Uppercut.


La chanteuse populaire, ce soir
Éteint ses lumières, et blottie dans le noir
Implorant le silence autour d’elle, une dernière fois
S’en remet à sa foi
Croire, espérer, espérer encore
Croire, espérer, espérer encore
Rode ainsi la mort dans l’azur des Açores,
Rode ainsi la mort dans l’azur des Açores
Amour, amore
Dans la constellation des Milords
Voir son étoile filante qui chute
En hélice, en volute
Une chanteuse populaire, ce soir
Petit bout de femme
Par sa fenêtre, jettera tout l’or
Amour, amore
De son cœur, de son âme
Le voile noir, la descente en flamme
De son cœur, de son âme
Mais voilà, la messe est dite… la messe est dite, Edith…

Voir son étoile filante qui chute
Uppercut, uppercut, uppercut…
Voir une étoile filante qui chute
Uppercut, uppercut, uppercut…

La chanteuse populaire, ce soir
En pleine lumière, jette son désespoir
Centre de la scène, au monde entier sa douleur
Ses tonnes de malheur
Prier, aimer, aimer encore,
Comme un corps à corps sur un dernier accord
Comme un corps à corps sur un dernier accord
Amour, amore
Tombe le décor au théatre Mogador
Voir cette comète dorée qui s’éteint
Ennivrée sans fin
La chanteuse populaire, ce soir
Petit bout de Panam
Derrière le lourd rideau, rêvera encore
Amour, amore
De son bonheur, de son homme
Descente aux enfers, cure de Valium
De son bonheur, de son homme
Mais, voilà, la messe est dite… la messe est dite, Edith…

Voir son étoile filante qui chute
Uppercut, uppercut, uppercut…
Voir une étoile filante qui chute
Uppercut, uppercut, uppercut…

La chanteuse populaire, ce soir
Survolera cette mer, geste bien illusoire
d’un bleu d’Atlantique en brumes scélérates
mais d’un vol de frégates
espérer, croire, croire toujours…
Que les amants maudits se retrouvent aussi un jour
Que les amants maudits se retrouvent aussi un jour
Amore, amour
De ce soleil qui la brûlait, le retour
Voir son astre l’éclairer à nouveau
à travers ce hublot
La chanteuse populaire, un soir
Petit bout d’âme
Derrière ses yeux clos, rêvera encore
Amour, amore,
Rêvera encore… rêvera encore…
Amour, amore,
Rêvera encore… rêvera encore…

Tous droits réservés. Ernest Salgrenn. Novembre 2021.

Photographie, « Griffes », illustrant ce texte de l’auteur.





Prête-moi ta plume.

La porte automatique du garage se referme doucement. Six heures à peine. Matin frisquet et brumeux d’une fin d’octobre. L’Aston ronronne, lente montée en température de ses dix litres d’huile. Mais, qu’est-ce que je fous là ?! Je me le demande…
Je tapote de l’index l’adresse de destination dans le GPS : « Impasse de la plage, numéro neuf »… tiens… il en existerait donc autant en France des impasses de la plage ? Il est vrai que cela parait tout à fait logique et cohérent comme nom de rue en bord de mer (ou seulement la première chose qui vous vient à l’esprit lorsqu’on en manque ?!). St Jean-de-Luz ? Port-Leucate ? Non, moi, c’est là que je désire me rendre, au fin fond de la Bretagne… chez les bouzeux, à plus de mille bornes d’ici !
J’embraye. Et voilà, c’est parti !
J’adore cette bagnole. D’ailleurs, j’ai adoré toutes mes bagnoles. Pourtant, celle-ci, on pourra dire que je l’aurai particulièrement aimée. Et puis il y a de très fortes chances aussi pour que ce soit ma dernière. Et finir sa vie avec une Aston-Martin, ça a tout de même de la gueule, non ?!
Au début, c’est que de l’autoroute. Direction Aix-en-Provence, puis je rejoindrai l’autoroute du Soleil et remonterai jusqu’à Chalon-sur-Saone. Ensuite, plein ouest, et la galère commencera…
En vérité, je sais assez peu de chose de lui. Une seule évidence toutefois : son immense talent, et cela m’a suffit pour prendre cette décision un peu folle : le rencontrer, chez lui, enfin, chez sa mère, lui parler, ou plutôt le faire parler, et bien l’observer, sous toutes ses coutures, et comprendre peut-être alors, je dis bien peut-être, d’où lui vient une telle facilité, une telle aisance, et surtout pourquoi lui… pourquoi lui et pas moi !
En ces temps de pandémie, voilà que je m’interroge naïvement… le talent serait-il lui aussi contagieux ?! Ce serait alors ma chance, moi qui n’ai rien écrit d’intéressant depuis si longtemps…
Aire de Portes-les Valence. Arrêt pipi, et le plein du bolide, s’iou-plaît ! P…. ! Deux zéro cinq le litre de super ! Avec mes deux réservoirs de quatre-vingt litres, cela fait tout de même mal au cul ! American Express (Platinium) en deux fois : ces abrutis ayant fixé un seuil de paiement à cent cinquante balles ! J’achète du nougat en barres aussi. Mes dernières dents d’origine apprécieront le geste à sa valeur.
J’avoue que j’ai farfouillé un peu sur le net, histoire d’en savoir plus sur mon bonhomme, et le moins qu’on puisse dire ; c’est qu’il est plutôt discret ! Contrairement à moi qui m’affiche partout… La faute à mon attachée de presse, cette petite conne, qui ne pense qu’à buzzer tout azimut pour me faire mousser. Cet été, on m’a même vu en couverture de « Voilà » en slip de bain moulant sur une plage du Lavandou, une mannequin russe, épaisse comme un chichi, et louée pour l’occasion, m’enduisant le dos de crème solaire en souriant d’extase. Lamentable. Je suis lamentable.
Lyon, ancienne capitale des Gaules. Tunnel de Fourvière. Et ça coince comme d’habitude ! J’ai habité trois ans ici. Dans les vieux quartiers, au bord de la Saône. Je passais tout mon temps libre chez les bouquinistes de la rue Saint Jean. Sont tous devenus des potes à force… Et puis j’allais courir à la Tête d’or aussi. Oui, je courais à l’époque. Et j’ai même fait de la compète, si vous voulez tout savoir, madame !
RCEA. Ah, nous y voici… ! La route la plus dangereuse de l’hexagone. Enfin là, on se traîne à soixante-dix depuis une bonne demi-heure sur une portion encore en travaux. Je suis en seconde, à quatre mille tours… si ce n’est pas malheureux, ça ! Las, je double un (pauvre) con en Dacia Sandero. Flash… ! M’en fous pas mal, j’ai une plaque monégasque et la voiture ne m’appartient pas. Enfin si, mais c’est plus compliqué que ça sur le papier car elle appartient officiellement à une société (bidon) d’import-export de cochonneries chinoises dont le centre social est à Limassol (Chypre). Quand on a du pognon, il y a toujours moyen de s’en sortir beaucoup mieux que les autres, pas vrai ?
Lui, il pointe à pôle emploi, mon drôle. Par choix personnel, affirme-t-il. C’est bien. Enfin, non. Non, ce n’est pas bien de ne pas trouver de job, ce n’est pas du tout ce que je voulais dire, ce que je voulais dire : c’est que cela est remarquable de pouvoir faire ainsi de tels choix personnels dans sa vie… et surtout cela lui laisse du temps pour écrire… beaucoup de temps…
Midi vingt et une. L’auberge des trois canards boiteux. Un relais pour routiers. Je me gare en épi sur le terre-plein empoussiéré entre deux trente six tonnes lituaniens. Il y a beaucoup d’Espinguoins aussi. Et des Polaks. Menu du jour pour seulement quinze euros cinquante, pichet de rouge compris. Je vais faire des économies pour une fois. La patronne, que tout le monde appelle ici par son petit nom, Yvette, me place en bout d’une table de dix. Des malabars tatoués qui se serrent les coudes sur une toile cirée à gros tournesols. Moi aussi, j’ai un tatouage. Si, sur l’omoplate gauche. Une panthère noire…
Deux heures plus tard, je connais toutes les combines pour trafiquer avec un trombone n’importe quel chronotachygraphe d’un bahut ! Je sors l’AMEX et règle l’addition pour toute ma tablée des Dieux du Bitûme. « Da, da fstrétchi, les gars ! ». Ouais, ouais, c’est ça, à la prochaine… !
Le rouge du pays m’a troué grave le duodénum, mais je repars de plus belle. Il reste encore pas mal d’asphalte à se coltiner avant d’apercevoir la mer d’Iroise et ses golfes clairs. J’ai découvert qu’il y avait un casino, là-bas. Mais non, que vous êtes bêtes, pas une épicerie, un casino, un vrai, un Partouche, où on peut jouer à la roulette et au black-jack ! Finalement, ce bled ne doit pas être si paumé que ça…
Nevers. J’en ai plein les bottes et le cuir Conolly du siège me colle aux fesses. Mon Dieu… ! Comme le ciel est bas ici ! Même le vert anglais, si discret pourtant, de ma caisse dénote dans la grisaille ambiante. Comme une burne, je m’engage très imprudemment dans les petites rues du centre ancien… je tourne en rond au beau milieu des ruines et des échafaudages branlants et les autochtones me roulent les « r » : « Quoi ? Un hôtel ? Ah, oui, peut-être… attendez donc que je réfléchisse cinq minutes… essayez voir la première à droite, avec un peu de chance celui-là doit être encore ouvert en cette saison ! »
Coup de bol : c’est ouvert…
« Attention ! C’est cinq euros de plus pour le parking dans le garage ou sinon, c’est dehors dans la rue ! ». Mais, cette grosse dame (effet loupe du plexiglass anti-covid ?) à la réception, un lévrier sur les genoux, me le déconseille vivement. Elle me raconte en caressant de façon assez équivoque la queue redressée en fouet de son whippet tout maigrichon, qu’un pauvre type s’est fait égorger à deux cent mètres d’ici et pas plus tard qu’il y a quinze jours ! Et puis on crève souvent les pneus aussi (peut-être les mêmes d’ailleurs, et avec les mêmes coutelas… ?!). J’imagine sans peine mais avec grand effroi ce que ces ignobles sauvages dégénérés seraient capables de faire subir à une caisse de luxe comme la mienne. Salopards !
Lendemain matin. Qui déchante. Je n’ai pas fermé l’oeil. Enfin, presque pas. Le chauffage ne marchait pas et je me suis gelé toute la nuit, et, cerise sur le gâteau, en sortant du lit (beaucoup trop mou) j’ai foutu les deux pieds dans une flaque d’eau glacée sorti tout droit du mini-bar pendant la nuit. Heureusement, je ne me suis pas électrocuté. Les croissants sont rassis, le jus d’orange pique un peu, et la triple menton au clébard cachectique sur les genoux tousse gras derrière son masque trop étroit. Trois ? Trois étoiles… ? Hein ?! Qui donc, dans ce maudit pays, accorde ainsi, trois étoiles à un hôtel aussi minable ? Oui, qui ? Pour le moment je ne le sais pas, mais je me promets de le retrouver et de lui faire passer un sale quart d’heure dès que j’en aurai terminé avec ce qui m’occupe bien plus en ce moment. Promis, foi d’Ernest.
Avant de quitter cette bourgade en pleine décrépitude, rue Nationale j’achète une boite de « Négus ». Une spécialité de caramels enrobés de chocolat qui vous collent bien aux dents du fond (mais, la boite en métal repoussé est plutôt jolie). Juste histoire de ne pas arriver les mains vides…
Tours. Je passe vite ; voulant être là-bas avant la nuit. À midi, mange sur le pouce un de ces sandwichs triangulaires au thon albacore acheté vite fait dans un Carrefour-Market. Parait qu’il ne faut plus consommer de thon parce la pêche aux filets dérivants ne fait pas le tri et décime les populations de dauphins communs. Font chier, tiens ! Si on les écoutait : on ne pourrait plus rien bouffer du tout !
Seize heures. Landivisiau (très moche aussi). Capitale du chou-fleur. Ou de la carotte ? Enfin, peu importe : en purée, mis à part la couleur, c’est kif-kif ! Je touche presque au but, me reste plus qu’une petite vingtaine de bornes à faire. Cette fois, je commence vraiment à baliser sévère… surtout que je viens de me souvenir que mon idole souffre de diabète (type deux dans le code de l’O.M.S)… Quel con ! Vais pas avoir l’air fin sur le pas de sa porte avec ma boite de caramels mous…
Le goudron s’arrête d’un coup. Quelques mètres plus loin, une esplanade en terre invite au demi-tour. Il serait encore temps peut-être… mais, finalement, je stoppe ma machine. La mer est bien là. Timide, elle se retire en dansant juste derrière les dunes. Dans le ciel, des mouettes l’imitent. En tournant la tête, j’aperçois les arbres fruitiers dans son jardin. Ses arbres dont il nous parle si souvent et qu’il chérit tant. Et puis, la vieille Picasso bleue de sa mère (Sa « Génitrice »…) aussi. Tout est comme il le raconte. Si bien… On cogne à ma vitre… merde… ! C’est lui ! Lunettes rondes, veste en laine moutarde, foulard plissé de soie noire autour du cou… élégance du détail…
« Faut pas rester là, monsieur ! Ça gêne… comprenez… si jamais je dois sortir en urgence ! »
J’ai joué toute la nuit au casino, gagé ma montre en or rose Patek Philipp, et y ai perdu de quoi nourrir deux mille familles Sahéliennes durant plus d’une décennie. Et puis, sur le long chemin du retour, j’ai sucé tous les caramels.
Je crois qu’il n’a pas eu le temps d’apercevoir son bouquin posé sur le siège passager… heureusement…

Braves gens.

Il était une fois. Une fois de trop.
Ta jupe relevée, collant lacéré, les voisins, depuis le palier, matent sur tes cuisses, la jolie collection d’ecchymoses.
La Police alertée, sirènes, flashs de lumière bleutée, agitation bien illusoire et terriblement obscène dans cette nuit sourde, constate les dégâts en bons professionnels avertis. On enveloppe, on tire les rideaux, on note en silence tous ces détails qui ont une importance capitale, et on conclut au différend conjugal. Banale, si banale, cette histoire…
Petite princesse du faubourg, te voilà donc encore toute cabossée, esquintée, amochée, tuméfiée. Toute déchirée. En morceaux. Déjà séché, ton sang colle à tes boucles, et le Rimmel, en rivière éperdue de larmes noires, s’étale, bien gras, sur tes joues, sur tes lèvres fendues. Mâchoire brisée, la grimace est de si mauvais goût. Vache de triste, mon bijou. Vache de triste…
Mais, je vais te débarbouiller, ma Cendrillon, c’est promis, fini le conte de fée truqué, fini l’amour qui tue, fini les « Mais, tu sais bien que je t’aime pourtant, Bébé ! », fini tous ces coups qui blessent, ces humiliations, ces cris, ces pleurs, cette peine, cette vie toujours à demi étouffée…
Oh, comme on s’en veut maintenant. Braves gens. Ah, si seulement on avait su… si seulement on avait vu ce qui se passait… ah, si seulement… ! Mais, il est trop tard, bande de cons, bande de pauvres lâches, bande d’ignobles complices anonymes. Alors, oubliez tout cela, et retournez bien vite dormir, l’esprit tranquille. Oui, car cette fois, c’est terminé. Bien terminé. Cette fois de trop…
Gisèle, mon enfant, ma petite, dans cette mare de sang, n’avait pas encore trente ans.

Rose des sables (5).

— Vous reprendrez bien encore un peu de câpres en gelée, mon colonel… ?
— Non, merci, madame Georgino, cela serait vraiment abuser… !
— Du fromage… y resterait pas un peu de from’gi ? Tonton Monique, boulim’ mic-mac…
Je ne vous ai pas encore parlé de Simone, je crois. Simone, c’est notre chèvre. Et c’est une belle histoire, notre petite Simone…
Le père Jojo a débarqué un jour avec, au bout d’une corde en polyester tressé. Nous n’avons jamais trop su pourquoi, mais il désirait absolument se débarrasser de cet animal (Capra aegagrus hircus). Papa-Nazillon, sautant à pieds joints sur l’occasion (Pour mémoire, le père Jojo, lui, c’est sur une mine anti-personnel et en Afghanistan) a proposé de faire un troc avec sa collection inestimable de prépuces d’hommes célèbres, bien conservée dans de jolis petits bocaux en verre dépoli remplis de formaldéhyde aqueux.
— Celui-là, tu vois, mon Jojo, c’est Albert Einstein…
— Ouah… ! Une jolie pièce !
— Ouais… Et tiens, mate donc un peu çui-ci, c’est Amanda Lear… impressionnant, non ?!
Et c’est comme ça que notre père Jojo est reparti chez lui, clopin-clopant, une brouette rempli ras la gueule de petits morceaux de peau tout ratatinés. Simone, elle donne presque deux litres de lait par jour, et c’est grâce à ce lait plein de vitamines (A, B1, B2, B3, B5, B8, B9, B12, etc…) que maman nous fait de bons fromages. Simone, elle est toute blanche, des oreilles à la queue. Comme un berger suisse.
— Alors… Colonel… beurk… ! si vous nous causiez un peu maintenant de cette guerre… ? Papa-Nazillon, éructant aussi discrètement que possible.
— Escalade des provocations… ultimatum… le douze à minuit… et puis… bam, quoi… début des hostilités, mon vieux… !
— Hum… je vois… je vois… mais… c’est tout de même étrange… ils n’en ont pas du tout parlé aux informations… ?
— Quoi donc… ?
— La population… n’ont pas averti, la population…
— La population… ?
Le colonel jette un regard circulaire autour de lui, s’attarde sur Tonton Monique, la bouche pleine de crottin frais, observe ensuite attentivement Maman, Spontex-woumane (Rocher de Sisyphe, le ménage est un éternel recommencement…), me fixe quelques secondes, pour terminer par Bruno, qui lui tend timidement un crayon de couleur ainsi qu’une feuille froissée de papier A4…
— Dis… tu me dessines un avion… ?
La grande prière du début d’après-midi fut écourtée. Papa-Nazillon, un peu remué par tout ça, n’avait pas le cœur à l’homélie. Alors, pour compenser, on a joué aux dominos. Le Colonel, Papa, Tonton Monique, Bruno et moi, tandis que Maman, de son côté, dépeçait l’antilope dans la cuisine. C’est le Colonel van Dyck qui a gagné presque toutes les parties. En trichant. Je l’ai vu faire, ce salaud…
C’est pas beau de tricher. Non, ce n’est pas beau. Pas beau du tout. Surtout pour un officier d’active.
— Pourrais-tu pas me tailler de jolis escarpins dans la peau de cette bête, mon Nazillon… ?
— Quoi… qu’est-ce… ?
— Des escarpins en antilope… comme dans ce vieux film avec Bourvil…
— Bourvil… ?
— Bah… maintenant elle va marcher beaucoup moins bien… ! Tonton Monique, imitant (très mal) le célèbre acteur normand.
— Tiens, justement, c’est pas dans ce vieux nanard qu’une famille de pauvres ploucs recueille et sauve un parachutiste anglais… ?! Entre parenthèses, une sacrément belle ordure, celui-là… ! Moi, l’œil sombre et bien décidé à faire passer un message, au péril de ma vie, s’il le faut…

Croire.

Une vie a passé…

Loin, si loin aujourd’hui, nos amours adolescentes, nos belles aventures sans lendemain, nos étreintes maladroites sur un lit de fougères, et puis nos peines aussi, étouffées mais jamais vraiment oubliées. Loin, si loin encore, nos projets fous, nos châteaux en Espagne, nos parties de poker menteur sur avenir radieux, des as plein les manches, destins de rois ou bien de valets au cœur transi imaginant alors que le ciel serait éternellement bleu aux amoureux comme nous. Et surtout, qu’un timide « je t’aime, mon amour » durera toute une vie…

Naïf, j’étais. Si naïfs, nous étions…

Aux déceptions amères, traversées du désert, coups profonds qui blessent, tristes retours de noces, faire face et être si forts qu’à la fin se relever toujours.

Oui, croire, obstinés et courageux que nous sommes, qu’à la toute fin une dernière fois encore, on se relèvera…

Ernest Salgrenn. Mai 2021. Tous droits réservés ®.

Rose des sables (4).

— Côme ? Côme comme Côme, la ville d’Italie ? Papa-nazillon, se versant un grand verre de vinaigre tiède.
— Oui, c’est ça, mais sans l’accent… Le parachutiste, s’époussetant énergiquement le sable collé à sa tenue camouflage.
— Italien ? Papa-nazillon, buvant d’un trait son breuvage amère (grimace).
— Non, sur le « o »… ! Le parachutiste, s’épongeant le front humide d’un revers de manche galonnée.
— Dites voir un peu, le troufion, ça ne vous ennuierait pas d’aller plutôt vous secouer les miches dehors… ?! Ça ne se voit peut-être pas, mais je viens de me taper trois heures de ménage, moi ! Maman Georgino, une balayette, main droite, une pelle, main gauche.
Il a une sacrément drôle d’allure, ce para Come, que Papa-Nazillon nous a ramené à la maison tout à l’heure (avec une gazelle à goitre (Gazella subgutturosa) prise dans la nuit à l’un des nombreux pièges à mâchoires qu’il a disséminé un peu partout dans les dunes dans un rayon de trois kilomètres autour de chez nous). Cinq barrettes dorées sur le poitrail. «Ben, mon colon ! C’est un colonel !» s’est exclamé Bruno, si tôt qu’elle l’a aperçu. Et depuis, elle lui tourne autour telle une vilaine mouche bleue (calliphora vomitoria) au-dessus d’un estron encore frais.
— Et votre nom ? C’est quoi donc vot’nom ?! Papa-Nazillon, accompagnant le visiteur tombé du ciel (virgule) à l’extérieur.
— Par hasard ! Come… par hasard ! Tonton Monique, hilare et remontant ses bas de laine bien remplis.
— Doux Bézu ! Mais quelle est conne, celle-là ! Maman Georgino, pliée en deux (dans le sens de la hauteur).
Et on s’installe tous dehors, sur la terrasse surchauffée à cette heure zénithale. La gazelle, pendue au mur de chaux par les pattes arrières, nous fixant d’un œil flasque remplis de mouches domestiques (musca domestica). Comme dans une nature morte de…
— Van dyck… c’est van Dyck, mon nom ! Colonel van Dyck, pilote émérite et breveté, 3 ème escadrille de chasse de sa gracieuse majesté !
— Sa gracieuse majesté… ? Quelle gracieuse majesté… ? Papa-Nazillon, interloqué.
— Ben, la reine des Flandres Orientales ! Raoul, la deuxième du nom…
— Une reine… ? En Flandres Orientales… ? Et qui s’appelle Raoul… ? Raoul deux… ?! Papa-Nazillon, perplexe.
— Tout juste !
Et il raconte, le colon…
— Boum ! Explosion ! Moteur en feu… ! Altimètre qui s’affole… ! Vibrations terribles… ! L’badin bloqué… ! Odeur de cramé… ! Fumée noire… ! Mayday… mayday… ! Van dyck pour la base… je répète… ici Van dyck pour la base… mais… fait chier… radio H.S ! Vraiment pas de bol ! Éjection… ! Territoire ennemi… (Chez nous !) ! Prisonnier de guerre… comment ça… ? Oui, nous sommes en guerre ! Si, si, depuis hier…
Petite pause dans le récit. Distribution gratuite de vinaigre pour tout le monde (grimaces).
— On pourrait p’tête se faire de chouettes rideaux dans ce joli parachute… c’est de la soie, non ?! Maman Georgino, perdant pas le nord.
— Affirmatif… cinquante pour cent, soie, cinquante pour cent, Kevlar… ! Colonel Van dyck (Prise de guerre en puissance).
— Et si on mangeait maintenant ?! Tonton Monique (Estomac sur pattes).
— Vous aimez le lombric en sauce, mon colonel… ? Maman, très à l’aise dans son nouveau rôle d’hôtesse de stalag.
— Du lombric… ? Mais, bien sûr ! J’adore ça ! Colon, se léchant d’avance les babines.
— Z’aviez la post-combustion sur vot’ zinc ?! Et le stator-turbine ? Un Pratt et Whitney, vot’ stator-turbine… ? Bruno, les yeux plein de mirages IV.
— Mais, laisse donc môsieur Come tranquille ! Va plutôt aider ta mère à mettre le couvert ! Papa-Nazillon, Obergruppenfurher d’opérette.
Parait que tout ce qui tombe du ciel est béni. Pas sûr… non, pas sûr du tout…

Rose des sables (3).

Les effluves acrimonieuses de Propylène-Cétyl me sortent du lit de bonne heure. Au rez-de-chaussée, Maman astique. Frénétiquement. Et tout, tout du sol au plafond, sifflotant son air préféré d’opéra mécanique :
« … L’amour est enfant de problème… ! »
Il y a peu, comme tous les matins, à l’instant même où le soleil apparaît derrière les dunes, le vent furibond nocturne a soudainement cessé de souffler sa rage, laissant place à un silence étrange et peut-être plus angoissant encore. Sur le pas de la porte d’entrée, grande ouverte sur l’horizon morne, Tonton Monique balaie scrupuleusement le sable accumulé au long de la nuit…
— Ah… te voilà enfin, ma fille !
— Bonjour Maman… mais… j’suis un garçon, et sans contre-façon… !
—… Ton petit-déjeuner t’attend sur la terrasse… tu as bien mis ta crème, n’est-ce pas… ?
— Oui, mummy… oui… ( Maman a toujours raison… )
La crème antimélanomique, de fabrication artisanale, à base d’essence de cactus (néobuxbaumia polylopha) est très efficace pour se protéger des effets redoutables du soleil. De surcroît, son odeur pestilentielle, (Ô, combien !) éloigne les nombreux parasites dermatophytes qui pullulent ici par milliards.
— Et n’oublie pas de mettre ta casquette à rabats !
Maman Georgino faut pas trop l’enquiquiner lorsqu’elle fait le ménage. Je le sais, et ne me formalise donc pas plus que cela. Tout à l’heure, vers midi, elle sera bien plus aimable, une fois posés ses éponges et ses torchons imbibés d’alcool formique. À moins, bien entendu, que Papa-nazillon ne rentre bredouille…
Ce qui se produit assez souvent, notre père n’étant pas très doué pour la chasse. Avant, il était chef-comptable. Dans une grande entreprise internationale de sous-traitance informatique des données. La « Smith and Johnson United Corporation ». Qui a fait faillite. En deux jours à peine, Papa-nazillon s’est retrouvé à la rue. Et nous, avec.
«Tout cela, c’est à cause de la Bourse de New-York qui n’a pas suivi… !» répétait-il à longueur de journée. Puis, le reste du temps il le passait à chialer, la tête enfouie entre ses mains fines de bureaucrate naïf. Histoire de nous rassurer peut-être, maman nous a annoncé qu’il faisait sûrement une grosse dépression nerveuse post-réactionnelle. « C’est normal, fallait s’y attendre, votre père est un esprit si faible… ». Ensuite, c’est elle qui a eu l’idée de venir s’installer ici. Dans le Sud.
J’avale mon bol de soupe froide aux orties en deux temps trois mouvements. C’est vraiment dégueulasse ! Oh, oui, c’est tout de même dégueulasse de pouvoir virer ainsi les gens, non… ? Si seulement la Bourse avait suivi… si seulement… si…
Un bruit effroyable me saisit sur place… il s’agit d’un avion de chasse, oiseau métallique de mauvais augure, qui passe en rase-motte juste au-dessus de notre maison. J’ai comme le sentiment qu’ils sont de plus en plus nombreux depuis quelque temps…
Quand je pense que Bruno, cette idiote, rêve de devenir plus tard pilote de chasse ! Voilà bien une idée totalement saugrenue ! Moi, je rêve de tout autre chose… d’un métier bien plus passionnant que celui-là… je rêve de devenir thanatopracteur ! Et surtout d’être un grand maître de cérémonies. Et peut-être même le plus grand de tous. Celui qui organisera les plus belles, les plus somptueuses, les plus émouvantes, les plus tristes, les plus poignantes cérémonies funéraires qui n’aient jamais été réglées sur Terre. Avec de vrais macchabées, bien sûr. Pas comme celles que j’improvise jusqu’à présent, toujours pour de faux, avec Bruno. D’ailleurs, ma sœur ne sait pas faire le mort ! Elle est tout à fait nulle pour ça ! Alors, à chaque fois, cela foire ! Cette cruche ne peut s’empêcher de bouger, ou même, pire, de rigoler à un moment ou un autre. Ah, croyez-moi bien que si j’avais quelqu’un d’autre sous la main, je l’utiliserai volontiers…
Tonton Monique s’approche de moi. Son balai de paille en bandoulière.
— Dis-donc, toi… j’avais pas vu… t’as du poil qui pousse au menton, on dirait bien… ?!
C’est en levant la tête vers elle que je l’ai vu, lui. Là. Tout là-haut dans le ciel tout bleu azur. Un parachutiste…

Le Pommard m’a tuer !

