Chapitre 39. Sécotine en stock.

J-1. Villa Mektoub. Fin de soirée.

Je sais. Oui, je sais très bien ce que vous allez me dire, bande de gros malins que vous êtes, j’aurai du faire gaffe et m’en douter un peu ! Hé, ben, non ! Voilà, c’est comme ça… je n’ai rien vu venir ! Rien de rien ! Et lorsque je suis arrivée toute essoufflée sur le parking : il était déjà trop tard…

Oh, j’ai bien tenté de les arrêter, en lui arrachant tout de suite des mains son flingue, à ce trépané du cerveau de Goofie qui me restait planté là, au beau milieu, aussi raide qu’une grosse bitte d’amarrage en bronze tanquée sur un quai mal pavé de la Mer du Nord, et puis même que je leur ai tiré dessus ensuite, et même que tout le chargeur y est passé, jusqu’à la dernière balle, mais ils se sont évaporés en trombe dans la nuit tropézienne… avec ma Gladys… évanouie, évanouie ma passion, mon amour, ma petite chérie, mon unique raison de vivre…

Alors c’est vrai, je ne vais pas le nier ; je n’aurai jamais du la laisser sans surveillance, ne serait-ce même que durant ces cinq petites minutes qui me furent nécessaires pour récupérer mon Balou dans cet hélicoptère.

Ah, ils avaient bien préparé leur coup, ces salauds ! Mais d’où qu’ils sortaient donc encore, ceux-là… ?! M’ont bien baisée en tout cas ! Quelle conne ! Et ce mollasson de Jean-Lain, ce pauvre larbin de première classe, qui n’a rien compris lorsqu’il m’a vue partir comme une flèche, sans même lui dire au revoir et merci, et puis, ce putain de semi-remorque déboulant à tout berzingue, que je n’ai pas vu arriver et qui a bien failli m’aplatir comme une crêpe si je n’avais pas eu ce réflexe de dingue de me jeter sur le côté au dernier instant, sauvant aussi in extremis mon Balou. Et ma valise.

Cependant, j’avais eu le temps de reconnaître le type au volant. Et là, aucun doute, encore lui… ce salopard de clown… cette espèce de petite ordure !

Mado, ma chérie, va falloir que tu te calmes maintenant, que t’analyses la situation, que tu trouves une solution… oui, c’est ça, te calmer, te calmer à tout prix, t’as le palpitant qui cogne si fort dans la poitrine… voilà, c’est bien, oui, tu as raison, assois-toi cinq minutes sur ta Samsonite et essaye donc de respirer plus calmement, et puis surtout… arrête un peu de chialer ! Alors, je reste assise, comme çà, comme une véritable loque, un chiffon mou, un énorme tas de gélatine, et je ne bouge plus, plus du tout, hébétée, inerte, en crise, sonnée, en état de choc, semi-comateuse peut-être même, car allez savoir ce qui peut bien se passer dans ces moments où on a complètement perdu la raison, et puis aussi toute cette joie de vivre que l’on avait en soi avant, juste avant, avant que le malheur, sans prévenir, ne vous tombe sur le coin du nez, et cela a duré ainsi, pendant de très longues minutes, de celles qui passent très lentement, qui prennent tout leur temps, qui durent, et qui durent encore… ainsi je n’avais définitivement plus d’avenir, j’allais mourir, là, ici, sur ce foutu gazon anglais, toute seule, en sueur, abandonnée…

Puis, soudain, après ce très long moment d’éternité, voici que j’aperçois vaguement une ombre qui s’approche dans le noir… Goofie, qui revient me voir… Et l’on dirait bien qu’il n’a pas trop l’air en forme lui non plus…

— Tout baigne, M’dame Mado… ?!

— … Hein… ? Oui, oui… merci ! Vous avez vu ça, mon pauvre Goofie… ils nous les ont enlevés… tous… ! Même ce charmant docteur… si gentil, si prévenant, et puis l’autre aussi, la p’tite-là, celle qu’est taillée à coup de serpe dans une queue de cerise, vrai qu’elle n’est vraiment pas épaisse celle-ci, hein, pas vrai… ?! Et ma Gladys… ma Gladys… ils me l’ont pris mon petit amour… ma chérie, si belle, si fragile… mais… mais pourquoi donc ils nous ont fait ça, Goofie… pourquoi donc… pourquoi… ?!

— Et papa Président, m’dame Mado, lui aussi, l’ont kidnappé… !

— Ah bon… ?! Jules-Théodule ?! Vous êtes sûr… ?! Mais que vient-il faire là-dedans, celui-ci ?!

— Sais pas, m’dame ! Mais sûr que je vais me faire taper sur les doigts, moi !

— C’est pour ça, Goofie… faut absolument qu’on les retrouve maintenant ! Et d’ailleurs qu’est-ce que vous fichez-là encore ?! Merde ! Pourquoi ne les avez-vous pas pourchassés immédiatement avec tous vos collègues ?! Et le GIGN ? Et l’Armée… ?! On a prévenu l’Armée, bien sûr… ?! Parce qu’il n’est peut-être pas trop tard…

Il toussote.

— Bon… promis, faut pas pleurer, M’dame Mado… ?!

— … Quoi… ?

M’a l’air drôlement embarrassé le Goofie, il se frotte le pif maintenant et ce n’est pas bon signe…

— … Promis faut pas pleurer… ?

— Comment ça… ?

— Président a dit de laisser tomber l’affaire ! Pas grave pour son papa, qu’il a dit !

— … Quoi… ?! je hurle. Et je me relève malgré mes deux guiboles encore toutes molles et qui flageolent…

— Qu’est-ce que vous venez de me dire, là… ?! que je hurle encore plus fort.

— … Ça m’fera un peu des vacances ! même qu’il a ajouté en rigolant, le boss ! Alors, les ordres maintenant c’est qu’on va attendre la demande de rançon, et puis on payera ce qu’ils veulent… c’est vraiment pas la peine de trop s’en faire qu’il a dit aussi, le Président… ils le garderons sûrement pas longtemps, ça c’est sûr… et même que si on paye pas : ils finiront bien par nous le rendre… !

— Mais bon Dieu ! Pour qui y s’prend, celui-là ?! La rançon ?! Mais putain, quelle rançon, Goofie ?! Et s’il n’y avait pas de rançon… ?! Hein… ?! Et si ce n’était pas de l’argent qu’ils voulaient ces enflures… Et si c’était plutôt…

— OK… ça va… ! J’suis bien rassuré maintenant ! Goofie voit que vous vous sentez mieux alors va falloir que j’vous laisse, m’dame Mado ! Faut que je retourne les aider là-bas… à cause de toute cette k’lue, m’dame Mado… ! Une véritable k’lue, qu’y ont dit !

— La k’lue ?! C’est quoi encore, cette histoire… ?!

