros. Dix mille trois cents cinquante neuf euros très exactement, j’ai conservé la facture quelque part, si vous ne me croyez pas. Mais, pour quelle raison ne me croiriez-vous pas ? Et pourquoi, après tout, ai-je ainsi besoin de me justifier comme cela à tout bout de champ ? Une image apparait. C’est celle d’une jeune ingénue dans une quelconque émission de Télé-réalité. Elle a des seins énormes. Autrefois, j’ai adoré les gros seins. En plus du silicone, elle est aussi maquillée à outrance. Et je suis gentil, outrance est un euphémisme de bon ton pour l’occasion. Je zappe rapidement. Aujourd’hui, les fortes poitrines n’ont plus guère d’influence sur ma façon de vivre ou de penser. Me voici maintenant sur la Cinq et devant une autre vulgarité télévisuelle, mais il s’agit, cette fois-ci, de l’inévitable talk-show de « Fin d’après-midi-Début de soirée ». Des interlocuteurs et trices (toujours les mêmes, tous les soirs, à croire qu’ils n’ont rien d’autre à fiche que de passer à la téloche) s’étripent en direct, dans la cacophonie habituelle, histoire de faire monter l’audience tout doucement, avant la plage infantilisante des pubs. L’une de ces dames déclare à l’autre, d’une façon péremptoire et avec une grande suffisance, que nos banlieues (c’est apparemment le thème du jour) ont tout de même apporté de grands artistes à la Société (elle dit plus exactement : « …de grandes réussites sociales » !) comme, et elle les cite l’un après l’autre, cet humoriste notoire, ce joueur de football, et pour finir ce grand acteur que même Hollywood nous envie. Réussites sociales ? Gratins de notre Société ? J’hallucine en direct. Voici donc, ce que représenterait aujourd’hui pour cette dame (et sûrement pour un grand nombre d’autres personnes) l’image d’une formidable réussite sociale ? Joueur de football, humoriste, acteur, une belle réussite sociale ? Je zappe à nouveau, me ressers un verre de Glenn Fish Balmoral, et Simone de Beauvoir ronronne de plus belle. Issu, moi aussi, d’un milieu très modeste, pour ne pas dire pauvre, j’ai lutté ma vie durant pour gravir tous les échelons. Je suis chirurgien. Ou bien plutôt, j’étais, car à cette heure me voici à la retraite. Un spécialiste reconnu des transplantations cardiaques. J’ai fini professeur à la faculté de médecine. En fin de carrière, mon salaire était de huit mille quatre cent soixante quatre euros par mois. J’ai opéré pendant plus de trente ans. Trente années à sauver des vies en suspend tous les jours. Alors, non ! Non, Madame « j’ai un avis à la con sur tout et je le dis à tout le monde », ne me parlez surtout pas de footballeur, et même s’ils empochent des millions par mois, ou bien je ne sais encore de quel raconteur de blagues à deux balles lorsque vous parlez ainsi de réussite sociale ! Avoir été chirurgien du cœur, et puis siroter à la retraite du Glenn Fish Balmoral de vingt ans d’âge, voici réellement un bel exemple de réussite sociale !

Je regarde mes mains. Ce soir, elles tremblent énormément. Ma petite Simone, je l’ai adopté il y a trois ans de ça. Après la disparition de mon épouse, j’ai ressenti le besoin d’avoir quelqu’un près de moi, à qui parler de temps en temps. Cette race de chat miaule beaucoup, et cela tombe bien. Je crois qu’elle comprend absolument tout ce que je dis. Non, mieux que cela, elle lit toutes mes pensées ! Tiens, là, en ce moment, je suis persuadé qu’elle devine mon désespoir devant toutes ces conneries que l’on nous assènent tranquillement jour après jour. J’éteins le zinzin cathodique. Le silence se fait dans la pièce. J’aime aussi le silence. Le silence me repose, c’est une évidence, et j’ai besoin de me reposer ces temps-ci. J’ai presque terminé mon verre. Et, la boite est là, posée sur la table d’appoint. La Camargue est un lieu insolite. Et bien mystérieux. J’y ai passé de belles années. Celle d’une jeunesse éclatante d’insouciance, de joie, d’amour. De si beaux souvenirs me rattachent pour toujours à cette région. Je ne saurais trop conseiller à tous les bobos parisiens, fonçant à bord de leur SUV dernier cri vers l’Espagne, et Barcelone (Le dernier endroit à la mode où il est nécessaire de passer du bon temps en ce moment) d’y faire une halte, ne serait-ce que quelques heures. Bien sûr, il y a ces hordes de moustiques qui ne manquent jamais de vous assaillir à l’instant même où vous mettez le nez à l’extérieur, mais le jeu en vaut la chandelle. Par exemple, un coucher de soleil sur les marécages, la veille d’une journée de Mistral, alors que la flamboyance extraordinaire de l’astre, rouge vif, illumine le ciel entier, vous laissera un souvenir impérissable. Je vous en prie, ne ratez surtout pas cela…

Je saisis la boite, je l’ouvre. Tout est prêt, l’amorce d’air comprimé à vingt-cinq bars est déjà introduite, il n’y a plus qu’à appuyer sur détente…

* « Voilà, voilà. » : une fois de plus, l’auteur se démarque immédiatement de ses congénères en employant ici, une formulation audacieuse n’ayant aucun sens si ce n’est celui de surprendre dès le début, le lecteur-trice. Bravo, l’artiste !

Texte et photos protégés. Ernest Salgrenn. Février 2021. Tous droits réservés.

Belle-de-jour.

Avant de vous livrer ma dernière composition, et il s’agit aujourd’hui d’une chansonnette, quelques nouvelles de l’artiste : malgré ce silence de presque deux semaines, et un dernier post plutôt mélancolique, je l’avoue (pour ne pas dire triste à mourir !)… il va bien ! (oui, je sais, je parle de moi parfois à la troisième personne, mais c’est mon petit côté Delonnesque)

Très bien même, ce matin, car je viens de me rendre compte que la barre des 10000 (dix mille !) lectures de mon roman « Le coup du Dodo » avait été dépassée sur la plate-forme SCRIBAY.com ! Ce qui bien entendu me fait énormément plaisir, et me laisse surtout à imaginer que cette œuvre puisse un jour trouver le chemin de l’édition conventionnelle. Ceci dit en passant (vite, j’ai de bonnes jambes !) ceci est d’autant plus remarquable que ce roman n’est pas encore terminé ! D’ailleurs, à ce propos… faut que j’y retourne ! Bye, bye, à la prochaine, les amis !

Belle-de-jour.