Ouais, et alors ? J’aime pas le pinard bio ! Il n’a pas de goût ! Je préfère le gros rouge qui tache. Et qui râpe un peu aussi, avec ses vingt-cinq grammes de sulfite au litre. J’suis un dur. Un vrai, un tatoué, un qu’à pas peur d’avoir des trous commac dans l’estomaque… ! Ouais, le pinard bio, j’vous le dis, et bien en face : c’est d’la daube en bouteille !
Moi, j’ai des bras comme vos cuisses, une tête de rhinocéros, et des mains qui broient. Gaffe, les gars ! J’suis pas un tendre pour deux ronds ! J’écrase tout sur mon passage, je pousse fort, je piétine grave si ça remue encore un peu. Alors, j’vous le dis : faut pas me faire chier… moi !
Pas été longtemps à l’école. Juste assez pour comprendre que ça servait à que dalle ! Et puis, faut pas trop m’enfermer entre quat’murs, moi. J’ai besoin de respirer à plein poumons, de m’extérioriser, d’avoir de l’espace, de pouvoir bouger comme j’ai envie. Sinon, je peux vite devenir méchant…
J’suis déménageur de profession. Chez Balthazard et fils. Et c’est un boulot qui me plaît. Surtout quand faut monter des trucs vachement lourds au dernier étage. J’adore quand c’est lourd et que ça doit aller tout en haut. Et l’ascenseur, c’est pas pour moi. Encore un truc de pèdezouilles, les ascenseurs ! L’autre jour, j’me suis farci un piano à queue. Tout seul, comme un grand, et jusqu’au cinquième. Les copains ont dit que j’y arriverai pas. C’est des cons. Ils ne se doutent pas de quoi je suis capable, moi ! Même que la cliente, celle du piano, elle nous a joué un morceau après qu’on ait déballé l’instrument en question au milieu de son salon. C’est du classique, qu’elle nous a dit. Et putain, c’est chiant, le classique ! Ça vous donnerait presque envie de chialer, cette connerie ! Enfin, je dis ça, mais moi j’ai encore jamais versé une larme de ma vie… même si j’ai beaucoup de peine, ça ne vient pas, jamais… je préfère plutôt cogner sur quelque chose ou bien… sur quelqu’un… mais, ça soulage aussi !
Tiens, en causant de ça, l’autre soir, en rentrant du turf, y’a un type en bagnole qui m’a refusé une priorité. Merde ! Les stops, c’est quand même pas fait pour les chiens, non ?! Alors, j’lui ai fait réviser son code de la route à ma manière, à cet abruti, en lui défonçant bien sa gueule à grands coups de tatanes. J’chausse du quarante-sept fillette, ça aide pour les révisions ! «Maman, au secours, maman !» qui geignait, le guignol ! Moi, ma mère, je l’ai pas connu. J’suis un enfant de la Dasse…
À la Dasse, j’me suis pas fait que des copains. Et puis l’ambiance, c’était pas trop ça, non plus. On se faisait vite chier sa race au bout d’un moment ! Alors, je fuguais. J’allais voir les filles dehors. Enfin, ces dames, plutôt. Et elles m’avaient à la bonne, celles-là. Faut dire que j’leur faisais comme une petite distraction dans leur dure journée de tapin. C’est un peu longuet dix heures par jour sur le trottoir. Surtout quand il fait froid. Et du côté de Givet, dans les Ardennes, c’est pas la peine de vous tartiner la tronche de crème le matin pour éviter les coups d’soleil, non, vaut mieux investir dans un pébroc de bonne qualité ! Elles étaient bien sympas, mes putes…
En maison de correction, j’me suis pas fait que des copains, non plus. Et puis les matons y tapaient fort. De vrais brutes. Encore plus qu’à la Dasse. Là-bas, c’est style « Marche ou crève », si vous voyez ce que j’veux dire ! Bon, des mandales, c’est vrai que j’en ai distribué quelques-unes aussi. Faut savoir qu’à quinze ans, j’étais déjà presque bâti comme aujourd’hui. Tout en muscles. Alors, fallait pas trop me chercher des poux dans le chignon ! Des fois, ils se mettaient à cinq ou six pour me maintenir par terre. Sûr qu’ils en ont drôlement bavé avec moi… !
À l’Armée, j’me suis pas fait que des potes, là, non plus. C’est vrai. Je l’avoue bien volontiers. J’en ai cassé du kaki ! Même un capitaine, qui avait pourtant fait l’Indochine en cinquante-quatre. Faut voir comme j’lui ai fait bouffer ses décorations, à çui-ci ! «Maman, au secours, maman»… ! enfin, bref, vous connaissez mieux la chanson maintenant… Finalement, n’ont pas voulu de moi dans les paras, j’aurais bien voulu, moi, mais j’étais trop balèze d’après eux. J’savais pas, mais dans les parachutistes vaut mieux être nain, sûrement parce que ça prend moins de place dans les avions. Alors, m’ont incorporé dans les commandos-marine. Les Fusses-cos, qu’on dit. C’est bien aussi. Enfin, pour ceux qui comme moi aiment la castagne… ! M’ont appris le close-combat pendant les classes. Et puis comment égorger proprement une sentinelle ennemie en arrivant en loucedé par derrière. Et encore plein d’autres trucs qui peuvent toujours vous servir un jour, plus tard, quoi, on ne sait jamais… Bon, après, j’ai surtout fait du trou. Ces cons de militaires, ils ont tendance à vous envoyer au cabanon pour un oui, pour un non. Ils ont leur putain de règlement à respecter. Et la hiérarchie, aussi. Moi, la hiérarchie, elle m’a toujours fait chier. Ça m’file des boutons ! Mais, j’ai l’impression que vous vous en doutiez déjà un peu, non… ?
Après l’armée, comme fallait bien bouffer, j’ai trouvé ce boulot chez Balthazard et fils. J’avais tout à fait le physique de l’emploi, qu’ils ont dit en me voyant arriver. Je reconnais qu’ils avaient pas tort, porter des paquets lourdingues, c’est vraiment l’idéal pour moi. J’suis comme dans mon élément. Et puis, c’est grâce à ce boulot que j’ai rencontré ma moitié…
Suzanne, qu’elle s’appelle. Elle déménageait. On a tout de suite matchés tous les deux. Elle est chouette, ma Suzanne… et douce avec ça. Comme une grosse pelote de laine vierge. Du coup, c’est moi qu’ait vite déménagé ensuite. J’ai quitté mon gourbi minable de la Sonaco pour venir m’installer chez elle. Bon, c’est pas très grand chez nous, mais on n’a pas beaucoup d’affaires, non plus. Alors, du coup, ça compense. Là, elle est enceinte, ma Suzanne. Un garçon, qu’a dit le toubib. Il paraît que ça se voyait bien sur la dernière radio qu’on lui a fait, à Suzanne. Un garçon, c’est bien, non ? Enfin, une fille, ça m’aurait plu aussi, faut pas dire. J’aurais pas fait le difficile pour une fois…
Là, je descend chez le marocain, pour acheter une bouteille. On a décidé de fêter ça, avec Suzanne.
— Comment ça, t’as que du Bio, Rachid ? Tu te fous de ma gueule, ou quoi ?
Après, j’sais plus…

Texte d’Ernest Salgrenn. Avril 2021. Tous droits réservés (texte et photographie).

Affûtage de chaînes.

Achtung ! Avertissement de l’auteur : ceci n’est pas une fiction ! Aussi, citoyens responsables, écologistes de tous poils, ou bien simples amoureux de la Nature, passez vite votre chemin ! Vous ne supporteriez pas ce qui suit.


Voilà, c’est fait ! Libéré ! Délivré ! Mais il est évident que cela devait sortir un jour… je ne tenais plus ! Ce matin encore, l’œil noir de ma conscience, terrible, me fixait du fond de mon bol de céréales. Alors, je me suis dénoncé et j’ai avoué avoir commis, non pas un, mais bien plusieurs dizaines de délits, tous passibles d’importantes amendes ou bien de lourdes peines de prison*…
— Allo ? La L.P.O ? Le W.W.F ? Nature et Découverte ? Les Amis de la Terre ? Greenpeace ? Agir pour l’Environnement ? Naturama ? Be Love be happy ? Avenir Forêt ? Vivre nu et heureux dans le foin ? Maison de la Nature de Boult-aux-bois ? Nicolas Hulot en short ? (Bon, j’abrège, la liste des associations et des O.N.G étant beaucoup trop longue à énumérer)… c’est moi… Ernest, le serial killer fou des Alpes du Sud !
Et puis, j’ai tout déballé, décrivant dans le détail toutes ces ignobles atrocités perpétrées ces derniers jours (aux températures douces et annonciatrices enfin du Printemps), donnant à ces braves gens par la même occasion un nom, le mien, qu’il serait dorénavant aisé pour eux d’associer à ce que l’on pouvait bien appeler la plus grande destruction volontaire, organisée, méthodique et massive de la Nature de cette dernière décennie… !


J’ai commencé par les arbres…

Centenaires, ou pas, et d’espèces parfois rares par ici : noisetiers, châtaigniers, chênes verts, chênes pubescents, chênes blancs, chênes noirs, arbousiers, faux pistachiers, sorbiers des oiseleurs, amandiers, érables de Montpellier, azéroliers, hêtres, muriers noirs, néfliers, et sans oublier la famille des pins : pins parasol, pins blancs, pins noirs d’Autriche, pins d’Alep, ni bien sûr les très beaux cades et autres génevriers thurifères géants (parfois plus de 5 mètres de haut pour un âge plus que canonique !). Ce n’était pourtant qu’un début, car vînt ensuite le tour des arbustes et autres plantes basses, et comme à tout seigneur tout honneur, je citais en premier lieu la Gesse de Vénétie (Lathyrus venetus), une fabacée découverte récemment en France continentale et connue aujourd’hui des seuls pourtours de la montagne de Lure, où elle occupe les chênaies fraîches et hêtraies, rectifiant tout de suite : «Pardon… excusez donc mon erreur ! je voulais bien entendu dire : OCCUPAIT… !» Il y avait aussi très certainement (mais j’avoue ne pas savoir toutes les reconnaître) d’autres espéces présentes sur mon terrain et protégées au niveau national dont l’Euphorbe à feuilles de graminée (Euphorbia graminifolia), le Scandix étoilé (Scandix stellata), rarissime ombellifère, protégée au niveau national et à aire de répartition circum méditerranéenne et iranotouranienne très morcelée, le Panicaut blanc des Alpes (Eryngium spinalba), ombellifère épineuse des éboulis thermophiles et des pelouses sèches endémique des Alpes sud occidentales, l’Orchis de Spitzel (Orchis spitzelii), la Tulipe de l’Écluse (Tulipaclusiana), non revue par les botanistes depuis 1920 mais pourtant bien présente sur ma propriété (voir pour ceci plus loin dans le texte, SVP), l’Ancolie de Bertoloni (Aquilegia reuteri), superbe renonculacée endémique des Alpes du Sud-Ouest, la Pivoine officinale (Paeonia officinalissubsp.huthii), plante spectaculaire des bois clairs et pour conclure, la rarissime Aspérule de Turin (Asperula taurina), caractéristique des hêtraies méridionales que je pulvérisa allègrement, comme les autres, au débroussailleur (Husqvarna-4 temps).
Puis, ce fût le tour des oiseaux…

Là aussi, la liste est assez longue, aussi je pris le parti de ne leur annoncer que les espèces protégées dont j’étais à peu près certain d’avoir, soit détruit l’habitat, soit (encore mieux) les petits de l’année toujours au nid en cette saison : grand duc d’Europe (Bubo bubo), chouette de Tengmalm (Aegolius funereus), huppe fasciée (Upupa epops), guêpier d’Europe (Merops apiaster), pic noir, et le vert, et surtout, ma plus grande fierté peut-être, ce grand nid de Circaètes Jean-le-blanc (Circaetus gallicus) perché à la cime d’un pin de plus de vingt-cinq mètres (abattu sans sommation lui aussi (Husvarna-4 temps)), et qui contenait deux jolis oisillons, bien mal en point après leur chute, que, bonne âme, j’achevai au sol à grands coups de talonnettes ferrées…
Restait encore à leur causer des mammifères.

Et puis aussi des reptiles.

Et puis encore des amphibiens…

Par choix délibéré, je débutai par les chauves-souris et notamment l’Oreillard montagnard (Plecotus macrobullaris) en pleine période de reproduction, comme ses cousins : le Petit Rhinolophe (Rhinolophus hipposideros), le Molosse de Cestoni (Tadarida teniotis), espèce remarquable de haut vol, la Noctule commune (Nyctalus noctula) espèce arboricole, chassant en hauteur et dans des zones dégagées (très rare en Provence) dont j’ai détruit avec soin, là encore, toutes les cachettes nidatoires. J’évoquai ensuite ( mais le plus souvent brièvement, ressentant déjà la plupart du temps une lassitude, bien compréhensive, de la part de mes interlocuteurs) les autres petits mammifères arboricoles présents sur mon terrain et que j’avais chassé eux aussi sans ménagement, comme le loir gris (Glis glis), l’écureuils gris ou roux (Sciurus vulgaris alpinus) et la martre des pins (Martes martes). Pour les reptiles et amphibiens exterminés tout aussi consciencieusement (à noter ici l’efficacité du brûlage intensif pour cela), les vedettes incontestées fûrent cette fois, la prestigieuse Vipère d’Orsini (Vipera ursinii), reptile d’affinité orientale aujourd’hui rare, très localisé, en régression et menacé purement et simplement d’extinction en France, ainsi que le Lézard ocellé (Timon lepidus) qui suit malheureusement le même chemin. De peu suivirent les tritons, les salamandres et les crapauds (beurk…!).
Je n’oubliai pas évidemment les insectes et les papillons.

Toutefois, je compris que la coupe était pleine. Inutile d’insister plus, et de citer peut-être l’Osmoderme ermiteou, le Pique prune (Osmoderma eremita), espèce de Cétoniidés (cétoines), rare et en régression, inféodée aux grosses cavités pleines d’humus dans les vieux arbres, le Clyte à antenne rousse (Chlorophorus ruficornis), coléoptère longicorne (Cerambycidés) déterminant, endémique floricole et forestier dont la larve se développe dans les branches mortes des chênes, la Rosalie des Alpes (Rosalia alpina), longicorne principalement inféodé aux vieux hêtres, le staphylin (Bryaxis lurensis), espèce endémique de la montagne de Lure vivant parmi les débris végétaux sous les pierres, dont l’existence fût découverte seulement en 2001 (laissant présager que d’autres espèces ne fussent pas encore découvertes à ce jour… mais, ça, franchement, ce n’est plus mon problème !).


Là, vous vous dites, toutes et tous : «Hé, ben, notre Ernest, on est pas prêt de le revoir de sitôt !». Mais détrompez-vous, je ne suis pas sot ! Et si je me suis dénoncé de mon propre gré pour avoir commis ces horribles crimes contre mère Nature, c’est parce que je sais que je ne risque absolument rien ! Oui, vous avez bien lu : rien, nada, que ‘t’chi ! Mieux que ça même, j’ai eu droit aux compliments de L’O.N.F !


Ils sont passés, pas plus tard qu’hier, dans mon quartier. Pour contrôler…
— Bravo, monsieur Salgrenn, vous avez fait du bon boulot ! ont-ils dit très contents, rajoutant cependant, vous êtes sur la bonne voie, continuez comme ça !
Il est vrai qu’il reste encore à l’hectare deux ou trois arbres, dans la pleine force de l’âge, à abattre, et que j’ai conservé (grossière erreur de ma part !) histoire de ne pas perdre la main trop vite…
Puis, ils sont repartis dans leur jolie kangoo jaune vif sur les portières de laquelle on peut lire : «Vite ! Abattons nos forêts avant qu’elles ne brûlent !». La dame à galons dorés (ils étaient deux, un homme et une femme, un couple donc, comme les bengalis d’Australie (Amandava amandava) mais en beaucoup moins colorés) est repartie avec un magnifique bouquet d’orchidées et de tulipes sauvages (Tulipa sylvestris subsp. sylvestris) que j’ai coupé moi-même à son intention. Par courtoisie.
Alors, en effet, je ne risque rien. J’ai simplement suivi les instructions à la lettre. Les instructions de la directive sur le « débroussaillement » des parcelles en zone naturelles (et également classée en réserve « Natura 2000 », ici). C’est monsieur le préfet qui me l’a ordonné, et puis ce bon monsieur le maire.
«Protégeons nos maisons du feu, qu’ils nous disent à l’envie… » !
Aussi, bon citoyen, c’est ce que j’ai fait !
Alors, mes amis ? Elle est pas belle la vie dans nos déserts ?!

Auteur : Ernest Salgrenn. Avril 2021. Tous droits réservés texte et photographie).

  • * Dans notre pays, la destruction d’une espèce protégée est un délit puni par l’article L 415-3 du code de l’Environnement, sanctionné d’une peine de 2 ans de prison et/ou d’une amende pouvant atteindre 150 000 euros. Par ailleurs, en cas de destruction « en bande organisée » (Voisins-Voisines, par exemple !), la sanction peut aller jusqu’à 7 ans d’emprisonnement et 750 000 € d’amende ! Qu’on se le dise… !

Remerciements de l’auteur (Ernest Salgrenn) au Ministère de l’environnement, de l’énergie, et de la mer (les descriptions de la flore et de la faune sont très largement empruntées à la fiche : « ZNIEFF 930012706 – (Massif de la Montagne de Lure)) ».

Rédacteur de la fiche : Jean-Charles VILLARET, Jérémie VAN ES, Luc GARRAUD, Stéphane BELTRA, Emilie RATAJCZAK, Stéphane BENCE, Audrey PICHARD, Cédric ROY, Géraldine KAPFER.

Et pleurer de rire, on peut encore ?

Je ne sais pas toi, lectorat avisé, mais des fois, moi, je tombe des nues ! Et pas plus tard que hier matin…
Petit aparté (et juste parce que suite à une « association d’idées fortuite » : j’y pense d’un coup) : le Nu, c’est ce que je préfère en peinture ! Un simple et succinct dessin d’un sein au fusain me transporte ! Mais n’y voyez surtout rien de malsain : c’est d’art dont il s’agit, rien de cochon là-dedans. Voilà, c’est dit !
Donc, pas plus tard qu’hier matin, (un jeudi, pour ceux qui suivent) tandis que je reluquais tranquillement ma collection d’attestations dérogatoires (douze mille vingt-deux au total, m’en manque que trois mais je ne désespère pas de les retrouver un jour prochain en faisant du ménage), voilà pas que mon téléphone sonne… «dring, dring… !»
— Ouais, c’est qui ? (Suis jamais très aimable au bout d’un fil, par principe).
— C’est moi !
— Qui ça, MOI ?!
— Mais moi, voyons, moi, bien sûr… !
Bon, je le fais marcher, en vérité je l’ai reconnu tout de suite (peut-être que vous aussi, d’ailleurs ?). C’est Benoit. Ben, pour les intimes. Monsieur Benoit Poelvoorde pour tous les autres. Ou, éventuellement, Monsieur Manatane, pour celles et ceux qui avaient encore quelques brouzoufes en poche pour s’abonner à Canal+ dans les années quatre-vingt dix.
Ben, je l’ai connu en atelier de travaux manuels. L’atelier de travaux manuels de la Clinique du Parc (Suisse du sud). On a vite sympathisé tous les deux. De tous les patients, nous étions les seuls à nous intéresser à la pâte à modeler et cela nous a rapproché assez vite. Nous étions aussi les seuls à faire le mur le soir, après le couvre-feu obligatoire, pour descendre nous arsouiller dans un night-club au bord du lac (Léman et brothers), la Grange aux loups. Et ce, jusqu’au petit matin. Hasard, nous avions le même praticien (le vénérable docteur Schmoll-Veigt). Un vrai con, il n’a rien vu !
— Ben ? C’est toi, Ben… ?! (oui, je sais, mes dialogues sont tout pourris aujourd’hui).
— Mais oui, c’est moi ! Bien sûr, que c’est moi !
— Et qu’est-ce qui t’amène ? Une descente de delirium qui se passe tremens ? (Et mes jeux de mots, itou…).
— Arrête tes conneries, Nénesse ! Tu sais bien que je suis clean maintenant…
Sans vouloir trahir le secret médical, et vous savez que je suis plutôt réglo là-dessus, inutile sans doute de vous rappeler qu’il n’y a pas de pire menteur qu’un type qui s’adonne au vice. Et vice-versa. Tout le monde connait la musique : « Qui a bu, boira, qui a pêché, pêchera, qui dort, dîne… etc, etc… » !
— Ouais… (perplexité)
— Dis, t’es chez toi en ce moment ?
— Ouais… (surprise)
— Je me disais que je pourrais p’tête passer te voir, histoire de…
— Histoire de quoi… ?! Histoire de vider ma cave ?!
— Putain, tu fais chier ! J’viens de te dire que j’étais clean maintenant, merde… ! (Vous noterez que dans l’intimité, Benoit Poelvoorde est un garçon plutôt grivois, ce qui n’arrange pas les choses chez quelqu’un qui a d’autre part un physique ingrat).
— Est-ce que tu sais que nous sommes en confinement, ici ? Et que nous n’avons pas le droit de faire plus de dix bornes autour de chez nous ? Tu es tout de même au courant de ça, ou pas ?!
— Oui… mais moi… je suis belge !
— Et alors, raison de plus ! Si moi je n’ai pas le droit de faire plus de dix bornes sans une bonne raison, je ne vois pas comment, toi, tu pourrais te taper Namur-**x-en-Provence (Le nom complet de ma ville de résidence est volontairement caché par mesure de préservation de ma vie privée) simplement parce que ma tronche te manque ?!
— C’est là que tu te goures, mon vieux (Le saligot ! j’ai seulement deux ans de plus que lui !) ! As-tu bien lu la directive du 16 avril dernier émanant de votre ministère de l’Intérieur ?
— … Non… !
— Ben, tu devrais… ! Bon, alors c’est décidé… j’arrive demain !
Là, en tout cas pour ceux d’entre-vous qui n’ont pas encore lu cette fameuse directive du 16 avril dernier, vous devez penser : « Mais, qu’est-ce qu’il nous raconte, Ernest, comme connerie… ?! »
Hé, ben, non… ! Ce n’est pas une connerie du tout, chers amis français confinés et bloqués chez vous depuis bientôt 15 jours ! D’ailleurs, voici le lien : https://www.interieur.gouv.fr/Actualites/L-actu-du-Ministere/Attestation-de-deplacement-et-de-voyage
En effet (selon le paragraphe 2 de cette directive), si vous êtes Belge, Allemand, ou même pire : Roumain (où la pandémie bat son plein) vous pouvez tout à fait venir faire du tourisme en France, et vous déplacer à loisirs sur le territoire national !
Comment que c’est écrit déjà sur le fronton de nos mairies ? Liberté, égalité, fraternité… c’est bien ça, hein ?! Liberté… Liberté, j’écris ton nom, sur les murs de ma prison… !
Alors, pour terminer, et comme dirait quelqu’un d’autre (de plus talentueux) : « Non, mais sérieusement… ! »

Chapitre 39. Sécotine en stock.

J-1. Villa Mektoub. Fin de soirée.

Je sais. Oui, je sais très bien ce que vous allez me dire, bande de gros malins que vous êtes, j’aurai du faire gaffe et m’en douter un peu ! Hé, ben, non ! Voilà, c’est comme ça… je n’ai rien vu venir ! Rien de rien ! Et lorsque je suis arrivée toute essoufflée sur le parking : il était déjà trop tard…

Oh, j’ai bien tenté de les arrêter, en lui arrachant tout de suite des mains son flingue, à ce trépané du cerveau de Goofie qui me restait planté là, au beau milieu, aussi raide qu’une grosse bitte d’amarrage en bronze tanquée sur un quai mal pavé de la Mer du Nord, et puis même que je leur ai tiré dessus ensuite, et même que tout le chargeur y est passé, jusqu’à la dernière balle, mais ils se sont évaporés en trombe dans la nuit tropézienne… avec ma Gladys… évanouie, évanouie ma passion, mon amour, ma petite chérie, mon unique raison de vivre…

Alors c’est vrai, je ne vais pas le nier ; je n’aurai jamais du la laisser sans surveillance, ne serait-ce même que durant ces cinq petites minutes qui me furent nécessaires pour récupérer mon Balou dans cet hélicoptère.

Ah, ils avaient bien préparé leur coup, ces salauds ! Mais d’où qu’ils sortaient donc encore, ceux-là… ?! M’ont bien baisée en tout cas ! Quelle conne ! Et ce mollasson de Jean-Lain, ce pauvre larbin de première classe, qui n’a rien compris lorsqu’il m’a vue partir comme une flèche, sans même lui dire au revoir et merci, et puis, ce putain de semi-remorque déboulant à tout berzingue, que je n’ai pas vu arriver et qui a bien failli m’aplatir comme une crêpe si je n’avais pas eu ce réflexe de dingue de me jeter sur le côté au dernier instant, sauvant aussi in extremis mon Balou. Et ma valise.

Cependant, j’avais eu le temps de reconnaître le type au volant. Et là, aucun doute, encore lui… ce salopard de clown… cette espèce de petite ordure !

Mado, ma chérie, va falloir que tu te calmes maintenant, que t’analyses la situation, que tu trouves une solution… oui, c’est ça, te calmer, te calmer à tout prix, t’as le palpitant qui cogne si fort dans la poitrine… voilà, c’est bien, oui, tu as raison, assois-toi cinq minutes sur ta Samsonite et essaye donc de respirer plus calmement, et puis surtout… arrête un peu de chialer ! Alors, je reste assise, comme çà, comme une véritable loque, un chiffon mou, un énorme tas de gélatine, et je ne bouge plus, plus du tout, hébétée, inerte, en crise, sonnée, en état de choc, semi-comateuse peut-être même, car allez savoir ce qui peut bien se passer dans ces moments où on a complètement perdu la raison, et puis aussi toute cette joie de vivre que l’on avait en soi avant, juste avant, avant que le malheur, sans prévenir, ne vous tombe sur le coin du nez, et cela a duré ainsi, pendant de très longues minutes, de celles qui passent très lentement, qui prennent tout leur temps, qui durent, et qui durent encore… ainsi je n’avais définitivement plus d’avenir, j’allais mourir, là, ici, sur ce foutu gazon anglais, toute seule, en sueur, abandonnée…

Puis, soudain, après ce très long moment d’éternité, voici que j’aperçois vaguement une ombre qui s’approche dans le noir… Goofie, qui revient me voir… Et l’on dirait bien qu’il n’a pas trop l’air en forme lui non plus…

— Tout baigne, M’dame Mado… ?!

— … Hein… ? Oui, oui… merci ! Vous avez vu ça, mon pauvre Goofie… ils nous les ont enlevés… tous… ! Même ce charmant docteur… si gentil, si prévenant, et puis l’autre aussi, la p’tite-là, celle qu’est taillée à coup de serpe dans une queue de cerise, vrai qu’elle n’est vraiment pas épaisse celle-ci, hein, pas vrai… ?! Et ma Gladys… ma Gladys… ils me l’ont pris mon petit amour… ma chérie, si belle, si fragile… mais… mais pourquoi donc ils nous ont fait ça, Goofie… pourquoi donc… pourquoi… ?!

— Et papa Président, m’dame Mado, lui aussi, l’ont kidnappé… !

— Ah bon… ?! Jules-Théodule ?! Vous êtes sûr… ?! Mais que vient-il faire là-dedans, celui-ci ?!

— Sais pas, m’dame ! Mais sûr que je vais me faire taper sur les doigts, moi !

— C’est pour ça, Goofie… faut absolument qu’on les retrouve maintenant ! Et d’ailleurs qu’est-ce que vous fichez-là encore ?! Merde ! Pourquoi ne les avez-vous pas pourchassés immédiatement avec tous vos collègues ?! Et le GIGN ? Et l’Armée… ?! On a prévenu l’Armée, bien sûr… ?! Parce qu’il n’est peut-être pas trop tard…

Il toussote.

— Bon… promis, faut pas pleurer, M’dame Mado… ?!

— … Quoi… ?

M’a l’air drôlement embarrassé le Goofie, il se frotte le pif maintenant et ce n’est pas bon signe…

— … Promis faut pas pleurer… ?

— Comment ça… ?

— Président a dit de laisser tomber l’affaire ! Pas grave pour son papa, qu’il a dit !

— … Quoi… ?! je hurle. Et je me relève malgré mes deux guiboles encore toutes molles et qui flageolent…

— Qu’est-ce que vous venez de me dire, là… ?! que je hurle encore plus fort.

— … Ça m’fera un peu des vacances ! même qu’il a ajouté en rigolant, le boss ! Alors, les ordres maintenant c’est qu’on va attendre la demande de rançon, et puis on payera ce qu’ils veulent… c’est vraiment pas la peine de trop s’en faire qu’il a dit aussi, le Président… ils le garderons sûrement pas longtemps, ça c’est sûr… et même que si on paye pas : ils finiront bien par nous le rendre… !

— Mais bon Dieu ! Pour qui y s’prend, celui-là ?! La rançon ?! Mais putain, quelle rançon, Goofie ?! Et s’il n’y avait pas de rançon… ?! Hein… ?! Et si ce n’était pas de l’argent qu’ils voulaient ces enflures… Et si c’était plutôt…

— OK… ça va… ! J’suis bien rassuré maintenant ! Goofie voit que vous vous sentez mieux alors va falloir que j’vous laisse, m’dame Mado ! Faut que je retourne les aider là-bas… à cause de toute cette k’lue, m’dame Mado… ! Une véritable k’lue, qu’y ont dit !

— La k’lue ?! C’est quoi encore, cette histoire… ?!

— Ben, c’est ce drôle de type avec son éléphant tout à l’heure… l’éléphant, il a arrosé tout le monde avec de la k’lue qu’y pompait direct dans la piscine, et plus personne pouvait bouger à cause qu’y z’étaient tout collés ! C’est comme ça qu’ils ont pu faire leur coup tranquillo, les autres… à cause que plus personne pouvait bouger avec toute cette k’lue partout… !

— … De la glu… ? C’est de la glu, que vous me dites… ?!

—… Oui… Korrec’que, m’dame ! D’la klue ! qu’y balançait de partout !

Je trouve, et c’est tout à fait sincère de ma part, que notre Goofie a réalisé d’important progrès dans la langue de Molière, néanmoins, je préfère tout de même me rendre compte de visu…

— Allons voir ça, passez devant, je vous suis…

Et effectivement, je peux vous assurer que ce que je découvre alors n’est pas très beau à voir ! Un véritable carnage ! Une Bérézina ! Non, que dis-je… l’Apocalypse !

En faisant bien attention de ne pas marcher dans les flaques gluantes, je retrouve notre Président à la même place que tout à l’heure. S’il ne s’en est pas trop mal tiré finalement, il n’a que les deux pieds collés au sol, pour Woo Woo, toujours vautré en face de lui, ce n’est pas du tout la même limonade… ! Je suppose qu’il devait se situer pile-poil dans une trajectoire de jet, le gros citron, aussi je ne vous raconte pas la dose de colle qu’il s’est encapé dans le portrait ! Tandis qu’il braille sa mère, deux de ses sbires lui aspergent le fondement à grands renforts de bassines d’eau brûlante, mais malgré ça, il demeure désespérémment figé sur son fauteuil en rotin plastique ! Encore heureux que l’on vient de leur déclarer la guerre aux bouffeurs de riz cantonais, sinon, à coup sûr, nous frisions l’incident diplomatique !

Mais, le plus cocasse se passe ailleurs. À quelques dizaines de mètres à peine, derrière l’estrade installée pour le spectacle…

Ici, on peut admirer un étonnant tableau d’une scéne vivante qui vous laisse carrément sur le cul ! Un happening époustouflant où l’on découvre avec surprise notre petite Josyane présidentielle et le Bibronzic de Ploudalmézeau-sur-mer ! Les deux protagonistes, sont toujours bien soudés l’un à l’autre et dans une posture peu orthodoxe (surtout pour une première Dame de France) mais qui ne laisse toutefois aucun doute sur l’indéniable souplesse de son bassin… La Josy pratique le yoga trois fois par semaine, alors forcément, pour Madame, le grand écart latéral, c’est du gâteau à la crème ! Fingers in the nose et les chakras toujours grands ouverts ! Cette fois-ci, il était évident qu’ils allaient avoir beaucoup de mal à s’expliquer, ces deux-là ! Les voilà bels et bien coincés, au sens propre comme au figuré, et il devenait clair que pour notre breton cela deviendra plus compliqué maintenant pour son avancement futur dans les affaires du Pays ! Minimum minimorum, il pouvait s’attendre à recevoir une sacrée ronflante dans le biniou à coulisses, surtout que vu l’attroupement déjà formé autour de nos deux zygotos, et le nombre de personnes dans le paquet qui prennent, sans demander évidemment l’autorisation des principaux intéressés, des clichés de la scène avec leurs smartphones, à l’heure qu’il est tous les réseaux sociaux doivent déjà commencer à s’affoler vitesse grand « V » ! Et ben, ouais, moi, quand j’aime… je like ! Et souriez donc un peu, le petit oiseau bleu va sortir… !

Sur ces entrefaits, voici le colonel Du Thilleul qui me rejoint et éclate de rire immédiatement en apercevant nos deux comiques englués. Certes, Il y a matière à se fendre la poire, mais je me rends compte très vite que notre colon a du, profitant de l’ambiance festive, se lâcher un peu plus que prévu, lui aussi, dans le programme initial de la soirée… Chemise hawaïenne grande ouverte sur les poils du torse, moustache frisée vers le haut, il n’est plus du tout stable sur ses cannes et puis surtout embaume très fort le rhum agricole, celui qu’on fout dans le Planteur martiniquais pour lui donner du goût et de la saveur ! Une adaptation rapide dans les îles, prochaine affectation si tout se déroulait bien de l’énergumène, semblait d’ors et déjà acquise d’avance…

— Ouaaah… ! Comme j’l’ai échappé belle, madame de Minusse ! J’piquai un petit somme par là-bas, de l’autre coté du jardin… sûrement pour ça qu’ils m’ont raté… !

— … De Villeminus… c’est de Villeminus plutôt ! Enfin ce n’est pas grave… et vous n’avez rien vu alors… ?

— Hein… ?! Mais non… presque rien… deux verres de punch… et c’est tout… j’vous le jure !

— Non… vu… ! C’est vu, que j’ai dit !

— Ah… vu ?! Excusez, mademoiselle… mais si, si un peu quand même que j’ai vu… !

— … Je m’en doutais aussi… !