— Ben, c’est ce drôle de type avec son éléphant tout à l’heure… l’éléphant, il a arrosé tout le monde avec de la k’lue qu’y pompait direct dans la piscine, et plus personne pouvait bouger à cause qu’y z’étaient tout collés ! C’est comme ça qu’ils ont pu faire leur coup tranquillo, les autres… à cause que plus personne pouvait bouger avec toute cette k’lue partout… !

— … De la glu… ? C’est de la glu, que vous me dites… ?!

—… Oui… Korrec’que, m’dame ! D’la klue ! qu’y balançait de partout !

Je trouve, et c’est tout à fait sincère de ma part, que notre Goofie a réalisé d’important progrès dans la langue de Molière, néanmoins, je préfère tout de même me rendre compte de visu…

— Allons voir ça, passez devant, je vous suis…

Et effectivement, je peux vous assurer que ce que je découvre alors n’est pas très beau à voir ! Un véritable carnage ! Une Bérézina ! Non, que dis-je… l’Apocalypse !

En faisant bien attention de ne pas marcher dans les flaques gluantes, je retrouve notre Président à la même place que tout à l’heure. S’il ne s’en est pas trop mal tiré finalement, il n’a que les deux pieds collés au sol, pour Woo Woo, toujours vautré en face de lui, ce n’est pas du tout la même limonade… ! Je suppose qu’il devait se situer pile-poil dans une trajectoire de jet, le gros citron, aussi je ne vous raconte pas la dose de colle qu’il s’est encapé dans le portrait ! Tandis qu’il braille sa mère, deux de ses sbires lui aspergent le fondement à grands renforts de bassines d’eau brûlante, mais malgré ça, il demeure désespérémment figé sur son fauteuil en rotin plastique ! Encore heureux que l’on vient de leur déclarer la guerre aux bouffeurs de riz cantonais, sinon, à coup sûr, nous frisions l’incident diplomatique !

Mais, le plus cocasse se passe ailleurs. À quelques dizaines de mètres à peine, derrière l’estrade installée pour le spectacle…

Ici, on peut admirer un étonnant tableau d’une scéne vivante qui vous laisse carrément sur le cul ! Un happening époustouflant où l’on découvre avec surprise notre petite Josyane présidentielle et le Bibronzic de Ploudalmézeau-sur-mer ! Les deux protagonistes, sont toujours bien soudés l’un à l’autre et dans une posture peu orthodoxe (surtout pour une première Dame de France) mais qui ne laisse toutefois aucun doute sur l’indéniable souplesse de son bassin… La Josy pratique le yoga trois fois par semaine, alors forcément, pour Madame, le grand écart latéral, c’est du gâteau à la crème ! Fingers in the nose et les chakras toujours grands ouverts ! Cette fois-ci, il était évident qu’ils allaient avoir beaucoup de mal à s’expliquer, ces deux-là ! Les voilà bels et bien coincés, au sens propre comme au figuré, et il devenait clair que pour notre breton cela deviendra plus compliqué maintenant pour son avancement futur dans les affaires du Pays ! Minimum minimorum, il pouvait s’attendre à recevoir une sacrée ronflante dans le biniou à coulisses, surtout que vu l’attroupement déjà formé autour de nos deux zygotos, et le nombre de personnes dans le paquet qui prennent, sans demander évidemment l’autorisation des principaux intéressés, des clichés de la scène avec leurs smartphones, à l’heure qu’il est tous les réseaux sociaux doivent déjà commencer à s’affoler vitesse grand « V » ! Et ben, ouais, moi, quand j’aime… je like ! Et souriez donc un peu, le petit oiseau bleu va sortir… !

Sur ces entrefaits, voici le colonel Du Thilleul qui me rejoint et éclate de rire immédiatement en apercevant nos deux comiques englués. Certes, Il y a matière à se fendre la poire, mais je me rends compte très vite que notre colon a du, profitant de l’ambiance festive, se lâcher un peu plus que prévu, lui aussi, dans le programme initial de la soirée… Chemise hawaïenne grande ouverte sur les poils du torse, moustache frisée vers le haut, il n’est plus du tout stable sur ses cannes et puis surtout embaume très fort le rhum agricole, celui qu’on fout dans le Planteur martiniquais pour lui donner du goût et de la saveur ! Une adaptation rapide dans les îles, prochaine affectation si tout se déroulait bien de l’énergumène, semblait d’ors et déjà acquise d’avance…

— Ouaaah… ! Comme j’l’ai échappé belle, madame de Minusse ! J’piquai un petit somme par là-bas, de l’autre coté du jardin… sûrement pour ça qu’ils m’ont raté… !

— … De Villeminus… c’est de Villeminus plutôt ! Enfin ce n’est pas grave… et vous n’avez rien vu alors… ?

— Hein… ?! Mais non… presque rien… deux verres de punch… et c’est tout… j’vous le jure !

— Non… vu… ! C’est vu, que j’ai dit !

— Ah… vu ?! Excusez, mademoiselle… mais si, si un peu quand même que j’ai vu… !

— … Je m’en doutais aussi… !

— C’est que comme les gens gueulaient très fort alors au bout d’un moment ça m’a réveillé tout ce vacarme ! C’est un éléphant qui crachait toute cette colle sur eux… j’lai vu cet éléphant… J’lai bien vu l’animal !

— Bon… un éléphant, OK… et le dresseur… ? Est-ce que vous l’avez-vu son dresseur ?

— Mais bien sûr que je l’ai vu ! C’est lui qui a changé l’eau en colle dans la piscine ! Il avait déjà fait la même chose, il y a deux jours, avec du champagne qu’y paraitrait… c’est ma copine Suscha qui me l’a raconté tout à l’heure !

— … Suscha… votre copine ?! La Suscha de Gonfarel… ?!

— Ben, oui, on a tout de suite sympathisé tous les deux… forcément elle a été scoute comme moi… même que son totem c’est « Sangsue habile » !

— Ah, ouais… ?! Sangsue habile ?! Alors cela confirme bien ce que je pensais… !

— … Hein… ?

— Non, non, rien, mon vieux… ! Bien, c’est très sympa vos histoires de scouts mais, ensuite, il est parti par où ce dresseur avec son éléphant ?

— Par là… derrière ce bâtiment ! Un autre type les attendait…

— Un clown, je parie… ?!

— Mais oui, c’est ça ! Vous avez raison… un clown ! Et puis ils ont tous embarqué dans un gros camion et ils sont partis à fond de train comme s’ils avaient le diable à leur trousses !

— Et pour Gladys… et puis les autres… avez-vous vu comment cela s’est passé ?

— Bien sûr !

Quelqu’un du service de protection rapprochée vient jeter un seau d’eau chaude sur nos deux contorsionnistes embriqués l’un dans l’autre mais sans aucun résultat immédiatement perceptible… Cela ne décolle toujours pas…

— Et… ?