Belle-de-jour, petite flamme en perdition

Dangereuses liaisons en macadam version

Se donne en spectacle, long d’un trottoir

Écarlates pulsions d’un abîme si noir

Effusions de nos lèvres, secret chuchoté

Abandon de ses rêves, le cœur toujours menotté

La nuit, lorsqu’il fait noir, la Belle se donne à voir

Cinq à sept, d’adultérines promesses

Infidèles addicts avares de caresses

Fieffés bonimenteurs, coquins menteurs

Si pressés de jouir, œil rivé sur l’heure

Hôtels du malsain, alcôves anonymes

Abritent en leur sein de bien tristes déprimes

La nuit, lorsqu’il fait noir, la Belle vous donne à voir

Redresseurs d’âmes dont l’ombre plane

Voyeurs obscènes, sous vos belles soutanes

Bondieuserie puante, Machiavel pâles

Derrière la vitre sans tain, criez scandale

Dénonçant l’illicite, le sexe trop explicite

Pourtant le monde sait comme cela vous excite

La nuit, lorsqu’il fait noir, la Belle leur donne à voir

Sous draps de soie, l’amour n’a pas de loi

Oublié les contrats, c’est chacun pour soi

Perce alors ce désir d’étreintes toxiques

Corps déchirés, dézingues érotiques

Mais sous sa poitrine nue, il berce encore

Ce tendre espoir d’aimer, mais d’un amour plus fort

La nuit, lorsqu’il fait noir, la Belle nous donne à voir

Refrain (ou pas… !):

Dieu, que la vie joue bien des tours

aux amoureux éperdus

à tous les amants perdus

éperdus d’amour… éperdus d’amour… d’amour…

Texte : Ernest Salgrenn ® (tous droits réservés).

Jour de pluie.

Ce matin, j’ai pleuré.

J’ai chialé comme un gamin, à chaudes larmes, en écoutant Camilla Jordana chanter la célèbre chanson de Dalida, « Mourir sur scène ». Je ne sais pas ce qui m’a pris. Désolé, mais je ne sais pas. L’interprétation magnifique, pleine de sensibilité, de cette chanteuse n’explique sûrement pas tout. Mince, un sacré coup de blues qui t’as pris, mon Jeannot… ! Un sacré coup de blues… oh, oui, alors, un sacré coup…

Et pourtant, si… si, et je vous mens, mes amis, car je le sais maintenant : j’ai chialé parce que le Monde fout le camp. Le Monde, mon Monde, ce Monde qui est le vôtre aussi, messieurs, mesdames. Oui, voilà, c’est bien ça l’embrouille : notre joli Monde part tout doucement en cacahuètes ! Dérive incontrôlée…

Tôt, en ouvrant mes volets, j’ai perçu, là-bas, juste un peu plus loin dans la forêt, le bruit furieux d’une tronçonneuse. On coupe encore des arbres ce matin. Peut-être est-ce pour dégager l’accès au chantier de la future antenne relais. «Allons, laissez, place aux ondes ! Et voyez donc, braves gens, comme on vous installe la 5G de bon matin !». Oui, cette fois c’est certain, notre Monde fout le camp…

À moins que cela ne soit plutôt pour cette nouvelle centrale de panneaux solaires ? Dix sept hectares à défricher. Dix sept hectares de vigoureux chênes centenaires. Dix sept hectares pour quelques mégawatts. Est-ce vraiment raisonnable tout ceci ? Monsieur Le Préfet a dit que oui ! Mais, Monsieur Le Préfet n’est pas contrariant pour un sou… pas contrariant du tout même, et surtout avec ceux qu’il aime…

J’ai observé qu’il y a moins d’oiseaux cet hiver qui viennent manger les petites graines que je leur dispose sur ma terrasse. Beaucoup moins. Mes anges, nos derniers rendez-vous ? Je frissonne. L’étau se resserre encore un peu plus, je le crains…

«Il y a ceux qui veulent mourir un jour de pluie et d’autres en plein soleil… »

J’ai choisi un jour de pluie, comme aujourd’hui…

Un bâton dans la roue.

Il est des résolutions qui vous changent une vie, mais je ne parle pas de celles prises souvent dans l’euphorie festive d’un début d’année, comme de promettre d’arrêter de fumer, de boire, ou de se remettre au squash, ou bien encore, plus rarement, d’être aimable avec sa belle-mère. Résolutions qu’on oublie d’une manière générale presque aussi vite qu’on a eu la sottise de les adopter. Non, je veux plutôt parler de promesses bien plus importantes, de ces résolutions qui vous engagent sur le long terme, qui révolutionnent tout bonnement le cours de votre existence, et comparable à celle que je pris au Pouldu-sur-mer, charmant petit port de pêche du Finistère sud, le 10 Août 1975, jour où je décidai de mettre un terme définitif à ma pourtant si prometteuse carrière de coureur cycliste…

J’ai toujours eu un faible pour les majorettes. D’ailleurs, j’observe qu’elles se font de plus en plus rares ces derniers temps, et cela est fort regrettable. Les majorettes sont pour moi la quintessence même de la féminité. Une féminité innocente qui n’a pas peur de sortir dans les rues en jupette courte, chaussée de bottines blanches, et surtout les cuisses gainées de collant résilles. À ce propos, Francine avait d’énormes cuisses. Presque aussi grosses que les miennes. Francine occupait la fonction tant convoitée de capitaine du peloton de majorettes du Pouldu-sur-mer, un grade acquis à la force du poignet, si je peux me permettre d’employer ici cette expression imagée, étant devenue par la seule volonté et beaucoup de travail une virtuose émérite du jeté de bâton à paillettes. Elle avait également de très gros nichons, ce qui ne gâtait rien, et surtout pas mon envie, immédiate dès que je les aperçus et bientôt dois-je l’avouer obsédante, de les pétrir à pleine mains…

Au Pouldu-sur-mer, s’il y a bien un évènement important dans l’année qui mobilise l’ensemble de la population de cette petite bourgade bretonne et attire une masse considérable de spectateurs, il s’agit à coup sûr de la fête votive, la saint Gildas, qui a lieu tous les deuxièmes dimanches du mois d’Août. Lors des festivités, les deux attractions les plus marquantes et les plus attendues sont de l’avis partagé de tous, d’un côté la grande course cycliste réservée à l’élite pédalistique du canton, et de l’autre, le défilé des majorettes au son de la fanfare locale, « la joyeuse clique Pouldreuzienne », défilé qui suit immédiatement l’arrivée de la course cycliste. Francine et moi, étions donc sans aucun doute prédisposés à nous rencontrer. En effet, selon la coutume, ce fût elle qui me remis le bouquet du vainqueur, m’embrassa ensuite sur les joues, encore toute en sueur de sa prestation au bâton, rouge comme un gratte-cul, et cela devant une foule joyeuse et passablement avinée. Mais, ce fût elle aussi qui m’ouvrit les yeux sur l’impasse dans laquelle je me trouvais à vouloir persévérer dans le sport cycliste. Malgré mes indéniables qualités physiques, mon endurance à toute épreuve, mon sérieux lors des entraînements, en un mot ma détermination sans borne, je n’étais manifestement pas fait pour devenir coureur cycliste professionnel… Non, grâce à cette Francine, je compris ce jour-là qu’une autre voie, bien différente de celle-ci, s’ouvrait devant moi, une voie bien plus digne de mon intelligence et surtout de mes capacités à rebondir : je serais chirurgien. Oui ! Chirurgien ! Et de surcroît, un spécialiste de la chirurgie maxillo-faciale…