— C’est que comme les gens gueulaient très fort alors au bout d’un moment ça m’a réveillé tout ce vacarme ! C’est un éléphant qui crachait toute cette colle sur eux… j’lai vu cet éléphant… J’lai bien vu l’animal !

— Bon… un éléphant, OK… et le dresseur… ? Est-ce que vous l’avez-vu son dresseur ?

— Mais bien sûr que je l’ai vu ! C’est lui qui a changé l’eau en colle dans la piscine ! Il avait déjà fait la même chose, il y a deux jours, avec du champagne qu’y paraitrait… c’est ma copine Suscha qui me l’a raconté tout à l’heure !

— … Suscha… votre copine ?! La Suscha de Gonfarel… ?!

— Ben, oui, on a tout de suite sympathisé tous les deux… forcément elle a été scoute comme moi… même que son totem c’est « Sangsue habile » !

— Ah, ouais… ?! Sangsue habile ?! Alors cela confirme bien ce que je pensais… !

— … Hein… ?

— Non, non, rien, mon vieux… ! Bien, c’est très sympa vos histoires de scouts mais, ensuite, il est parti par où ce dresseur avec son éléphant ?

— Par là… derrière ce bâtiment ! Un autre type les attendait…

— Un clown, je parie… ?!

— Mais oui, c’est ça ! Vous avez raison… un clown ! Et puis ils ont tous embarqué dans un gros camion et ils sont partis à fond de train comme s’ils avaient le diable à leur trousses !

— Et pour Gladys… et puis les autres… avez-vous vu comment cela s’est passé ?

— Bien sûr !

Quelqu’un du service de protection rapprochée vient jeter un seau d’eau chaude sur nos deux contorsionnistes embriqués l’un dans l’autre mais sans aucun résultat immédiatement perceptible… Cela ne décolle toujours pas…

— Et… ?

— Un clown, là encore ! Et une jolie petite nana aussi avec… et drôlement bien roulée, la gamine !

— Et pas de Chinois… ?! Vous êtes bien sûr qu’il n’y avait pas de Chinois dans le coup ?!

— Des Chinois… ?! Mais non… aucun Chinois, madame Madeleine ! Ils ont simplement attendu que tout le monde soit bien collé sur place et puis ils sont tous partis tranquillement en direction du parking…

— Comment ça, tranquillement ?! Ils les ont forcément menacés avec des armes… ce n’est pas possible… ils ont du se défendre un peu tout de même ! Allons… du Thilleul… vous n’avez certainement pas du bien voir d’où vous étiez !

— Mais non… pas du tout, madame Madeleine… ! Et même qu’ils rigolaient bien en se dirigeant vers le parking… !

Tandis que je suis plongée en pleine réflexion, mon portable vibre à l’intérieur de ma pochette en soie…

Pour être un peu plus à l’aise pour répondre à cet appel, je refile Balou (que je porte depuis tout à l’heure sous le bras, et croyez-moi, il n’est pas léger, le petit gros !) au colon, ainsi que ma valoche, mais pour cela… il a l’habitude !

— Et surtout, ne le lâchez pas, du Thilleul… il s’en foutrait plein les pattes de cette saloperie de glu !

Le numéro d’appel est masqué…

— Oui ? Allo… c’est qui… ?

— Madeleine… ? C’est toi… ? C’est moi… Gladys !

Chapitre 38. «Et mes fesses, tu les aimes mes fesses… ?»

J-1. La Madrague. Vers trois heures trente du matin.

     N’étant pas tout à fait sot, je me rends bien compte que cela ne va pas être simple maintenant pour vous raconter la suite de l’histoire… ! Oh, ça, oui, pas simple du tout ! Aussi, accrochez-vous, parce que « ça va dépoter grave ! » comme dirait quelqu’une que je connais bien !

     Bon, là, à cet instant, nous sommes toujours chez Brigitte. Et cette Brigitte n’est ni plus ni moins que Madame Brigitte Bardot en personne.

     «Elle ne pourra pas refuser d’aider une bête en détresse !» a imaginé Zoé, qui, je le reconnais volontiers, a souvent de bonnes idées.

     L’ancienne vedette de cinéma habitait à quelques pâtés de villas de luxe de la résidence Mektoub. Ce qui tombait plutôt bien. Malgré l’heure tardive à laquelle nous nous sommes pointés chez elle (il était pas loin de deux heures du matin avec tout ça !), la vieille dame fût très heureuse de nous recevoir, précisant gentiment, pendant que de notre côté nous nous confondions à mi-voix en de bien confuses excuses pour tout ce dérangement occasionné en pleine nuit :

      «Faut surtout pas vous en faire pour ça, je ne dormais pas encore mes petits chéris… !»

     Cela passait ric-rac au portail, aussi Marcel dût s’y reprendre à plusieurs fois pour rentrer le camion en marche arrière dans le beau jardin planté de palmiers exotiques et de magnifiques bougainvilliers (en fleurs en cette saison), avouant tout de même, avec un brin d’humilité ce qui est assez rare chez lui, en descendant de l’engin et s’épongeant le front, avoir un peu perdu la main depuis l’Armée, où il avait passé son permis poids-lourd, et où il y conduisait des gros porte-chars d’assaut d’un camp de manœuvres à l’autre. J’imagine aussi pour sa défense que l’on devait être un peu moins regardant dans le milieu martial pour la réalisation de créneaux parfaits, sachant bien, pour en côtoyer tous les jours là-haut, que chez les troufions l’efficacité prime toujours sur la beauté du geste !

     Annabelle s’est tout de suite sentie comme chez elle. Et c’est tant mieux. Sitôt sortie de la remorque, elle a commencé à renifler un peu partout du bout de sa trompe agile, puis à faire connaissance avec ses nouveaux amis, chiens, chats, moutons, chèvres, et surtout Gropépère, le baudet du Poitou, qui l’a adopté immédiatement. Cela nous a tous rassurés.

     Ensuite, et malgré nos protestations polies, Brigitte a tenu absolument à ce que l’on goûte l’une de ses tisanes faite maison avant de nous laisser reprendre la route. Elle ne boit d’ailleurs plus que ça maintenant, Brigitte, de la tisane.

     «C’est diurétique ! Et vous savez, mes amis, c’est tellement important pour la santé de bien pisser !»

    Personnellement, je n’en ai pas besoin, n’ayant aucun problème de ce côté-là, mais j’ai bu une pleine tasse comme tout le monde, pour lui faire plaisir, à madame Bardot.

    Nous lui avons raconté grosso modo le topo pour Annabelle et elle nous a félicités vivement pour notre dévouement envers la cause animale, qui lui est si chère à elle aussi et depuis si longtemps déjà. Bien entendu, Marcel n’a pas pu s’empêcher de profiter de l’occasion pour lui causer de ses chers pitbulls, et Zoé, dans la foulée, de ses chihuahuas… ! Cependant, madame Brigitte est plutôt orientée berger allemand. Un peu comme ce crétin d’Adolph… D’ailleurs, elle nous en a présentés quelques uns, des spécimens qu’elle avait eus par le passé, et qui avaient été ses préférés et qu’elle avait fait joliment empailler à leur décès. De fil en aiguille, elle a fini par nous sortir du fin fond d’une armoire en pin des landes un vieil album-photos de bébés phoques vachement photogéniques que c’en était presque à pleurer tellement ils étaient mignons tout plein avec leurs petites bobines si craquantes et moi j’en ai profité pour lui dire qu’on lui laissait aussi le trente-huit tonnes Volvo avec sa remorque si cela ne la dérangeait pas de trop bien sûr vu que l’on n’en avait plus besoin maintenant car on pourrait tous se caser sans aucun problème dans la grosse Lexus de Phlycténiae qui était bien assez grande finalement pour nous sept surtout que ce bon docteur Jacques-Ni on l’avait allongé dans le coffre et qu’il y était encore en ce moment et même à roupiller très profondément et même plus agréablement installé qu’au départ car avec ces deux jolis trous de balles que l’on nous avait fait inopinément sur l’arrière de la malle l’air extérieur pouvait ainsi rentrer sans problème pour qu’il n’étouffe pas complètement dans son sommeil réparateur notre charmant petit toubib amoureux… !

   Évidemment, en lisant tout ceci (et de surcroît d’une seule traite sans respirer), je me doute bien que vous devez certainement vous dire un truc dans le genre «Mince alors, j’ai forcément du rater un épisode !» Mais, surtout ne vous inquiétez pas, je vais y venir tout doucement pour ce qui est du complément de l’histoire…

    D’ailleurs, pour parler tout de suite de ces deux trous dans la carrosserie, je ne vous cache pas que si l’on avait pu faire autrement on aurait bien sûr évité. Cela ne fait jamais plaisir ce genre d’incident où l’on frôle de très peu la catastrophe ! D’après J-T, qui pourtant n’avait rien vu, ce serait peut-être l’œuvre d’un certain Goofie qui était son garde du corps désigné pour la soirée. Ce qui est certain en tout cas, est que si ce gonze-là visait uniquement les pneus de notre voiture, quelques séances supplémentaires d’entraînement au stand de tir précédées d’une consultation chez un ophtalmologiste compétent ne semblait pas superflues du tout.

    Ensuite, pour ce qui s’est déroulé un peu avant, cela est peut-être un peu plus compliqué à raconter mais je vais tout de même essayer de faire au mieux…

     Ainsi, pour commencer par le début, ou en tout cas là où nous en étions restés ensemble, lorsque Marcel et Julius sont revenus de leur piètre représentation clownesque avortée prématurément ; il a bien fallu que nous nous organisions très rapidement. Par chance, le court vol plané avec atterrissage forcé de Marcel au beau milieu des spectateurs lui avait permis de repérer notre fameuse Madeleine, ainsi que ses deux copines. Un sacré coup de bol, car si le manuel, avec les codes secrets, on ne savait toujours pas pour le moment où il se trouvait exactement, la méchante Madeleine, oui… !

     Cela n’était pas dans nos habitudes (comme je l’ai déjà précisé auparavant) seulement cette fois il y avait véritablement urgence, et c’est ainsi que je décidai d’improviser en organisant le kidnapping de cette fameuse Madeleine. Ensuite, disons que tout s’est enchaîné assez rapidement… peut-être même un peu trop rapidement… car, in fine, rien, ou presque, ne s’est déroulé tout à fait comme prévu… ! Ceci dit en passant, et sans vouloir me dédouaner de quoi que ce soit, il est évident que dans toutes opérations délicates de ce type, et même bien préparées sur du joli papier millimétré, vous n’êtes jamais à l’abri d’une petite surprise de dernière minute…

     En théorie, dans mon plan, chacun avait sa place bien définie dans l’enlèvement. Marcel se chargerait évidemment de conduire le camion, quant à Julius et Zoé, leur mission consisterait tout d’abord à filer discrètement les trois copines parmi la foule, puis à se débrouiller ensuite, à mon signal donné, pour enlever la Madeleine en question, qui seule nous intéressait dans cette affaire. En ce qui concernait Jules-Théodule, ce sacré boulet dont on se serait bien passé, il n’était pas envisageable de le relâcher avant la fin de l’opération ; aussi nous nous décidâmes finalement à le bâillonner et le ligoter, puis à l’enfermer au fond de la remorque. Nous le relâcherions sans doute un peu plus tard, dès que tout ceci serait terminé. Forcément, vous vous doutez bien que le vieux loupiot a encore pas mal braillé, mais nous n’avions guère le choix !

     Pendant ce temps, j’assurerais le show comme prévu, à ma façon, c’est à dire avec ma petite idée toujours bien en tête ! Petite idée qui selon mes calculs nous permettrait, j’en étais en tout cas persuadé à ce moment-là, de mener jusqu’au succès notre action…

    Ainsi, quand le petit tortilleur du cul est venu nous prévenir, tout affolé qu’il était, le pauvret, du chamboulement dans le programme de la soirée, et que cela allait être à nous dans deux minutes, j’étais plutôt confiant. Et c’est serein que je me suis dirigé vers la grande piscine accompagné d’Annabelle…

     «Mais, attendez donc… vous en reprendrez bien une petite tasse avant de partir ?!»

    BB, elle a le sens de l’hospitalité dans le sang, et, malgré nos protestations unanimes, nous n’avons pu échapper à une deuxième tournée de sa bonne tisane au thym de la garrigue provençale…

Rose des sables. (2).

Un peu plus tard.


Georgino (en mode self-défense) :
— T’as pas touché ses bubons ?! T’es bien sûre de ça, hein ?
Tonton Monique (Veuve noire en titre) :
— Juré ! Pas touché ! Pas touché les bubons à Bibine ! Je vous jure que c’est la vérité vraie, que le petit Bézu aille en enfer, si j’mens… !
Papa-Nazillon (Condescendant du haut de ses grands chevaux) :
— Oh ! Non ! S’il te plaît, Monique, ne mêlons surtout pas le petit Bézu à tout ceci ! Allons, allons, souvenons-nous plutôt tous ensemble des préceptes immuables du Grand-Machin-Chose : Respect, amour et cordialité universelle… respect, amour et cordialité universelle…
Et tout le monde se tient la main et répète alors trois fois après lui : « Respect, amour et cordialité universelle » !
— Amen ! conclut, une nouvelle fois, Papa-nazillon.
Puis, dans le fracas de la tempête de sable, un silence pesant s’ensuit…
Georgino, son Larousse médical grand ouvert aux pages 856-857 posé sur les genoux, reste perplexe. Elle a l’air d’une vieille poule déplumée venant de dénicher un couteau en inox au beau milieu d’un tas de fumier. J’hésite un peu, puis je me lance :
— C’est quoi donc des bubons, Maminou ?
— Rien ! On vous expliquera tout ça plus tard lorsque vous serez en âge de comprendre la perplexité de la vie ! Allez, au lit maintenant, mes doux agneaux ! Lavez-vous bien les dents, et surtout n’oubliez pas de réciter la prière à votre petit ange gardien…
Avec Bruno, on obtempère sans dire un mot, comprenant d’instinct que le moment ne prête pas à la récrimination. Dehors, le vent redouble de violence et la charpente, au dessus de nous, craque en couinant. Je sais déjà que cette nuit encore, je ferai de terribles cauchemars…
Je laisse volontairement la porte de ma chambrette entrebâillée, histoire d’écouter en douce la suite de la conversation. Et l’on dirait bien que le ton monte !
Georgino :
— Une bouche de plus à nourrir… c’est que ça ne va pas nous arranger, ça !
Tonton Monique :
— Vous allez pas me laisser crever seule… j’suis de la famille tout de même, merde !
Papa-nazillon :
— Elle a raison… La famille, c’est sacrée !
Georgino :
— C’est p’tête bien sacré comme tu dis, mais cette grosse vache-là bouffe comme quatre !
Tonton Monique :
— Oh… !
Papa-Nazillon :
— Du calme, du calme, mes jouvencelles ! On trouvera bien une solution… et puis, ça va être la bonne saison bientôt… les perroquets verts et bleus sont de retour…
Remontant des côtes septentrionales d’Afrique chaque année, les perroquets verts et bleus annoncent les beaux jours. Leur capture est facile, suffit de badigeonner leurs reposoirs avec de la glu de synthèse. Ils agrémentent alors délicieusement nos repas. Et avec leurs plumes, Bruno et moi, confectionnons de très chouettes coiffes d’indiens.
Georgino (renonçante amère) :
— Bien… mais tu coucheras dans le débarras ! Et surtout, que je ne te surprenne pas à fouiller dans le garde-manger ! C’est compris, hein ?
Tonton Monique (triomphante sur son tabouret à trois pattes) :
— Compris !
Papa-Nazillon (concupiscent dans un coin de la pièce) :
— Ben, voilà, y’avait pas de raison de s’énerver ! Après tout, deux femmes dans une maison ne sont jamais de trop !
J’ai lu que les indiens d’Amérique avaient beaucoup souffert. Mais aussi, qu’ils avaient une danse spéciale pour faire tomber la pluie. Et que cela marchait presque à tous les coups. Alors, je me demande bien pourquoi nous ne faisons pas de même et ne dansons jamais…

Mon petit ange gardien
Sur moi, Rose, veille bien…
Et fais aussi que demain
la pluie revienne enfin…

DAB.

Rue de l’Arménie
C’est la tragédie…
L’amnésie transitoire
La perte de mémoire
J’hésite, je foire
Distributeur de flouze
Au-to-ma-tique
Au-to-ma-ti-que…
Des sueurs, la lose
Crache mon fric
Mon oseille, mon cash
Dab, Ô mon dab !
À tous les coups, ça matche !
M’laisse pas dans la panade !
Le code erroné ?
Dernier coup de dés…
Qu’elle ricane
Saleté d’bécane !
Dix petits indiens
Attaquent une banque
Et tous les gens biens
Bien vite se planquent !
Société Générale
L’scénario s’emballe
Dix, vingt, trent’mille balles
L’pistolet mitrailleur
Au-to-ma-ti-que
Au-to-ma-ti-que…
Dans mon collimateur
Tirs sporadiques
Fourre tes billets
L’costume-cravate
T’fais pas prier, l’endimanché
Sinon, promis, j’t’éclate !
V’lan ! dans la fourmilière !
Une vraie souricière
Même pas peur
De l’argent du beurre
Des bonbons au porteur
Du calcul des agios
Au-to-ma-ti-que
Au-to-ma-ti-que…
Rafle tout l’rabiot
Sortie acrobatique
Mais dehors, les héros
N’ont pas froid aux yeux
Fin du numéro
Cela valait mieux
Sortie de piste
D’un prolo qu’épargnait
La vache, c’est triste !
Les pinces aux poignets
Page cinq, coupure de presse
Pour une justice expresse
Serre les fesses !
Dix piges minimum
C’est au-to-ma-ti-que !
C’est au-to-ma-ti-que !
Sept, deux, quat’, six
Revient l’code à ma pomme !
Sept, deux, quat’, six
Trop tard, mon bonhomme… !

Ernest Salgrenn. Mars 2021. ®Tous droits réservés.

Rose des sables. (Feuilleton).

Quelque part, dans un temps plus ou moins lointain.

Georgino (Maman) a passé une bonne partie de l’après-midi à nous préparer des boulettes aux lombrics (Haplotaxida lumbricina). C’est une spécialité de son pays d’origine, le désert de Gobie. Maintenant, elle se lave les mains avec de la poudre aux extraits de cambuis. L’hygiène est primordiale en cuisine. Four, thermostat sur trente pendant quatre heures, et hop ! c’est parti, mon kiki !
Aujourd’hui, Mirda, le temps s’est très légèrement gâté : il n’a pas fait plus de quarante cinq degrés à l’ombre. Papa dit que c’est sûrement à cause de ces saloperies de satellites chinois qui, là-haut, nous tournent sans arrêt autour. Moi, je veux bien le croire, car avec les Chinois : il n’y a jamais rien eu de bon à attendre si ce n’est d’avoir encore plus de malheur sur nous. Papa dit aussi que le vinaigre d’alcool, s’il est de bonne qualité, est très sain pour la santé. D’ailleurs, il en boit plus de trois litres et demi par jour et se porte comme un charme. Ceci dit, il y a longtemps maintenant que tous les charmes de la planète ont été décimés par la Graphiose (ou maladie hollandaise). Alors, si, bien sûr, la question n’est pas de refaire le Monde, on est tout de même en droit de s’interroger sur la pertinence de certaines expressions.
Le père Jojo, notre plus proche voisin, est passé nous voir dans la matinée.
Et sa jambe au père Jojo a encore bien gonflé depuis sa dernière visite. Elle fait maintenant presque le triple de l’autre (la droite) qui est en bois de rose. Avec Bruno, ma sœurette, on a fait des selfies avec sa grosse guibole, enflammée et purulente. Faut bien se marrer un peu de temps en temps, et pour ça, vrai qu’il n’y a toujours rien de mieux que la misère des autres. Papa a sauté sur l’occasion pour déclarer de façon péremptoire que l’argentique était bien mieux que le numérique. Notre daron, je trouve qu’il raconte de plus en plus de conneries en ce moment. Georgino, qui feuillette le dico médical dès qu’elle a cinq minutes, pense que cela proviendrait peut-être de perturbations endocriniennes induites par l’andropause. Va savoir ?
Une fois n’est pas coutume, le père Jojo a refusé de boire un coup, car il ne venait pas pour ça, a-t-il annoncé, l’œil grave (il est borgne en plus d’être unijambiste). «J’dois vous dire que j’ai pas de bonnes nouvelles du front… voilà qu’on a encore perdu une bataille, cette semaine… !».
Le père Jojo, est un ancien militaire de carrière. Cela explique certainement son obstination à ne parler que de la Guerre, le seul sujet de conversation ayant un véritable intérêt pour lui. Il a fait la « Der des der », qui était un peu comme celle de quatorze mais en quarante. La plus sanglante d’entre toutes, d’après notre expert. Beaucoup de ses copains –tous de bien chics types– y sont restés, et il les pleure encore chaque jour que Dieu, « le tout-puissant miséricordieux », fait. «Un carnage, mes braves petits… !». Lui, il a survécu, mais a perdu une jambe (pour rappel : la droite) et un œil (le gauche, cette fois) à cause d’éclats incontrôlés d’une p….. de grenade quadrillée. Des fois, lorsque l’on va chez lui en promenade de courtoisie, le Daminche, il nous sort de gros albums photographiques de ses placards. Avec une bouteille de Guignolet aux queues de cerises vertes qu’il fait lui-même. Ces albums, sont une collection personnelle de jolis clichés souvenirs, en noir et blanc, de tous les ravages de sa guéguerre à Jojo. Et je peux vous assurer que ce n’est pas bien beau à voir, même pour de jeunes enfants comme ma sœur et moi, qui pourtant en ont déjà vu d’autres. Terrible chose que la Guerre, n’est-ce pas… ?
Il est reparti ensuite, après avoir bu tout de même un petit coup vite fait, et toujours en traînant la patte, laissant derrière lui une profonde trace, reconnaissable entre mille dans le sable brûlant. Georgino a tout désinfecté au Propylène-Cétyl dès qu’il eût franchit le pas de la porte. «C’est vraiment pas le moment de se choper une vilaine cochonnerie !». Comme je l’ai déjà sous-entendu plus avant : Georgino est très stricte sur la propreté, les microbes, et tout ça. Toujours une lavette ou bien un torchon en lin, tissé à la main, à la main.
Maintenant, comme il commence à se faire tard, on attaque la « Prière commune » de fin d’après-midi. Celle qui est dédiée au petit Bézu barbu qui nous aime tous, sans aucune distinction de race, ni de couleur (« Je ne suis qu’amour… etc, etc… »).
Quatre heures plus tard, c’est la sonnerie de la minuterie du four qui nous a subitement réveillés…
« À table, maintenant, tant que c’est encore chaud !» a gueulé Georgino, qui n’aime pas du tout être réveillée ainsi par surprise.
— Amène… !» a du-tac-au-tacoté papa, très affamé pour le coup, et surtout ne perdant ni le nord, ni son sens inné de la répartie religieuse.
— Oui, mais lavez-vous d’abord les mimines, mes chéris !»
Le lombric, est particulièrement délicieux, surtout bien crâmé. J’en ai repris deux fois comme tout le monde. Après le dessert, des câpres natures en gelée, on s’installe tous, comme à l’habitude, sur le canapé à rallonges devant notre télévision Schaub-Lorentz. Ce soir, c’est le soir de l’émission « The Noise ». Une émission que nous ne ratons jamais. Sauf, bien entendu, lorsqu’il y a une panne de satellite. Mais, cela est assez rare, il faut l’avouer. Le principe de l’émission, pour ceux qui ne connaissent pas, est d’auditionner et de sélectionner des personnes plus ou moins douées pour faire du bruit, beaucoup de bruit, le plus de bruit possible. Et, il y en a qui sont drôlement fortiches pour ça, vous pouvez me croire ! Pas plus tard que la semaine dernière, Bruno a eu un tympan éclaté. Cette imbécile avait oublié de mettre ses protections d’oreilles en cire de frelons…
— Silence… ça commence ! gueule papa-Nazillon (c’est le petit surnom affectueux qu’on donne à papa depuis qu’on est tout petit avec ma sœur).
— Mince, j’ai pas eu le temps d’aller pisser ! qu’interjecte Georgino en se trémoussant.
Mes parents sont loin d’être des lumières, et ils ont aussi, par ailleurs, pas mal de défauts, mais je les aime bien quand même. Néanmoins, je suppose que ceci est tout à fait normal : tous les gamins du Monde n’aiment-ils pas ainsi tendrement leurs parents ?
Un peu plus tard dans la soirée, alors que l’émission touche à sa fin et qu’un concurrent en salopette mauve et avec une capacité pulmonaire dépassant les huit litres vient tout juste de pulvériser le record en lâchant un contre-ut absolument remarquable à plus de cent-vingt cinq décibels, on frappe à la porte…
«Mais qui peut donc venir faire chier les honnêtes gens à une heure pareille… ?!» chuchote papa immédiatement, n’en ratant jamais une pour pousser un coup de gueule à minima.
C’est tonton Monique…
Tonton Monique, cela fait un sacré bail qu’on ne l’a pas vue. Elle habite pour ainsi dire à l’autre bout du Monde. Enfin, c’est en Ardèche, de l’autre côté du Rhône à sec, mais c’est tout comme.
Et elle a une sale tronche, le tonton Monique. M’ait avis qu’il a dû se passer quelque chose de pas normal, par là-bas, chez les Ploucs (C’est papa qui emploie cette expression lorsqu’il parle du pays de sauvages à tonton Monique !).
«Une invasion de criquets… des millions… des millions, et ces sales bêtes ont tout bouffé… tout… ! Nous reste plus que nos pauvres yeux pour pleurer… !»
Nous, les criquets, ou bien leurs copines, les sauterelles géantes du Sahel, on ne les a jamais eu. Faut dire que par ici, il n’y a plus grand chose à bouffer maintenant que le sable recouvre tout le paysage. Il parait même qu’on aurait la plus haute dune d’Europe du côté de Saint Popaul-les-trois-Têtons. D’ailleurs, un jour, papa a promis qu’on irait tous ensemble voir ça, que cela valait vraiment le déplacement. En attendant, nous voilà bien maintenant, avec tonton Monique, qui pleurniche toutes les larmes de son corps. En parlant de ça, son corps à tonton Monique, je le trouve plutôt bizarre… mince, alors, je me souvenais pas qu’elle était aussi difforme, la dernière fois ! Papa, qui est un peu con, certes, mais pas aveugle, non plus, a bien l’air de l’avoir remarqué aussi…
«Dis, donc, ma p’tite Monique… tu ne serais quand même pas enceinte… ?!
Les femmes, papa-Nazillon et le tact ont toujours fait trois. C’est un peu notre Laurent Ruquier à nous en quelque sorte… !
— Non ! Quelle idée ! Ça (elle montre son gros bidou)… c’est parce qu’en route j’ai bouffé un peu trop de tricholomes de la Saint Georges ! Et surtout, je n’aurai pas du boire ensuite… dingue, comme ça te fait gonfler grave !
— Ah… j’aime mieux ça !
Et tonton Monique s’assoie sur un tabouret que lui pousse gentiment du pied sous son cul Georgina.
— Et vous ne me demandez même pas des nouvelles de Bibine… ?
Bibine, c’est le mari à tonton Monique. Ma tantine, quoi.
— Ben, si, si, bien sûr que si… alors, comment qu’y va donc, notre vieux Bibine ?
— Je l’ai enterré y’a trois jours… !
Silence. Enfin, presque, le vent, furieux, comme toutes les nuits, hurle dans les tuiles disjointes.
— Crotte, alors ! (C’est l’un des jurons favoris de papa-nazillon).
Le Bibine à Monique, est (était…) un sacré numéro. Jamais le dernier pour faire son couillon, lorsque l’occasion se présentait ! Et toujours bourré comme un coing, il va de soi.
— Bon… je suppose que tu vas t’installer ici, maintenant que tu as tout perdu… ? reprend papa, le choc passé.
— Ouais, pourquoi pas… si y’a moyen… !
Re-silence. Enfin, presque, mais ça, je l’ai déjà dit, je crois bien.
— Et vous ne me demandez pas non plus de quoi il est mort, mon Bibine ?! Tonton Monique au bout d’un moment.
— Hein ? Ben, si, voyons ! Bien sûr, qu’on veut savoir… ! Il est mort de quoi, alors, ce brave Bibine ?! papa, qui tente tant bien que mal de se rattraper.
— … De la peste… ! De la peste bubonique qu’il est mort, mon Bibine !

(La suite au prochain numéro (ou peut-être pas…)).

Ulysse.

Désir de fuite, couper les liens

Besoin de zapper tout ce quotidien

De ne pas rater, une fois encore, ma rentrée des classes

Sortir enfin de la nasse

De cette impasse…

Alors ce soir, comme un déclic

Une porte qui claque

Et d’un palier noir, libre, je glisse, je glisse,

Dans l’escalier de service

Dans l’escalier de service…

Prends donc tes cliques

Et puis aussi toutes tes claques

Tes cliques, tes claques…

Tes cliques et puis aussi toutes tes claques…

Sur le boulevard de l’Escampette

Seule la pluie m’fait la causette

Ce soir d’octobre, tout recommencer, oui, mais ailleurs

Oublier pour toujours, le malheur

Mêm’ plus peur !

Hep ! Taxi ! Loin d’ici ! Vite !

Y’a le feu au lac !

L’échappe d’une vie trop lisse, trop lisse

La rengaine d’un long supplice

La rengaine d’un long supplice…

Prends donc tes cliques

Et puis toutes tes claques

Tes cliques et puis toutes tes claques…

Tes cliques et puis toutes tes claques…

Par une nuit glacée, j’me fais la malle

En pouvais plus, j’avais trop mal

Un coup d’éponge effacera tout sur mon ardoise

Avion Roissy, Val-d’Oise

Fini la poisse !

En Première classe, l’Amérique

Et voilà, j’vous plaque !

Souvenirs déjà s’évanouissent, s’évanouissent

Fumées dans la coulisse

Fumées dans la coulisse…

Prends donc tes cliques

Et puis toutes tes claques

Tes cliques et puis toutes tes claques…

Tes cliques et puis toutes tes claques…

La tête baissée, tu te carapates

Vl’à qu’t’as cassé l’fil à la patte !

Décider d’remettre tous mes compteurs à zéro

Déchirer les photos, tourner le dos

Jeter à l’eau

Aucune trace, aucun risque

Loin, quitter la baraque !

Trop de bagages alourdissent, alourdissent

Le petit frère d’Ulysse

Le petit frère d’Ulysse…

Prends donc tes cliques

Et puis toutes tes claques

Tes cliques et puis toutes tes claques…

Tes cliques et puis toutes tes claques…

Auteur : Ernest Salgrenn. Mars 2021. ®Tous droits réservés.

Bon sens.

  • NDA : Ceci est une pure fiction. Ne vous méprenez pas, cela n’arrivera jamais ! Jamais…

Aux environs de 20H00. Paris. Gare de Lyon.

« Bonsoir… 55, rue du faubourg Saint-Honoré, je vous prie…

— Bien, monsieur…

Le taxi démarre dans le silence feutré de son puissant moteur électrique. Cela fait à peu près un an maintenant que l’ensemble du parc des taxis de France est en motorisation électrique. Ainsi d’ailleurs que tous les véhicules de livraison et les autobus. Et pour les automobiles particulières, cela est prévu dans deux ans au plus tard.

— Si vous avez froid, monsieur, je peux augmenter le chauffage à l’arrière… Désirez-vous écouter de la musique ? Peut-être avez-vous une préférence pour la station ?

— Non, merci, c’est gentil, mais je n’ai pas froid pour l’instant. Un peu de musique, pourquoi pas… RTL, ou bien alors sinon, France Inter, si cela ne vous dérange pas…

Depuis que les publicités, la plupart idiotes et infantilisantes, et surtout venant entrecouper sans arrêt les programmes musicaux, sont abolies sur les toutes les chaînes de radio (et de télévision), il est vrai qu’il est bien plus agréable de les écouter.