— Un clown, là encore ! Et une jolie petite nana aussi avec… et drôlement bien roulée, la gamine !

— Et pas de Chinois… ?! Vous êtes bien sûr qu’il n’y avait pas de Chinois dans le coup ?!

— Des Chinois… ?! Mais non… aucun Chinois, madame Madeleine ! Ils ont simplement attendu que tout le monde soit bien collé sur place et puis ils sont tous partis tranquillement en direction du parking…

— Comment ça, tranquillement ?! Ils les ont forcément menacés avec des armes… ce n’est pas possible… ils ont du se défendre un peu tout de même ! Allons… du Thilleul… vous n’avez certainement pas du bien voir d’où vous étiez !

— Mais non… pas du tout, madame Madeleine… ! Et même qu’ils rigolaient bien en se dirigeant vers le parking… !

Tandis que je suis plongée en pleine réflexion, mon portable vibre à l’intérieur de ma pochette en soie…

Pour être un peu plus à l’aise pour répondre à cet appel, je refile Balou (que je porte depuis tout à l’heure sous le bras, et croyez-moi, il n’est pas léger, le petit gros !) au colon, ainsi que ma valoche, mais pour cela… il a l’habitude !

— Et surtout, ne le lâchez pas, du Thilleul… il s’en foutrait plein les pattes de cette saloperie de glu !

Le numéro d’appel est masqué…

— Oui ? Allo… c’est qui… ?

— Madeleine… ? C’est toi… ? C’est moi… Gladys !

Chapitre 38. «Et mes fesses, tu les aimes mes fesses… ?»

J-1. La Madrague. Vers trois heures trente du matin.

     N’étant pas tout à fait sot, je me rends bien compte que cela ne va pas être simple maintenant pour vous raconter la suite de l’histoire… ! Oh, ça, oui, pas simple du tout ! Aussi, accrochez-vous, parce que « ça va dépoter grave ! » comme dirait quelqu’une que je connais bien !

     Bon, là, à cet instant, nous sommes toujours chez Brigitte. Et cette Brigitte n’est ni plus ni moins que Madame Brigitte Bardot en personne.

     «Elle ne pourra pas refuser d’aider une bête en détresse !» a imaginé Zoé, qui, je le reconnais volontiers, a souvent de bonnes idées.

     L’ancienne vedette de cinéma habitait à quelques pâtés de villas de luxe de la résidence Mektoub. Ce qui tombait plutôt bien. Malgré l’heure tardive à laquelle nous nous sommes pointés chez elle (il était pas loin de deux heures du matin avec tout ça !), la vieille dame fût très heureuse de nous recevoir, précisant gentiment, pendant que de notre côté nous nous confondions à mi-voix en de bien confuses excuses pour tout ce dérangement occasionné en pleine nuit :

      «Faut surtout pas vous en faire pour ça, je ne dormais pas encore mes petits chéris… !»

     Cela passait ric-rac au portail, aussi Marcel dût s’y reprendre à plusieurs fois pour rentrer le camion en marche arrière dans le beau jardin planté de palmiers exotiques et de magnifiques bougainvilliers (en fleurs en cette saison), avouant tout de même, avec un brin d’humilité ce qui est assez rare chez lui, en descendant de l’engin et s’épongeant le front, avoir un peu perdu la main depuis l’Armée, où il avait passé son permis poids-lourd, et où il y conduisait des gros porte-chars d’assaut d’un camp de manœuvres à l’autre. J’imagine aussi pour sa défense que l’on devait être un peu moins regardant dans le milieu martial pour la réalisation de créneaux parfaits, sachant bien, pour en côtoyer tous les jours là-haut, que chez les troufions l’efficacité prime toujours sur la beauté du geste !

     Annabelle s’est tout de suite sentie comme chez elle. Et c’est tant mieux. Sitôt sortie de la remorque, elle a commencé à renifler un peu partout du bout de sa trompe agile, puis à faire connaissance avec ses nouveaux amis, chiens, chats, moutons, chèvres, et surtout Gropépère, le baudet du Poitou, qui l’a adopté immédiatement. Cela nous a tous rassurés.

     Ensuite, et malgré nos protestations polies, Brigitte a tenu absolument à ce que l’on goûte l’une de ses tisanes faite maison avant de nous laisser reprendre la route. Elle ne boit d’ailleurs plus que ça maintenant, Brigitte, de la tisane.

     «C’est diurétique ! Et vous savez, mes amis, c’est tellement important pour la santé de bien pisser !»

    Personnellement, je n’en ai pas besoin, n’ayant aucun problème de ce côté-là, mais j’ai bu une pleine tasse comme tout le monde, pour lui faire plaisir, à madame Bardot.

    Nous lui avons raconté grosso modo le topo pour Annabelle et elle nous a félicités vivement pour notre dévouement envers la cause animale, qui lui est si chère à elle aussi et depuis si longtemps déjà. Bien entendu, Marcel n’a pas pu s’empêcher de profiter de l’occasion pour lui causer de ses chers pitbulls, et Zoé, dans la foulée, de ses chihuahuas… ! Cependant, madame Brigitte est plutôt orientée berger allemand. Un peu comme ce crétin d’Adolph… D’ailleurs, elle nous en a présentés quelques uns, des spécimens qu’elle avait eus par le passé, et qui avaient été ses préférés et qu’elle avait fait joliment empailler à leur décès. De fil en aiguille, elle a fini par nous sortir du fin fond d’une armoire en pin des landes un vieil album-photos de bébés phoques vachement photogéniques que c’en était presque à pleurer tellement ils étaient mignons tout plein avec leurs petites bobines si craquantes et moi j’en ai profité pour lui dire qu’on lui laissait aussi le trente-huit tonnes Volvo avec sa remorque si cela ne la dérangeait pas de trop bien sûr vu que l’on n’en avait plus besoin maintenant car on pourrait tous se caser sans aucun problème dans la grosse Lexus de Phlycténiae qui était bien assez grande finalement pour nous sept surtout que ce bon docteur Jacques-Ni on l’avait allongé dans le coffre et qu’il y était encore en ce moment et même à roupiller très profondément et même plus agréablement installé qu’au départ car avec ces deux jolis trous de balles que l’on nous avait fait inopinément sur l’arrière de la malle l’air extérieur pouvait ainsi rentrer sans problème pour qu’il n’étouffe pas complètement dans son sommeil réparateur notre charmant petit toubib amoureux… !