Après avoir fait plus ample connaissance avec Francine, une première fois dans les toilettes des vestiaires de la salle des fêtes, puis un peu plus tard sur la banquette arrière de ma 4L, et visité moults établissements du même genre, nous finîmes notre soirée au « Petit Navire », une boite de nuit qui portait donc assez curieusement, et allez savoir pourquoi, le nom d’une vulgaire conserverie de sardines. J’étais déjà ivre en y entrant. Et les choses ne s’arrangèrent pas par la suite. Il faut préciser, à ce stade du récit, que je n’avais pas (encore) pour habitude de boire de l’alcool. J’étais à cette époque, rappelons-le si besoin, un athlète de haut niveau, et en tant que tel, suivait une discipline de vie ascétique assez proche de celle d’un moine tibétain. Alors, s’il est tout à fait exact que je m’enfilais mes deux ou trois comprimés de bétaméthasone, plus quelques autres d’amphétamines («Avec la Centramine, on pose des mines !») avant le départ de chaque compétition, cela s’arrêtait strictement là, et je ne buvais jamais, je le jure, une goutte d’alcool. Francine était de bonne compagnie et connue comme le loup blanc dans toute la région. Sa réputation semblait l’avoir précédée partout où nous nous étions rendus ensemble cette nuit-là. Une réputation de joyeuse fêtarde, d’ambianceuse hors pair (quoique ce terme n’existât pas encore) et de meneuse de soirée inégalable. Oui, c’est sûr, la bringue, elle avait vraiment ça dans le sang, notre Francine. Et moi, un peu trop d’alcool déjà, aussi ne me demandez pas pourquoi nous nous sommes battus, je serai bien incapable de vous le dire ! Ce type faisait dans les deux mètres, peut-être même un peu plus. J’appris par la suite (en signant ma déposition à la brigade de gendarmerie pour être plus précis) qu’il était militaire de carrière chez les commandos marine, une troupe de guerriers d’élites basée à Lorient. Et ceci pouvait expliquer ses étonnantes aptitudes à foutre des mandales…

Le gendarme (derrière sa machine à écrire) :

— Il affirme que vous lui avez touché les seins… !

Moi (devant le bureau) :

— Quoi… j’ai… mais comment ça… je lui ai touché les seins ?!

Le gendarme :

— Oui, ceux de sa copine… ! Le plaignant, le sergent-chef Duchmol, affirme que vous lui avez… je lis ses propres termes sur le procès-verbal… vous lui auriez titillé vivement les tétons !

Moi :

— Ah… ? Ah, bon… titillé… ?!

Francine (assise à côté de moi et pleurnichant) :

— T’aurais pas dû… ! Ou p’t’ête attendre que cette brute épaisse ait le dos tourné… !

Ainsi, la mémoire des faits me revenant petit à petit, il est vrai que je la revoyais très bien maintenant, cette blondasse décolorée et ses énormes nibards qui pointaient sous son chemisier. Et elle avait sûrement raison, Francine, j’aurai pas dû…

Toujours est-il que j’avais la tronche fort amochée. Et Francine aussi. Ma pauvre Claudette avait cru bon de prendre ma défense face à ce monstre aux oreilles en chou-fleur et au sourire édenté, mais une seule baffe avait suffit pour lui éclater le nez ! Bref, on n’étaient pas beaux à voir, là, tous les deux, au fond de notre cellule de dégrisement… !

Le lendemain matin, vers dix heures, les flics ont été vachement sympas : ils nous ont ramenés jusque sur le parking du « Petit Navire ». Et, c’est véritablement à ce moment précis que je l’ai eu, mon p…. de déclic !

Au moment très précis où, stupéfait, abasourdi, hébété, assommé une fois de plus, je découvris, que d’une, l’on m’avait fauché ma super bécane de course, toute montée en Campagnolo et que j’avais négligemment laissée sur la galerie de ma 4L, et de deux, la gueule abîmée de Francine, mais en plein jour cette fois, et surtout alors que j’avais maintenant un peu décuvé… J’étais partagé entre la douleur intense d’avoir perdu un objet cher… non, que dis-je ? bien plus qu’un objet, presque un être de chair et de sang, auquel je tenais comme à la prunelle de mes yeux, et celle d’avoir, par ma seule bêtise, ôté de façon irrémédiable toute sa beauté candide à ce petit minois de jouvencelle bretonne…

— Berde… ! On dirait bien qu’on t’as bolé ton bélo ! dit-elle, un œil clos et les narines bourrées de coton hydrophile.

— C’est pas grave, ma majorette… oublions tout ça… ! Maintenant, je vais devenir chirurgien ! Et je vais t’arranger ça, j’te le promet… !

Quinze ans plus tard, je lui refaisais le pif à ma Francine. En trompette…

Alors ? Elle est pas belle, la vie ?!

Note de l’auteur (c’est moi !) :

Texte librement (très librement…) inspiré du roman de Jack London : « Martin Eden ». Oui, je sais, à première vue, on n’y voit aucune correspondance, mais cherchez bien tout de même… ! (Pour celles et ceux qui ne l’ont pas encore lu, cela vous donnera l’occasion de lire ce chef-d’œuvre !)

Art éphémère.

Voilà que, tondeuse électrique en main, ma sœur, Patty la mollasse, a décidé de me couper les tifs. J’ai grave le seum, ce matin. Un quart d’heure plus tard, je me retrouve avec une coupe au bol dégradée de ouf sur les bords du crâne. Elle voulait être toiletteuse pour chien, la Patty, alors elle a suivi des cours par correspondance pendant deux mois avant de renoncer définitivement à ce projet ambitieux. Depuis, j’imagine qu’elle se venge sur moi, cette conne. J’enfile ma doudoune rouge Lacoste, un bonnet ras les oreilles, et comme chaque jour, je sors voir les copains. Dehors, il neige, et toute la bande s’est planquée, bien au chaud, peinarde, dans le hall du 3.

— Salut… et si on construisait un bonhomme de neige, les gars ?!

— T’es t’charbé, ou quoi ? En est pas tombé assez… en faudrait beaucoup plus !

     Je devine déjà qu’on va rester comme ça toute la journée, à rien foutre de bon. Au moins, un bonhomme de neige, cela nous aurait occupé cinq minutes. Rachid sort son packet de beuh, une feuille de Rizzla, et se roule un pet. J’ôte mon bonnet de laine.

— Oh, putain ! La haine… !

— Ouais, t’as raison ! C’est ma frangine, le blème… !

Gégé, notre facteur, se pointe. Et manque de se foutre en l’air avec sa bécane qui glisse sur le verglas. On l’aide à relever sa mob jaune avec les grosses sacoches en cuir de chaque côté qui débordent de courrier. À peine dix heures au compteur et déjà fin bourré, le Gégé. Tristes PTT…

— On vous en roule un, m’sieu Gérard ?

— Pas de refus, les mômes… ! Comme un remake du « Salaire de la peur » aujourd’hui avec ce temps de merde ! Z’auraient pu saler le parcours tout de même !

     Monsieur Gérard, cela fait maintenant plus de trente piges qu’il distribue le courrier dans la cité. Et encore plus qu’il picole. Ici, la distribution a souvent un jour ou deux de retard, mais faut jamais trop s’inquiéter.

— Z’avez déjà vu le « Salaire de la peur », les mômes… ? Avec Charles Vanel… ça au moins c’était du cinéma… du vrai cinoche… avec de vrais acteurs… pas comme maintenant !