— Dites, vous n’êtes pas d’ici, vous ?

— Du 12 ème arrondissement ?

— Non ! Je voulais plutôt dire de ce pays… !

Il sourit.

— C’est tout à fait exact, je m’appelle Ishka et je suis arrivé d’Afghanistan, il y a trois ans à peine…

— Seulement trois ans… ?! Oh ! Comme vous parlez bien le français, et… sans aucun accent de surcroît !

— Oui ! Merci, mais, je le dois à ce formidable programme de prise en charge, d’intégration et de formation des immigrés que le nouveau Gouvernement a mis en place dès le mois de juin 2022. Aussi, je n’ai pas trop de mérite à vrai dire ; on s’occupe tellement bien de nous dès notre arrivée sur le territoire français, ah, ça oui, faut voir, monsieur, comme on nous chouchoute ! Autant de bienveillance et d’attention vous motive beaucoup, aussi il faudrait vraiment être un parfait idiot pour ne pas en profiter !

Un gri-gri en métal doré pendouille au rétroviseur.

— Vous êtes croyant, Ishka ?

— Hein ? Oui, comme tout un chacun, je le suppose ! Mais, attention, monsieur… je n’en parle jamais ! Cela ne regarde que moi ! Quelle impolitesse serait de parler ainsi de sa religion ! Moi, je considère que c’est du domaine du privé ! Enfin…

— Quoi donc… ?

— Ben, pour tout vous dire : depuis que j’ai suivi, comme beaucoup de gens, des cours de philosophie et d’humanité… cela m’a un peu ouvert les yeux sur tout ceci… la Mort, par exemple, me fait beaucoup moins peur maintenant, alors, du coup, les bondieuseries et tout ce qui va avec, voyez-vous… comment vous dire… ce n’est plus vraiment ça !

— Oui… je comprends… je comprends très bien… Et vous êtes marié, Ishka, vous avez des enfants ?

— Oui ! Une gentille épouse et deux adorables gamines ! La plus grande vient de rentrer au CM1, cette année, et la petite va à la crèche gratuite de notre quartier pendant la journée. Enfin, je ne sais pas trop pourquoi je dis ça, c’est idiot ! Toutes les crèches de notre pays sont gratuites aujourd’hui !

— Et surtout beaucoup plus nombreuses !

— Bien vrai ! Nous n’avons eu aucune difficulté pour lui trouver une place !

— Ainsi, si je comprends bien, votre épouse travaille donc aussi ?

— Mais, bien sûr ! Tiens donc, il ne manquerait plus que ça qu’elle reste sans rien faire à la maison ! Elle ne le supporterait pas, je crois ! Elle est surveillante en chef à la commission des TIG…

— Les TIG ? Rappelez-moi donc un peu ce que c’est déjà… ?

— Les travaux d’intérêt généraux ! Vous savez bien, les travaux obligatoires pour les quelques chômeurs qui nous restent encore*, et puis les détenus…

— Ah, oui, c’est ça ! Et alors, cela lui plaît ?

— Y’a pas à se plaindre, qu’elle dit ! L’ambiance est très bonne dans son job ! Généralement, elle est sur le terrain, alors elle profite du bon air de Paris ! Et les gars, eux aussi, sont bien contents de pouvoir mettre le nez dehors comme ça tous les jours, et puis surtout d’être un peu utiles à la société. Vous avez vu comme toutes nos rues sont propres aujourd’hui ? C’est grâce à eux ! Et les tags ? Plus un tag sur les murs ! C’est dingue, non ?! Ces gens-là font un travail remarquable…

Il me plaît bien ce chauffeur de taxi.

— Vous avez raison, Paris n’a jamais été aussi propre ! Et de cette façon, tout le monde y trouve son compte ! On m’a dit que le taux de récidive avait été divisé par deux… Incroyable, mais nos prisons se vident !

— Oui, je l’ai lu, moi aussi… mais, n’est-ce pas plutôt cette fois le résultat de l’amélioration des conditions de détention, ainsi que de l’effort important consacré à la formation et à l’instruction de nos délinquants ?

— Effectivement, effectivement… Il était peut-être temps de comprendre qu’une incarcération seule, dans des conditions souvent inhumaines, et favorisant la rancœur envers la société, ne servait strictement à rien, sinon à repousser un peu le problème… Dites… Ça vous dirait de passer prendre l’apéritif, un soir dans la semaine, accompagné de votre épouse ? L’on pourrait ainsi discuter plus tranquillement…

— Et pourquoi pas, monsieur ! Alors, on apportera du Kabuli palaw, vous verrez, ma femme le réussit à la perfection !

— En voilà une bonne idée ! C’est un plat que j’adore !

— Et bien évidemment… inutile de vous préciser que tous les ingrédients sont issus de l’agriculture biologique !

— Mais… je croyais qu’il n’y avait plus que du Bio maintenant sur le marché français… ? N’a-t-on pas fait interdire tous les pesticides, le glyphosate et puis toutes ces autres saloperies toxiques qui nous bousillaient la santé à petit feu et détruisaient la Nature depuis tant de décennies ?

— Oh ! Suis-je bête… ! C’est exact, vous avez raison, je l’avais déjà oublié !

— Et c’est heureux, car cela commence à avoir réellement des effets sur le fameux trou de la sécu ! D’après le dernier rapport officiel, que j’ai pu lire, les cancers digestifs auraient reculé de moitié en seulement deux ans !

— Oui, mais… attention, Monsieur ! si je peux me permettre, bien entendu ! Cela est peut-être dû aussi au fait que notre gouvernement a multiplié par trois le budget de la recherche médicale, ne croyez-vous pas ? Il parait que l’on découvre de nouveaux traitements toutes les semaines ! Nous, avec ma femme, pour se tenir informés : tous les dimanches soirs, on ne rate jamais l’émission « Médecine 2 » à la télévision…

— « Médecine 2 » ?

— Oui, c’est à la place de « Stade 2 » ! Comme les sports de compétitions, et le football en particulier n’intéressent plus personne, à part quelques irréductibles…

— Il est vrai que comme abrutissement des foules, on ne faisait guère mieux… ! Et puis quelle image aussi pour nos jeunes, en leur faisant croire que d’avoir un peu de talent pour taper dans une baballe méritait autant de reconnaissance !

— Et sans parler des salaires mirobolants ! Vous avez bien raison, quelle honte c’était !

— Tenez, à ce sujet, qu’avez-vous pensé aussi, de cette réforme des émoluments de tous les hauts-fonctionnaires, ainsi que des élus nationaux ? Votre avis m’intéresse là-dessus…

— Mais que du bien, évidemment ! Que du bien, monsieur ! Voilà encore une réforme intéressante et efficace de ce nouveau gouvernement ! Était-il vraiment raisonnable de s’obstiner à rémunérer à une telle hauteur tous ces gens qui nous gouvernent ? Notre Pays exsangue n’en avait plus les moyens depuis bien longtemps !

— Encore une fois, je suis bien de votre avis !

— Et vous pouvez me croire que la France entière l’était aussi ! Abolir des privilèges inconcevables à notre époque, diviser par deux les salaires après avoir réduit d’un bon quart le nombre des élus ne pouvait qu’avoir toute l’approbation de la Nation ! Tenez, et vous allez peut-être vous moquez, mais tant pis, je prends le risque… avec ma petite femme, lorsque le Président de la République a annoncé qu’il reverserait la moitié de son salaire à des œuvres caritatives, on en a pleuré de joie, tous les deux !

— À ce propos, l’épouse du Président, vous l’aimez bien ?

— Oh, ça, oui ! En voilà bien une de discrète pour une fois ! Elle ne s’occupe de rien ! Et ce n’est pas plus mal, avouons-le !

Il en rajoute une couche.

— Au moins, elle, elle ne coûte rien au Pays ! Encore de belles économies de faites ! Quand, je pense que la précédente nous coûtait plus de quatre cent mille euros par an en frais divers !

— Oui, et cela compense un peu avec l’augmentation des salaires des professeurs, des instituteurs, des personnels soignants, et de toutes ces professions bien utiles, elles, qui nous rendent la vie beaucoup plus agréable…

— Parfaitement ! Et tenez, justement… permettez donc que je m’arrête deux petites secondes pour dire bonjour et tout le bien que je pense d’eux, et de tous leur semblables, à ces policiers en faction…

— Mais… Ishka… nous sommes arrivés… ! C’est ici, le 55 !

Il se retourne. Et comprend alors sa bévue…

Il est vingt heures trente, et un Président, plein de bon sens, rentre chez lui…

* Dès son arrivée au pouvoir, le nouveau gouvernement a divisé par deux toutes les taxes pesant sur les entreprises françaises (et payant tous leurs impôts en France…), et dans le même temps multiplié par deux celles sur tous les produits importés. L’effet fût quasi immédiat sur la reprise de l’activité industrielle et commerciale de notre pays. Ainsi, le nombre des demandeurs d’emploi est aujourd’hui insignifiant. Simple, efficace, il suffisait juste d’y penser…

Texte Ernest Salgrenn. Mars 2021. ©Tous droits réservés.

Émoti-conne.

Une chanson d’actualité…

Comme un virus qui traînerait dans l’air

L’air du buzz, et déjà l’plein des galères

Défense d’afficher, nos envies, nos pensées

Sur des murs de carton-pâte, d’pâte à modeler

Murailles de dédain, aux décos de cinoche

Vous nous mentez, hou ! Com’ c’est moche !

Depuis notre naissance, depuis le début

Des laitues, vous nous vendez, déçus, déçus…

Depuis notre naissance, depuis le début

Des laitues, vous nous vendez, déçus, déçus…

Pauvreté du discours, au secours la syntaxe !

Médiocrité, rouge sang, impaire et passe

Défauts des papiers, roule sans l’assurance

Tombereau d’ordures, frisant l’indécence

Internet pas très net, cache l’adresse IP

Et crache son venin, asséne ses vérités

Et surtout n’oublie pas, pauvre… môme

De décorer ton fumier, d’un émoticone !

Et surtout n’oublie pas, pauvre… môme

de décorer ton fumier, d’un émoticonne !

Échange d’opinion, des mots de passe-passe

Suivre protocole, mais jamais personne en face

Qu’un avatar en pixels, une tronche de spam

Intelligence artificielle, c’est ça le programme ?

Vide ton panier, tu t’es planté, ma jolie !

Out le Black Berry, déconnecte ton Wifi

Réalité devient virtuelle avec application

La puce à l’oreille, et casser l’fil des émotions…

Réalité devient virtuelle avec application

La puce à l’oreille, et casser l’fil des émotions…

Et surtout n’oublie pas, pauvre conne

De décorer ton fumier, d’un émoti-conne !

D’un émoti-conne… !

Texte Ernest Salgrenn® Tous droits réservés. Février 2021.

Camargue.

Voilà, voilà*. Je m’installe dans mon fauteuil club en cuir pleine fleur de vachette. Vachette de Camargue, il va de soi, animal d’une race bovine de petite taille mais au courage sans borne, aux yeux noirs toujours pétillants de malice, et dont l’espèce en remontre à plus d’un razetteurs, les Dimanches après-midi, dans nos arènes provençales. Juste avant de finir estourbie d’un coup de pistolet à tige captive perforante dans un abattoir de proximité.

À l’intention de ceux et celles qui ne connaissent pas cet outil magnifique qui est le pistolet à tige captive perforante (appelé aussi parfois, pistolet pneumatique d’abattage à percuteur captif) il s’agit d’un instrument, certes dangereux, mais bien utile, dont l’ingéniosité est tout à fait remarquable : une tige en acier trempée sort du canon de l’arme, perfore l’os frontal, puis s’introduit tout aussi facilement dans le cerveau de l’animal, causant une mort quasi instantanée, ou en tout cas des dégâts irrémédiables. L’animal est ensuite lié par les pattes arrière, relevé ainsi et acheminé mécaniquement dans les plus brefs délais vers la zone d’équarrissage, se vidant en chemin de son sang et notamment s’il continue à gigoter psalmodiquement avant de mourir tout à fait. C’est propre, c’est net.

Donc, je m’installe dans mon vieux fauteuil club, un verre de whisky à la main. Du Glenn Fish Balmoral. Je ne bois que celui-là. Enfin, en vérité, plus jeune il m’arrivait de consommer d’autres marques que celle-ci, mais cela était bien plus par nécessité financière que par goût. Le Glenn Fish Balmoral, et le vingt ans d’âge de surcroît, n’est pas à la portée de toutes les bourses. Il est la marque certaine d’une réussite sociale que je revendique sans aucune honte. Oui, j’ai les moyens de boire ce whisky hors de prix, et cela me réconforte un peu quelque part. Je me saisis de la télécommande de la télévision, tandis que ma chatte, Simone de Beauvoir, saute sur mes genoux et s’y love confortablement, tout autant confortable que puissent être une paire de vieux genoux cagneux comme les miens. Oui, encore une fois, ma chatte s’appelle Simone de Beauvoir ! J’aurai pu me contenter de la nommer simplement Simone, mais la provocation désirée eut été fort amoindrie. Simone de Beauvoir laisse le champ libre aux récriminations et invectives des féministes de tous poils de passage à mon domicile (assez rares ces derniers temps, il faut tout de même l’avouer très objectivement). Mais rassurez-vous, je le leur rends bien dès que j’en ai l’occasion. Ma chatte a les yeux bleus, elle aussi. Mais, pas de ridicule turban indien noué dans les cheveux. Elle est adorable (ma chatte…). Elle sera de façon certaine le dernier amour de ma vie. C’est une Siamoise. Une magnifique Siamoise pure race. Cette race, l’une des plus ancienne sur Terre, est généralement d’un très grand attachement pour son maître. Et cela me convient tout à fait : j’aime –j’ai toujours aimé– tout ce qui s’attache ainsi aux gens, sans retenue ni arrière-pensée. J’allume maintenant le téléviseur. C’est un Bang et Olufsen. Une marque danoise de prestige. Très design, très smart, très bien comme il faut pour un intérieur soigné tel que le mien, où le souci du détail l’emporte sur tout le reste. J’ai toujours eu ce souci du détail, c’est indéniable. L’ensemble, poste de télévision et enceintes Multiroom Beosound, m’a coûté plus de dix mille euros. Dix mille trois cents cinquante neuf euros très exactement, j’ai conservé la facture quelque part, si vous ne me croyez pas. Mais, pour quelle raison ne me croiriez-vous pas ? Et pourquoi, après tout, ai-je ainsi besoin de me justifier comme cela à tout bout de champ ? Une image apparait. C’est celle d’une jeune ingénue dans une quelconque émission de Télé-réalité. Elle a des seins énormes. Autrefois, j’ai adoré les gros seins. En plus du silicone, elle est aussi maquillée à outrance. Et je suis gentil, outrance est un euphémisme de bon ton pour l’occasion. Je zappe rapidement. Aujourd’hui, les fortes poitrines n’ont plus guère d’influence sur ma façon de vivre ou de penser. Me voici maintenant sur la Cinq et devant une autre vulgarité télévisuelle, mais il s’agit, cette fois-ci, de l’inévitable talk-show de « Fin d’après-midi-Début de soirée ». Des interlocuteurs et trices (toujours les mêmes, tous les soirs, à croire qu’ils n’ont rien d’autre à fiche que de passer à la téloche) s’étripent en direct, dans la cacophonie habituelle, histoire de faire monter l’audience tout doucement, avant la plage infantilisante des pubs. L’une de ces dames déclare à l’autre, d’une façon péremptoire et avec une grande suffisance, que nos banlieues (c’est apparemment le thème du jour) ont tout de même apporté de grands artistes à la Société (elle dit plus exactement : « …de grandes réussites sociales » !) comme, et elle les cite l’un après l’autre, cet humoriste notoire, ce joueur de football, et pour finir ce grand acteur que même Hollywood nous envie. Réussites sociales ? Gratins de notre Société ? J’hallucine en direct. Voici donc, ce que représenterait aujourd’hui pour cette dame (et sûrement pour un grand nombre d’autres personnes) l’image d’une formidable réussite sociale ? Joueur de football, humoriste, acteur, une belle réussite sociale ? Je zappe à nouveau, me ressers un verre de Glenn Fish Balmoral, et Simone de Beauvoir ronronne de plus belle. Issu, moi aussi, d’un milieu très modeste, pour ne pas dire pauvre, j’ai lutté ma vie durant pour gravir tous les échelons. Je suis chirurgien. Ou bien plutôt, j’étais, car à cette heure me voici à la retraite. Un spécialiste reconnu des transplantations cardiaques. J’ai fini professeur à la faculté de médecine. En fin de carrière, mon salaire était de huit mille quatre cent soixante quatre euros par mois. J’ai opéré pendant plus de trente ans. Trente années à sauver des vies en suspend tous les jours. Alors, non ! Non, Madame « j’ai un avis à la con sur tout et je le dis à tout le monde », ne me parlez surtout pas de footballeur, et même s’ils empochent des millions par mois, ou bien je ne sais encore de quel raconteur de blagues à deux balles lorsque vous parlez ainsi de réussite sociale ! Avoir été chirurgien du cœur, et puis siroter à la retraite du Glenn Fish Balmoral de vingt ans d’âge, voici réellement un bel exemple de réussite sociale !

Je regarde mes mains. Ce soir, elles tremblent énormément. Ma petite Simone, je l’ai adopté il y a trois ans de ça. Après la disparition de mon épouse, j’ai ressenti le besoin d’avoir quelqu’un près de moi, à qui parler de temps en temps. Cette race de chat miaule beaucoup, et cela tombe bien. Je crois qu’elle comprend absolument tout ce que je dis. Non, mieux que cela, elle lit toutes mes pensées ! Tiens, là, en ce moment, je suis persuadé qu’elle devine mon désespoir devant toutes ces conneries que l’on nous assènent tranquillement jour après jour. J’éteins le zinzin cathodique. Le silence se fait dans la pièce. J’aime aussi le silence. Le silence me repose, c’est une évidence, et j’ai besoin de me reposer ces temps-ci. J’ai presque terminé mon verre. Et, la boite est là, posée sur la table d’appoint. La Camargue est un lieu insolite. Et bien mystérieux. J’y ai passé de belles années. Celle d’une jeunesse éclatante d’insouciance, de joie, d’amour. De si beaux souvenirs me rattachent pour toujours à cette région. Je ne saurais trop conseiller à tous les bobos parisiens, fonçant à bord de leur SUV dernier cri vers l’Espagne, et Barcelone (Le dernier endroit à la mode où il est nécessaire de passer du bon temps en ce moment) d’y faire une halte, ne serait-ce que quelques heures. Bien sûr, il y a ces hordes de moustiques qui ne manquent jamais de vous assaillir à l’instant même où vous mettez le nez à l’extérieur, mais le jeu en vaut la chandelle. Par exemple, un coucher de soleil sur les marécages, la veille d’une journée de Mistral, alors que la flamboyance extraordinaire de l’astre, rouge vif, illumine le ciel entier, vous laissera un souvenir impérissable. Je vous en prie, ne ratez surtout pas cela…

Je saisis la boite, je l’ouvre. Tout est prêt, l’amorce d’air comprimé à vingt-cinq bars est déjà introduite, il n’y a plus qu’à appuyer sur détente…

* « Voilà, voilà. » : une fois de plus, l’auteur se démarque immédiatement de ses congénères en employant ici, une formulation audacieuse n’ayant aucun sens si ce n’est celui de surprendre dès le début, le lecteur-trice. Bravo, l’artiste !

Texte et photos protégés. Ernest Salgrenn. Février 2021. Tous droits réservés.

Belle-de-jour.

Avant de vous livrer ma dernière composition, et il s’agit aujourd’hui d’une chansonnette, quelques nouvelles de l’artiste : malgré ce silence de presque deux semaines, et un dernier post plutôt mélancolique, je l’avoue (pour ne pas dire triste à mourir !)… il va bien ! (oui, je sais, je parle de moi parfois à la troisième personne, mais c’est mon petit côté Delonnesque)

Très bien même, ce matin, car je viens de me rendre compte que la barre des 10000 (dix mille !) lectures de mon roman « Le coup du Dodo » avait été dépassée sur la plate-forme SCRIBAY.com ! Ce qui bien entendu me fait énormément plaisir, et me laisse surtout à imaginer que cette œuvre puisse un jour trouver le chemin de l’édition conventionnelle. Ceci dit en passant (vite, j’ai de bonnes jambes !) ceci est d’autant plus remarquable que ce roman n’est pas encore terminé ! D’ailleurs, à ce propos… faut que j’y retourne ! Bye, bye, à la prochaine, les amis !

Belle-de-jour.

Belle-de-jour, petite flamme en perdition

Dangereuses liaisons en macadam version

Se donne en spectacle, long d’un trottoir

Écarlates pulsions d’un abîme si noir

Effusions de nos lèvres, secret chuchoté

Abandon de ses rêves, le cœur toujours menotté

La nuit, lorsqu’il fait noir, la Belle se donne à voir

Cinq à sept, d’adultérines promesses

Infidèles addicts avares de caresses

Fieffés bonimenteurs, coquins menteurs

Si pressés de jouir, œil rivé sur l’heure

Hôtels du malsain, alcôves anonymes

Abritent en leur sein de bien tristes déprimes

La nuit, lorsqu’il fait noir, la Belle vous donne à voir

Redresseurs d’âmes dont l’ombre plane

Voyeurs obscènes, sous vos belles soutanes

Bondieuserie puante, Machiavel pâles

Derrière la vitre sans tain, criez scandale

Dénonçant l’illicite, le sexe trop explicite

Pourtant le monde sait comme cela vous excite

La nuit, lorsqu’il fait noir, la Belle leur donne à voir

Sous draps de soie, l’amour n’a pas de loi

Oublié les contrats, c’est chacun pour soi

Perce alors ce désir d’étreintes toxiques

Corps déchirés, dézingues érotiques

Mais sous sa poitrine nue, il berce encore

Ce tendre espoir d’aimer, mais d’un amour plus fort

La nuit, lorsqu’il fait noir, la Belle nous donne à voir

Refrain (ou pas… !):

Dieu, que la vie joue bien des tours

aux amoureux éperdus

à tous les amants perdus

éperdus d’amour… éperdus d’amour… d’amour…

Texte : Ernest Salgrenn ® (tous droits réservés).

Jour de pluie.

Ce matin, j’ai pleuré.

J’ai chialé comme un gamin, à chaudes larmes, en écoutant Camilla Jordana chanter la célèbre chanson de Dalida, « Mourir sur scène ». Je ne sais pas ce qui m’a pris. Désolé, mais je ne sais pas. L’interprétation magnifique, pleine de sensibilité, de cette chanteuse n’explique sûrement pas tout. Mince, un sacré coup de blues qui t’as pris, mon Jeannot… ! Un sacré coup de blues… oh, oui, alors, un sacré coup…

Et pourtant, si… si, et je vous mens, mes amis, car je le sais maintenant : j’ai chialé parce que le Monde fout le camp. Le Monde, mon Monde, ce Monde qui est le vôtre aussi, messieurs, mesdames. Oui, voilà, c’est bien ça l’embrouille : notre joli Monde part tout doucement en cacahuètes ! Dérive incontrôlée…

Tôt, en ouvrant mes volets, j’ai perçu, là-bas, juste un peu plus loin dans la forêt, le bruit furieux d’une tronçonneuse. On coupe encore des arbres ce matin. Peut-être est-ce pour dégager l’accès au chantier de la future antenne relais. «Allons, laissez, place aux ondes ! Et voyez donc, braves gens, comme on vous installe la 5G de bon matin !». Oui, cette fois c’est certain, notre Monde fout le camp…

À moins que cela ne soit plutôt pour cette nouvelle centrale de panneaux solaires ? Dix sept hectares à défricher. Dix sept hectares de vigoureux chênes centenaires. Dix sept hectares pour quelques mégawatts. Est-ce vraiment raisonnable tout ceci ? Monsieur Le Préfet a dit que oui ! Mais, Monsieur Le Préfet n’est pas contrariant pour un sou… pas contrariant du tout même, et surtout avec ceux qu’il aime…

J’ai observé qu’il y a moins d’oiseaux cet hiver qui viennent manger les petites graines que je leur dispose sur ma terrasse. Beaucoup moins. Mes anges, nos derniers rendez-vous ? Je frissonne. L’étau se resserre encore un peu plus, je le crains…

«Il y a ceux qui veulent mourir un jour de pluie et d’autres en plein soleil… »

J’ai choisi un jour de pluie, comme aujourd’hui…

Un bâton dans la roue.

Il est des résolutions qui vous changent une vie, mais je ne parle pas de celles prises souvent dans l’euphorie festive d’un début d’année, comme de promettre d’arrêter de fumer, de boire, ou de se remettre au squash, ou bien encore, plus rarement, d’être aimable avec sa belle-mère. Résolutions qu’on oublie d’une manière générale presque aussi vite qu’on a eu la sottise de les adopter. Non, je veux plutôt parler de promesses bien plus importantes, de ces résolutions qui vous engagent sur le long terme, qui révolutionnent tout bonnement le cours de votre existence, et comparable à celle que je pris au Pouldu-sur-mer, charmant petit port de pêche du Finistère sud, le 10 Août 1975, jour où je décidai de mettre un terme définitif à ma pourtant si prometteuse carrière de coureur cycliste…

J’ai toujours eu un faible pour les majorettes. D’ailleurs, j’observe qu’elles se font de plus en plus rares ces derniers temps, et cela est fort regrettable. Les majorettes sont pour moi la quintessence même de la féminité. Une féminité innocente qui n’a pas peur de sortir dans les rues en jupette courte, chaussée de bottines blanches, et surtout les cuisses gainées de collant résilles. À ce propos, Francine avait d’énormes cuisses. Presque aussi grosses que les miennes. Francine occupait la fonction tant convoitée de capitaine du peloton de majorettes du Pouldu-sur-mer, un grade acquis à la force du poignet, si je peux me permettre d’employer ici cette expression imagée, étant devenue par la seule volonté et beaucoup de travail une virtuose émérite du jeté de bâton à paillettes. Elle avait également de très gros nichons, ce qui ne gâtait rien, et surtout pas mon envie, immédiate dès que je les aperçus et bientôt dois-je l’avouer obsédante, de les pétrir à pleine mains…

Au Pouldu-sur-mer, s’il y a bien un évènement important dans l’année qui mobilise l’ensemble de la population de cette petite bourgade bretonne et attire une masse considérable de spectateurs, il s’agit à coup sûr de la fête votive, la saint Gildas, qui a lieu tous les deuxièmes dimanches du mois d’Août. Lors des festivités, les deux attractions les plus marquantes et les plus attendues sont de l’avis partagé de tous, d’un côté la grande course cycliste réservée à l’élite pédalistique du canton, et de l’autre, le défilé des majorettes au son de la fanfare locale, « la joyeuse clique Pouldreuzienne », défilé qui suit immédiatement l’arrivée de la course cycliste. Francine et moi, étions donc sans aucun doute prédisposés à nous rencontrer. En effet, selon la coutume, ce fût elle qui me remis le bouquet du vainqueur, m’embrassa ensuite sur les joues, encore toute en sueur de sa prestation au bâton, rouge comme un gratte-cul, et cela devant une foule joyeuse et passablement avinée. Mais, ce fût elle aussi qui m’ouvrit les yeux sur l’impasse dans laquelle je me trouvais à vouloir persévérer dans le sport cycliste. Malgré mes indéniables qualités physiques, mon endurance à toute épreuve, mon sérieux lors des entraînements, en un mot ma détermination sans borne, je n’étais manifestement pas fait pour devenir coureur cycliste professionnel… Non, grâce à cette Francine, je compris ce jour-là qu’une autre voie, bien différente de celle-ci, s’ouvrait devant moi, une voie bien plus digne de mon intelligence et surtout de mes capacités à rebondir : je serais chirurgien. Oui ! Chirurgien ! Et de surcroît, un spécialiste de la chirurgie maxillo-faciale…

Après avoir fait plus ample connaissance avec Francine, une première fois dans les toilettes des vestiaires de la salle des fêtes, puis un peu plus tard sur la banquette arrière de ma 4L, et visité moults établissements du même genre, nous finîmes notre soirée au « Petit Navire », une boite de nuit qui portait donc assez curieusement, et allez savoir pourquoi, le nom d’une vulgaire conserverie de sardines. J’étais déjà ivre en y entrant. Et les choses ne s’arrangèrent pas par la suite. Il faut préciser, à ce stade du récit, que je n’avais pas (encore) pour habitude de boire de l’alcool. J’étais à cette époque, rappelons-le si besoin, un athlète de haut niveau, et en tant que tel, suivait une discipline de vie ascétique assez proche de celle d’un moine tibétain. Alors, s’il est tout à fait exact que je m’enfilais mes deux ou trois comprimés de bétaméthasone, plus quelques autres d’amphétamines («Avec la Centramine, on pose des mines !») avant le départ de chaque compétition, cela s’arrêtait strictement là, et je ne buvais jamais, je le jure, une goutte d’alcool. Francine était de bonne compagnie et connue comme le loup blanc dans toute la région. Sa réputation semblait l’avoir précédée partout où nous nous étions rendus ensemble cette nuit-là. Une réputation de joyeuse fêtarde, d’ambianceuse hors pair (quoique ce terme n’existât pas encore) et de meneuse de soirée inégalable. Oui, c’est sûr, la bringue, elle avait vraiment ça dans le sang, notre Francine. Et moi, un peu trop d’alcool déjà, aussi ne me demandez pas pourquoi nous nous sommes battus, je serai bien incapable de vous le dire ! Ce type faisait dans les deux mètres, peut-être même un peu plus. J’appris par la suite (en signant ma déposition à la brigade de gendarmerie pour être plus précis) qu’il était militaire de carrière chez les commandos marine, une troupe de guerriers d’élites basée à Lorient. Et ceci pouvait expliquer ses étonnantes aptitudes à foutre des mandales…

Le gendarme (derrière sa machine à écrire) :

— Il affirme que vous lui avez touché les seins… !

Moi (devant le bureau) :

— Quoi… j’ai… mais comment ça… je lui ai touché les seins ?!

Le gendarme :

— Oui, ceux de sa copine… ! Le plaignant, le sergent-chef Duchmol, affirme que vous lui avez… je lis ses propres termes sur le procès-verbal… vous lui auriez titillé vivement les tétons !

Moi :

— Ah… ? Ah, bon… titillé… ?!

Francine (assise à côté de moi et pleurnichant) :

— T’aurais pas dû… ! Ou p’t’ête attendre que cette brute épaisse ait le dos tourné… !

Ainsi, la mémoire des faits me revenant petit à petit, il est vrai que je la revoyais très bien maintenant, cette blondasse décolorée et ses énormes nibards qui pointaient sous son chemisier. Et elle avait sûrement raison, Francine, j’aurai pas dû…

Toujours est-il que j’avais la tronche fort amochée. Et Francine aussi. Ma pauvre Claudette avait cru bon de prendre ma défense face à ce monstre aux oreilles en chou-fleur et au sourire édenté, mais une seule baffe avait suffit pour lui éclater le nez ! Bref, on n’étaient pas beaux à voir, là, tous les deux, au fond de notre cellule de dégrisement… !

Le lendemain matin, vers dix heures, les flics ont été vachement sympas : ils nous ont ramenés jusque sur le parking du « Petit Navire ». Et, c’est véritablement à ce moment précis que je l’ai eu, mon p…. de déclic !

Au moment très précis où, stupéfait, abasourdi, hébété, assommé une fois de plus, je découvris, que d’une, l’on m’avait fauché ma super bécane de course, toute montée en Campagnolo et que j’avais négligemment laissée sur la galerie de ma 4L, et de deux, la gueule abîmée de Francine, mais en plein jour cette fois, et surtout alors que j’avais maintenant un peu décuvé… J’étais partagé entre la douleur intense d’avoir perdu un objet cher… non, que dis-je ? bien plus qu’un objet, presque un être de chair et de sang, auquel je tenais comme à la prunelle de mes yeux, et celle d’avoir, par ma seule bêtise, ôté de façon irrémédiable toute sa beauté candide à ce petit minois de jouvencelle bretonne…

— Berde… ! On dirait bien qu’on t’as bolé ton bélo ! dit-elle, un œil clos et les narines bourrées de coton hydrophile.