   Évidemment, en lisant tout ceci (et de surcroît d’une seule traite sans respirer), je me doute bien que vous devez certainement vous dire un truc dans le genre «Mince alors, j’ai forcément du rater un épisode !» Mais, surtout ne vous inquiétez pas, je vais y venir tout doucement pour ce qui est du complément de l’histoire…

    D’ailleurs, pour parler tout de suite de ces deux trous dans la carrosserie, je ne vous cache pas que si l’on avait pu faire autrement on aurait bien sûr évité. Cela ne fait jamais plaisir ce genre d’incident où l’on frôle de très peu la catastrophe ! D’après J-T, qui pourtant n’avait rien vu, ce serait peut-être l’œuvre d’un certain Goofie qui était son garde du corps désigné pour la soirée. Ce qui est certain en tout cas, est que si ce gonze-là visait uniquement les pneus de notre voiture, quelques séances supplémentaires d’entraînement au stand de tir précédées d’une consultation chez un ophtalmologiste compétent ne semblait pas superflues du tout.

    Ensuite, pour ce qui s’est déroulé un peu avant, cela est peut-être un peu plus compliqué à raconter mais je vais tout de même essayer de faire au mieux…

     Ainsi, pour commencer par le début, ou en tout cas là où nous en étions restés ensemble, lorsque Marcel et Julius sont revenus de leur piètre représentation clownesque avortée prématurément ; il a bien fallu que nous nous organisions très rapidement. Par chance, le court vol plané avec atterrissage forcé de Marcel au beau milieu des spectateurs lui avait permis de repérer notre fameuse Madeleine, ainsi que ses deux copines. Un sacré coup de bol, car si le manuel, avec les codes secrets, on ne savait toujours pas pour le moment où il se trouvait exactement, la méchante Madeleine, oui… !

     Cela n’était pas dans nos habitudes (comme je l’ai déjà précisé auparavant) seulement cette fois il y avait véritablement urgence, et c’est ainsi que je décidai d’improviser en organisant le kidnapping de cette fameuse Madeleine. Ensuite, disons que tout s’est enchaîné assez rapidement… peut-être même un peu trop rapidement… car, in fine, rien, ou presque, ne s’est déroulé tout à fait comme prévu… ! Ceci dit en passant, et sans vouloir me dédouaner de quoi que ce soit, il est évident que dans toutes opérations délicates de ce type, et même bien préparées sur du joli papier millimétré, vous n’êtes jamais à l’abri d’une petite surprise de dernière minute…

     En théorie, dans mon plan, chacun avait sa place bien définie dans l’enlèvement. Marcel se chargerait évidemment de conduire le camion, quant à Julius et Zoé, leur mission consisterait tout d’abord à filer discrètement les trois copines parmi la foule, puis à se débrouiller ensuite, à mon signal donné, pour enlever la Madeleine en question, qui seule nous intéressait dans cette affaire. En ce qui concernait Jules-Théodule, ce sacré boulet dont on se serait bien passé, il n’était pas envisageable de le relâcher avant la fin de l’opération ; aussi nous nous décidâmes finalement à le bâillonner et le ligoter, puis à l’enfermer au fond de la remorque. Nous le relâcherions sans doute un peu plus tard, dès que tout ceci serait terminé. Forcément, vous vous doutez bien que le vieux loupiot a encore pas mal braillé, mais nous n’avions guère le choix !

     Pendant ce temps, j’assurerais le show comme prévu, à ma façon, c’est à dire avec ma petite idée toujours bien en tête ! Petite idée qui selon mes calculs nous permettrait, j’en étais en tout cas persuadé à ce moment-là, de mener jusqu’au succès notre action…

    Ainsi, quand le petit tortilleur du cul est venu nous prévenir, tout affolé qu’il était, le pauvret, du chamboulement dans le programme de la soirée, et que cela allait être à nous dans deux minutes, j’étais plutôt confiant. Et c’est serein que je me suis dirigé vers la grande piscine accompagné d’Annabelle…

     «Mais, attendez donc… vous en reprendrez bien une petite tasse avant de partir ?!»

    BB, elle a le sens de l’hospitalité dans le sang, et, malgré nos protestations unanimes, nous n’avons pu échapper à une deuxième tournée de sa bonne tisane au thym de la garrigue provençale…

Chapitre 37. Groggy (18 points au Scrabble).

J-2. Villa Mektoub. à l’instant même.

        Depuis qu’il est gosse, Jacques-Ni a toujours rêvé de conduire une locomotive.

       Une grosse loco à vapeur, comme celles d’avant dans le temps passé, une de ces énormes et puissantes machines d’acier qui foncent droit en vous crachant leur vilaine fumée sans trop se préoccuper du reste, des gens, ou bien même du temps qu’il fait dehors. Il imagine, le petit Jacques-Ni, qu’il enfourne le charbon à grandes pelletées dans la chaudière tout en scrutant attentivement les aiguilles des manos et sans jamais jeter un coup d’œil à l’extérieur pour observer le paysage qui défile à toute vitesse…

      Parfois, sa grosse locomotive rentre bille en tête dans le noir d’un tunnel aussi sombre que l’Enfer. Toujours plein phares et sifflant très fort. Puis, elle en ressort aussi vite, ivre et grimaçante de fureur de retrouver à nouveau cette lumière qui vous éblouit tout d’un coup… Elle file, oh, elle file si vite, la superbe machine d’acier de Jacques-Ni ! Et dans les gares, elle ne s’arrête jamais, ne ralentit même pas, soulevant la poussière et les robes des femmes sur les quais. Quant à l’aiguillage ; c’est tout droit ! Toujours tout droit… ! Il n’y a jamais de terminus à ce train-là : il fonce et fonce encore ! Ah, bon sang, quelle sacrée Machine !

      Ainsi, il en était déjà à son deuxième rail de coke, Jacques-Ni, depuis le début de la soirée…

      — Alors… ? Est-ce que c’est grave, docteur… ?!

    Sa spécialité de docteur, à Jacques-Ni, est la chirurgie esthétique, alors forcément la toute première chose qui lui vînt à l’esprit en se penchant sur Phlycténiae, bavouillant un peu de mousse vermillon, fût qu’elle aurait bien besoin d’une petite augmentation mammaire, la People… ! En ce moment, et ceci tombait plutôt bien, sa clinique privée proposait justement des tarifs très intéressants… La paire à cinquante pour cent…

     — … Hein… ?! Non, je ne crois pas ! Mais faudrait peut-être faire des radios… histoire d’éliminer une fracture !

     Pour les radiographies, je ne suis pas une spécialiste (et je me mêle, c’est exact, toujours un peu de ce qui ne me regarde pas !), mais je me dis qu’en lui passant une simple lampe de poche derrière le dos cela devrait peut-être suffire pour bien y voir au travers du corps à notre Phlycténiae !

     Quant à notre clown volant, lui, il s’était déjà fait la malle ! Évidemment, le bougre m’avait tout de suite reconnue en se relevant. Aussi, sans demander son reste, il avait détalé vite fait et sans s’excuser, bien entendu, du dommage causé sur la petite personne bien frêle si sauvagement percuté. Cela valait sans doute mieux pour lui, toute disposée que j’étais à lui refiler si nécessaire une seconde rafale dans les roubignoles… !