     Avec lui, tous les matins, c’est comme le festival de Cannes des années cinquante qui déboulerait chez vous. Sans le tapis rouge bien sûr, mais c’est chouette quand même.

— Si vous voulez, j’vous passerai la cassette un jour… !

     Son salaire de la peur, ça doit bien faire une centaine de fois qu’il nous le raconte alors on le connait par cœur le scénario, et la nitro empilée dans des caisses avec une tête de mort dessinée dessus, cent fois déjà qu’elle nous pète à la gueule ! Et boum !

     Pendant qu’il fume son pétard et raconte, les larmes aux yeux, le passage sublime où le père Montand se vautre dans le pétrole, on fourre le courrier dans les boites aux lettres. Histoire de lui faire gagner un peu de temps dans sa tournée, à monsieur Gégé.

— Bon… sur ce… les gamins… faut qu’j’y aille maintenant ! Merci encore pour le coup de main !

     Cette fois, c’est madame Bobodilassou, du Congo Belge et du troisième étage, qui rentre de la supérette Cash and Carry. Sur le coup, on a eu du mal à la reconnaître, tellement ce matin elle s’est foutu des couches de vêtements sur le dos.

— Fait pas chaud aujourd’hui, hein, m’dame Bobo ?!

— Oui, mon petit, je sens plus mes pieds… et pourtant j’ai mis trois paires de chaussettes !

— Z’avez reçu du courrier, m’dame Bobo… c’est votre fils Arsène, je crois bien… alors, il va sortir quand de la zonzon… ?

    Son fiston, il s’est fait pincer l’année dernière pour avoir traficoté dans l’électronique. Enfin, disons qu’en vérité, il revendait au marché de Saint-Ouen des téléphones portables de seconde main, et tous plus ou moins débloqués maison, si vous voyez ce que je veux dire.

— Bientôt… pour bonne conduite !

— Ça ne m’étonne pas, c’est pas un vrai méchant, vot’fils, m’dame Bobo… !

Kevin, le rouquin, se porte volontaire pour lui monter son caddy à roulettes jusqu’au troisième. On sait qu’il redescendra avec un paquet ou deux de Pépito. Des fois, j’avoue que ça nous arrange bien que l’ascenseur ne fonctionne plus depuis cinq ans !

     Il neige toujours, et celui-là par contre, ce drôle d’oiseau qui s’amène, si on ne sait pas encore qui c’est, son costard-cravate qu’on devine sous le manteau épais et surtout sa serviette en cuir noir toute gonflée ne nous dit rien de bon. On s’écarte en chœur. Il hésite…

— … Bonjour… le numéro trois, c’est bien ici… ? en se secouant les pieds.

     Les numéros sur les immeubles, c’est vrai que ça fait un sacré bail qu’ils n’y sont plus. Tombés en même temps que le crépi, peut-être…

— Oui, ça s’peut bien, m’sieu ! en me frottant le nez.

     Il mate ma nouvelle coupe de cheveux, et amorce un sourire sur ses putains de lèvres, ce bâtard. Et voilà, je le savais que ça allait très vite déraper, cette histoire…

— Je cherche madame Bobo… Bobo… Il sort un papelard d’une poche de son manteau… madame Bobodilassou Germaine… c’est bien là ?

— Et qu’est-ce que vous lui voulez, m’sieu, à madame Bobo… ?

— Ça ne te regarde pas, petit ! qu’il me répond, cet abruti.

— Ben, si… un peu quand même ! Dites donc, m’sieu, vous seriez pas un de ces enfoirés d’huissiers de justice de mes deux, par hasard… ?!

— …

— Rachid… dis-moi voir, ta mother… elle met bien toujours des carottes dans son couscous, hein… ?

     La neige, plus d’un mètre en tout, elle a bien tenu quinze jours avant de fondre complètement. Et notre joli bonhomme de neige, pareil…

Selfie.

Ce matin, je ne sais pas ce qui m’a pris, je me suis tiré le portrait.

Un selfie comme on dit aujourd’hui. Selfie d’un self-made man…

Hier soir déjà, je n’étais pas dans mon assiette, et la nuit n’a pas arrangé les choses. J’ai le cafard en ce moment. Peur de vieillir. Peur de mourir surtout.

Je devrais voir quelqu’un. Et quand je dis quelqu’un, je pense bien sûr à mon médecin. Mon Psy d’occasion comme je le surnomme. Un brave type, mais encore plus déprimé que moi depuis qu’il a perdu sa femme, l’année dernière. Dans sa salle d’attente, il y a des affiches d’expo de peintures un peu partout. Toujours le même artiste, un certain Radowitz. Des expositions à Vienne, à Stuttgart, à Prague, et même à New-York. J’imagine qu’il a suivi ce peintre partout dans le monde, à chaque nouvelle exposition. Lui et sa petite femme. Lui et sa petite femme chérie. Lui et sa petite femme chérie avec son cancer du sein.

Cette salle d’attente ne convient pas du tout à des patients comme moi. Des patients qui ont beaucoup trop d’imagination. Beaucoup, beaucoup, et beaucoup trop.

Je ne regarde pas l’objectif. Je ne regarde jamais l’objectif de l’appareil photo. Mon regard est toujours fuyant. Fuyant et vide. Même dans le miroir je ne me regarde jamais droit dans les yeux. Non, jamais en face, c’est un principe…

Mon psy se nomme Lébonitzky. Et un jour, il n’y a pas très longtemps de cela, je lui ai appris que j’avais rencontré quelqu’un qui portait le même nom que lui.

Quelqu’un de votre famille peut-être ? Impossible ! Tous les membres de ma famille sont décédés ! m’a-t-il répondu. Je n’ai pas insisté. Je sais très bien qu’il ment pourtant. Dans une famille, même décimée, ce n’est pas possible, il doit toujours rester quelqu’un de vivant quelque part. Quelqu’un, même quand tout le monde est mort. Mon psy est donc un menteur. Comme tous les médecins d’ailleurs.

Pourquoi ce selfie ? Peut-être le besoin inconscient de laisser une dernière trace de mon passage sur cette terre ? C’est idiot. Une photo a très bien pu être trafiquée, alors une photo ne prouvera jamais rien à personne. Aujourd’hui, il est tout à fait possible de gommer tout ce que l’on souhaite sur une photographie, un regard désespéré aussi facilement qu’une vilaine cellulite sur des cuisses.

Des murs blancs. Blancs immaculés. Voilà ce qui serait tout à fait idéal dans une salle d’attente. Faire obstacle à toute réflexion. Attendre son tour sans penser à quoi que ce soit. Attendre son tour sans se poser de questions, sans s’imaginer un passé, un avenir, sans imaginer surtout une histoire qui n’est même pas la sienne.

J’ai fait des recherches sur ce peintre, ce fameux Radowitz. Chez lui, le vert n’est pas vert, le bleu n’est pas bleu, le rouge n’est pas rouge. Rien n’est à sa place. Le trait est large, grossier, dépassant les limites. La matière est trop épaisse. Les sujets peints, eux-mêmes, ne sont pas à leur véritable place. Radowitz est mort récemment. Fou. Comme beaucoup de peintres d’ailleurs.