— C’est pas grave, ma majorette… oublions tout ça… ! Maintenant, je vais devenir chirurgien ! Et je vais t’arranger ça, j’te le promet… !

Quinze ans plus tard, je lui refaisais le pif à ma Francine. En trompette…

Alors ? Elle est pas belle, la vie ?!

Note de l’auteur (c’est moi !) :

Texte librement (très librement…) inspiré du roman de Jack London : « Martin Eden ». Oui, je sais, à première vue, on n’y voit aucune correspondance, mais cherchez bien tout de même… ! (Pour celles et ceux qui ne l’ont pas encore lu, cela vous donnera l’occasion de lire ce chef-d’œuvre !)

Art éphémère.

Voilà que, tondeuse électrique en main, ma sœur, Patty la mollasse, a décidé de me couper les tifs. J’ai grave le seum, ce matin. Un quart d’heure plus tard, je me retrouve avec une coupe au bol dégradée de ouf sur les bords du crâne. Elle voulait être toiletteuse pour chien, la Patty, alors elle a suivi des cours par correspondance pendant deux mois avant de renoncer définitivement à ce projet ambitieux. Depuis, j’imagine qu’elle se venge sur moi, cette conne. J’enfile ma doudoune rouge Lacoste, un bonnet ras les oreilles, et comme chaque jour, je sors voir les copains. Dehors, il neige, et toute la bande s’est planquée, bien au chaud, peinarde, dans le hall du 3.

— Salut… et si on construisait un bonhomme de neige, les gars ?!

— T’es t’charbé, ou quoi ? En est pas tombé assez… en faudrait beaucoup plus !

     Je devine déjà qu’on va rester comme ça toute la journée, à rien foutre de bon. Au moins, un bonhomme de neige, cela nous aurait occupé cinq minutes. Rachid sort son packet de beuh, une feuille de Rizzla, et se roule un pet. J’ôte mon bonnet de laine.

— Oh, putain ! La haine… !

— Ouais, t’as raison ! C’est ma frangine, le blème… !

Gégé, notre facteur, se pointe. Et manque de se foutre en l’air avec sa bécane qui glisse sur le verglas. On l’aide à relever sa mob jaune avec les grosses sacoches en cuir de chaque côté qui débordent de courrier. À peine dix heures au compteur et déjà fin bourré, le Gégé. Tristes PTT…

— On vous en roule un, m’sieu Gérard ?

— Pas de refus, les mômes… ! Comme un remake du « Salaire de la peur » aujourd’hui avec ce temps de merde ! Z’auraient pu saler le parcours tout de même !

     Monsieur Gérard, cela fait maintenant plus de trente piges qu’il distribue le courrier dans la cité. Et encore plus qu’il picole. Ici, la distribution a souvent un jour ou deux de retard, mais faut jamais trop s’inquiéter.

— Z’avez déjà vu le « Salaire de la peur », les mômes… ? Avec Charles Vanel… ça au moins c’était du cinéma… du vrai cinoche… avec de vrais acteurs… pas comme maintenant !

     Avec lui, tous les matins, c’est comme le festival de Cannes des années cinquante qui déboulerait chez vous. Sans le tapis rouge bien sûr, mais c’est chouette quand même.

— Si vous voulez, j’vous passerai la cassette un jour… !

     Son salaire de la peur, ça doit bien faire une centaine de fois qu’il nous le raconte alors on le connait par cœur le scénario, et la nitro empilée dans des caisses avec une tête de mort dessinée dessus, cent fois déjà qu’elle nous pète à la gueule ! Et boum !

     Pendant qu’il fume son pétard et raconte, les larmes aux yeux, le passage sublime où le père Montand se vautre dans le pétrole, on fourre le courrier dans les boites aux lettres. Histoire de lui faire gagner un peu de temps dans sa tournée, à monsieur Gégé.

— Bon… sur ce… les gamins… faut qu’j’y aille maintenant ! Merci encore pour le coup de main !

     Cette fois, c’est madame Bobodilassou, du Congo Belge et du troisième étage, qui rentre de la supérette Cash and Carry. Sur le coup, on a eu du mal à la reconnaître, tellement ce matin elle s’est foutu des couches de vêtements sur le dos.

— Fait pas chaud aujourd’hui, hein, m’dame Bobo ?!

— Oui, mon petit, je sens plus mes pieds… et pourtant j’ai mis trois paires de chaussettes !

— Z’avez reçu du courrier, m’dame Bobo… c’est votre fils Arsène, je crois bien… alors, il va sortir quand de la zonzon… ?

    Son fiston, il s’est fait pincer l’année dernière pour avoir traficoté dans l’électronique. Enfin, disons qu’en vérité, il revendait au marché de Saint-Ouen des téléphones portables de seconde main, et tous plus ou moins débloqués maison, si vous voyez ce que je veux dire.

— Bientôt… pour bonne conduite !

— Ça ne m’étonne pas, c’est pas un vrai méchant, vot’fils, m’dame Bobo… !

Kevin, le rouquin, se porte volontaire pour lui monter son caddy à roulettes jusqu’au troisième. On sait qu’il redescendra avec un paquet ou deux de Pépito. Des fois, j’avoue que ça nous arrange bien que l’ascenseur ne fonctionne plus depuis cinq ans !

     Il neige toujours, et celui-là par contre, ce drôle d’oiseau qui s’amène, si on ne sait pas encore qui c’est, son costard-cravate qu’on devine sous le manteau épais et surtout sa serviette en cuir noir toute gonflée ne nous dit rien de bon. On s’écarte en chœur. Il hésite…

— … Bonjour… le numéro trois, c’est bien ici… ? en se secouant les pieds.

     Les numéros sur les immeubles, c’est vrai que ça fait un sacré bail qu’ils n’y sont plus. Tombés en même temps que le crépi, peut-être…

— Oui, ça s’peut bien, m’sieu ! en me frottant le nez.

     Il mate ma nouvelle coupe de cheveux, et amorce un sourire sur ses putains de lèvres, ce bâtard. Et voilà, je le savais que ça allait très vite déraper, cette histoire…

— Je cherche madame Bobo… Bobo… Il sort un papelard d’une poche de son manteau… madame Bobodilassou Germaine… c’est bien là ?

— Et qu’est-ce que vous lui voulez, m’sieu, à madame Bobo… ?

— Ça ne te regarde pas, petit ! qu’il me répond, cet abruti.

— Ben, si… un peu quand même ! Dites donc, m’sieu, vous seriez pas un de ces enfoirés d’huissiers de justice de mes deux, par hasard… ?!

— …

— Rachid… dis-moi voir, ta mother… elle met bien toujours des carottes dans son couscous, hein… ?

     La neige, plus d’un mètre en tout, elle a bien tenu quinze jours avant de fondre complètement. Et notre joli bonhomme de neige, pareil…

Selfie.

Ce matin, je ne sais pas ce qui m’a pris, je me suis tiré le portrait.

Un selfie comme on dit aujourd’hui. Selfie d’un self-made man…

Hier soir déjà, je n’étais pas dans mon assiette, et la nuit n’a pas arrangé les choses. J’ai le cafard en ce moment. Peur de vieillir. Peur de mourir surtout.

Je devrais voir quelqu’un. Et quand je dis quelqu’un, je pense bien sûr à mon médecin. Mon Psy d’occasion comme je le surnomme. Un brave type, mais encore plus déprimé que moi depuis qu’il a perdu sa femme, l’année dernière. Dans sa salle d’attente, il y a des affiches d’expo de peintures un peu partout. Toujours le même artiste, un certain Radowitz. Des expositions à Vienne, à Stuttgart, à Prague, et même à New-York. J’imagine qu’il a suivi ce peintre partout dans le monde, à chaque nouvelle exposition. Lui et sa petite femme. Lui et sa petite femme chérie. Lui et sa petite femme chérie avec son cancer du sein.

Cette salle d’attente ne convient pas du tout à des patients comme moi. Des patients qui ont beaucoup trop d’imagination. Beaucoup, beaucoup, et beaucoup trop.

Je ne regarde pas l’objectif. Je ne regarde jamais l’objectif de l’appareil photo. Mon regard est toujours fuyant. Fuyant et vide. Même dans le miroir je ne me regarde jamais droit dans les yeux. Non, jamais en face, c’est un principe…

Mon psy se nomme Lébonitzky. Et un jour, il n’y a pas très longtemps de cela, je lui ai appris que j’avais rencontré quelqu’un qui portait le même nom que lui.

Quelqu’un de votre famille peut-être ? Impossible ! Tous les membres de ma famille sont décédés ! m’a-t-il répondu. Je n’ai pas insisté. Je sais très bien qu’il ment pourtant. Dans une famille, même décimée, ce n’est pas possible, il doit toujours rester quelqu’un de vivant quelque part. Quelqu’un, même quand tout le monde est mort. Mon psy est donc un menteur. Comme tous les médecins d’ailleurs.

Pourquoi ce selfie ? Peut-être le besoin inconscient de laisser une dernière trace de mon passage sur cette terre ? C’est idiot. Une photo a très bien pu être trafiquée, alors une photo ne prouvera jamais rien à personne. Aujourd’hui, il est tout à fait possible de gommer tout ce que l’on souhaite sur une photographie, un regard désespéré aussi facilement qu’une vilaine cellulite sur des cuisses.

Des murs blancs. Blancs immaculés. Voilà ce qui serait tout à fait idéal dans une salle d’attente. Faire obstacle à toute réflexion. Attendre son tour sans penser à quoi que ce soit. Attendre son tour sans se poser de questions, sans s’imaginer un passé, un avenir, sans imaginer surtout une histoire qui n’est même pas la sienne.

J’ai fait des recherches sur ce peintre, ce fameux Radowitz. Chez lui, le vert n’est pas vert, le bleu n’est pas bleu, le rouge n’est pas rouge. Rien n’est à sa place. Le trait est large, grossier, dépassant les limites. La matière est trop épaisse. Les sujets peints, eux-mêmes, ne sont pas à leur véritable place. Radowitz est mort récemment. Fou. Comme beaucoup de peintres d’ailleurs.

Qu’est-ce que je vais faire maintenant de cette photographie ? La ranger quelque part, dans un tiroir bien profond, ou bien plutôt l’abandonner là, négligemment posée sur un meuble, comme si de rien n’était ? J’hésite encore… mais ce n’est pas nouveau, toute ma vie j’ai hésité ! Je n’ai jamais su prendre une décision.

Il y a longtemps de cela, je me suis essayé à la peinture. C’était bien avant d’écrire. Je ne sais trop pourquoi, mais je m’étais persuadé avoir un don pour le dessin. L’auto-suggestion est parfois efficace, mais dans le cas présent, j’ai vite laisser tomber l’idée d’avoir du talent. À l’évidence, cela ne fonctionne pas à tous les coups !

Lébo, mon Psy, est juif. Cela n’a guère d’importance. Je ne sais même pas pourquoi je vous le dit. À quelque chose près, il doit avoir le même âge que moi. Lui aussi doit penser à la mort tous les jours. Mais, je serai curieux de savoir comment il se débrouille avec ça. Comment font les Psy face à ça ? Face à ce terrible compte à rebours ? Vont-ils eux-aussi se confier à l’un de leurs collègues, et attendre leur tour dans d’ignobles salles d’attente aux murs tapissés d’affiches déprimantes ? Je crois que je lui poserai la question la prochaine fois que je le verrai… Oui, Lébo, mon Psy est juif, comme la plupart des Psy d’ailleurs.

Au dos de ma photo, j’ai inscrit la date du jour. C’est important une date sur une photographie. Le temps passe, et puis on oublie. On oublie les dates, les gens, et les vies mêmes des gens. On oublie tout à la fin, c’est triste. Alors, j’ai inscrit mon nom aussi au dos de cette photographie. Meilleure façon peut-être d’imaginer que personne ne pourra dire plus tard : «C’était qui celui-là ?»… Le nom, la date, quoi de vraiment plus important ?

Un peintre sans aucun talent, ce Radowitz. Et mort fou ! Pourquoi donc manifester autant d’intérêt pour un tel peintre ? N’y en avait-il pas d’autres à admirer, bien meilleurs et bien moins névrosés que lui ? La prochaine fois, j’arracherai toutes ces affreuses affiches de cette salle d’attente ! Et la prochaine fois, je lui dirais aussi tout ce que j’en pense vraiment, à ce docteur Lébonitzky, de toute cette mascarade pseudo artistique. Et je lui déballerais tout ! Tout ! Tout ! Oui, absolument tout ce que j’ai sur le cœur…

Et si je l’installais dans un cadre après tout ? Un joli cadre argenté. Comment ? Cela ne se fait pas ? Trop égocentrique d’avoir sa propre photographie encadrée chez soi ? Mais, je m’en fiche pas mal ! J’aurais peut-être ainsi le courage de me regarder en face, bien droit dans les yeux pour une fois. Contempler la mort venir en face, et admettre que voilà après tout le seul véritable intérêt de ce cliché prit aujourd’hui…

— Allo ? Bonjour Mademoiselle, je désirerai prendre un rendez-vous avec le docteur Lébonitzky… le plus tôt possible serait le mieux… quoi… décédé… ? Comment ça, le docteur Lébonitzky est décédé ?! Mais… quand… ? Hier soir… ah bon… un suicide… vous êtes sûre… ?!

Il n’avait pas menti, Lébo : j’étais seul à son enterrement. Personne d’autre que moi, et puis mon spleen collé aux basques. Finalement, ma photographie, ce selfie au regard qui fuit, ce regard qui ne veut pas voir, avec mon nom et la date bien inscrite au dos, je l’ai déposé sur son cercueil, un peu avant qu’on ne recouvre définitivement le tout… Oublié Lébo, et pour l’éternité…

Martha.

Texte pour répondre à un concours de nouvelles très très courtes sur SHORT-EDITION. Le thème (glacé !) : «-15°». Thème de saison donc, avec nécessité de faire peur ou de donner dans le mystérieux ! Le plus difficile pour moi fût de réduire mon texte à 8000 signes (espaces compris). Pas évident du tout !

Martha.

La tempête hivernale qui toucha la France le 31 décembre 2020 fût d’une effroyable violence. Elle surprit tout le monde par son intensité, et à commencer par tous les éminents météorologistes qui n’avaient pas prévu un tel déchaînement des éléments. Ce soir de réveillon, des milliers de gens se retrouvèrent ainsi bloqués dans un froid quasi polaire sur des routes enneigées devenues impraticables, et bon nombre d’entre eux y laissèrent malheureusement leur vie. Décidément, jusqu’à son ultime jour, cette année maudite ne nous apporta rien de bon…

Impressionnant ! On n’y voit pas à dix mètres ! Et à présent, avec cette camelote de GPS qui semble avoir perdu définitivement tout sens de l’orientation, je ne suis même plus certain d’être sur le bon chemin. Les essuie-glaces, pourtant à pleine vitesse, ont de plus en plus de difficulté à évacuer la neige qui tombe et tourbillonne en lourds paquets. Autant de neige d’un seul coup, je crois bien que je n’ai jamais vu cela de toute ma vie ! J’imagine que Bob, et son épouse Lina, doivent commencer à se demander ce que je fabrique. Peut-être même à s’inquiéter, j’avais promis d’arriver avant la nuit mais la nuit est déjà là… Ah, quelle andouille je suis ! Oui, une belle andouille d’avoir ainsi cédé et accepté leur invitation pour le réveillon ! « Allons, mon vieux, tu ne vas tout de même pas rester seul chez toi ! »… Oh, mais si ! Bien sûr que si, mon petit Bobby, je pouvais très bien rester tout seul chez moi plutôt que de m’embarquer dans cette galère ! Non, je n’aurais jamais du accepter cette… hé, mince… là… juste là, devant, dans les phares… un arbre ! Un arbre gigantesque couché en travers de la route ! Me voilà bel et bien piégé…

Je n’envisage même pas le demi-tour. Habile comme je me sais au volant, je serai bien capable de me foutre dans le ravin ! Et puis la couche de neige est devenue maintenant trop épaisse, quarante centimètres minimum, pour espérer pouvoir encore avancer. Même avec des chaînes, que je n’ai pas d’ailleurs, cela serait probablement impossible. Mais, le pire est que je n’ai pas la moindre idée de l’endroit exact où je me trouve. Je tente de joindre Bob, mais là aussi… rien ! Pas une seule barre de réseau sur mon portable. En pleine zone blanche, et dans tous les sens de l’expression ! Je me rends vite à l’évidence : à moins d’un miracle, auquel je ne crois pas un seul instant, me voilà bon pour passer le réveillon ici, et à me geler dans la bagnole toute la nuit…

J’enfile ma doudoune. Pas trop le choix : je ne tiens plus, je dois sortir pisser ! À peine dehors, les violentes bourrasques de flocons m’aveuglent et se faufilent jusque dans mes oreilles. Ça caille sec et je ne suis pas vraiment équipé pour affronter un tel froid. J’ai conscience tout de suite que je ne dois pas m’éloigner de trop. Attention ! Danger, frérot ! Surtout ne pas perdre de vue la voiture ! Sur le côté, à une dizaine de mètres peut-être, il me semble distinguer vaguement quelque chose dans ce brouillard blanc. Poussé par la curiosité, bien imprudemment peut-être, je m’avance. Il s’agit d’une grille d’entrée… une grille monumentale… il y a là aussi un panneau sur lequel je devine plutôt que je lis : «Château du Paradis» ! Le Paradis ?! Alors, là ! Non, sans rire ?! N’abuseraient-ils pas un peu ?! Et puis, attend… ça… c’est quoi, ça… ?! De la musique ! Oui, oui, parfaitement : j’entends une musique ! Une musique lointaine, atténuée, étouffée par les rafales de vent, mais qui arrive tout de même à percer la nuit glaciale. Boum… boum… boum… !

Cinq minutes au moins que je tambourine à cette porte… Dans l’obscurité ouateuse, je me suis guidé au son, me traînant telle une bête blessée dans cette poudreuse qui colle et vous arrive maintenant au dessus des genoux ! J’ai les pieds et les mains complètement gelés. Je grelotte et je claque des dents en cadence. Bon Dieu ! Ce n’est pas possible, il y a forcément quelqu’un là-dedans ! D’après ce que j’ai pu en deviner, il s’agit bien d’un château, ou en tout cas, de l’ombre lugubre d’une grande bâtisse perdue au milieu de nulle part. Soudain, la musique s’arrête… silence total… alors, je cogne encore, encore, et enfin… la porte s’ouvre… me voici donc sauvé ?

Elle est belle. Non, bien mieux que cela, elle est sublime. Est-ce que je rêve… ?! Elle tient un chandelier dans une main.

— Vite ! Oui, entrez vite, et venez vous réchauffez près du feu !

Et bien, non, je ne rêve pas ! Je la suis, saupoudrant derrière moi de la neige sur des tapis orientaux. Nous traversons l’entrée, un corridor, puis, un salon enfin. Une cheminée gigantesque, un feu qui crépite à l’intérieur… Elle se retourne… robe longue de soirée au décolleté vertigineux…

— Martha ! Enchantée ! Et vous ?

Mes lèvres encore engourdies, je peine à articuler correctement.

— Sté-pha-ne… enfin Steph ! Oui, tout le monde m’appelle Steph !

D’immenses yeux dans lesquels se projettent la lueur des flammes, une longue chevelure aux doux reflets bruns… et moi, bel idiot frigorifié, voilà que j’ai le nez qui coule ! Et merde ! Mais, ce n’est pas vrai, ça ! D’une poche, je sors, gêné, un kleenex et me mouche ensuite aussi discrètement que possible. Elle sourit. Je m’excuse, ôte ma doudoune trempée.

— Donnez donc, on va la mettre à sécher. Je vous offre une boisson chaude pour vous réchauffer ? Un thé ? Un chocolat ? Autre chose… ?

— Un thé, oui, merci bien ! Un thé, ce sera parfait !

Quoi ? Un thé ? Mais qu’est-ce qui te prend ?! Hey, tu ne bois jamais de thé, gros nigaud ! Bon sang, rappelle-toi : tu as horreur du thé ! Elle me désigne le sofa de velours vert derrière moi.

— Installez-vous confortablement, Stéphane, je reviens tout de suite…

Elle disparait dans un léger bruissement de soie, et je reste ainsi, planté dans la seule clarté vive du foyer, tout enveloppé des effluves capiteuses de son parfum, et toujours un peu groggy par le froid. J’en profite pour inspecter avec plus d’attention les lieux autour de moi. L’ameublement et la décoration sont particulièrement soignés et luxueux. Mais, et cela est assez curieux, tout semble dater du siècle passé. Un peu comme si, ici, le temps s’était arrêté dans les années trente…

Dans la pénombre, un tableau, accroché parmi d’autres aux murs tendus de tissus aux motifs floraux, attire mon regard. Je m’approche. C’est elle… oui, j’en suis certain, il s’agit bien d’elle sur cette ravissante peinture. Elle pose en tenue de cavalière, redingote rouge à boutons dorés, jupe longue d’amazone, une cravache à la main. Merveilleuse et énigmatique beauté…

— Vous vous intéressez à la peinture ?

Surpris de ce retour silencieux, je bafouille.

— Non… enfin si, si, bien sûr ! C’est vous, n’est-ce pas ?

— Oui ! Cela vous plait ?

— Oh, oui, beaucoup !

Camellia Asamica

— Pardon ?

— Thé du Népal… aussi rare que son goût est exceptionnel !

Elle dépose un lourd plateau d’argent sur une table basse, puis s’assoie à l’une des extrémités du sofa.

— Venez près de moi, mon ami, que vous me racontiez vos mésaventures dans cette horrible tempête…

Je sens que l’on me serre la main. J’ouvre les yeux.

— Ah, enfin ! Ben, on peut dire que tu t’en sors bien ! Quelle chance !

Je reconnais Bob. Et Lina aussi, de l’autre côté du lit…

— Le docteur dit que ta température corporelle est descendu à 35 degrés ! Tu devrais être mort à l’heure qu’il est !

— Mort… ?

— Oui ! Mort d’avoir passé la nuit dans ta voiture par moins vingt !

— Et cette tempête… est-elle terminée maintenant ?

— Oui, mais on s’en souviendra de celle-ci ! Martha, la tempête du siècle !

— Martha… ?

— C’est comme cela qu’ils l’ont appelée… tiens, d’ailleurs, c’est étrange…

— Quoi donc ?

— Hé, bien, maintenant que j’y pense, c’était aussi le prénom de cette horrible femme qui a assassiné toute sa famille à la fin des années trente, dans ce château, ce château en ruines maintenant et près duquel les secours t’ont retrouvé au petit matin…

Comment se faire.

Refrain :

Oyez, oyez, braves gens cathodiques !
Voilà qu’il est né, il est Netflix
Ludivine, enfant de Salo-mé,
de Salo, oui, mais…
Payons tous son abonnement !

Peste donc, si des achats tu perds le goût
Gueule, si ton compte insta est bloqué !
Petits nuages into the Cloud, into the Cloud
Et ta vie influencée part vite en fumée…
Copain geek qui te boude, qui te boude
Porn-addict jusqu’au bout du nez…
Olé ! Olé !
Porn-addict jusqu’au bout du nez…
Olé ! Olé !

Oyez, oyez, braves gens cathodiques !
Voilà qu’il est né, il est Netflix
Ludivine, enfant de Salo-mé,
de Salo, oui, mais…
Payons tous son abonnement !

Dès que souffle la tempête dans le net
Balance ton troll, ma beauté virtuelle !
Amazone du Web, et tu tweetes, et tu tweetes…
Manipulée par toutes ces bien vilaines ficelles
Découvre un jour la réalité pas gratuite, pas gratuite…
Jolies trompettes de la toile
Sonnez ! Sonnez !
Jolies trompettes de la toile
Sonnez ! Sonnez !

Oyez, oyez, braves gens cathodiques !
Voilà qu’il est né, il est Netflix
Ludivine, enfant de Salo-mé,
de Salo, oui, mais…
Payons tous son abonnement ! Son abonnement ! Son abonnement… etc, etc… (Décrescendo…)

Joyeux Noël !

Note de l’auteur : Désolé, chères lectrices et lecteurs, je n’ai pas coché les bonnes cases hier… ! Commenter était donc impossible, mais voilà : j’ai réparé le zinzin !

À la demande générale (si !) : Un petit poème qui je l’espère vous fera tous mourir… de rire ! Et… Joyeux Noël !

D’un très joli discours sur les méthodes,
Et des tas de promesses bien alléchantes,
Allez, chante ! Chante !
Tenues de cérémonies, têtes de circonstances,
Tristes sires con-stan-ces !
Hagards, d’incontinents vieillards qui rodent
Héros abandonnés d’une maladie virulante
Bien ful-gu-ran-te !
Mais pour qui compte donc ces vies d’hommes
À l’heure pénible de la sombre hécatombe ?
Oh, l’hé-ca-tom-be !
D’oppressantes douleurs qui serrent nos cœurs,
siffle, et siffle encore, et toujours t’époumonne
T’é-pou-mon-ne !
Danser, rire ou pleurer sur vos tombes
Nous n’irons pas, oui, quel terrible malheur
Sur-vous-tom-be !
Au vent de décembre, flotte bel étendard
d’un grand pays cloîtré, reste le servile sujet
sert-vil-su-jet !
Qu’une unique balle, logée là, dans son barillet
Suffirait bien pourtant à faire péter le testard…
Pes-ter-le-fê-tard !

Alors, amis, ne venez pas pleurer, rire ou chanter sur ma tombe
Ne venez pas, je vous en prie…

Malinois.

Avertissement de l’auteur : Aujourd’hui, je ne vous propose pas véritablement, chers amis lecteurs-trices, un nouveau texte, mais un texte très remanié… Rien ne doit rester figé, et surtout pas en littérature ! Merci à Dominique (qui avait apprécié le texte original et qui, je l’espère, aimera encore plus celui-ci).

Malinois.

Ce matin-là, il y avait comme un je ne sais quoi qui vous flottait dans l’air.

Ou bien plutôt, un je ne sais qui…

Il est à peu près six heures trente, je rentre du boulot, enfin peut-on vraiment appeler cela un boulot, vigile, car même avec un chien au bout d’une longe, un chien sensé faire peur à tout le monde, ce n’est pas la gloire, et encore moins dans un entrepôt de charentaises…

Maître-chien. Un maître et son chien. Un maître qui en a plein les bottes après une nuit sans sommeil, et puis son chien, ce brave Jean-Claude, qui n’attend plus qu’une seule chose maintenant : une gamelle remplie à ras bord de croquettes !

Si je l’ai appelé Jean-Claude, mon malinois, c’est en l’honneur de JCVD, monsieur Jean-Claude Vandamme, car voilà bien le mec le plus fun que je connaisse sur terre, capable de vous faire le « Grand-técart-facial » en toutes circonstances. Mon idole absolue. J’ai des posters géants de lui affichés partout dans ma cambuse. Et une photo en couleur de sa tronche sérigraphiée sur mon mug du petit-déjeuner. Juste pour dire toute l’admiration que je porte à ce type…

Par contre, dans mon frigo, y’a plus grand-chose a becqueter ce matin. Me serai bien fait un œuf sur le plat, mais y’a plus rien, même pas un œuf. J’ai une sacrée dalle pourtant, et je serai presque à deux doigts de lui en bouffer quelques unes de ses croquettes à mon Jean-Claude. Après tout, si c’est bon pour lui !

Et puis voilà qu’on sonne…

Une erreur forcément. Forcément, parce que j’en ai jamais de la visite. Et surtout comme ça, à l’improviste. Jean-Claude gueule fort. Normal, je viens de le dire, il n’est pas habitué à entendre le dring-dring de la sonnette, le bestiau.

— Nom de dieu… tu vas pas la fermer, Jean-Claude ?!

— …Mais… je n’ai encore rien dit !

Ça, ça venait de l’autre coté de la porte… Avec une très forte odeur de croissants chauds.

J’ouvre.

Et… et merde, c’est Jean-Claude ! Mais le vrai, cette fois ! Le vrai de vrai, en chair et tout en muscles, là, sur mon palier du troisième, avec un plein sachet de croissants au beurre de la boulangerie d’en bas. Et si je peux le préciser sans trop me tromper, c’est qu’il y a écrit « Au pain chaud », qui est le nom de la boulangerie d’en bas, sur le pochon en papier.

Jean-Claude (le chien) renifle l’odeur du beurre frais. Et ça le calme direct. Ce clebs, je ne l’ai pas dressé pour le refus d’appât. Beaucoup trop compliqué à mettre en œuvre.

— Bonjour… Vous êtes bien môsieu Kevin Zoumbill… ?!

Il est tout petit. Et perso, je la voyais beaucoup plus grande que ça, mon idole…

— Hein… ?! Ben, ouais… Zumbiehl… c’est lui… lui-même en personne !

— OK… Moi, c’est Jean-Claude Vandamme ! Je peux entrer ? Je vais vous expliquer le sens de ma visite…

Évidemment, aucun doute là-dessus, il a déjà aperçu les posters de « Karaté magazine » épinglés sur le mur d’en face. Et peut-être même aussi mon joli mug en porcelaine avec sa tronche drôlement bien impressionnée en sérigraphie, et qu’est posé sur la table de la cuisine.

— Prenez donc un tabouret, et ne faites pas trop attention à la déco… !

J’ai sûrement l’air con. Très con…

— Merci ! J’ai apporté des croissants… je peux en donner la moitié d’un à vot’ chien ?!

— Bien sûr, faites donc…

Son regard ultra perçant vient de se poser sur les dizaines de paires de charentaises qui s’accumulent dans un coin de la pièce. Mince, j’aurai du les planquer un peu mieux ces pompes de vieux que je pique en douce au turbin, et qu’ensuite j’essaye de fourguer à la sauvette, histoire de me faire quelques ronds.

— Vous inquiétez pas…

— Hein… ?

— Pour les chaussons en laine ! Je viens pas du tout pour ça… je viens pour votre chien… Jean-Claude !

Jean-Claude (le chien), il a déjà tout avalé du demi croissant au beurre que lui a refilé l’autre (le vrai). Et le voilà maintenant qui en réclame encore, en remuant la queue.

— … Mon chien ?! Vous connaissez mon chien… ?!

— Pas personnellement, mais disons qu’on m’en a beaucoup parlé… des amis à moi de Losse Angelesse. Vous ne le savez peut-être pas, Kevin, mais votre chien est devenu une sacrée vedette chez nous !

— …Ah bon… ? J’savais pas !

— Ben, quand même ! C’est bien lui qui a retrouvé la petite américaine qui s’était perdue dans le bois de Boulogne, la semaine dernière ?!

— Ah, ouais… la petite… la petite qui s’était perdue… c’est vrai, j’y pensai déjà plus à cette petite-là ! Vous voulez peut-être un café avec vos croissants… ?

L’histoire de cette petiote du bois de Boulogne n’est pas très compliquée à raconter.