     La lumière des projecteurs revient et le petit branleur de microphone nous présente ses condoléances attristées pour cette interruption momentanée du spectacle :

    «Vraiment toutes nos excuses, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, pour cet incident regrettable et totalement indépendant de notre volonté… Juste une petite pause dans le programme de la soirée, si vous le voulez bien, mais surtout ne vous éloignez pas de trop, car dans un instant, celui que nous attendons tous avec grande impatience… le sensationnel fakir Chou, et ses non moins incroyables tours de passe-passe… !»

      Il est mignon, le docteur. Phlycténiae reprenant peu à peu ses esprits, c’est lui qu’elle aperçoit en premier, penché sur elle, lui essuyant tout doucement le tour de la bouche avec son mouchoir.

     — Grâce à dieu… ce n’est pas du sang… simplement de la peinture ! Avez-vous mal quelque part, mademoiselle… ?!

     — Non… non, je ne crois pas ! Mais… que m’est-il donc arrivé… ?!

    — Tu t’es juste pris un connard de clown en pleine poire ! je lui annonce alors, sans aucun ménagement.

     — … Un clown… ?!

     — Ouais, un clown ! Mais te fais pas de bile, il est parti ! je la rassure immédiatly.

    — Oui… ça va aller, ça va aller… que lui susurre ensuite, le docteur, bien rassurant, lui, et qui essuie et essuie encore, avec son kleenex devenu tout rouge maintenant.

     L’aurait fallu être aveugle de naissance pour ne pas s’apercevoir qu’il se passait un truc entre les deux…

     — Vous voulez boire quelque chose de frais peut-être… ?

    — Pourquoi pas… s’il y a une bonne cave ici ! Une petite coupe de Dom Pérignon me ferait beaucoup de bien ou alors… un vieux marc de Bourgogne ?!

     Alors, elle se relève finalement, et notre gentil docteur l’accompagne douceureusement jusqu’au buffet le plus proche, en lui tenant bien sa p’tite menotte toute remplie d’osselets si fragiles.

     — Tu sais que j’ai quand même eu sacrément peur pour elle… surtout qu’avec sa santé…

    — T’inquiète pas, ma Gladys ! Ta copine s’en remettra, surtout qu’elle se trouve entre de bonnes mains maintenant… bien charmant, ce médecin, non… ?

    — Oui, tu as raison, un véritable amour !

    — Dis… ma chérie…

    — Hum… ?

    — Faudrait que je te cause de quelque chose d’important et urgemment… !

    — Quoi donc… ?! Tu n’aurais tout de même pas déjà changé d’avis pour les Fidji… ?!

   — Bien sûr que non ! Tout au contraire ! Car ce que je désire t’annoncer, c’est que nous allons peut-être bien devoir avancer un peu notre départ, justement…

    — C’est à dire… ?! Tu voudrais qu’on parte quand… ? À la fin du mois prochain… ?! Tu sais, il faut me laisser tout de même un peu de temps pour me retourner… Tout ceci est si rapide… et puis… j’ai un préavis à donner, moi !

    Et, une fois de plus, vous pouvez me croire sur parole que votre Mado elle n’est pas à l’aise du tout, surtout qu’elle entend l’hélico, avec Jean-Lain et son Balou dedans, qui s’approche déjà…

                                                                Fin de la 3 ème partie.

Chapitre 36. Bon troc.

J-2. Villa Mektoub. Devant le barnum. 22H32.

— Alors… combien… ?

— Non, j’vous dis !

— Allons…

— N’insistez pas, monsieur ! Annabelle n’est pas à vendre ! Jamais ! Jamais, entendez-vous, je ne vendrai cet animal ! Comprenez donc… c’est toute ma vie, cette bête !

Cela faisait déjà plus de cinq minutes que j’essayais de convaincre cet imbécile de cornac… Ayant tout d’abord hésité entre l’hypnose, qui avait déjà fait ses preuves, la force brutale de mon petit Marcel de combat, qui se sentait beaucoup mieux à présent, ou encore le charme enjôleur de Zoé, que je savais irrésistible, je saisis assez vite qu’avec ce genre d’individu, l’appât du gain serait un argument bien plus convaincant. Avec l’argent, et cela ne date pas d’aujourd’hui, on obtient à peu près tout ce que l’on désire et même, assez étrangement, tout ce qui n’est prétendument pas à vendre !

— Bon, d’accord… et si on disait deux cent mille… ?! En cash ! Que des billets de cinquante… de la main à la main !

— Deux cent mille, vous dites… ?! Effectivement, là, faudrait p’t’ête voir ! Mais, attendez, faut que je réfléchisse encore un peu ! Et puis, il y a le camion aussi… et c’est pas n’importe quoi, mon bahut… un Volvo tout de même ! Surtout qu’il est encore un peu en rodage ! Pas quatre-vingt mille bornes au compteur !

— Oui, sauf que là, maintenant, tout de suite, tu vois, l’hindou, on n’a pas trop le temps de s’attarder ! Alors ? C’est entendu comme ça ? Va pour deux cent mille ?! Mince, deux cent mille balles, c’est quand même une belle somme, non ?! N’importe comment, je ne peux pas plus ! C’est à prendre ou à laisser ! Maintenant, l’artiste, tu as dix secondes pour te décider… ! Voilà, ça y est, c’est parti… un… deux… trois… et puis quatre, déjà… !

— OK… OK ! C’est bon ! Vous avez gagné, c’est bon, va pour deux cent mille ! Mais si vous saviez comme ça me fend le cœur !

— Et ben, voilà ! Je le savais bien qu’on allait s’entendre ! Bouge pas, je reviens de suite… !

Par chance, il me restait encore un billet, dans une poche, que Zoé ne m’avait pas emprunté pour faire ses petites courses l’avant veille, aussi… j’ai multiplié ! Vite fait, bien fait, planqué des regards derrière notre barnum, puis fourré tout ça, en vrac, dans un gros sac en plastique qui traînait par là.

— Ça alors ! Vous vous trimballez toujours avec autant de fric sur vous… ?! Pas très prudent, ça, m’sieur !

— T’occupe ! Moi, je crois plutôt que ce qui ne serait pas prudent du tout, c’est que tu ne te carapates pas en vitesse maintenant que tu as ton pognon avant que je ne te dénonce aux services vétérinaires… ! Maltraitance sur un animal sans défense, ça te cause peut-être, ça ?! Allez, houste, le cornac !

— … Et pour le camion… ?

— Quoi, le camion ?

—… Vous m’promettez que vous y ferez bien attention à mon camion, hein… ?!

— No problème, mon poulet au curry ! T’inquiète qu’on va bien le bichonner ton engin ! Allez, aboule les clés maintenant, et ensuite casse-toi rapido avant que je m’échauffe pour de bon… !