Qu’est-ce que je vais faire maintenant de cette photographie ? La ranger quelque part, dans un tiroir bien profond, ou bien plutôt l’abandonner là, négligemment posée sur un meuble, comme si de rien n’était ? J’hésite encore… mais ce n’est pas nouveau, toute ma vie j’ai hésité ! Je n’ai jamais su prendre une décision.

Il y a longtemps de cela, je me suis essayé à la peinture. C’était bien avant d’écrire. Je ne sais trop pourquoi, mais je m’étais persuadé avoir un don pour le dessin. L’auto-suggestion est parfois efficace, mais dans le cas présent, j’ai vite laisser tomber l’idée d’avoir du talent. À l’évidence, cela ne fonctionne pas à tous les coups !

Lébo, mon Psy, est juif. Cela n’a guère d’importance. Je ne sais même pas pourquoi je vous le dit. À quelque chose près, il doit avoir le même âge que moi. Lui aussi doit penser à la mort tous les jours. Mais, je serai curieux de savoir comment il se débrouille avec ça. Comment font les Psy face à ça ? Face à ce terrible compte à rebours ? Vont-ils eux-aussi se confier à l’un de leurs collègues, et attendre leur tour dans d’ignobles salles d’attente aux murs tapissés d’affiches déprimantes ? Je crois que je lui poserai la question la prochaine fois que je le verrai… Oui, Lébo, mon Psy est juif, comme la plupart des Psy d’ailleurs.

Au dos de ma photo, j’ai inscrit la date du jour. C’est important une date sur une photographie. Le temps passe, et puis on oublie. On oublie les dates, les gens, et les vies mêmes des gens. On oublie tout à la fin, c’est triste. Alors, j’ai inscrit mon nom aussi au dos de cette photographie. Meilleure façon peut-être d’imaginer que personne ne pourra dire plus tard : «C’était qui celui-là ?»… Le nom, la date, quoi de vraiment plus important ?

Un peintre sans aucun talent, ce Radowitz. Et mort fou ! Pourquoi donc manifester autant d’intérêt pour un tel peintre ? N’y en avait-il pas d’autres à admirer, bien meilleurs et bien moins névrosés que lui ? La prochaine fois, j’arracherai toutes ces affreuses affiches de cette salle d’attente ! Et la prochaine fois, je lui dirais aussi tout ce que j’en pense vraiment, à ce docteur Lébonitzky, de toute cette mascarade pseudo artistique. Et je lui déballerais tout ! Tout ! Tout ! Oui, absolument tout ce que j’ai sur le cœur…

Et si je l’installais dans un cadre après tout ? Un joli cadre argenté. Comment ? Cela ne se fait pas ? Trop égocentrique d’avoir sa propre photographie encadrée chez soi ? Mais, je m’en fiche pas mal ! J’aurais peut-être ainsi le courage de me regarder en face, bien droit dans les yeux pour une fois. Contempler la mort venir en face, et admettre que voilà après tout le seul véritable intérêt de ce cliché prit aujourd’hui…

— Allo ? Bonjour Mademoiselle, je désirerai prendre un rendez-vous avec le docteur Lébonitzky… le plus tôt possible serait le mieux… quoi… décédé… ? Comment ça, le docteur Lébonitzky est décédé ?! Mais… quand… ? Hier soir… ah bon… un suicide… vous êtes sûre… ?!

Il n’avait pas menti, Lébo : j’étais seul à son enterrement. Personne d’autre que moi, et puis mon spleen collé aux basques. Finalement, ma photographie, ce selfie au regard qui fuit, ce regard qui ne veut pas voir, avec mon nom et la date bien inscrite au dos, je l’ai déposé sur son cercueil, un peu avant qu’on ne recouvre définitivement le tout… Oublié Lébo, et pour l’éternité…

Martha.

Texte pour répondre à un concours de nouvelles très très courtes sur SHORT-EDITION. Le thème (glacé !) : «-15°». Thème de saison donc, avec nécessité de faire peur ou de donner dans le mystérieux ! Le plus difficile pour moi fût de réduire mon texte à 8000 signes (espaces compris). Pas évident du tout !

Martha.

La tempête hivernale qui toucha la France le 31 décembre 2020 fût d’une effroyable violence. Elle surprit tout le monde par son intensité, et à commencer par tous les éminents météorologistes qui n’avaient pas prévu un tel déchaînement des éléments. Ce soir de réveillon, des milliers de gens se retrouvèrent ainsi bloqués dans un froid quasi polaire sur des routes enneigées devenues impraticables, et bon nombre d’entre eux y laissèrent malheureusement leur vie. Décidément, jusqu’à son ultime jour, cette année maudite ne nous apporta rien de bon…

Impressionnant ! On n’y voit pas à dix mètres ! Et à présent, avec cette camelote de GPS qui semble avoir perdu définitivement tout sens de l’orientation, je ne suis même plus certain d’être sur le bon chemin. Les essuie-glaces, pourtant à pleine vitesse, ont de plus en plus de difficulté à évacuer la neige qui tombe et tourbillonne en lourds paquets. Autant de neige d’un seul coup, je crois bien que je n’ai jamais vu cela de toute ma vie ! J’imagine que Bob, et son épouse Lina, doivent commencer à se demander ce que je fabrique. Peut-être même à s’inquiéter, j’avais promis d’arriver avant la nuit mais la nuit est déjà là… Ah, quelle andouille je suis ! Oui, une belle andouille d’avoir ainsi cédé et accepté leur invitation pour le réveillon ! « Allons, mon vieux, tu ne vas tout de même pas rester seul chez toi ! »… Oh, mais si ! Bien sûr que si, mon petit Bobby, je pouvais très bien rester tout seul chez moi plutôt que de m’embarquer dans cette galère ! Non, je n’aurais jamais du accepter cette… hé, mince… là… juste là, devant, dans les phares… un arbre ! Un arbre gigantesque couché en travers de la route ! Me voilà bel et bien piégé…

Je n’envisage même pas le demi-tour. Habile comme je me sais au volant, je serai bien capable de me foutre dans le ravin ! Et puis la couche de neige est devenue maintenant trop épaisse, quarante centimètres minimum, pour espérer pouvoir encore avancer. Même avec des chaînes, que je n’ai pas d’ailleurs, cela serait probablement impossible. Mais, le pire est que je n’ai pas la moindre idée de l’endroit exact où je me trouve. Je tente de joindre Bob, mais là aussi… rien ! Pas une seule barre de réseau sur mon portable. En pleine zone blanche, et dans tous les sens de l’expression ! Je me rends vite à l’évidence : à moins d’un miracle, auquel je ne crois pas un seul instant, me voilà bon pour passer le réveillon ici, et à me geler dans la bagnole toute la nuit…

J’enfile ma doudoune. Pas trop le choix : je ne tiens plus, je dois sortir pisser ! À peine dehors, les violentes bourrasques de flocons m’aveuglent et se faufilent jusque dans mes oreilles. Ça caille sec et je ne suis pas vraiment équipé pour affronter un tel froid. J’ai conscience tout de suite que je ne dois pas m’éloigner de trop. Attention ! Danger, frérot ! Surtout ne pas perdre de vue la voiture ! Sur le côté, à une dizaine de mètres peut-être, il me semble distinguer vaguement quelque chose dans ce brouillard blanc. Poussé par la curiosité, bien imprudemment peut-être, je m’avance. Il s’agit d’une grille d’entrée… une grille monumentale… il y a là aussi un panneau sur lequel je devine plutôt que je lis : «Château du Paradis» ! Le Paradis ?! Alors, là ! Non, sans rire ?! N’abuseraient-ils pas un peu ?! Et puis, attend… ça… c’est quoi, ça… ?! De la musique ! Oui, oui, parfaitement : j’entends une musique ! Une musique lointaine, atténuée, étouffée par les rafales de vent, mais qui arrive tout de même à percer la nuit glaciale. Boum… boum… boum… !