Cela s’est passé une après-midi. Une après-midi que je me baladais avec Jean-Claude, dans les allées du bois. J’aime bien aller traîner par là-bas, car d’un coté ce n’est pas très loin d’ici, et puis surtout, j’ai toujours aimé les grands arbres, et toute la verdure en général, cela m’aère la tête de respirer un peu de chlorophylle, et d’entendre les petits oiseaux chanter, et quelques fois, il y a même des écureuils aussi qu’on peut voir si on a de la chance. Et puis, pour le chien, c’est très bon aussi. De temps en temps, je le lâche un peu et il coure après les travelos du bois ; ça le défoule et lui fait un bon entraînement, à mon Jean-Claude. Juste un brin dommage qu’il ne sache pas grimper aux arbres, lui… comme le font si bien les écureuils…

Pour en revenir à ce jour-là donc, voilà pas qu’on tombe, tous les deux, sur un attroupement. Et pour une fois, ce n’était pas un pauvre type qui s’était fait piqué dans le lard par une michetonneuse pour une raison ou pour une autre, que, ceci dit en passant, le plus souvent on devine très bien pourquoi l’embrouille est arrivée, non, là, c’était des touristes américains qui ameutaient la forêt entière parce qu’ils avaient perdu leur gamine de sept-huit ans qui avait échappé à leur vigilance. La mère pleurait comme une grosse madeleine de Proust, et le père n’était pas beaucoup mieux à regarder. Et alors, c’est là que mon Jean-Claude il a fait très fort…

Perdant pas le nord, je lui fais renifler sur le champ un mouchoir que la petite s’était bien essuyé les mains et la bouche dedans, après avoir mangé une gaufre à la chantilly. Et le voici parti à fond de train dans la direction de l’hippodrome de Longchamp. La crème chantilly, faut pas trop lui en promettre à mon Jean-Claude, un gueulard de première ce clébard, alors cinq minutes plus tard il me l’avait déjà retrouvée la jeune fugueuse. Elle se tenait là, bien tranquillou, à coté d’un individu en pardessus gris avec des bonbecks plein les fouilles, et une braguette grande ouverte. Enfin bref, je suppose que ce n’est pas la peine de vous faire un joli dessin au fusain pour vous expliquer le topo.

Je me suis occupé de la gamine, et Jean-Claude du type en pardessus gris, qui était, comme qui dirait, une véritable aubaine tombée du ciel pour son entraînement quotidien. Y’avait vraiment pas mieux comme situation, surtout que des caramels à mon Jean-Claude, c’est comme la crème chantilly, faut pas trop lui en promettre non plus… !

Les Amerlocks étaient tout heureux d’avoir retrouvé leur chère progéniture saine et sauve. Congratulations, comme ils disent là-bas, un selfie avec le chien et la petite pour leur faire plaisir, et puis on a échangé nos adresses postales respectives, et ils m’ont dit que je serai toujours le bienvenu, you are welcome !, chez eux aux States, si par hasard l’envie me prenait un jour de venir leur rendre visite. Voilà ! C’est tout ! Ensuite, on s’est rentré paisiblement chez nous, avec mon Jean-Claude, et l’histoire de la gamine s’arrête là. Ouais, pas plus à raconter.

Le café bien chaud je lui verse dans mon mug à JCVD. Et ça me fait bizarre quand même de le voir boire là-dedans. Et puis ensuite, j’attends qu’il me cause maintenant, surtout que je n’ai pas tellement grand-chose à lui dire moi de mon côté. Faut voir que je suis encore sous le choc et pas mal impressionné par cette visite inattendue.

— Bon… je ne vais pas y aller par quatre chemins, Môsieur Zoumbill… votre chien… je serai prêt à vous le racheter !

— … Jean-Claude ?! Vous voulez m’acheter Jean-Claude… ?! Mince alors, je parie que c’est pour le faire tourner dans l’un de vos films ?!

— Un film ? Mais non ! Pas du tout môsieur Zoumbill… pas du tout ! Vous savez, moi j’aime les bêtes, toutes les bêtes ! Parce que les bêtes comme votre chien, elles sont souvent beaucoup plus aware que nous autres, les êtres humains ! Vous comprenez ça, môsieur Zoumbill… ?

Évidemment, vous vous doutez bien que les citations célèbres à JCVD, je les connais presque toutes par cœur. Je les ai même notées sur un petit carnet à spirale que je m’étais acheté à la F’naque, là où je bossai avant l’entrepôt de charentaises. Et avant que ces cons ne me virent sans indemnités que soit-disant ils m’auraient vu piquer des trucs dans les rayons…

— Euwèrre… ? Euwèrre ! Mais bien sûr que ça me parle euwèrre ! «Tu regardes à l’intérieur de toi et tu deviens euwèrre of your propre body !» c’est bien de vous ça, hein… ?!

JCVD me regarde. Fixement. Puis, détourne la tête, et scrute attentivement maintenant les posters sur le mur… tous… un par un… et toujours sans dire un mot… Doit réfléchir à fond dans sa tête, je le sens bien.

— Bon… des conneries, c’est vrai que j’en ai dit pas mal, Môsieur Zoumbill ! Mais, maintenant c’est fini tout ça ! Maintenant, il n’y a plus qu’une seule chose qui m’intéresse… la réincarnation !

— La réincarnation… ?!

— Oui… c’est exactement ça, la réincarnation ! Et voyez-vous, Kevin, il y a de très fortes probabilités qui me laisseraient à penser que je me sois réincarné dans votre chien… !

— … Mon chien… ? Mon Jean-Claude à moi ?!

— Oui… ce Jean-Claude-là !

J’observe Jean-Claude (le dog), qui réclame toujours un autre bout de croissant en remuant la queue. Je sais que tant qu’il y en aura, il ne lâchera pas le morceau, mon pépère…

— Mais… attendez un peu… pour se réincarner dans quelque chose… faut-il pas mieux être mort avant… ?!

— Si, en théorie, mais cela est tout de même toujours possible avant dans des cas bien particuliers, je me suis renseigné pour ça… et puis regardez bien… si vous l’avez appelé Jean-Claude, ce chien, c’est tout de même un signe qui ne trompe pas, non ?!

Maintenant, je les zieute alternativement, Jean-Claude, le karatéka belge, d’un côté et Jean-Claude, le berger belge, de l’autre, et bien sûr je ne vous cache pas que j’ai comme un doute ! Mais, je sais aussi qu’il a toujours réponse à tout JCVD, c’est un peu dans sa nature d’avoir réponse à tout, alors…

— Ah… c’est vrai que maintenant que vous m’le faites remarquer …

— Quoi… ?!

— Des fois, il est drôlement bizarre, ce clébard ! Il me regarde comme s’il avait envie de me parler pour de vrai !

— Ah, vous voyez, quand je vous le dis !

— Mais, du coup alors, pour ma tante Jeannine…

— Qui ça… ?

— Ma tatie Jeannine… p’tête que ça pourrait bien être ça aussi ?! Ouais, la réincarnation… pourquoi pas, maintenant que j’y pense…

— …Quoi ?! Quoi donc ?

— Ben, elle a du poil aux pattes qu’y lui a poussé comme ça d’un peu partout, et puis des fois, la nuit, elle se met à hurler à tue-tête… comme… comme un loup-garou ! Tiens, là, rien que d’y penser, ça me fout des frissons !

— …Ouais… cela vaudrait effectivement le coup d’observer le phénomène de plus près !

— Bon… et pour voir un peu… combien que vous me l’achèteriez, mon Jean-Claude… ?!

À JCVD, qui est reparti finalement avec Jean-Claude (le chien incarné), j’ai réussi à lui refourguer aussi une jolie paire de mes tatanes à rayures bien fourrées. Ça tombait bien, j’avais sa pointure en stock. Du quarante-deux et demi…

À vos larmes, citoyens !

Deuxième tour de piste.

Et qu’on nous tonde gratis, les p’tits moutons, les artistes.

Les p’tits moutons, les artistes.

Allez, envoyez la zique !

Tsoin, tsoin, à vos larmes citoyens !

Et qu’un sang impur noie tous nos espoirs…

Jour de Télématon

Et des belles promesses de gnons.

Rentre vite dans tes pénates

Camarade, ma caméra te mate !

Ma caméra te mate et la police fait ses listes.

Pour qui ces ignobles entraves ?

Roulements de tambours…

Tsoin, tsoin, et badaboum !

Entendez-vous, mes jolies belettes ?

Entendez-vous l’intramuscu qui vous guette ?

Quoi ? Il est pas frais mon vaccin ?!

Allez crache, crache donc ton venin

Médecin, mon gentil médecin…

Tsoin, tsoin, et dans le cul la balayette !

Dans le cul d’vos fils, d’vos compagnes !

Au troisième tour de piste…

On crèvera tous !

Morts, la gueule ouverte.

Grand’ouverte.

Et ces féroces soldats danseront sur nos corps…

Tsoin, tsoin…

Et puis tsoin, tsoin, encore… et encore…

Congelé en Tinée*

Fin mars.

Fiu… ! (Interjection Polynésienne signifiant littéralement : «En avoir plein les tongues, plein les bretelles de pareo, ras le pandanus, ras la demi noix de coco…).

Hé, ben, voilà… le confinement aura eu ma peau ! Plus que marre cette fois d’être pris en otage entre quatre murs, plus que marre de devoir remplir un papelard pour aller simplement acheter des clopes ou bien vider mes poubelles, plus que marre d’être pris pour un gamin de trois ans, plus que marre d’être un pigeon confiné ! Moi avoir besoin d’espace, de fraicheur, de vert, de petits oiseaux qui gazouillent, de mousse sur les arbres et peut-être même de cohortes de limaçons en rut, coquins encoquillés, qui se courent après toute la journée ! En résumé : Moi avoir soif de Nature ! La Nature, la vraie, la noble dame Nature dans toute sa splendeur vivifiante, dans toute sa bienfaisante miséricorde, sa bonté libératrice, et puis surtout, oh, oui, surtout, dans toute sa force inspiratrice… Ô, Nature je t’aime, Nature je t’adore, Nature je te veux… !

Alors, je pars ! Oui, vous avez bien entendu, je pars pour de bon. L’écrivain quitte Paris, l’écrivain bazarde tout, l’écrivain va vendre son trois-pièces cuisine, rue de Varize dans le XVI ème, et puis filera dare-dare se mettre au vert gazon !

Début mai.

L’annonce de mon départ a vite fait le tour des popotes, alors un soir, ils débarquent tous chez moi, mes jolies petites gueules mondaines enfarinées de Parigots, yeux tristes, la larme suspendue aux paupières. « Alors, c’est donc vrai ce qu’on raconte ? Tu veux vraiment nous quitter, mon Nénesse… ?!».

Baffie pleure, Nicolas (Bedos) menace de s’ouvrir les veines, Zemmour et Naulleau se roulent de concert sur mon tapis persan, Josiane (Balasko) crise et ouvre une fenêtre… puis la referme aussitôt… Simon (Liberati) sage comme une image écoute religieusement Frédéric (Miterrand) nous lire à haute voix les « Mémoires d’outre-tombe » de Chateaubriand (François-René)… Je suis à deux doigts de craquer et de jeter l’éponge lorsque fort heureusement mon dealer ( Jojo la came) débarque lui aussi, les poches pleines de poudre de perlimpinpin, et remet rapidement tout ce beau monde sur les bons rails. Ouf ! Sauvé !

Mi-mai. (Fait donc ce qu’il te plaît, plaît, plaît…).

À l’agence, un clone très mal imité de Stéphane Plazza m’affirme que c’est vraiment le bon moment pour vendre. Mais avec les agents immobiliers, c’est toujours le bon moment, et surtout pour qu’ils s’en foutent plein les poches. Et puis, un million et demi d’euros pour un quatre-vingt mètres carrés en parfait état et à seulement deux pas du bois de Boulogne, c’est donné. Deux semaines plus tard, un acheteur libanais nous signe un compromis de vente avec un important dessous de table. Pas trop regardant sur l’origine des fonds, je prépare mes cartons. Youpi, tralala… !

Il ne me reste plus maintenant qu’à trouver quelque chose de convenable en Province. Les visites virtuelles s’enchaînent sur le web, mais à ma grande surprise, cela est bien plus difficile qu’il n’y paraît… les rats quitteraient-ils tous le navire… ? Et voilà donc qu’aujourd’hui on se précipiterait en masse au portillon de la belle vie chlorophyllée… ?! Faut croire…

Dans mes recherches je me détourne du Lubéron et des Alpilles. Trop connu, trop couru. Je ne tiens pas à tomber sur un Bigard ou un Bernard-Henri en faisant mes courses au LIDL de Saint Rémy de Provence… La poignée de main qui colle, très peu pour moi ! Aussi, je m’oriente plus à l’Est… les hauteurs de l’arrière-pays niçois seraient l’idéal… et je trouve enfin la perle rare ! Trouvé ! Trouvé mon petit nid douillet en moyenne montagne ! Un magnifique chalet en bois de mélèze, et tout autour plus ou moins deux hectares de terrain avec une jolie rivière qui coule dessus. Un véritable paradis sur terre ! Je trépigne d’impatience. J’ai des fourmis plein les pattes. Je sens que là-bas je vais enfin l’écrire mon chef-d’œuvre ! Chez Pozzi, je fourgue ma Maserati contre un Range-Rover, mieux adapté au milieu rural, et dans la foulée, m’achète une paire de bottes en caoutchouc. Gentleman-farmer, je deviens…

Mi-septembre.

Les gros bras des « Déménageurs Bretons » et leur camion chargé ras les ridelles sont bloqués plus bas. À deux kilomètres. «Désolé, mais là, après… ça passe pas, m’sieur Salgrenn !». Déchargement de mes affaires en vrac sur le bas-côté. Je vais devoir me coltiner tout ça en plusieurs voyages dans le coffre du Range-Rover. Minimum trois jours de galère en perspective. Ça commence plutôt mal…

Un voisin passe me voir. Tout en camouflage fluo, le fusil sur l’épaule, et des chiens bourrés de tiques qui pissent sur mes meubles encore emballés. Heureux de voir quelqu’un, je ne fais pas trop le dégoûté. On boit un canon pour fêter ça. Ici, c’est le pastagas, un jaune et rien d’autre ! Tandis qu’il écluse, j’en profite pour apprendre plein de choses intéressantes grâce à lui : «Faut pas vous inquiétez pour la flotte qu’arrive plus au robinet, c’est une conduite forcée qu’a pétée du côté de Saint-Sauveur, mais y vont nous réparer ça rapidement, les gars… !». Je ne sais pas du tout où se situe Saint-Sauveur mais je ne m’inquiète pas. Enfin, pas plus que cela pour le moment… En partant, il me parle aussi du type avant moi, qui s’est pendu dans la cave l’hiver dernier… ben, non, j’savais pas… !

Fin septembre.

Premières neiges. Premières coupures de jus aussi, à cause des rafales de vent (La Chougne du Nord qu’ils le nomment par ici) dans les cables aériens qui pètent les uns après les autres. Mais cela coûterait bien trop cher d’enterrer, alors. L’eau de pluie, dans mon bidon de récup, gêle la nuit. Et le jour aussi. C’est con parce qu’ils n’ont toujours pas réparé la conduite (les gars)… Je chauffe au bois. Mais la cheminée fume un peu. Un peu beaucoup. «Problème de tirage» d’après le voisin camouflé qui est revenu me voir. «Z’avez ramoné… ?» qu’a-t-il complété en toussant gras et sirotant son troisième pastis bien tassé. Avantage non négligeable toutefois, les glaçons sont gratos. C’est déjà ça.

Mi-octobre.

L’hiver est en avance par ici. C’est une évidence. L’eau est enfin revenu au robinet. Mais bien marronasse… Pour le courant électrique, c’est toujours de l’alternatif, un jour oui, un jour sans. Mais finalement, j’ai l’impression que l’on s’habitue à tout à la longue. Hier, à la supérette du village, ils m’ont conseillé gentiment de faire des provisions, on ne sait jamais… Je bourre donc le Range de boites de conserve qui me coûtent aussi cher que chez Fauchon. «À cause, m’sieur, le coût exorbitant des transports…» m’expose-t-on avec une certaine mélancolie dans la voix. On parle aussi du deuxième reconfinement, avec le « R zéro » qui progresse… étonnant comme tous ces braves gens de la campagne sont très vite devenus des experts en virologie ! Je n’ai pas vraiment d’avis sur la question, ma télé Sony (HD et 4K) ne fonctionnant plus depuis cet orage terrible d’il y a quinze jours. J’abrège la conversation, je paye la douloureuse, et retour au bercail juste avant que la nuit et la neige ne tombe d’un coup…

Novembre.

Merde, comme c’est triste Novembre ! Je n’avais pas remarqué jusqu’ici, mais Novembre est un mois particulièrement tristounet… Plus d’eau encore, mais cette fois-ci, c’est mon compteur qui a gelé et rendu l’âme… «Z’aurez du bien l’emballer dans de la laine de verre… !» dixit mon pochetron de voisin. L’aurait pu le dire avant. Le téléphone ne passe plus. Enfin, en vérité, il n’a jamais bien passé depuis que je suis là ! La neige s’accumule dehors. Et le froid s’accentue. Quand je sors (de plus en plus rarement), j’enfile trois paires de chaussettes dans mes bottes en caoutchouc. Et deux à l’intérieur dans mes pantoufles de vieux. Aujourd’hui, je viens de me rendre compte avec stupéfaction que je n’avais pas écrit une seule ligne depuis mon arrivée ici…

Décembre.

Et bientôt la magie de Noël, mais il me semble que le mois de Décembre est peut-être encore plus triste que celui de Novembre. Le soleil (lorsqu’il y en a un peu) se cache tôt derrière la montagne, vers quinze heures, et on n’y voit plus rien ensuite. Pourtant, je n’allume une bougie que seulement une ou deux heures plus tard. Par mesure d’économie car il ne m’en reste plus beaucoup en stock. Le voisin est revenu me voir hier matin. Il a des raquettes exprès pour marcher dans la neige, lui. N’est pas resté bien longtemps (je n’ai plus de pastis) mais il m’a laissé un fusil. Tout le monde a un fusil ici. C’est mieux, qu’il dit. C’est bien mieux pour votre sécurité… «On ne sait jamais, avec tous ces migrants qui passent la frontière italienne en douce, vaut mieux s’méfier, mon vieux… !»

Soir de Noël.

C’est pas la première tempête que je subis ici, mais celle-ci est gratinée, vous pouvez me croire ! Dans la cheminée, je brûle tous mes bouquins un par un. Je n’ai plus que ça, ma réserve de bois est épuisée, j’aurai pas cru que vingt stères passeraient aussi vite. Je m’ouvre une boite de cassoulet William Saurin que je bouffe emmitouflé dans un plaid écossais. Putain, ça caille sec ! Et dehors, ça souffle si fort que je me demande si le toit va tenir le coup… C’est ainsi, et alors que je racle consciencieusement avec mes doigts engourdis le fond de la boite, que j’entends frapper à la porte… Je chope le fusil du voisin (que je laisse maintenant toujours à portée de main)… j’attends personne… non, c’est sûr, que je n’attends personne… ! Derrière la turne en bois, ça gueule, ça gueule des mots que je ne comprends pas… du patois peut-être… ? Non ! Du petit nègre plutôt… ! Merde… je tire dans le tas… sans sommation… Pum, pum !

Le vingt-cinq décembre, au matin.

La Josiane (Balasko) n’a pas vraiment apprécié de se faire canarder comme ça (comme un lapin), juste après s’être tapé plus de deux heures de marche dans la poudreuse. Heureusement que les plombs n’étaient pas très très gros (du calibre douze seulement) et que sa doudoune en plumes a amorti un peu aussi. Ce qui est plus moche, c’est qu’elle n’a pas très bon caractère au départ, et que cela risque bien de ne pas s’arranger si elle se chope en plus du saturnisme…

Une surprise ! Une petite surprise qu’ils voulaient me faire pour Noël, les cons… ! Et c’est à douze qu’ils ont débarqués dans mon royaume, et même Jojo la came a fait le voyage ! Ah, ce qu’on a pu rire après coup de ma méprise ! Et bon sang de bon soir, comme j’avais oublié que cela pouvait faire autant de bien de rire et de picoler avec de bons copains !

Fin Janvier.

Aujourd’hui, ils sont toujours là. Treize à table tous les jours ! N’ont pas eu le temps de repartir avant le déclenchement du troisième confinement, alors voilà… ils sont restés ici !

Et moi, de mon côté, j’ai recommencé à écrire…

Alors… elle est pas belle la vie à la campagne ?!

*Tentative de contrepéterie avortée.

Jean-Michel.

Fuiiiit… ! Plus rien ! Parti ! Envolé… ! Le génie d’Ernest Salgrenn s’est barré comme un voleur !

Je m’en suis aperçu hier matin. Planté, là, devant mon Underwood, comme un con. En plein milieu d’un chapitre. Le blanc. Le silence. Tétanie des doigts, le cerveau en berne, abrutissement complet du bonhomme. Fin de règne, Ernest Salgrenn est mort, Jean-Michel Cornillot-Ballu reprend la main…

« Chéri, si au lieu de tourner en rond comme ça, tu descendais plutôt les poubelles… ?!

— Hein… quoi… les poubelles… ?

— Ouais, les poubelles ! Et à propos, comme je vois que tu ne te sers plus du tout de ta machine à écrire, pourquoi n’essayerais-tu pas de la fourguer sur « Le Bon Coin »… ?!

Ma femme est une chieuse. Une chieuse de première. Hors-catégorie ma bobonne, niveau casse-burnes. Bien sûr, comme toutes les femmes elle a ce don de vous exaspérer souvent, surtout quand ce n’est pas le moment, mais chez elle, c’est devenu un art de vivre, un leitmotiv, une passion, un hobby, un violon d’Ingres, une ritournelle sans fin, un ruban de Möbius…

Elle a déjà compris, la garce. Elle a compris que c’était mort, cette fois. Mort, mort, et re-mort… ! Mon petit génie dans la bouteille d’encre ne reviendra plus. Pas la peine de frotter comme ça, c’est foutu… ! Je la hais… et je vous hais tous… tous autant que vous êtes !

Je sors donc les poubelles à Madame. Frisquet dehors. J’aurai du mettre une petite laine. Tiens, me font chier, eux-aussi, avec leur histoire de tri sélectif. Je fourre tout dans le même bac. Rien à foutre des gestes pour sauver la Planète. S’il y a bien une seule chose à sauver maintenant, c’est moi, Ernest Salgrenn… moi, et moi seul… !

Un clodo traîne par là. Sur des cartons. Je m’approche, et sors mon paquet de clopes avant qu’il ne demande.

« Une tige, mon vieux ?

— Non, merci, fume pas… ! T’aurais pas plutôt un bonbon ?!

J’ai toujours une boite de cachou Lajaunie dans une poche. Ça tombe bien. Le type est jeune sous sa crasse. Je ne sais pas pourquoi mais il me fait penser à Beigbeder, ce gars. Ça fait un sacré bail que je ne l’ai plus vu Beigbeder. Pourtant on se voyait souvent il y a quelques années de cela, puis, un jour, va savoir pourquoi, il a disparu de ma vie, et des radars. Peut-être était-il jaloux de mon trop plein de succès. Je crois qu’il a toujours été jaloux, ce Beigbeder. C’est pas bien d’être jaloux comme ça. Pas bien, non.

On engage la conversation avec Beigbeder « la Cloche ». J’ai le temps aprés tout, plus rien ne presse vraiment maintenant.

— Vous avez perdu votre boulot, hein, c’est dur, j’imagine… ?!

— Oui, m’sieu ! Tout perdu ! La rue, me reste plus que ça, la rue… !

Il a du mal à croquer mon cachou. Plus de dents, non plus. Et un Beigbeder sans quenottes, c’est plutôt moche !

— Vous faisiez quoi avant… avant comme boulot… ?

— Écrivain… !

Mon sang n’a fait qu’un tour. Expression qui ne veut pas dire grand-chose, je sais, mais c’est tout de même une image qui parle. Bref, mon cœur s’emballe, je blêmis, j’ai les guiboles qui flanchent, je sue… j’suis pas bien du tout, quoi…

— Écrivain… ?! Comment ça… un véritable écrivain… ?!

— Ouais, tout ce qu’il y a de plus vrai, mon pote ! Tiens, regarde…

Il fouille dans un sac en plastique et en sors un bouquin qu’il me tend…

— « 99 francs » que ça s’appelle… !

J’ai du m’asseoir. Et j’ai mis dix minutes avant de pouvoir articuler un mot. Merde ! Ce type ne ressemble pas à Beigbeder… c’est Beigbeder ! Il m’a raconté l’histoire ensuite. Un virus. Tout ça à cause d’une saloperie de virus à ce qu’il paraît. Et j’étais même pas au courant… Le virus qui détruit le talent. Chiotte ! Lui, Beigbeder, il aurait été contaminé par Houellebecq. Un porteur sain. Re-chiotte, Houellebecq, je l’ai vu la semaine dernière…on a bu des séries de canons ensemble aux deux Magots…

— Cherche pas, Salgrenn, à tous les coups c’est lui qui t’as contaminé… !

— Y’a pas de vaccin ? Ou je ne sais pas, moi, un traitement qu’on prendrait tout de suite, dès que les premiers symptômes apparaissent… ?!

— Non, que dalle, mon vieux… ! Plus rien à faire quand tu l’as chopé, c’est cuit !

Je chiale. J’ai enfin compris ce qui m’arrive, alors je chiale. La boite de cachou y passe. Puis, au bout d’un moment, je me reprends un peu :

— Mais… je pourrais peut-être continuer à écrire pour les éditions Harlequin, non ?!

— Même pas… ! J’y avais bien pensé, moi aussi, mais même eux ne nous veulent plus ! Tu verras, il suffit de quelques semaines à peine pour que tu ne saches plus écrire correctement ton nom ou bien seulement ton prénom… plus rien ne sort… le vide complet… de vraies loques, qu’on devient… ! Et la liste est déjà longue… Le Clézio, Mondiano, Tesson, Lemaire, Ruffin…

— Christine Angot… ?

— Non, malheureusement cela ne touche que les gens talentueux !

— Merde ! C’est pas juste !

— Ouais, sûr que c’est pas juste ! Faut te faire une raison, tu finiras comme moi, mon vieux… Le trottoir et la manche… !

— Bon… ta gueule, Beigbeder ! Ça suffit maintenant ! Je ne vais pas me laisser faire, moi ! Je suis Ernest Salgrenn tout de même ! Ernest Salgrenn, nom de Dieu ! Tu entends Beig… ER-NEST SAL-GRENN… !

Je file. Je remonte chez moi à fond la caisse. Je sonne, j’ai oublié de prendre mes clés comme une truffe.

— C’est qui ?

— C’est moi chérie, Ernest… vite, ouvre cette porte !

— Qui ça… ? Ernest ? Connais pas d’Ernest… !

— M’enfin, chérie, c’est moi que j’te dis… Ernest Salgrenn… ton petit mari !

Silence derrière la porte. Qu’est-ce qui lui prend à cette conne ? Je tambourine…

— Quoi ?

— Allez, ouvre… ouvre, je t’en prie… c’est moi… moi… Jean-Michel…

Ernest la Pucelle.

« Hé, oh… dors-tu, Ernest… ?

— Hein… ? Quoi… mais qu’est-ce donc… ?!

— Tu dors, Ernest ?

— Mais non… non, je ne dors pas ! Qui êtes-vous… ?

— Les voix… !

— Les voix… ?! Les voix de quoi… de qui ?!

— Les voix du Très Haut, tout là-haut… là-haut.. haut… haut… (écho) ! Et nous venons te dire que tu as été choisi !

— Choisi ?! Moi ? Mais choisi pour quoi faire, nom de Dieu ?!

— Ho ! Ne jure pas, Ernest ! Oh non, surtout ne jure pas !

— Oui, bon, ça va, pardon… ! Mais vous comprendrez ma surprise, tout de même ?!

— Oui, Ernest, mais écoute bien maintenant…

— Oui, j’écoute…

— Nous venons t’annoncer que tu as été choisi pour sauver le président Macron ! Le président Macron est en danger, tu es l’élu et tu dois le sauver… ! »

J’ai entendu des voix. Cette nuit. Et il était très exactement trois heures trente-trois à mon radio-réveil ! Oui, je sais… je sais très bien ce que vous allez penser… Voilà que cette fois Salgrenn est devenu fou pour de bon ! Hé bien, non ! Je ne suis pas fou ! Je me porte même plutôt bien ces derniers temps ! La pleine forme, et si je vous affirme que j’ai entendu ces voix venues d’en haut : vous devez me croire !

Bon, il est vrai que j’ai tout d’abord pensé à une mauvaise blague de ma femme, mais aussitôt je me suis souvenu que nous faisions chambre à part depuis plus de dix ans et qu’ensuite –et que surtout, oserais-je même– elle serait tout à fait incapable d’imaginer une chose pareille. Ma femme n’a pas d’humour, pas l’ombre d’un brin. Après cela, j’ai cru à une hallucination. Je n’en ai jamais souffert jusqu’à présent mais n’y aurait-il pas un commencement à tout ? Mais non, ce n’était pas non plus une hallucination, il n’y avait absolument aucun doute là-dessus : cette nuit, j’avais bel et bien entendu des voix… !

Sauver le président Macron… ?

Je ne connais pas personnellement le président Macron. Ni aucun autre président de la République. J’ai bien une lettre de Nicolas Sarkozy, qui doit traîner quelque part dans mon bureau, une lettre officielle qu’il avait cru bon de m’adresser pour me féliciter de mon Goncourt. Sympatoche, touchant, et bien charmante attention, nonobstant le fait que cette année-là, le Goncourt ce n’était pas moi qui l’avait décroché ! Comme une grossière erreur sur la personne, mon vieux ! Bien entendu, je n’avais pas répondu à sa lettre, préférant m’abstenir, estimant avec raison je pense, qu’il n’y avait aucun intérêt à humilier l’un des grands de ce Monde…

Moi ? Moi, Ernest Salgrenn, sauver le président Macron… ?!

Qu’est ce que c’est que cette connerie, encore ?!

Je déjeune. Seul. Et je réfléchis. Je réfléchis. Je n’arrête pas de réfléchir. Je n’ai peut-être jamais autant réfléchi de toute ma vie ! La tête me tourne…

Puis, je prends une douche. Seul (bien sûr). Et je réfléchis encore. Il faudrait que je demande conseil à quelqu’un. Mais qui ? Qui pourrait bien m’aider ? Je ne vois pas. La plupart de mes amis sont tous, soit complètement séniles, soit déjà morts. Et à ceux qui restent lucides et toujours vivants, et qui se comptent malheureusement aujourd’hui sur les doigts de la main, à ceux-là… je dois plus ou moins du pognon ! Aussi, je ne vois pas d’autre alternative que de me résoudre à me débrouiller seul. Seul, une fois de plus…

Midi à la pendule. Et voilà, ça y est, j’ai enfin pris une décision : je vais monter à Paris ! Et advienne que pourra, comme dirait Flaubert. J’imprime une attestation de déplacement dérogatoire, et je coche la case : « Participation à une mission d’intérêt général sur demande d’une autorité surnaturelle » (après avoir rayé la mention « administrative »). Ça devrait le faire, je suppose.

Quatorze heures, je sors l’Aston du garage. Quoi ? Ben oui, je roule en Aston Martin, et alors ?! Une DB-9 Volante. Avec un V12 de cinq litres neuf. Et j’emmerde les écolos, et tous les prolos aussi ! Direction la Capitale. Premier stop à Aix-en-provence, chez Béchard et fils, pour m’acheter une boite ou deux de calissons. Mon péché mignon. Je file ensuite, j’ai déjà perdu assez de temps comme cela. Pas un chat sur l’autoroute A7, ça m’arrange bien.

Vers dix neuf heures, arrêt buffet à l’Hippopotamus Steackhouse de l’aire de Sceaux. Je prends des lasagnes au thon avec un pichet de rouge. Ambiance tristounette de fin du monde ici. Avant de reprendre ma route, je tape la causette cinq minutes, dans le brouillard qui se lève, avec des routiers (sympas) qui s’ébahissent devant mon bolide, et qui me posent les questions habituelles que l’on se pose toujours lorsqu’on n’a pas un flèche sur son compte : « Et ça consomme pas trop ? Et ça doit vous coûter cher en assurance, non ?! ». Pour leur faire plaisir, je démarre façon grand prix de F1 en laissant de jolies marques de gomme sur l’asphalte. Cela leur fera toujours un truc intéressant à raconter à bobonne en fin de semaine, juste avant de l’engrosser du cinquième.