Il me jette un trousseau avec un joli porte-clé « queue de lapin », et il se sauve en courant tout en serrant bien fort le gros sac de billets contre lui…

— Chou… !

— Ouais… ?! … Quoi… ?!

Jusque là, ils m’avaient laissé faire, sans rien dire, complètement médusés…

— Mais… mais, bon sang, qu’est-ce qui t’arrive, Chou… ?! Je ne te reconnais plus du tout ! Pourquoi t’énerves-tu comme ça aprés ce pauvre type ?! Et puis, c’est quoi aussi ce langage de charretier ?! Et… et qu’est-ce qu’on va en faire de cette bête maintenant ?! Mais… qu’est-ce qui te prend donc, Chou… ?!

— Zi ze peux me permettreuh… ze crois bien que Zoé a raizon… Zhou ! La Keztion est bien : que comptes-tu faire avec ze pazyderme… ?!

Si même mon ami Julius s’y mettait…

— Vous en faites pas… j’ai ma petite idée !

— Ta petite idée… ?! Mais, elle fait trois tonnes, ta petite idée, mon chéri ! Trois tonnes ! Est-ce que tu t’imagines une seule seconde ce que ça peut faire trois tonnes ?!

— … Ça… c’est sûr que c’est pas un chihuahua ! Bon sang, J’vous dis que j’ai ma petite idée, alors vous verrez : faut me faire confiance !

— Moi… j’ai mon permis poids-lourd… si jamais ça peut aider ?!

Et je refile les clés du camion à Marcel…

Chapitre 35. Fuite d’huiles.

J-2. Villa Mektoub. Vingt minutes plus tard.

Tout de suite, je pense à WooWoo…

Quelques minutes plus tôt, ne venais-je pas de comprendre que cet enfoiré était capable de tout pour arriver à ses fins, de découvrir, stupéfaite, qu’il me faisait surveiller de près par ses sbires depuis un bon bout de temps, écoutant toutes mes conversations, et notamment celles que j’avais eu dernièrement avec Gladys ? Aussi, aucun doute possible dans mon esprit : si elle n’était plus là, à m’attendre comme elle me l’avait promis tout à l’heure, il ne pouvait y avoir qu’une seule explication : ce salaud de Woo Woo l’avait kidnappée !

Je suis perdue… complètement perdue, paumée, sidérée, désespérée, anéantie, liquéfiée… et voilà aussi que je pèse deux tonnes ! Deux tonnes d’horrible souffrance, deux tonnes de malheur qui me plaquent au sol, et pourtant, et pourtant tout de suite je veux courir droit devant moi, sans réfléchir, la chercher partout, dans tous les sens, dans tous les endroits possibles, la retrouver coûte que coûte, remuer la Terre entière et de fond en comble, crier, gueuler, hurler, cogner, oui, le cogner fort, ce Woo Woo, lui foutre ma main dans la gueule à ce gros lard, lui arracher une oreille, puis la seconde avec tout autant de rage, et les jeter ensuite à un gros chat pour qu’il s’en amuse, puis, lui péter un bras, d’un coup sec, crac ! le piétiner à pieds joints, longtemps, lui faire sauter toutes ses dents, du devant, d’en haut, du bas, et même celles qui sont tout au fond de sa petite bouche de fumier, bien planquées, et qu’il crache du sang, ce salaud, et que ça coule à flots encore, et qu’il se pisse dessus de frayeur, et qu’il pleure sa mère pendant des heures, et qu’il demande pardon dans un râle étouffé, et puis, enfin, qu’il agonise, cette sale pourriture jaune, mais qu’il parle avant ! Oh, oui… ! Oh, ça oui, là-dessus, faites-moi confiance : il finirait par parler, ce saligaud !

Mais, une main ferme me retient…

— Attendez une minute ! Partez donc pas comme ça ! C’est vous Madeleine… ?!

— … Quoi… ?! … Madeleine ? Oui, oui, c’est moi ! Et vous, vous êtes qui… ?!

— Henri ! Suis le chauffeur de madame Bordèrre… l’écrivaine !

— … L’écrivaine… ? Quelle écrivaine… ?! La connais pas, celle-là ! Bon lâchez moi le bras maintenant sinon j’appelle du monde !

— Mais, elle est avec elle…

— Quoi… qui ça… ?!

— Votre amie, Gladys… elle est là-bas avec ma patronne, mademoiselle Bordèrre, et je viens pour vous le dire avant que vous ne la recherchiez partout ! Alors, ne vous en faites pas, m’dame, j’vous lâche bien sûr, y’a pas de souci !

— … Elle l’a kidnappée… ! Elle est dans le coup avec Woo Woo, hein, c’est ça… ?! Alors, c’est donc elle qui l’a kidnappée… ?! Salaud ! Elle est où… ? Tu vas finir par me le dire maintenant où elle est, ma Gladys… parle donc ou bien… je t’emplâtre !

— Hé, ho… c’est quoi cette histoire de kidnapping ?! Enfin voyons, calmez vous, personne n’a enlevé votre amie ! Elle est là-bas que je viens de vous dire, et elle discute tranquillement avec ma patronne !

Ce type avait l’air plutôt honnête, et bien propre sur lui dans son costard-cravate, alors je me suis tout de même un peu calmée. Et, je l’ai suivi. Et… ma Gladys était bien là, un peu plus loin, sereine, une coupette en cristal de Bohême pleine de bulles à la main !

— Ah ! Madeleine, te voilà enfin ! Tu ne t’es pas trop inquiétée, je l’espère ?!

Inquiète ?! Moi… ?! Mais non, tu parles, Charles ! Que nenni ! J’étais juste à deux doigts de massacrer la moitié de la planète, d’exterminer sans aucun état d’âme tout ce qui bougerait même imperceptiblement une escourde, et sans oublier bien entendu de les torturer avec patience tous autant qu’ils étaient avant qu’ils ne crèvent, ces vermines ! Je lui aurai bien lacéré sa petite robe noire à coups de griffes… mais elle a souri…

— Non… ! Bien sûr que non !

Le chauffeur s’éloigne discrètement sans oublier de me lancer un petit coup d’œil en coin, amusé.

— Viens donc par ici que je te présente mon amie Phlycténiae… on s’est connu toutes les deux en classe prépa à Henri IV, et puis surtout maintenant, c’est ma romancière préférée ! Il n’est pas possible que tu n’es pas lu au moins un de ces ouvrages ?! Tiens, je suis presque certaine que tu connais le plus célèbre d’entre-eux : « Crise de nerfs sur un paddle fou »… ?! Celui-là est vraiment trop génial !