Cinq minutes au moins que je tambourine à cette porte… Dans l’obscurité ouateuse, je me suis guidé au son, me traînant telle une bête blessée dans cette poudreuse qui colle et vous arrive maintenant au dessus des genoux ! J’ai les pieds et les mains complètement gelés. Je grelotte et je claque des dents en cadence. Bon Dieu ! Ce n’est pas possible, il y a forcément quelqu’un là-dedans ! D’après ce que j’ai pu en deviner, il s’agit bien d’un château, ou en tout cas, de l’ombre lugubre d’une grande bâtisse perdue au milieu de nulle part. Soudain, la musique s’arrête… silence total… alors, je cogne encore, encore, et enfin… la porte s’ouvre… me voici donc sauvé ?

Elle est belle. Non, bien mieux que cela, elle est sublime. Est-ce que je rêve… ?! Elle tient un chandelier dans une main.

— Vite ! Oui, entrez vite, et venez vous réchauffez près du feu !

Et bien, non, je ne rêve pas ! Je la suis, saupoudrant derrière moi de la neige sur des tapis orientaux. Nous traversons l’entrée, un corridor, puis, un salon enfin. Une cheminée gigantesque, un feu qui crépite à l’intérieur… Elle se retourne… robe longue de soirée au décolleté vertigineux…

— Martha ! Enchantée ! Et vous ?

Mes lèvres encore engourdies, je peine à articuler correctement.

— Sté-pha-ne… enfin Steph ! Oui, tout le monde m’appelle Steph !

D’immenses yeux dans lesquels se projettent la lueur des flammes, une longue chevelure aux doux reflets bruns… et moi, bel idiot frigorifié, voilà que j’ai le nez qui coule ! Et merde ! Mais, ce n’est pas vrai, ça ! D’une poche, je sors, gêné, un kleenex et me mouche ensuite aussi discrètement que possible. Elle sourit. Je m’excuse, ôte ma doudoune trempée.

— Donnez donc, on va la mettre à sécher. Je vous offre une boisson chaude pour vous réchauffer ? Un thé ? Un chocolat ? Autre chose… ?

— Un thé, oui, merci bien ! Un thé, ce sera parfait !

Quoi ? Un thé ? Mais qu’est-ce qui te prend ?! Hey, tu ne bois jamais de thé, gros nigaud ! Bon sang, rappelle-toi : tu as horreur du thé ! Elle me désigne le sofa de velours vert derrière moi.

— Installez-vous confortablement, Stéphane, je reviens tout de suite…

Elle disparait dans un léger bruissement de soie, et je reste ainsi, planté dans la seule clarté vive du foyer, tout enveloppé des effluves capiteuses de son parfum, et toujours un peu groggy par le froid. J’en profite pour inspecter avec plus d’attention les lieux autour de moi. L’ameublement et la décoration sont particulièrement soignés et luxueux. Mais, et cela est assez curieux, tout semble dater du siècle passé. Un peu comme si, ici, le temps s’était arrêté dans les années trente…

Dans la pénombre, un tableau, accroché parmi d’autres aux murs tendus de tissus aux motifs floraux, attire mon regard. Je m’approche. C’est elle… oui, j’en suis certain, il s’agit bien d’elle sur cette ravissante peinture. Elle pose en tenue de cavalière, redingote rouge à boutons dorés, jupe longue d’amazone, une cravache à la main. Merveilleuse et énigmatique beauté…

— Vous vous intéressez à la peinture ?

Surpris de ce retour silencieux, je bafouille.

— Non… enfin si, si, bien sûr ! C’est vous, n’est-ce pas ?

— Oui ! Cela vous plait ?

— Oh, oui, beaucoup !

Camellia Asamica

— Pardon ?

— Thé du Népal… aussi rare que son goût est exceptionnel !

Elle dépose un lourd plateau d’argent sur une table basse, puis s’assoie à l’une des extrémités du sofa.

— Venez près de moi, mon ami, que vous me racontiez vos mésaventures dans cette horrible tempête…

Je sens que l’on me serre la main. J’ouvre les yeux.

— Ah, enfin ! Ben, on peut dire que tu t’en sors bien ! Quelle chance !

Je reconnais Bob. Et Lina aussi, de l’autre côté du lit…

— Le docteur dit que ta température corporelle est descendu à 35 degrés ! Tu devrais être mort à l’heure qu’il est !

— Mort… ?

— Oui ! Mort d’avoir passé la nuit dans ta voiture par moins vingt !

— Et cette tempête… est-elle terminée maintenant ?

— Oui, mais on s’en souviendra de celle-ci ! Martha, la tempête du siècle !

— Martha… ?

— C’est comme cela qu’ils l’ont appelée… tiens, d’ailleurs, c’est étrange…

— Quoi donc ?

— Hé, bien, maintenant que j’y pense, c’était aussi le prénom de cette horrible femme qui a assassiné toute sa famille à la fin des années trente, dans ce château, ce château en ruines maintenant et près duquel les secours t’ont retrouvé au petit matin…

Comment se faire.

Refrain :

Oyez, oyez, braves gens cathodiques !
Voilà qu’il est né, il est Netflix
Ludivine, enfant de Salo-mé,
de Salo, oui, mais…
Payons tous son abonnement !

Peste donc, si des achats tu perds le goût
Gueule, si ton compte insta est bloqué !
Petits nuages into the Cloud, into the Cloud
Et ta vie influencée part vite en fumée…
Copain geek qui te boude, qui te boude
Porn-addict jusqu’au bout du nez…
Olé ! Olé !
Porn-addict jusqu’au bout du nez…
Olé ! Olé !

Oyez, oyez, braves gens cathodiques !
Voilà qu’il est né, il est Netflix
Ludivine, enfant de Salo-mé,
de Salo, oui, mais…
Payons tous son abonnement !

Dès que souffle la tempête dans le net
Balance ton troll, ma beauté virtuelle !
Amazone du Web, et tu tweetes, et tu tweetes…
Manipulée par toutes ces bien vilaines ficelles
Découvre un jour la réalité pas gratuite, pas gratuite…
Jolies trompettes de la toile
Sonnez ! Sonnez !
Jolies trompettes de la toile
Sonnez ! Sonnez !

Oyez, oyez, braves gens cathodiques !
Voilà qu’il est né, il est Netflix
Ludivine, enfant de Salo-mé,
de Salo, oui, mais…
Payons tous son abonnement ! Son abonnement ! Son abonnement… etc, etc… (Décrescendo…)

Chiasse royale…

NDA : Ressorti des archives because c’est un peu d’actualité… !