Vingt-trois heures sur le périphe, porte d’Orléans. Oui, je sais, j’ai bien carburé. De l’avantage d’avoir des plaques monégasques et de l’immunité que cela vous procure. Je fais un petit détour par le tunnel de l’Alma. Pèlerinage obligatoire pour moi, nostalgie et larme à l’œil… mais je ne peux rien vous dire de plus, c’est une promesse que j’ai faite il y a longtemps…

Les Champs-Élysées (plutôt déserts), la rue Marigny, première à droite et le palais présidentiel enfin. Au contrôle de police, mitraillettes bien astiquées sous le nez, j’essaye d’expliquer mon cas, mais ce n’est pas gagné d’avance… Je leur joue pourtant à fond la carte de la fibre patriotique, de la défense de la Patrie en danger, des grands élans nationaux, du tsoin-tsoin bleu-blanc-rouge, et même du sacrifice ultime sur l’autel de la République… Mais rien n’y fait, ils finissent par me confisquer mes boites de calissons (pour les vérifications d’usage) et m’embarquent de force vers le commissariat du 8 ème ! Ah, les Vaches… !

Au commissariat, on m’enferme illico dans une cellule. Mais je ne me laisse pas faire, je supplie qu’on me laisse sortir, j’invoque les droits de l’homme et du citoyen, je les maudis tous autant qu’ils sont (trois) jusqu’à la trentième génération, et bien sûr, je les menace des pires représailles parce que je connais du beau monde, moi, monsieur l’agent ! Alors, agacés, on va chercher le chef, qui rapplique sa couenne en traînant des savates…

« Mais dis donc, Jeanne d’Arc, tu vas finir par la fermer ta grande gueule… ?! Raymond…

— Oui, chef… ?

— Fais-nous péter une tournée générale de lacrymo là-dedans, qu’on puisse dormir peinards ! »

Six heures trente du mat’, j’ai des frissons, et ça me réveille. Le clodo qui a passé la nuit dans la cellule avec moi m’a chourré, le salaud, ma couverture (et ma Rolex, mais de ça, je ne m’en apercevrais qu’un peu plus tard). J’attends frigorifié et tout recroquevillé sur le banc. J’attends. Et c’est long. Très long…

Fin d’après-midi enfin et fin de ma garde à vue. Je pue le mégot et le vomi, j’ai les yeux tout gonflés et qui piquent, ça me gratte de partout, et en plus j’ai la dalle ! On me dit de rentrer maintenant bien sagement chez moi, et accessoirement de me faire soigner. « Hep, Taxi ! » pour récupérer ma DB9 à la fourrière, qui, comme par hasard, se trouve à l’autre bout de Paris. Deux cent euros et… dix centimes (véridique !) à raquer sur le champ pour récupérer ma caisse, dont tout le côté droit est affreusement rayé. Coup de gueule auprès du préposé qui me dit de tenter une réclamation en bonne et due forme et en quatre exemplaires, à tout hasard, mais pas sûr d’après lui que ça marche… À trente mille balles minimum la peinture complète chez Aston, je crois que j’ai encore gagné le gros lot ! Sacrément la haine, mais je prends sur moi : j’en ai vu d’autres…

Là, ensuite, je ne vous cache pas que je me tâte un peu (C’est une image, ne vous emballez pas). Que faire maintenant ? La question se pose. J’hésite. Rentrer à la maison ? Peut-être pas une mauvaise idée après tout. Qu’est-ce que j’en ai vraiment à foutre, moi, du président Macron, je n’ai même pas voté pour lui ! Certes, il est bien sympathique, propre sur lui, intelligent, cultivé, jeune et beau comme un dieu grec, j’en passe et des meilleurs, mais est-ce suffisant pour que je risque ainsi ma réputation, ma santé, et peut-être même ma vie au train où vont les choses ?! Le feu passe au vert. Coup de klaxon dans le dos, insultes, noms d’oiseaux, menaces de mort… hé, merde, j’ai calé ! Un type sort de la camionnette blanche immobilisée derrière moi, et se rapproche, menaçant… le voilà, furax, qui ouvre ma portière… me saisi par le colbac… m’éjecte de l’Aston… me gueule en plein visage des « Connard, tu vas avancer avec ta charrette de pédé ! »… me serre le kiki… me serre… fort… très fort… beaucoup trop fort… j’étouffe… hé, mais j’étouffe, monsieur… ! Au secours… à moi… j’étouffe… laissez-moi respirer… de l’air… je vous en prie, donnez -moi de l’air…

« Allons… allons, faut respirer tout seul maintenant, monsieur Salgrenn, on a arrêté la machine… ! Allez, essayez encore… inspirer, souffler, inspirer…encore… encore… oui, voilà, c’est bien mieux !

— Je suis où… ? Mais, je suis où, là… ?!

— À l’hôpital ! Vous êtes en réanimation, à l’hôpital de Nice, monsieur Salgrenn ! Vous ne vous rappelez de rien… ?

— Non… ! Pourquoi l’hôpital… ? Qu’est-ce que j’ai donc… ?!

— La Covid, monsieur Salgrenn ! Vous avez contracté la maladie il y a déjà trois semaines de ça… nous avons dû vous mettre sous respirateur… mais vous ne vous rappelez vraiment de rien… ?

— Non… de rien… ! De rien du tout… mais… et le président Macron… va-t-il bien le président Macron… ?!

— Mais bien sûr qu’il va bien ! Quelle drôle de question, alors !

Elle est gentille mon infirmière. Douce, prévenante. Elle a exactement les mêmes yeux que Lady Di… mais, je sors de l’hôpital demain m’a-t-elle annoncé tout à l’heure… Ah, vraiment, quel dommage… quel dommage… !

Lui.

Vous parler de Lui.

Lui est né en cinquante-cinq. Dans l’un de ces faubourgs parisiens sans âme où des pelotons d’ouvriers-mécaniciens, de laborieux sans grades, rentrent chaque soir, harassés de leur journée, trainant des galoches, l’œil éteint, et la gamelle vide. Un faubourg comme tant d’autres en France en ces temps-là, où la grisaille dispute le plus souvent à l’ennui, l’ennui à la déprime, où l’on n’attend plus rien de la vie, où l’on se désespère ainsi, lentement, comme à petit feu.

La sage-femme, madame Besnard, usée après presque quarante années de carrière, et bien lasse d’en avoir vu d’aussi nombreux pointer le bout fripé de leur frimousse, lui a tout de même claqué fort sur ses petites fesses : «Bon sang, gamin ! Vas-tu donc te décider à vivre… ?!». Et Baby boomer, tout violacé, la tête en bas, crachouille son mucus, et puis, enfin, inspire. Inspire et pousse son premier cri. Demain matin, c’est elle, madame Besnard, fière comme si ce mioche était le sien, qui ira le déclarer à la mairie. Le géniteur de Lui est aux abonnés absents, habitude qu’il a prise depuis longtemps…

À trois ans et demi à peine, Lui sait déjà parfaitement lire, écrire, et même compter jusqu’à mille. Et peut-être plus encore. À la fin des repas de famille, on installe ce petit prodige bouclé debout sur la table, et, sans se faire prier, il récite alors des poèmes, des fables, ou bien vous raconte de puériles historiettes inventées et qu’il connait par cœur. Oh ! Avez-vous vu ce petit singe savant si bien élevé ?! On s’extasie de ses belles manières, de sa mémoire étonnante, mais on rit et on se moque beaucoup aussi. La mère, toujours dans l’ombre, ne dit jamais un mot et tente de cacher sa tristesse profonde. Cela est inutile, tout le monde autour d’elle sait son malheur. Tandis que son père, ivre comme si souvent, fanfaronne et revendique maintenant, haut et le plus fort possible, sa géniale progéniture. «Ben, ouais, c’est mon fiston !». Il était temps…

Au début, Lui travaille très bien à l’école. Premier de la classe, mais aussi souffre-douleur tout désigné dans la cour de récré. Myope, il porte lunettes que l’on piétine sans pitié. Déjà seul, bien seul face à la Vie. Heureusement, le soir venu, il s’évade très vite dans ses livres, parcourant le Monde. Son petit Monde à lui. Libre cette fois, et surtout bien courageux, toujours. Alors, là, d’aventures en aventures, il retrouve Jules Verne qui l’emporte très haut dans un ballon dirigeable, Jack London qui le réchauffe auprès d’un feu de bois, Melville et le capitaine Achab qui lui laissent prendre la barre du « Péchod », ou encore l’intrigante et sensuelle Milady de Winter qui lui fait toujours ses yeux les plus doux. Il est heureux, il rêve éveillé, et ainsi transporté, loin, très loin, il oublie tout au fil des pages de ces merveilleux romans d’aventures. Tout. Enfin, non, presque… restent, à demi étouffés, les pleurs de sa mère…

Puis, un jour vient où Lui n’aime plus l’école. Il reste silencieux au fond de la classe, s’ennuie ferme, ne s’intéresse plus à rien, accumule les reproches de ces professeurs, redouble. Sortie du cursus. Échec scolaire. L’Institution ne cherche pas à comprendre, l’Institution demeure bien académique. L’école de la République à d’autres chats à fouetter. Manque de moyens, manque de temps, manque de personnels, manque de compétence, mais surtout manque d’attention. On lui fait tout de même passer des tests. Juste comme ça, pour voir un peu. Tiens donc… surdoué ! Cette fois-ci, on comprend encore moins ! Mais que se passe-t-il donc dans la tête de ce gosse ?! Magnanimes, ces pédagogues d’opérette lui laissent une dernière chance, mais attention : «Qu’il en profite, hein, sinon… Sorry, but out of the system, guy… !». Ignorants, ils ne saisissent pas qu’il est déjà trop tard…

Ensuite, Lui trouve un job. Pas terrible ce boulot : du porte à porte. Et payé au lance-pierre. Pourtant, il s’accroche et s’applique malgré tout. Sans aucun diplôme en poche, ce n’est pas facile, nécessité d’apprendre à se débrouiller comme on peut. Et puis, quitter ces parents aussi. Ce n’est plus possible de rester dans cette piaule insalubre, avec ce père si maladroit, si brutal, qui ne l’a pas seulement serré une seule fois dans ses bras. Jamais. Et cette mère, toujours l’ombre d’elle-même, souffreteuse, dépendante de son bourreau, déjà un peu morte quelque part. Alors, vivre seul aujourd’hui. Mais ce n’est pas tout à fait une découverte, rien ne change vraiment. Seul, cela fait longtemps qu’il l’est. Partir à l’étranger peut-être ? Pourquoi pas, le courage ne lui a jamais manqué après tout. Il se souvient aussitôt de ses lectures, de ses héros, de leur pugnacité face aux éléments déchaînés, à l’adversité menaçante, aux quolibets moqueurs. Alors, finalement, il se décide. Et ce sera le Canada, Montréal…

De l’autre côté de l’Atlantique, Lui démarre comme simple vendeur de journaux. Un classique pour les types paumés comme lui et qui ne savent rien faire. Grosse galère, soupe populaire, les squats de misère. Mais Lui résiste. Et s’applique encore, encore, et encore. Et puis la chance, mais n’en faut-il pas un peu ? Ce monsieur, rencontré dans la rue, bien gentil, bien habillé, bien élevé, bien riche aussi, et qui l’a observé, écouté, étudié, jaugé, jour après jour, et qui s’étonne au bout du compte : des diplômes ? Mais, Tabernacle ! il s’en fiche pas mal, lui ! Il y a bien d’autres choses plus importantes qui vous donnent la valeur d’un homme. Alors, coup de pouce inespéré, salvateur… Et voilà qu’ainsi l’on reprend tout à zéro ! Cours du soir, remise à niveau, on avance, on construit enfin quelque chose. Quelque chose de bien, quelque chose qui s’appellerait peut-être tout simplement un avenir. Un véritable conte de fée ! Merci beaucoup monsieur Delachapelle !

À trente ans maintenant, Lui se marie et fonde une famille. Heureux homme. Sa maison d’édition est une réussite totale, un million de dollars sur le compte, ou deux peut-être. Sa femme est merveilleuse, attentionnée, belle comme une reine. Et ses deux enfants si charmants. Lui jardine, joue au golf avec ses amis, supporte tous les week-end son équipe de hockey, les « Canadiens de Montréal », organise des barbecues-parties, et puis voyage aussi, dans les îles du Pacifique, au Mexique, ou encore à Venise, en Italie…

Mais… mais Lui s’ennuie… Voilà donc que Lui s’ennuie à nouveau… Et rien n’y fait, c’est comme cela, personne n’y peut rien. Déprime en sourdine, moral au plus bas. Jusqu’au dégoût de vivre cette fois-ci. Repli sur soi-même, terrible, inexorable…

Madame Besnard, à la retraite depuis bien longtemps, s’est éteinte le douze octobre mille neuf cent quatre-vingt dix. Elle avait atteint l’âge plus que respectable de quatre-vingt quinze ans. Coïncidence étrange, le même jour, de l’autre côté de l’océan, Lui mettait fin à ses jours. À sa femme Daisy, à ses enfants, à tous ses amis, il laissait une lettre d’adieu. Une lettre très émouvante, où il explique simplement n’avoir jamais pu trouvé sa place dans notre société…

Lui.

Mon petit doigt m’a dit…

Mon petit doigt, celui qui est le mieux élevé des cinq, celui que je me fourre profond dans l’oreille quand ça gratte, celui qui prend la pose quand je bouffe une biscotte sans gluten, celui qui se tape des « Q » sur mon clavier, celui qui se frotte à mon alliance en lui faisant les yeux doux, un peu jaloux, celui-là donc, m’a dit : « J’ai bien peur que ça dure tout ça, mon vieux… ! »

Un petit doigt, ça a l’air un peu con à première vue, mais faut toujours se méfier de ce qu’il vous raconte…

Nous voilà donc en couvre-feu. Et pour six semaines au moins. Comme en quatorze. Enfin, en quarante plutôt. Enfin, je ne sais plus, je n’y étais pas ! Mais ne soyons pas si surpris, le Président l’avait bien dit au mois de Mars : « …Nous sommes en guerre… etc, etc… et vive la France, et vive la République ! « . Tout ça pour lutter contre ces sales terroristes que sont devenus aujourd’hui, nos jeunes. Y’a pas idée non plus d’aller faire la fête tous les soirs alors que nous sommes en guerre ! « Acht, betites saligots, va ! ». Faire la fête… boire et danser sur nos trente-deux mille morts et des poussières, quelle indécence tout de même ! Mais comme j’te mettrai vite fait tout ça au gnouf, moi !

Maintenant, j’attends le vaccin. Celui contre le Covid-19 bien sûr, pas celui contre la grippe vu qu’on nous a dit hier qu’il n’y en a déjà plus ! Je me serai peut-être fait vacciner aussi après tout, dans un vague et poussif élan de patriotisme exacerbé, mais là, finalement, la question ne se pose même plus : circulez y’a rien à voir, rentrez chez vous, messieurs, dames ! Désolé, y’a plus rien en stock !

Cet été, j’en ai vu des jeunes (et des moins jeunes). Des tonnes, des wagons entiers qui se doraient la pilule sur la plage. Et sans masques, bien sûr. Des qui venaient de loin, de l’autre bout de la France, de l’Est où ça avait bien pété, de l’étranger aussi, de Belgique, d’Allemagne, des Pays-bas, et même du Brésil (si, si, en passant par le Portugal !), des qui faisaient la bringue toute la nuit durant, qui chahutaient sous ma fenêtre jusqu’à point d’heure en gueulant comme des putois, des qui profitaient à fond de leur jeunesse en faisant bien chier leur monde, quoi… !

Mais à ce moment-là, ils en avaient le droit. Parce qu’il fallait que ça reprenne son cours normal, la Vie. Alors, qu’on s’amuse un peu maintenant après ce terrible mois et demi de confinement ! Et puis, n’oublions surtout pas de faire marcher le commerce aussi. Allons, lèchons tous des glaces deux boules chocolat-vanille et faisons donc ce qu’il faut pour vite tirer un trait sur tout ça ! C’était comme si on y pensait plus, comme si en Septembre-Octobre, ça redémarrerait comme sur des roulettes… comme si madame Bachelot allait nous faire des miracles… comme si l’hiver serait pas froid du tout… comme si nos morts seraient pas mort pour rien… comme si… Ah, vraiment, quel bel optimisme de masse ! Et quel bel enthousiasme à défaire ce que l’on a acquit durement !

Ô, quel putain de gâchis, oui, plutôt !

Moi, j’ai mon petit doigt qui m’a dit… (à suivre, malheureusement !).

Micro-bonheur.

Cela doit bien faire cinquante ans. Cinquante ans qu’il n’avait pas neigé ! Mais là, depuis une bonne demi-heure, la neige tombe en épais flocons et sans discontinuer. Une véritable tempête…

Bien entendu, tout le monde a été surpris ici. Et moi, le premier. Ma petite Geneviève, qui me tient la main depuis toujours, est ravie.

« Ça fait tellement longtemps qu’on attendait ça, hein, mon Titi ?!

— Oui, ma chérie ! Tellement longtemps… !

Derrière nous, en haut de la butte, la basilique est toute blanche. Quelle merveille ! Ses cloches se sont mises à sonner à toute volée, et le bruit résonne si fort que cela heurte quelque peu nos tympans. Nous n’avons plus l’habitude…

— Oh ! j’ai envie de danser… !

— Mais, tu sais très bien, Geneviève, que nous ne pouvons pas !

Elle en a conscience bien sûr, nos pieds nous en empêchent, mais l’envie est plus forte.

— Tu n’as pas froid au moins ?

— Non, ça va… mais j’ai un peu la tête qui tourne !

— Ne t’inquiète pas, c’est normal lorsqu’il neige… « 

J’ai eu tout de suite le coup de foudre pour Geneviève. Dès que je l’ai aperçue dans la file, avec sa jolie robe rouge et son chemisier blanc, au milieu de toutes les autres Geneviève. Mais, elle aussi m’avait déjà remarqué. Elle me l’a avoué plus tard. On était vraiment fait l’un pour l’autre, c’était écrit quelque part.

Lorsqu’on nous a présentés, puis mis bien en place, face à face, j’ai compris alors que le Bonheur existait réellement…

 » Veux-tu bien reposer ça, ma petite Chloé ! C’est fragile, et j’y tiens beaucoup…

— C’est trop joli, mamie… c’est quoi ?

— Un cadeau que m’a fait ton grand-père, il y a bien longtemps… nous étions si jeunes… notre premier voyage en amoureux à Paris… Le Sacré-Cœur…

— Ah, bon… tu étais amoureuse, toi, mamie… ?!

La petite Chloé ouvre des grands yeux étonnés. La grand-mère sourit, tout en essuyant furtivement une larme sur sa joue fripée.

— Mais bien sûr que j’ai été amoureuse ! Ça alors, quelle drôle de question ! Ton grand-père était un si bel homme, si tu l’avais connu à cette époque… et attentionné avec ça… pas comme les jeunes de maintenant !

— Mamie… moi aussi, j’serai amoureuse d’un garçon, un jour !

— Mais bien sûr, ma chérie, bien sûr… mais, s’il-te-plaît, repose donc cette boule à neige maintenant… ! »

« Tiens… on dirait bien que cela s’est arrêté… c’est déjà fini, il ne neige plus !

— Oui, c’est vrai, tu as raison…

— Geneviève… dis-moi… ?

— Quoi, mon Titi… ?

— Tu m’aimes… hein, que tu m’aimes toujours, ma Geneviève… ?! »

Snow.

Hier matin, j’ai tué un ours. Un pas très gros, c’est vrai, mais un ours tout de même.

9H00. Et la mère Josette est déjà là. Elle me fait chier la mère Josette… toujours à l’heure, celle-ci. Je l’entends se secouer bruyamment les pieds sur le paillasson. Il neige dehors…

« Alors, comment ça va aujourd’hui, m’sieur Albert ? »

Toujours à l’heure et toujours cette même question. Tous les matins. Et ça fait dix ans que cela dure. Chiotte, tiens !

— Thé ou café… ? »

Quelle conne ! Elle sait très bien que je ne bois jamais de café. Ça m’énerve, le café. Et ça me donne des aigreurs d’estomac.

— Thé, bien sûr… et avec une cuillère de miel ! Vous l’oubliez à chaque fois… « 

— Oh… mais c’est qu’il n’a pas l’air de très bonne humeur, mon p’tit monsieur, ce matin ?!

Mon p’tit monsieur… mon p’tit monsieur… ! Non ! Je ne suis pas son p’tit monsieur ! Et je ne serai jamais son p’tit monsieur ! Elle peut bien se le carrer où je pense, son « peu-tit-meu-sieu » !

— Et vous avez vu qu’il neige encore… ?! Et ça tombe drôlement fort même ! Y z’ont prévu au moins cinquante centimètres de plus pour aujourd’hui ! J’vous dit pas ce bazar qu’c’est dehors pour circuler… reus’ment que j’viens en métro, moi !

Bien entendu, que je la vois la neige tomber dans le jardin ! J’perds peut-être un peu la boule, mais j’suis pas aveugle, non plus !

— Pas de courrier aujourd’hui ?

— Non ! Vous attendiez quelque chose ?

— Non… !

C’est exact, je n’attends rien. Rien…

Elle ramène un plateau avec mon thé et une madeleine. Attention : une, et pas deux, des fois que je prendrais du poids à trop bouffer ! Ah, quel con, lui aussi, ce toubib ! Tiens, je l’emmerde comme les autres, lui et son cholestérol ! J’ai quatre-vingt balais maintenant, alors merde, laissez-moi donc crever tranquille !

— Mais… qu’est-ce qu’elle fait posée là, vot’ carabine ? Vous savez bien que vous n’avez plus le droit de la sortir de l’armoire ! Attention, monsieur Albert… attention que je vais l’dire à votre fils si vous continuer comme ça… ! Et on va finir par vous confisquer les clés pour de bon ! Vous savez bien que c’est pas raisonnable, ça, m’sieur Albert !

— Je l’ai nettoyée… elle en avait besoin…

Pas raisonnable ? Et alors ?! Est-ce que c’est interdit de ne pas être raisonnable de temps en temps ? Et puis, une arme, ça s’entretient, sinon ça s’abîme ! Mon fils… ? Mais j’aimerai bien voir qu’il m’interdise quelque chose, ce grand con-là ! P…. , quand je pense que dans quinze jours c’est Noël, et j’vais être encore obligé de me taper sa jolie petite famille toute une journée durant…

«Faites la bise à Papy, les enfants, allons, faites la bise à Papy !»

Y s’est pas rasé depuis trois jours, le papy, et pas lavé non plus. Y pique et y pue ! L’a fait exprès, papy… ! Sales gosses qui touchent à tout chez moi, et moi, j’aurais pas le droit de toucher à ma Winchester ?! Petits cons… !

— Vous voulez que je vous lise le journal ? Mais y’a pas grand chose d’intéressant aujourd’hui… !

— Alors, c’est pas la peine… si y’a rien d’intéressant comme vous dites !

— Ah, si… ! Y’a votre voisine, madame Ballu… elle a disparu depuis hier matin… partie de bonne heure de chez elle, avec son manteau de fourrure sur le dos… et depuis plus aucune nouvelles… fuittt !… disparu, la mère Ballu… !

— Fourrure… ? Et quoi, comme fourrure… ?!

— J’sais pas ! Mais tenez… regardez donc… y’a une photo… ! Du loup, peut-être… ?

— Non, Josette ! c’est de l’ours… oh, oui, c’est de l’ours, ça… !

Et la neige tombe sur Paris, épaisse, et recouvrant tout…

Extra-lucide.

Mort. Je suis mort. Un vendredi treize, à quatorze heures et cinquante-deux minutes précisément. Arrêt du cœur. Panne de palpitant.

Pas une surprise cependant, la veille, j’avais consulté une voyante…

Il y eut d’abord cette petite douleur dans la poitrine. Rien de bien extraordinaire. Presque anodine. Puis, elle s’est faite plus précise, plus forte, insistante, tenace, irréductible enfin. Mon agonie fût brève. Deux minutes tout au plus. Une belle mort sans trop souffrir. Celle que l’on désire tous. Parfaite à tout point de vue.

Douillet, moi ? Oui ! Mais y a-t-il honte à l’avouer ?

«Madame Lola. Voyante extra-lucide. Sur rendez-vous uniquement.»

Seul, dans une salle d’attente au papier peint défraîchi. Seul, avec mon angoisse. Qu’allait-elle donc pouvoir me révéler que je ne devine déjà, cette madame Lola… ?

Brume vaporeuse dans mes yeux bien grands ouverts. Brume doucereuse tout autour de moi. Même pas peur… !

« … Ah… vous… ?! » fit-elle en m’apercevant, là, bras ballants dans un costume tout net. Comme un malaise latent…

— Asseyez-vous… ! Et choisissez une carte… allez… n’importe laquelle… !

— Mais… on ne parle pas un peu avant… ?!

— Non ! Plus le temps quand les cartes sont battues… ! Allons, tirez-en une au hasard, et vite, vous dis-je !

Afflux de sang. Larmes à gauche. Reflexes automatiques d’un corps qui résiste, qui se défend. Je suffoque, et la nuit s’installe, lentement, mais sûrement… alors, pourquoi vouloir hésiter encore ?! Non… accepter… et lâcher prise…

De l’index, j’indique. Elle retourne : « Dame de pique »… !

— Et voilà ! Je m’en doutais… la faucheuse… c’est pour demain !

— Demain… ?! Êtes-vous sûre ?! N’est-ce pas un peu tôt tout de même… ?!

— Début d’après-midi… quinze heures dernier carat !

Dors, dors, petit veinard, et pour toujours. Mes cellules claquent les unes après les autres. Déclic des synapses qui déconnectent. Et puis vitreux, le regard… Choqué ? Mais t’as perdu la mise, mon gaillard ! Treize, noir, impair, trépasse et manque !

— Et je vous dois combien… ?

— Ici, on donne ce qu’on veut, monsieur !

Je laisse un billet. Ou bien peut-être deux. Vie de vaurien ne vaut pas grand-chose. « Au revoir, madame Lola, ou bien peut-être à… Dieu »…

Qui veut la peau d’Ernest Salgrenn ?


Les choses changent. Ô que si, je vous l’assure, notre Monde change…


Là, je rentre de Paris. On m’a invité pour faire le guignol dans un célèbre Talk-Show. Ce n’est pas du tout dans mes habitudes mais j’ai accepté sous la pression de mon éditeur. La rentrée littéraire a donc, elle aussi, son pilori et ses martyrs.
Bruit et fureur, là-haut. Et toujours un peu de crasse aussi. J’avais oublié tout ceci depuis ma dernière visite qui remonte maintenant à plusieurs mois. Bien avant cette épidémie.
Je traîne donc ma petite valise à roulettes jusqu’à St Cloud, France-Télévision et son studio d’enregistrement numéro un. Le numéro deux, juste à côté, est réservé à l’émission « Questions pour un champion ». Accueil mielleux de circonstance derrière les masques filtrant l’atmosphère. On me tutoie direct, sans trop se poser de questions, et tout le monde semble très heureux de me rencontrer. Puis, ce tout le monde passe très vite à autre chose de plus important. Sur la porte de ma loge, plutôt riquiqui je dois dire, un vulgaire post-it avec un prénom qui n’est même pas le mien, et puis cette voix rauque de la styliste en chef qui s’esclaffe en ouvrant ma valoche :
« Mon Dieu… que c’est moche tout ça ! »
Le cri vient du cœur. Elle repart tout de même avec une de mes chemises à fleurs hawaïenne et mon pantalon Kenzo (vraiment le seul potable, selon elle…) pour donner un coup de fer à ces fripes d’un autre âge. J’ai honte… De moi, bien sûr, mais aussi un peu pour elle qui n’a pas su lire « Fumer tue » sur ses paquets de clopes. C’est pourtant bien écrit en gros.
Et me voilà seul dans ma loge maintenant. Seul, avec une bouteille d’eau de vingt-cinq centilitres. Plus de collation, ni de petits chocolats de chez Ducasse… Covid oblige, m’a-t-on appris face à ma surprise. Mais, j’imagine aussi la restriction budgétaire qui s’installe durablement un peu partout.
Puis, vient le maquillage. Fond de teint, ouais, mais de loin. On fait super gaffe… car On se méfie des types qui viennent de la Province as me. Le Sud est tout en rouge cramoisi sur la carte de France à Môsieur Véran, l’ancien aide-soignant si bien pensant, n’est-il pas ?! Un accent chantant de Marseille-lez-Oies fait trembler ici, pire qu’une tempête de mistral chez nous un soir de Novembre, alors On, petit bonhomme qui n’est pas courageux pour un sou, et drôlement efféminé aussi, manie son pinceau comme s’il peignait une bombe à neutron prête à lui exploser dans la tronche au moindre choc… Tic, tac… tic, tac…
J’attends ensuite. Toujours seul, et je trouve que c’est un peu longuet tout de même. J’ai déjà bu toute ma bouteille d’eau aussi je me rabats sur le robinet du lavabo. Il fait chaud, la clim’ ne fonctionne plus. Elle affiche vingt-sept obstinément. Je cogite un peu, beaucoup, je tourne en rond, et me demande vraiment ce que je fiche ici. Bon sang, qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur raconter de plus aujourd’hui qu’ils ne sachent déjà ? Mon dernier bouquin est sorti l’année dernière, alors déjà épuisé le sujet, et rien d’autre à vendre pour l’instant. Je suis presque à deux doigts de filer à l’anglaise lorsqu’un assistant plateau se décide enfin à venir me chercher.
« Ça y est, c’est à nous ! »
On me presse, docile, je suis le mouvement. Même pas le temps de saluer les trois autres invités qui patientent l’un derrière l’autre dans les coulisses sombres et que je ne reconnais pas. Pose d’un micro-cravate avec des gants en latex. Drôle d’ambiance, ma foi…
« Et surtout, n’oubliez pas de saluer la caméra en entrant… ! » nous indique le réalisateur-adjoint du haut de sa superbe. Monsieur se prend pour Francis Ford-Coppola. Dans le noir, une envie subite de pisser me saisit. Trop tard, on me fait signe d’entrer sur le plateau… Action…
Je n’ai même pas passé la première épreuve, celle des « Neufs à la suite »… Samuel Étienne qui m’a reconnu, lui, était un peu gêné pour moi. Un fiasco total. Je n’ai rien compris. Rien. Absolument rien. Abasourdi par la méprise, il m’a fallu presque cinq minutes pour me remettre de mes émotions, et comprendre dans quelle piège ignoble je venais de tomber. Assimiler le fonctionnement de ce buzzer placé devant moi m’en a pris cinq de plus. Mais appuie, appuie donc sur le champipi, champignon, bon Dieu… ! Et tout cela dans une vieille chemise à fleurs froissée. Je suis tout de même reparti avec une magnifique série d’ouvrages qui devrait me permettre de devenir un véritable expert de la cuisine sur barbecue.
Retour au Ritz. À pied cette fois, pour raison de grève surprise des transports publics. Le long de la Seine qui charrie ses immondices, j’ai le spleen bien douloureux. Il en faut moins que cela à certains d’entre-nous pour se foutre à la baille, une grosse pierre attachée autour du cou. Mais je survivrai, enfin je l’espère, même si après une telle humiliation publique rien ne sera plus comme avant, c’est entendu. Et merde, tiens… quand je pense que la cagnotte était quasiment à quarante mille balles ! C’est bien plus que ce que m’a rapporté mon dernier bouquin, une fois les impôts passés…
Il est encore un peu tôt, mais je me tape sans aucun scrupule un Bloody Mary au bar Hemingway refait à neuf. Les olives vertes et la note sont un peu salées et aucune ristourne n’est consentie, même pour des types comme moi qui se prénomment Ernest (ce qui est pourtant assez lourd à porter). En désespoir de cause, on en vient à causer barbeuque avec le barman bien désœuvré à cette heure. Une passion récente que je voudrai partager. Je lui demande, entre deux recettes de grillades, s’il connait par hasard le nom du mec qui a inventé la carte à puce. Juste histoire de voir s’il est aussi bourrin et ignare que moi. Il ne sait pas, et quelque part j’avoue que cela me rassure : je reprends peu à peu confiance dans l’espèce humaine.
J’ai du réseau sur mon portable, ce qui me change de la maison, alors j’appelle Tonton. Tonton Frédéric qui crèche à Neuilly. Tonton Frédéric c’est un peu mon oncle d’Amérique à moi. En tout cas, le plus bel homme que je connaisse. Je ne parle pas du physique mais du cœur, bien sûr. Tonton Frédéric a fait fortune et maintenant il se la coule douce. Et il a bien raison.
Il propose de venir me chercher dans cinq minutes, et puis d’aller casser une graine tous les deux au café de Flore, trop ravi de me revoir, le tonton. Deux heures plus tard, il se pointe dans sa jolie Tesla bleu canard, une sacrée bagnole que l’on n’entend pas du tout arriver. C’est vachement beau le progrès. Surtout quand on a du flouze…
Au « Café de Flore », ce n’est pas la cohue. En terrasse, pas même l’ombre d’une japonaise avec son bob Chanel bien enfoncé sur le citron. Tonton s’installe à une table. Sa table. Ici, il est connu comme le loup blanc de Wall street. Mais partout ailleurs aussi. J’aperçois Yann Moix à une autre table (beaucoup moins en vue que la nôtre). Il dessine sur la nappe et fait semblant de ne pas me voir. Définitivement, ce n’est pas mon jour… Mais ce n’est pas très grave : je n’avais rien à lui raconter d’intéressant n’importe comment. Les Intellos dans son genre m’ont toujours fatigué assez rapidement. Et cela doit être réciproque, je suppose.
Je préfère écouter mon Tonton me parler des avantages indéniables du moteur électrique. Lui au moins ne se pose pas d’inutiles questions métaphysiques sur la bonne marche de notre Monde. Son humanité transpire à flots. Elle vous éclabousse l’âme. Vous lave en profondeur. Et un tel bain d’humanité par les temps qui courent, je vous garantis que cela vous fait beaucoup de bien.
Je l’aime, mon tonton Frédéric. Sincèrement. Avec lui je me sens toujours quelqu’un de bien. Et je sais que cela fonctionne aussi avec tous ceux qu’il croise sur sa route. Les serveurs du Flore, par exemple, l’adorent tout autant que moi. Alors, ils nous chouchoutent. Et hop ! Deux tournées de mousses pour le prix d’une !
Et ça tombe bien parce qu’ici non plus la bière pression n’est pas donnée…
Tandis que l’on débat tranquillement stator, rotor et bobine à induction électromagnétique, une dame, d’un âge certain, avec un petit chien tout frisé qui tire la langue au bout d’une laisse en croco, s’arrête et vient me demander si elle peut faire un selfie.
J’accepte, malgré son âge. Pour une fois que quelqu’un me porte un peu d’attention aujourd’hui, je ne vais pas faire la fine bouche. En partant, elle me lance : « Merci, monsieur Luchini ! »
Tonton manque de s’étouffer avec son croque-monsieur ( que je vous conseille, ils sont moëlleux au possible). Et je remets mon masque sur le nez, cela est plus prudent.
Le lendemain, mon TGV Oui-Go est arrivé à l’heure en gare d’Avignon. Pas même une seule seconde de retard. Alors… vous voyez bien, les amis, quand je vous dis que le monde change !