La Phlycténiae en question n’est pas épaisse. Et puis toute rouge aussi. Elle est entièrement peinturlurée de cette couleur. Tout le corps. Et très peu de fringues par le dessus, juste une espèce de mini tutu en tulle, cramoisi lui aussi, et un gros nœud, toujours en tulle et de la même teinte, dans les cheveux, et puis rien d’autre… rien… ! Ouais, sûr qu’elle est drôlement maigrichonne, cette Phlycténiae ! Un vrai coton tige ! Elle a des cannes de serin à se prendre des bains de pieds dans un canon de fusil ! Et pas du gros calibre, vous pouvez me croire ! À vue de nez du calibre douze peut-être, et encore, je ne suis pas certaine ! Elle me tends une main… j’ose pas trop serrer… je vais lui péter quelque chose !

— Bonsoir… Madeleine, c’est bien ça ? Alors, comme cela, vous travaillez avec notre Président de la République à ce que vient de me raconter Gladys… j’imagine que cela doit être follement amusant, n’est-ce pas… ?!

Encore une qui n’a rien compris à rien.

— Ouais, ouais, pour ça, je m’éclate bien ! Et puis on voyage pas mal aussi ! Et vous, alors… ? Même pas peur des taureaux, à ce que je vois ?!

Elle pouffe de rire. Il se pourrait bien qu’elle se brise en deux entre deux quintes.

— Tu vois, je te l’avais dis, Flick, elle est vraiment marrante, mon amie Madeleine !

— Oh, oui… je l’adore déjà !

Ma Gladys rayonne. C’est la première fois, depuis que je la connais, que je la vois comme cela… bon sang, qu’est-ce que t’es belle quand tu ris, ma beauté !

— Dis donc, toi, j’ai l’impression que ça te fait du bien de prendre un peu l’air ! Cela me fait rudement plaisir de te voir aussi gaie !

— C’est vrai, tu as raison, mais je suis tellement bien ici, ce soir, avec toi !

Je l’attire contre moi, et lui roule un big palôt de folie, avec la langue qui vous tournicote bien dans tous les sens. Et tout ceci devant la planche à pain qui doit rougir encore un peu plus dans son body-paint intégral. Ouah ! Comme cela fait du bien un peu de détente après tout ce stress !

Nous sommes encore bouche à bouche lorsque toutes les loupiotes autour de nous s’éteignent d’un coup, et qu’un type monte sur l’estrade installée en face de nous, et commence à nous faire l’article dans un microphone avec une voix de châtré. Il nous annonce les réjouissances du spectacle prévu ce soir, et même qu’on allait vraiment se régaler, promet-il.

— Et voici, pour commencer, sous vos applaudissements, l’ours Katmaï dans son fabuleux numéro de jonglerie !

Pour mieux voir, on s’avance toutes les trois vers la scène installée en hauteur devant la pistoche. C’est plutôt marrant car l’ours brun qui se pointe porte, lui aussi, un tutu. Le plantigrade, beaucoup plus potelé et poilu que notre ablette cramoisie, debout sur ses pattes arrières, jongle adroitement avec des grosses bougies allumées, rapport direct, je le suppose, et cela est vachement touchant d’y avoir pensé, avec l’anniversaire à Mademoiselle canard WC…

Au bout d’un moment, la cire brûlante des bougies lui dégoulinant un peu partout sur le râble, cela se met à sentir fortement le roussi, et son dresseur, conscient du problème, préfère arrêter la démonstration avant que sa grosse bête de foire ne finisse complètement épilé. Tout le monde applaudit bien fort. Très chouette, l’ambiance, ici…

— Et maintenant, voici les « Déglingoskaïa », des lutteuses formidables qui nous viennent directement de Bulgarie !

Deux nanas, tout en muscles et le corps entièrement enduit d’huile, apparaissent dans les projos. De sacrées bestiasses, ces lutteuses, bien grassouillettes dans des maillots de bain très échancrés, et qui, sans attendre, commencent par s’attraper par le derrière du cou pour se faire tomber sur le tapis. Ce genre de spectacle a toujours beaucoup de succès, surtout auprès des mecs. Apparemment, cela les excite grave de voir des pouffiasses dans le genre rouler et surtout se tripoter ensuite dans de l’huile de friture ou bien encore dans de la boue immonde ! Et il n’y a qu’à les entendre tous gueuler, ce soir, pour s’en persuader… ! Mais, ce n’est pas tout, ça, j’ai pas mal de choses à régler, moi…

— Ne bouge pas… ! J’ai juste un petit coup de fil à passer ! que je chuchote à l’oreille de Gladys. Et je me recule, de deux petits pas seulement, histoire de ne pas trop la quitter de l’œil non plus.

— Allo… ? Jean-Lain ?! Nom d’un chien, qu’est-ce que tu foutais… pourquoi tu répondais pas… ?!

— Madeleine… ?! Ah, c’est toi, Madeleine ?! Excuse-moi, je m’étais endormi !

— Endormi ?! Comment ça, endormi… ?! Tu es déjà couché ?! Mais, il est à peine vingt deux heures… ?!

— Non… non, je me suis endormi sur une chaise dans la salle à manger ! Je sais… c’est vraiment pas de moi ! La fatigue sûrement ! Je prépare tout pour demain matin… il y a la reine d’Angleterre qui vient pour le petit-déj’ ! Tu ne vas pas le croire, mais elle s’est encore invitée à l’improviste, la garce ! On vient de l’apprendre juste après que vous soyez partis… la grosse tuile, quoi ! Comme si on avait vraiment besoin de ça en plus en ce moment !

L’une des deux lutteuses a réussi à coincer fermement la tête de l’autre entre ses cuisses musclées…

La reine d’Angleterre, je la connais bien aussi, et ce n’est pas la première fois qu’elle nous fait ce coup-là de débarquer sans prévenir. C’est une habituée de la chose. Et, comme Madame est toujours la reine du Monde, et même du Commonwealth, personne n’ose trop lui dire quoi que soit. Surtout que si elle t’as chopé dans son collimateur, jamais plus elle ne te lâchera ensuite, parce que c’est une sacrée bourrique, celle-ci ! Et puis très observatrice… rien ne lui échappe ! D’ailleurs, je sais qu’elle note tout sur un petit calepin, son putain de petit calepin royal à son altesse qu’elle planque toujours dans son sac à main ! Je le sais : j’l’ai vu faire, la vieille… !

— Bon, écoute-moi, mon Jeannot… la reine d’Angleterre, tu la laisses en plan pour le moment ! J’ai besoin de toi en urgence !

— Hein… ? Quoi… ? Mais…

— Y’a pas de mais ! Écoute-moi bien, plutôt… tu vas monter dans ma piaule, rapido, et récupérer ma valoche qui est posée sur le lit…

— Ta valise… ?! Mais… tu pars, Madeleine ?!

— Oui, je pars ! Ouah, c’est dingue comme tu captes drôlement vite ! Impressionnant !

— Mais, tu pars où… ? Madeleine… tu ne vas pas partir maintenant tout de même ? Et qu’est-ce que je vais devenir, moi, si tu pars… ?!