Surtout ne cherchez pas « La Poluche » sur vos cartes de France…

Vous vous fatigueriez certainement pour rien ! Même sur Google Earth la photo satellite du coin est complètement floue ! À croire que ce bled n’existe pas !
Et pourtant…

C’est bien là que j’habite depuis une dizaine d’années maintenant. Ainsi la seule véritable indication pour trouver l’endroit serait donc ce petit panneau en bois, que j’ai planté moi-même, tout en bas du chemin, à environ trois kilomètres d’ici, et juste à l’intersection de la route départementale.
« La Poluche, route privée, accès interdit« … Au moins cela à le mérite d’être clair sur mes prétentions à recevoir des visites.
Il y a seulement trois baraques dans ce hameau perdu. Dont deux en ruines. Et je retape le tout avec des moyens qui sont plutôt limités. Mais je ne suis pas pressé, j’ai le temps. D’ailleurs, le temps, c’est peut-être bien ma seule vraie richesse. Certes, elle s’épuise un peu chaque jour, mais en théorie il m’en resterait encore un chouia sur mon compte…
La Rolls-Royce noire, je ne l’ai pas du tout entendu arriver… À cause sûrement de la bétonnière qui tournait plein pot.
J’ai coupé le moteur de la bécane, et je me suis avancé, ma pelle à la main. Un type est descendu, tel une flèche, du coté droit de la bagnole. Deux mètres de haut à la louche, et une gueule toute rouge, comme sortie d’un four à pizza.
Ohé meusieu… Good morning… ! Escuisé mi… est-ce que vous auriez water closet dans le maison à vous… ?!
J’en avais vu quelques uns des frapadingues dans ma vie. J’ai même bossé pendant un certain temps dans un asile psychiatrique, c’est pour vous dire ma connaissance approfondie du sujet. Un job qui n’était pas très bien payé, mais dès que tu avais bien repéré ceux qui avaient le droit de sortir du bloc, le soir, les soignants comme ils se disaient, c’était finalement assez cool…
Néanmoins, celui-là, il avait quand même l’air rudement tartiné.
C’est une Phantom III, hein… ?! La grande classe, mon pote ! Mon grand-père avait exactement la même juste avant la guerre ! Mais en 40, Il l’a démontée en pièces détachées, et l’a coulée, morceau par morceau, dans du béton pour que les Bosch ne lui prennent pas ! Pas con, le vieux, hein… ?!
Le rougeaud jette un coup d’œil à la bétonnière… Et puis, à ma pelle ensuite…
— Yes Sir, Phantom III ! Mille neuf cent trente-sept, mais… j’insiste… avez-vous cabinet toilette… ?!
Of course ! Sûr que vu comme ça c’est peut-être pas Versailles, mais quand même… J’ai l’eau courante et puis des chiottes qui fonctionnent pas trop mal !
— Good… Perfect ! Alors s’il-viou plaît… est-ce que la reine peut utiliser le toilette maintenant ?!
— Quoi ?! Qui ça… ?! La reine… ?! Putain ! M’dis quand même pas que tu trimballes miss France là-dedans ?! Mais bien sûr qu’elle peut venir caguer chez moi, ta p’tit’reine ! Attends un peu… y’a Jean-Pierre Foucault aussi avec… ?!
— Jean-Pierre Foucault ? But… who is Jean-Pierre Foucault ? No, sir, nous sommes seulement avec la queen Elisabeth two… Sa majesté et moi seulement dans le voiture !

L’après-midi s’annonçait pourtant plutôt bien. J’avais prévu de couler une dalle d’environ cinq par dix, et d’une épaisseur de quinze centimètres. Tranquillo. Pépère. La routine habituelle, quoi… !
C’est à ce moment bien précis de mes réflexions intimes, et toutes maçonniques, que la porte arrière de la limousine s’est ouverte en grand…
— Et merde ! C’est la reine d’Angleterre… !
Sorry sir ! Merci bio coup de bien vouloir m’accorder la possibilité d’utiliser vos commodités… Je suis…
— La reine d’Angleterre !
— Non… ! Enfin si, bien entendu que je suis la Reine ! Mais je voulais vous dire que je suis… comment vous dire… embarrassée ! Tout cela c’est à cause de le pastèque !
— La pastèque ! Pas le, mais c’est LA pastèque qu’on dit ! Avec bien sûr tout vot’ respect du à vot’ rang !
Elle rigole, la kouinne Elizabeth… et pour une fois c’était peut-être bon signe, allez savoir, parce que généralement, le courant passait pas toujours très bien entre bibi et les têtes couronnées… Pour tout vous avouer, ce n’était pas trop ma came les monarchies, n’arrivant pas bien à voir l’intérêt de conserver ces gens là au vingt-et-unième siècle… Enfin bref… On n’est pas là non plus pour refaire le monde…
— Nous avons malheureusement mangé de la pastèque à midi et…
— Et maintenant, je parie que vous avez chopé la cagagne ?! Faut pas vous inquiétez votre altesse sérénissime c’est tout à fait normal ça ! La pastèque faut vachement s’en méfier quand on n’a pas l’habitude ! Bon… j’vous montre le petit coin ?! Vous me suivez ? Et faites pas trop gaffe au bordel… j’avais pas vraiment prévu d’avoir de la visite aujourd’hui ! Vous savez ce que c’est hein, quand on est à fond dans les travaux, on n’a pas trop le temps de faire du ménage tous les jours… !
Et elle m’a suivi gentiment, la Queen, avec son petit sac Kelly de chez Hermés à la main. J’étais fier, un peu comme un mec sans une thune en poche, et qui viendrait de tomber par hasard sur un billet de cinquante euros, flottant dans un caniveau. Ensuite elle a fait ses besoins. Comme tout le monde, je dirai. Et puis je lui ai proposé un verre d’eau, ainsi qu’un Immodium lingual à 2 milligrammes, retrouvé dans le tiroir de mon armoire de salle de bain, mais périmé depuis un petit moment quand même. Mais, elle n’a pas voulu de mon comprimé, et à la réflexion je me dis que ce n’était peut-être pas plus mal, car si elle devait clamser la reine mère à cause de mon cacheton périmé, j’aurai probablement eu de sérieux ennuis avec les English, qui, et c’est bien connu du monde entier, le Commonwealth y compris, ne sont jamais les derniers pour vous chercher des poux dans la tête…
Comme elle n’avait pas l’air plus pressée que ça de repartir, je lui ai fait faire un petit tour du propriétaire. Forcément, cela a du la changer un peu de son Buckingham Palace, mais elle a quand même bien aimé ma déco.
— Et je vous félicite aussi pour le choix de vos coloris, monsieur Salgrinne… vous avez le goût très sûr, il me semble… !
Le compliment faisait toujours plaisir venant de quelqu’un comme elle, qu’on avait pris l’habitude de voir toujours fringuée comme une pochette surprise de la foire du Trône. Je trouvais aussi qu’elle causait vachement bien le français, Elizabeth, et je le lui fait remarquer par politesse.
— Vous parlez drôlement bien not’ langue vot’ sérénité ! Encore mieux que Jane Birkin, qui vit pourtant chez nous depuis plus de quarante ans !
— Oh, je n’ai aucun mérite, car je parle tous les jours à mes chiens dans cette langue… j’ai remarquée qu’ils écoutaient beaucuiou mieux lorsqu’on leur parlait en Français… !
L’anecdote méritait absolument d’être soulignée.
— Bon… je vous garderai volontiers à souper ce soir mais j’ai bien peur de ne pas avoir grand-chose à vous proposer !
Sorry, c’est très gentil, monsieur Salgrinne, mais je ne vais pas pouvoir rester plus longtemps malheureusement… on m’attends à Nice, ce soir… une autre fois peut-être… Qui sait… ?!