Le coup du Dodo ou comment la sainte Nitouche, Dieu et ses amis ont poussé le bouchon un peu loin…

Avertissement aux lecteurs (trices) :

Il s’agit de mon premier roman…
Un coup de gueule (vaguement) écologique, avec des personnages attachants –mais qui sont tous de beaux salopards– un héros qui n’en est pas vraiment un, et puis surtout des femmes fortes qui tirent toujours leur épingle du jeu… On y retrouve ainsi pêle-mêle : Madame Brigitte Bardot, un éléphant, un petit chien à sa mémère, des clowns, une mallette en skaï, de l’alcool (un peu de drogue aussi), des incendies de forêts (mais ce n’est pas en Australie…), du sexe bien sûr, et puis du suspens, beaucoup de suspens, parce que mine de rien nous ne sommes qu’à quatre jours de la fin du monde… !
Bref, on se marre bien !

PS : Ah oui… petit oubli… il y a aussi quelques strip-teaseuses (nu intégral), du chocolat au lait, des distributions de porte-clés, et plein de voyages à gagner…. !
(Si avec tout ça je n’attire pas le lecteur !)

Toutes vos remarques seront bienvenues et appréciées…

Malinois.

Avertissement de l’auteur : Aujourd’hui, je ne vous propose pas véritablement, chers amis lecteurs-trices, un nouveau texte, mais un texte très remanié… Rien ne doit rester figé, et surtout pas en littérature ! Merci à Dominique (qui avait apprécié le texte original et qui, je l’espère, aimera encore plus celui-ci).

Malinois.

Ce matin-là, il y avait comme un je ne sais quoi qui vous flottait dans l’air.

Ou bien plutôt, un je ne sais qui…

Il est à peu près six heures trente, je rentre du boulot, enfin peut-on vraiment appeler cela un boulot, vigile, car même avec un chien au bout d’une longe, un chien sensé faire peur à tout le monde, ce n’est pas la gloire, et encore moins dans un entrepôt de charentaises…

Maître-chien. Un maître et son chien. Un maître qui en a plein les bottes après une nuit sans sommeil, et puis son chien, ce brave Jean-Claude, qui n’attend plus qu’une seule chose maintenant : une gamelle remplie à ras bord de croquettes !

Si je l’ai appelé Jean-Claude, mon malinois, c’est en l’honneur de JCVD, monsieur Jean-Claude Vandamme, car voilà bien le mec le plus fun que je connaisse sur terre, capable de vous faire le « Grand-técart-facial » en toutes circonstances. Mon idole absolue. J’ai des posters géants de lui affichés partout dans ma cambuse. Et une photo en couleur de sa tronche sérigraphiée sur mon mug du petit-déjeuner. Juste pour dire toute l’admiration que je porte à ce type…

Par contre, dans mon frigo, y’a plus grand-chose a becqueter ce matin. Me serai bien fait un œuf sur le plat, mais y’a plus rien, même pas un œuf. J’ai une sacrée dalle pourtant, et je serai presque à deux doigts de lui en bouffer quelques unes de ses croquettes à mon Jean-Claude. Après tout, si c’est bon pour lui !

Et puis voilà qu’on sonne…

Une erreur forcément. Forcément, parce que j’en ai jamais de la visite. Et surtout comme ça, à l’improviste. Jean-Claude gueule fort. Normal, je viens de le dire, il n’est pas habitué à entendre le dring-dring de la sonnette, le bestiau.

— Nom de dieu… tu vas pas la fermer, Jean-Claude ?!

— …Mais… je n’ai encore rien dit !

Ça, ça venait de l’autre coté de la porte… Avec une très forte odeur de croissants chauds.

J’ouvre.

Et… et merde, c’est Jean-Claude ! Mais le vrai, cette fois ! Le vrai de vrai, en chair et tout en muscles, là, sur mon palier du troisième, avec un plein sachet de croissants au beurre de la boulangerie d’en bas. Et si je peux le préciser sans trop me tromper, c’est qu’il y a écrit « Au pain chaud », qui est le nom de la boulangerie d’en bas, sur le pochon en papier.

Jean-Claude (le chien) renifle l’odeur du beurre frais. Et ça le calme direct. Ce clebs, je ne l’ai pas dressé pour le refus d’appât. Beaucoup trop compliqué à mettre en œuvre.

— Bonjour… Vous êtes bien môsieu Kevin Zoumbill… ?!

Il est tout petit. Et perso, je la voyais beaucoup plus grande que ça, mon idole…

— Hein… ?! Ben, ouais… Zumbiehl… c’est lui… lui-même en personne !

— OK… Moi, c’est Jean-Claude Vandamme ! Je peux entrer ? Je vais vous expliquer le sens de ma visite…

Évidemment, aucun doute là-dessus, il a déjà aperçu les posters de « Karaté magazine » épinglés sur le mur d’en face. Et peut-être même aussi mon joli mug en porcelaine avec sa tronche drôlement bien impressionnée en sérigraphie, et qu’est posé sur la table de la cuisine.

— Prenez donc un tabouret, et ne faites pas trop attention à la déco… !

J’ai sûrement l’air con. Très con…

— Merci ! J’ai apporté des croissants… je peux en donner la moitié d’un à vot’ chien ?!

— Bien sûr, faites donc…

Son regard ultra perçant vient de se poser sur les dizaines de paires de charentaises qui s’accumulent dans un coin de la pièce. Mince, j’aurai du les planquer un peu mieux ces pompes de vieux que je pique en douce au turbin, et qu’ensuite j’essaye de fourguer à la sauvette, histoire de me faire quelques ronds.

— Vous inquiétez pas…

— Hein… ?

— Pour les chaussons en laine ! Je viens pas du tout pour ça… je viens pour votre chien… Jean-Claude !

Jean-Claude (le chien), il a déjà tout avalé du demi croissant au beurre que lui a refilé l’autre (le vrai). Et le voilà maintenant qui en réclame encore, en remuant la queue.

— … Mon chien ?! Vous connaissez mon chien… ?!

— Pas personnellement, mais disons qu’on m’en a beaucoup parlé… des amis à moi de Losse Angelesse. Vous ne le savez peut-être pas, Kevin, mais votre chien est devenu une sacrée vedette chez nous !

— …Ah bon… ? J’savais pas !

— Ben, quand même ! C’est bien lui qui a retrouvé la petite américaine qui s’était perdue dans le bois de Boulogne, la semaine dernière ?!

— Ah, ouais… la petite… la petite qui s’était perdue… c’est vrai, j’y pensai déjà plus à cette petite-là ! Vous voulez peut-être un café avec vos croissants… ?

L’histoire de cette petiote du bois de Boulogne n’est pas très compliquée à raconter.

Cela s’est passé une après-midi. Une après-midi que je me baladais avec Jean-Claude, dans les allées du bois. J’aime bien aller traîner par là-bas, car d’un coté ce n’est pas très loin d’ici, et puis surtout, j’ai toujours aimé les grands arbres, et toute la verdure en général, cela m’aère la tête de respirer un peu de chlorophylle, et d’entendre les petits oiseaux chanter, et quelques fois, il y a même des écureuils aussi qu’on peut voir si on a de la chance. Et puis, pour le chien, c’est très bon aussi. De temps en temps, je le lâche un peu et il coure après les travelos du bois ; ça le défoule et lui fait un bon entraînement, à mon Jean-Claude. Juste un brin dommage qu’il ne sache pas grimper aux arbres, lui… comme le font si bien les écureuils…

Pour en revenir à ce jour-là donc, voilà pas qu’on tombe, tous les deux, sur un attroupement. Et pour une fois, ce n’était pas un pauvre type qui s’était fait piqué dans le lard par une michetonneuse pour une raison ou pour une autre, que, ceci dit en passant, le plus souvent on devine très bien pourquoi l’embrouille est arrivée, non, là, c’était des touristes américains qui ameutaient la forêt entière parce qu’ils avaient perdu leur gamine de sept-huit ans qui avait échappé à leur vigilance. La mère pleurait comme une grosse madeleine de Proust, et le père n’était pas beaucoup mieux à regarder. Et alors, c’est là que mon Jean-Claude il a fait très fort…

Perdant pas le nord, je lui fais renifler sur le champ un mouchoir que la petite s’était bien essuyé les mains et la bouche dedans, après avoir mangé une gaufre à la chantilly. Et le voici parti à fond de train dans la direction de l’hippodrome de Longchamp. La crème chantilly, faut pas trop lui en promettre à mon Jean-Claude, un gueulard de première ce clébard, alors cinq minutes plus tard il me l’avait déjà retrouvée la jeune fugueuse. Elle se tenait là, bien tranquillou, à coté d’un individu en pardessus gris avec des bonbecks plein les fouilles, et une braguette grande ouverte. Enfin bref, je suppose que ce n’est pas la peine de vous faire un joli dessin au fusain pour vous expliquer le topo.

Je me suis occupé de la gamine, et Jean-Claude du type en pardessus gris, qui était, comme qui dirait, une véritable aubaine tombée du ciel pour son entraînement quotidien. Y’avait vraiment pas mieux comme situation, surtout que des caramels à mon Jean-Claude, c’est comme la crème chantilly, faut pas trop lui en promettre non plus… !

Les Amerlocks étaient tout heureux d’avoir retrouvé leur chère progéniture saine et sauve. Congratulations, comme ils disent là-bas, un selfie avec le chien et la petite pour leur faire plaisir, et puis on a échangé nos adresses postales respectives, et ils m’ont dit que je serai toujours le bienvenu, you are welcome !, chez eux aux States, si par hasard l’envie me prenait un jour de venir leur rendre visite. Voilà ! C’est tout ! Ensuite, on s’est rentré paisiblement chez nous, avec mon Jean-Claude, et l’histoire de la gamine s’arrête là. Ouais, pas plus à raconter.

Le café bien chaud je lui verse dans mon mug à JCVD. Et ça me fait bizarre quand même de le voir boire là-dedans. Et puis ensuite, j’attends qu’il me cause maintenant, surtout que je n’ai pas tellement grand-chose à lui dire moi de mon côté. Faut voir que je suis encore sous le choc et pas mal impressionné par cette visite inattendue.

— Bon… je ne vais pas y aller par quatre chemins, Môsieur Zoumbill… votre chien… je serai prêt à vous le racheter !

— … Jean-Claude ?! Vous voulez m’acheter Jean-Claude… ?! Mince alors, je parie que c’est pour le faire tourner dans l’un de vos films ?!

— Un film ? Mais non ! Pas du tout môsieur Zoumbill… pas du tout ! Vous savez, moi j’aime les bêtes, toutes les bêtes ! Parce que les bêtes comme votre chien, elles sont souvent beaucoup plus aware que nous autres, les êtres humains ! Vous comprenez ça, môsieur Zoumbill… ?

Évidemment, vous vous doutez bien que les citations célèbres à JCVD, je les connais presque toutes par cœur. Je les ai même notées sur un petit carnet à spirale que je m’étais acheté à la F’naque, là où je bossai avant l’entrepôt de charentaises. Et avant que ces cons ne me virent sans indemnités que soit-disant ils m’auraient vu piquer des trucs dans les rayons…

— Euwèrre… ? Euwèrre ! Mais bien sûr que ça me parle euwèrre ! «Tu regardes à l’intérieur de toi et tu deviens euwèrre of your propre body !» c’est bien de vous ça, hein… ?!

JCVD me regarde. Fixement. Puis, détourne la tête, et scrute attentivement maintenant les posters sur le mur… tous… un par un… et toujours sans dire un mot… Doit réfléchir à fond dans sa tête, je le sens bien.

— Bon… des conneries, c’est vrai que j’en ai dit pas mal, Môsieur Zoumbill ! Mais, maintenant c’est fini tout ça ! Maintenant, il n’y a plus qu’une seule chose qui m’intéresse… la réincarnation !

— La réincarnation… ?!

— Oui… c’est exactement ça, la réincarnation ! Et voyez-vous, Kevin, il y a de très fortes probabilités qui me laisseraient à penser que je me sois réincarné dans votre chien… !

— … Mon chien… ? Mon Jean-Claude à moi ?!

— Oui… ce Jean-Claude-là !

J’observe Jean-Claude (le dog), qui réclame toujours un autre bout de croissant en remuant la queue. Je sais que tant qu’il y en aura, il ne lâchera pas le morceau, mon pépère…

— Mais… attendez un peu… pour se réincarner dans quelque chose… faut-il pas mieux être mort avant… ?!

— Si, en théorie, mais cela est tout de même toujours possible avant dans des cas bien particuliers, je me suis renseigné pour ça… et puis regardez bien… si vous l’avez appelé Jean-Claude, ce chien, c’est tout de même un signe qui ne trompe pas, non ?!

Maintenant, je les zieute alternativement, Jean-Claude, le karatéka belge, d’un côté et Jean-Claude, le berger belge, de l’autre, et bien sûr je ne vous cache pas que j’ai comme un doute ! Mais, je sais aussi qu’il a toujours réponse à tout JCVD, c’est un peu dans sa nature d’avoir réponse à tout, alors…

— Ah… c’est vrai que maintenant que vous m’le faites remarquer …

— Quoi… ?!

— Des fois, il est drôlement bizarre, ce clébard ! Il me regarde comme s’il avait envie de me parler pour de vrai !

— Ah, vous voyez, quand je vous le dis !

— Mais, du coup alors, pour ma tante Jeannine…

— Qui ça… ?

— Ma tatie Jeannine… p’tête que ça pourrait bien être ça aussi ?! Ouais, la réincarnation… pourquoi pas, maintenant que j’y pense…

— …Quoi ?! Quoi donc ?

— Ben, elle a du poil aux pattes qu’y lui a poussé comme ça d’un peu partout, et puis des fois, la nuit, elle se met à hurler à tue-tête… comme… comme un loup-garou ! Tiens, là, rien que d’y penser, ça me fout des frissons !

— …Ouais… cela vaudrait effectivement le coup d’observer le phénomène de plus près !

— Bon… et pour voir un peu… combien que vous me l’achèteriez, mon Jean-Claude… ?!

À JCVD, qui est reparti finalement avec Jean-Claude (le chien incarné), j’ai réussi à lui refourguer aussi une jolie paire de mes tatanes à rayures bien fourrées. Ça tombait bien, j’avais sa pointure en stock. Du quarante-deux et demi…

Chiasse royale…

NDA : Ressorti des archives because c’est un peu d’actualité… !

Surtout ne cherchez pas « La Poluche » sur vos cartes de France…

Vous vous fatigueriez certainement pour rien ! Même sur Google Earth la photo satellite du coin est complètement floue ! À croire que ce bled n’existe pas !
Et pourtant…

C’est bien là que j’habite depuis une dizaine d’années maintenant. Ainsi la seule véritable indication pour trouver l’endroit serait donc ce petit panneau en bois, que j’ai planté moi-même, tout en bas du chemin, à environ trois kilomètres d’ici, et juste à l’intersection de la route départementale.
« La Poluche, route privée, accès interdit« … Au moins cela à le mérite d’être clair sur mes prétentions à recevoir des visites.
Il y a seulement trois baraques dans ce hameau perdu. Dont deux en ruines. Et je retape le tout avec des moyens qui sont plutôt limités. Mais je ne suis pas pressé, j’ai le temps. D’ailleurs, le temps, c’est peut-être bien ma seule vraie richesse. Certes, elle s’épuise un peu chaque jour, mais en théorie il m’en resterait encore un chouia sur mon compte…
La Rolls-Royce noire, je ne l’ai pas du tout entendu arriver… À cause sûrement de la bétonnière qui tournait plein pot.
J’ai coupé le moteur de la bécane, et je me suis avancé, ma pelle à la main. Un type est descendu, tel une flèche, du coté droit de la bagnole. Deux mètres de haut à la louche, et une gueule toute rouge, comme sortie d’un four à pizza.
Ohé meusieu… Good morning… ! Escuisé mi… est-ce que vous auriez water closet dans le maison à vous… ?!
J’en avais vu quelques uns des frapadingues dans ma vie. J’ai même bossé pendant un certain temps dans un asile psychiatrique, c’est pour vous dire ma connaissance approfondie du sujet. Un job qui n’était pas très bien payé, mais dès que tu avais bien repéré ceux qui avaient le droit de sortir du bloc, le soir, les soignants comme ils se disaient, c’était finalement assez cool…
Néanmoins, celui-là, il avait quand même l’air rudement tartiné.
C’est une Phantom III, hein… ?! La grande classe, mon pote ! Mon grand-père avait exactement la même juste avant la guerre ! Mais en 40, Il l’a démontée en pièces détachées, et l’a coulée, morceau par morceau, dans du béton pour que les Bosch ne lui prennent pas ! Pas con, le vieux, hein… ?!
Le rougeaud jette un coup d’œil à la bétonnière… Et puis, à ma pelle ensuite…
— Yes Sir, Phantom III ! Mille neuf cent trente-sept, mais… j’insiste… avez-vous cabinet toilette… ?!
Of course ! Sûr que vu comme ça c’est peut-être pas Versailles, mais quand même… J’ai l’eau courante et puis des chiottes qui fonctionnent pas trop mal !
— Good… Perfect ! Alors s’il-viou plaît… est-ce que la reine peut utiliser le toilette maintenant ?!
— Quoi ?! Qui ça… ?! La reine… ?! Putain ! M’dis quand même pas que tu trimballes miss France là-dedans ?! Mais bien sûr qu’elle peut venir caguer chez moi, ta p’tit’reine ! Attends un peu… y’a Jean-Pierre Foucault aussi avec… ?!
— Jean-Pierre Foucault ? But… who is Jean-Pierre Foucault ? No, sir, nous sommes seulement avec la queen Elisabeth two… Sa majesté et moi seulement dans le voiture !

L’après-midi s’annonçait pourtant plutôt bien. J’avais prévu de couler une dalle d’environ cinq par dix, et d’une épaisseur de quinze centimètres. Tranquillo. Pépère. La routine habituelle, quoi… !
C’est à ce moment bien précis de mes réflexions intimes, et toutes maçonniques, que la porte arrière de la limousine s’est ouverte en grand…
— Et merde ! C’est la reine d’Angleterre… !
Sorry sir ! Merci bio coup de bien vouloir m’accorder la possibilité d’utiliser vos commodités… Je suis…
— La reine d’Angleterre !
— Non… ! Enfin si, bien entendu que je suis la Reine ! Mais je voulais vous dire que je suis… comment vous dire… embarrassée ! Tout cela c’est à cause de le pastèque !
— La pastèque ! Pas le, mais c’est LA pastèque qu’on dit ! Avec bien sûr tout vot’ respect du à vot’ rang !
Elle rigole, la kouinne Elizabeth… et pour une fois c’était peut-être bon signe, allez savoir, parce que généralement, le courant passait pas toujours très bien entre bibi et les têtes couronnées… Pour tout vous avouer, ce n’était pas trop ma came les monarchies, n’arrivant pas bien à voir l’intérêt de conserver ces gens là au vingt-et-unième siècle… Enfin bref… On n’est pas là non plus pour refaire le monde…
— Nous avons malheureusement mangé de la pastèque à midi et…
— Et maintenant, je parie que vous avez chopé la cagagne ?! Faut pas vous inquiétez votre altesse sérénissime c’est tout à fait normal ça ! La pastèque faut vachement s’en méfier quand on n’a pas l’habitude ! Bon… j’vous montre le petit coin ?! Vous me suivez ? Et faites pas trop gaffe au bordel… j’avais pas vraiment prévu d’avoir de la visite aujourd’hui ! Vous savez ce que c’est hein, quand on est à fond dans les travaux, on n’a pas trop le temps de faire du ménage tous les jours… !
Et elle m’a suivi gentiment, la Queen, avec son petit sac Kelly de chez Hermés à la main. J’étais fier, un peu comme un mec sans une thune en poche, et qui viendrait de tomber par hasard sur un billet de cinquante euros, flottant dans un caniveau. Ensuite elle a fait ses besoins. Comme tout le monde, je dirai. Et puis je lui ai proposé un verre d’eau, ainsi qu’un Immodium lingual à 2 milligrammes, retrouvé dans le tiroir de mon armoire de salle de bain, mais périmé depuis un petit moment quand même. Mais, elle n’a pas voulu de mon comprimé, et à la réflexion je me dis que ce n’était peut-être pas plus mal, car si elle devait clamser la reine mère à cause de mon cacheton périmé, j’aurai probablement eu de sérieux ennuis avec les English, qui, et c’est bien connu du monde entier, le Commonwealth y compris, ne sont jamais les derniers pour vous chercher des poux dans la tête…
Comme elle n’avait pas l’air plus pressée que ça de repartir, je lui ai fait faire un petit tour du propriétaire. Forcément, cela a du la changer un peu de son Buckingham Palace, mais elle a quand même bien aimé ma déco.
— Et je vous félicite aussi pour le choix de vos coloris, monsieur Salgrinne… vous avez le goût très sûr, il me semble… !
Le compliment faisait toujours plaisir venant de quelqu’un comme elle, qu’on avait pris l’habitude de voir toujours fringuée comme une pochette surprise de la foire du Trône. Je trouvais aussi qu’elle causait vachement bien le français, Elizabeth, et je le lui fait remarquer par politesse.
— Vous parlez drôlement bien not’ langue vot’ sérénité ! Encore mieux que Jane Birkin, qui vit pourtant chez nous depuis plus de quarante ans !
— Oh, je n’ai aucun mérite, car je parle tous les jours à mes chiens dans cette langue… j’ai remarquée qu’ils écoutaient beaucuiou mieux lorsqu’on leur parlait en Français… !
L’anecdote méritait absolument d’être soulignée.
— Bon… je vous garderai volontiers à souper ce soir mais j’ai bien peur de ne pas avoir grand-chose à vous proposer !
Sorry, c’est très gentil, monsieur Salgrinne, mais je ne vais pas pouvoir rester plus longtemps malheureusement… on m’attends à Nice, ce soir… une autre fois peut-être… Qui sait… ?!


Avant qu’elle ne parte, la Queen, on a quand même fait un petit selfie. Tous les trois, avec son chauffeur, et puis la Rolls, dans le fond. Mais c’est vraiment trop bête, je ne pourrai même pas vous le montrer… une mauvaise manip’ et j’l’ai effacé par erreur sur mon Iphone 2… !

Annapurna

Les bruits portent loin en montagne, et je l’ai entendu venir bien avant de l’apercevoir vraiment. Ensuite, je l’ai reconnu tout de suite. Mais, avouons que cette nouvelle petite gueule bizarre, un peu en vrac, qu’il trimballe maintenant sous sa casquette, aide plutôt à la reconnaissance faciale…

— … Jour ! Alors, on se promène… ?!

— Non, pas vraiment… je traverse la France…

— Ah… tiens donc, la France ?

— Oui, mais en diagonale !

— Comme le fou sur l’échiquier ?!

— Ouais… ouais… c’est un peu ça !

Il s’arrête à mon niveau, s’appuie sur son bâton, bien essoufflé, le coco. À ce rythme-là, sûr et certain qu’il n’est pas prêt d’arriver à Cherbourg avant Noël… !

— Et vous ? Vous faites quoi de beau ici ?!

— Bah… rien de spécial… c’est simplement chez moi !

— Oh, désolé, je ne savais pas que le chemin était privé… pas vu le panneau !

— Normal… il n’y en a pas ! Ça sert à rien, les gens passent quand même !

Il enlève son vieux sac à dos en toile de jute écru avec difficulté. Merde, alors, il a drôlement morflé l’écrivain à succès ! Peut-être était-ce la chute de trop cette fois…

— Vous voulez boire un coup… ?

— Pourquoi pas… ça monte raide par ici !

— Et ce n’est pas terminé si vous comptez aller jusqu’au sommet !

— … Je ne sais pas encore… s’il y a moyen de couper avant : j’hésiterai pas à le faire !

— Bon, venez par là, j’ai quelques bières au frais…

— Non, de l’eau plutôt… je ne bois plus une goutte d’alcool !

Il me suit jusque sur la terrasse en traînant la patte, pose son sac, se retourne.

— Hé, ben, vous avez une sacrément belle vue sur toute la vallée !

— On dit même que ce serait la plus belle de la région…

— Ça ne m’étonne pas !

Je le laisse à sa contemplation et vais chercher deux verres et une carafe de flotte au frigo. Lorsque je reviens il s’est assis sur le banc de mélèze, toujours face au panorama.

— Et vous vivez seul ici… ?

— Dépend des jours… !

— Ah… je vois !

— Oh, non… je ne crois pas !

Il ne dit plus rien, et reste comme en suspens, scrutant l’horizon. Je verse l’eau fraîche dans les verres.

— … Comme vous êtes, là, je suppose que vous avez dormi la nuit dernière chez les moines de Ganagobie ?

— Oui… enfin, j’y suis finalement resté trois jours ! J’avais besoin de me reposer un peu…

— C’est chouette là-bas… et puis bien tranquille !

— Dans votre coin aussi, ça m’a l’air bien tranquille, non ?

— Là aussi… ça dépend des jours ! Mais en règle générale, vrai que je n’ai pas beaucoup de visites !

Maintenant, il avale son verre d’une seule rasade. Mourait de soif, l’animal.

— Un autre, peut-être… ?

— Oui, merci bien, c’est pas de refus !

— Faut toujours aller jusqu’au sommet lorsque cela est possible… sinon, il ne vous reste que des regrets !

Il enlève ses Ray-bans, et découvre un œil à moitié fermé par la paralysie faciale, mais son autre mirette, toute bleutée d’azur, est encore bien vive et me transperce littéralement…

— Dites donc… faut peut-être pas exagérer non plus ! C’est tout de même pas la face nord de l’Annapurna, votre montagne, que je sache !

— Ben, ça aussi… ça peut parfois dépendre des jours !

Et puis l’on reste ainsi, cinq ou peut-être dix minutes, comme deux potes de trente ans d’âge, des vieux copains qui n’ont plus besoin de parler pour se comprendre, regardant cette vallée qui flotte en dessous dans la brume de chaleur de ce mois de Juillet.

— Vous redescendez comment en bas ? À pinces, ça vous fait une sacrée trotte, non… ?!

— J’ai une bécane… une vieille Oural que j’ai retapée… je descends tous les quinze jours pour le ravito… et pour le reste, je me débrouille comme je peux !

Et voilà… a manqué s’étouffer avec sa flotte ! J’aurai peut-être du préparer un peu le terrain. Je sais déjà qu’il va vouloir la voir, la toucher, et puis insister pour qu’on la démarre aussi , cette bon Dieu de motocyclette russe. Sûr que cela ne va pas faire un pli…

— Une… une Oural, vous avez dit ? Mais… c’est incroyable, ça !

— C’est surtout une belle saloperie d’engin ! Bon… je crois que ce ne serait pas raisonnable du tout de vous laisser repartir… Il fait beaucoup trop chaud maintenant à cette heure, alors vous allez rester diner avec moi ce soir, et puis vous repartirez seulement demain matin, à la fraîche.

Je sais qu’il va accepter. On ne peut refuser l’invitation d’un nouvel ami. D’un ami qui possède une Oural. D’un ami qui vous ressemble tant.

— Dites voir un peu… je ne vous ai pas déjà rencontré quelque part… ?

— Certainement pas ! Je suis persuadé que je m’en souviendrai : comment aurais-je pu oublier une vilaine gueule comme la vôtre ?!

— … Vous savez, ça ne fait pas très longtemps que j’ai cette tronche-là !

— La mienne aussi était beaucoup mieux avant !

— Avant quoi… ?

— Juste avant de me prendre un sacré coup de vieux !

ll sourit, d’une sale grimace. Cette fois, ça y est, c’est gagné, nous voici définitivement bons copains…

— Cela ne vous ennuie pas si je fume ?

— C’est pas un pétard au moins ?!

— Non, non, c’est juste un petit havane…

— OK… je t’apporte un cendrier… et puis une bière… !

Des bières, ce soir-là, on en a descendu quelques unes avec Sylvain, alors le lendemain, le sommet de la montagne de Lure si nous l’avons finalement gravi ensemble, ce fût en traînant une sacrée gueule de bois ! Bien sûr, que c’est loin d’être l’Annapurna, cette drôle de montagne toute pelée, mais avec le mistral qui s’est levé dans la nuit, on en a quand même bien bavé tous les deux… avec mon nouvel ami… !

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