Avant qu’elle ne parte, la Queen, on a quand même fait un petit selfie. Tous les trois, avec son chauffeur, et puis la Rolls, dans le fond. Mais c’est vraiment trop bête, je ne pourrai même pas vous le montrer… une mauvaise manip’ et j’l’ai effacé par erreur sur mon Iphone 2… !

Annapurna

Les bruits portent loin en montagne, et je l’ai entendu venir bien avant de l’apercevoir vraiment. Ensuite, je l’ai reconnu tout de suite. Mais, avouons que cette nouvelle petite gueule bizarre, un peu en vrac, qu’il trimballe maintenant sous sa casquette, aide plutôt à la reconnaissance faciale…

— … Jour ! Alors, on se promène… ?!

— Non, pas vraiment… je traverse la France…

— Ah… tiens donc, la France ?

— Oui, mais en diagonale !

— Comme le fou sur l’échiquier ?!

— Ouais… ouais… c’est un peu ça !

Il s’arrête à mon niveau, s’appuie sur son bâton, bien essoufflé, le coco. À ce rythme-là, sûr et certain qu’il n’est pas prêt d’arriver à Cherbourg avant Noël… !

— Et vous ? Vous faites quoi de beau ici ?!

— Bah… rien de spécial… c’est simplement chez moi !

— Oh, désolé, je ne savais pas que le chemin était privé… pas vu le panneau !

— Normal… il n’y en a pas ! Ça sert à rien, les gens passent quand même !

Il enlève son vieux sac à dos en toile de jute écru avec difficulté. Merde, alors, il a drôlement morflé l’écrivain à succès ! Peut-être était-ce la chute de trop cette fois…

— Vous voulez boire un coup… ?

— Pourquoi pas… ça monte raide par ici !

— Et ce n’est pas terminé si vous comptez aller jusqu’au sommet !

— … Je ne sais pas encore… s’il y a moyen de couper avant : j’hésiterai pas à le faire !

— Bon, venez par là, j’ai quelques bières au frais…

— Non, de l’eau plutôt… je ne bois plus une goutte d’alcool !

Il me suit jusque sur la terrasse en traînant la patte, pose son sac, se retourne.

— Hé, ben, vous avez une sacrément belle vue sur toute la vallée !

— On dit même que ce serait la plus belle de la région…

— Ça ne m’étonne pas !

Je le laisse à sa contemplation et vais chercher deux verres et une carafe de flotte au frigo. Lorsque je reviens il s’est assis sur le banc de mélèze, toujours face au panorama.

— Et vous vivez seul ici… ?

— Dépend des jours… !

— Ah… je vois !

— Oh, non… je ne crois pas !

Il ne dit plus rien, et reste comme en suspens, scrutant l’horizon. Je verse l’eau fraîche dans les verres.

— … Comme vous êtes, là, je suppose que vous avez dormi la nuit dernière chez les moines de Ganagobie ?

— Oui… enfin, j’y suis finalement resté trois jours ! J’avais besoin de me reposer un peu…

— C’est chouette là-bas… et puis bien tranquille !

— Dans votre coin aussi, ça m’a l’air bien tranquille, non ?

— Là aussi… ça dépend des jours ! Mais en règle générale, vrai que je n’ai pas beaucoup de visites !

Maintenant, il avale son verre d’une seule rasade. Mourait de soif, l’animal.

— Un autre, peut-être… ?

— Oui, merci bien, c’est pas de refus !

— Faut toujours aller jusqu’au sommet lorsque cela est possible… sinon, il ne vous reste que des regrets !

Il enlève ses Ray-bans, et découvre un œil à moitié fermé par la paralysie faciale, mais son autre mirette, toute bleutée d’azur, est encore bien vive et me transperce littéralement…

— Dites donc… faut peut-être pas exagérer non plus ! C’est tout de même pas la face nord de l’Annapurna, votre montagne, que je sache !

— Ben, ça aussi… ça peut parfois dépendre des jours !

Et puis l’on reste ainsi, cinq ou peut-être dix minutes, comme deux potes de trente ans d’âge, des vieux copains qui n’ont plus besoin de parler pour se comprendre, regardant cette vallée qui flotte en dessous dans la brume de chaleur de ce mois de Juillet.

— Vous redescendez comment en bas ? À pinces, ça vous fait une sacrée trotte, non… ?!

— J’ai une bécane… une vieille Oural que j’ai retapée… je descends tous les quinze jours pour le ravito… et pour le reste, je me débrouille comme je peux !

Et voilà… a manqué s’étouffer avec sa flotte ! J’aurai peut-être du préparer un peu le terrain. Je sais déjà qu’il va vouloir la voir, la toucher, et puis insister pour qu’on la démarre aussi , cette bon Dieu de motocyclette russe. Sûr que cela ne va pas faire un pli…

— Une… une Oural, vous avez dit ? Mais… c’est incroyable, ça !

— C’est surtout une belle saloperie d’engin ! Bon… je crois que ce ne serait pas raisonnable du tout de vous laisser repartir… Il fait beaucoup trop chaud maintenant à cette heure, alors vous allez rester diner avec moi ce soir, et puis vous repartirez seulement demain matin, à la fraîche.

Je sais qu’il va accepter. On ne peut refuser l’invitation d’un nouvel ami. D’un ami qui possède une Oural. D’un ami qui vous ressemble tant.

— Dites voir un peu… je ne vous ai pas déjà rencontré quelque part… ?

— Certainement pas ! Je suis persuadé que je m’en souviendrai : comment aurais-je pu oublier une vilaine gueule comme la vôtre ?!

— … Vous savez, ça ne fait pas très longtemps que j’ai cette tronche-là !

— La mienne aussi était beaucoup mieux avant !

— Avant quoi… ?

— Juste avant de me prendre un sacré coup de vieux !

ll sourit, d’une sale grimace. Cette fois, ça y est, c’est gagné, nous voici définitivement bons copains…

— Cela ne vous ennuie pas si je fume ?

— C’est pas un pétard au moins ?!

— Non, non, c’est juste un petit havane…

— OK… je t’apporte un cendrier… et puis une bière… !

Des bières, ce soir-là, on en a descendu quelques unes avec Sylvain, alors le lendemain, le sommet de la montagne de Lure si nous l’avons finalement gravi ensemble, ce fût en traînant une sacrée gueule de bois ! Bien sûr, que c’est loin d’être l’Annapurna, cette drôle de montagne toute pelée, mais avec le mistral qui s’est levé dans la nuit, on en a quand même bien bavé tous les deux… avec mon nouvel ami… !

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