— Bon… écoute, écoute encore au lieu de chialer comme une… enfin, bref, tu récupères Balou aussi ! Il te suivra sans problème, il te connait bien, toi. Et surtout n’oublie pas de prendre sa petite gamelle qui est posé au pied du lit… pour les croquettes, ce n’est pas la peine, laisse tomber, je me débrouillerai !

— Balou… ?! Tu pars avec Balou ?!

Son premier ministre actuel à la reine d’Angleterre, Sir Walter Charles Huddington, la surnomme « Elizabeth on ice », et ça, c’est parce qu’il affirme que sa Majesté est tout comme une patinoire : froide et lisse comme peuvent l’être toutes les patinoires du Monde, mais surtout parce que sur elle tout glisse à merveille ! L’image est belle, mais il dit aussi volontiers, le Lord, que ses rebords à la Queen doivent être tout en caoutchouc car à chaque fois, et quoi qu’il fasse, cela lui revenait toujours dans sa gueule, à ce Charlot… !

Nos deux grâces bulgares ont bientôt terminé de s’emmancher et de se brouter bien consciencieusement la savonnette. Cela se voit qu’elles commencent un peu à fatiguer. Évidemment, comme il fallait s’y attendre, elles se sont entre-déchiré les maillots avec méthode et sont maintenant quasiment à poil…

— Tu récupères un hélico et tu rappliques fissa ! Je t’attends ! Et surtout, ne pose pas de questions ! On n’a pas de temps à perdre pour ça ! Allez, magne-toi maintenant ! Je te préviens, si t’es pas là dans moins de vingt minutes : je raconte tout au sujet de madame Gémiminiani !

Et je raccroche. Je sais bien que j’ai été, une fois de plus, un peu vive avec lui mais la situation l’impose. Il ne faut pas que l’on traînaille trop par ici maintenant. Cela ne fait aucun doute que le Woo Woo, ce vicieux, doit déjà s’organiser, lui aussi, de son côté. Et comme je sais dorénavant qu’il écoute toutes mes conversations téléphoniques : cela lui fait toujours un coup d’avance sur moi…

Les lutteuses quittent maintenant la scène sous des tombereaux d’applaudissements et de sifflets puissants et enthousiastes, puis des types viennent immédiatement passer des serpillères pour tenter d’enlever le trop plein d’huile répandu sur le tapis ciré. Belle organisation, je dois le dire.

Je me rapproche de Gladys et de sa copine.

— Rien de grave au moins… ?

— Non, non, aucun souci, juste deux ou trois petits trucs de dernière minute à régler pour le boulot !

Si je ne désire pas trop l’inquiéter pour l’instant, je sais pourtant qu’il faudra bien que je lui raconte tout, et assez vite maintenant, au sujet de Woo Woo et de mes petites combines avec cet ignoble pourceau. Toutefois, à cet instant, j’ai encore besoin de réfléchir calmement à la suite, car, si j’ai déjà mes deux billets en première classe pour les îles Fidji, avec un décollage prévu demain, dans la soirée, de Roissy, soit trois heures seulement avant la fin de l’ultimatum de l’autre abruti, j’ai aussi bien conscience que ce n’est pas encore gagné, cette histoire. Attention, va vraiment pas falloir que tu te loupes, ma petite Mado… !

— Et voici maintenant, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, les célèbres clowns Julius et Marcel… !

Le premier a apparaître sur la scène est le clown blanc, tout en habit de lumière scintillant de mille feux et chapeau pointu. Puis, voilà le second qui déboule aussi sec à fond les ballons… Et, c’est là… oui, c’est là, que ça a légèrement déraillé dans le programme… ! Ah, pour ça, pour débouler, il a déboulé, l’auguste au nez rouge ! Il a jailli comme une grosse fusée de la NASA, ou bien plutôt, et l’image vous parlera peut-être encore mieux, comme un godemichet bien vaseliné sorti fébrilement d’un tiroir de table de chevet un soir de la Sainte Catherine… ! Pfffuittt ! qu’il nous a fait sur la toile cirée avant de décoller direct ! Les premiers rangs l’ont vu passer au-dessus d’eux en battant des ailes, enfin je veux dire des bras, puis assez rapidement il a perdu de l’altitude, loi de la gravité oblige, et vlan… l’impact… ! Je crois bien qu’elle ne l’a pas du tout vu venir, la Phlycténiae, et c’est en plein dans l’buffet qu’elle se l’est enquillée, notre allumette suédoise… !

Chapitre 34. Les œufs dans le panier.

J-2. Villa Mektoub. Un quart d’heure plus tard.

Lorsque nous le voyons revenir, notre Marcel, le nez rouge tout de traviole, blanc comme un linge d’autel, et avançant d’une façon assez peu orthodoxe, les pieds en canard et les jambes très écartées, nous comprenons tout de suite qu’il a du se passer quelque chose d’anormal. Zoé, qui le tient délicatement par la main, le fait asseoir avec précaution sur la deuxième chaise bancale, juste à côté de J-T.

— Une dingue… !

— Hein… ?

— Ton copain s’est fait attaqué par une dingue ! Une véritable folle furieuse ! Complètement tarée, la nana ! Faut croire qu’elles ne sont pas toutes enfermées !

Dans la foulée, elle nous explique dans les moindres détails le déroulement de la scène sus-mentionnée, et là, inutile de dire que nous avons extrêmement de mal à nous contenir, avec Julius, pour ne pas éclater de rire ! Ah ! Ce pauvre Marcel ! Lui qui se la joue sans discontinuer « Gros bras et roulement de mécaniques à toutes épreuves » le voici bien arrangé cette fois !

— Allez… cela va finir par passer ! Ça n’a pas l’air si grave ! Et puis surtout, il y a bien plus important pour le moment…

— Et quoi donc, mon Chou ? Qu’est-ce qu’il vous a raconté le vieux schnok… ?

— Et bien, il nous a tout simplement appris la véritable raison de la présence du Président de la République à cette soirée…

— Cool !

— Oui… cool ! Donc, s’il est venu ici, vois-tu, c’est dans l’unique but de récupérer auprès de son copain Gonfarel, un petit manuel…

— Un manuel ?

— Oui, un petit manuel, mais d’une importance capitale !

Alors, je narre, et j’explique l’importance de cet objet qui contient la marche à suivre et surtout les fameux codes secrets indispensables si l’on désirait déclencher une attaque thermonucléaire. Je lui apprends ensuite, et tout aussi incroyable que cela puisse être, que l’ancien Président Gonfarel avait tout bonnement oublié de le transmettre à son prédécesseur, il y a donc deux ans de cela, et plus incroyable encore, que ce dernier venait à peine de s’en apercevoir !

— Oh, ben, ça ! Vraiment du grand n’importe quoi ! Et ces types sont censés nous diriger ?! Mais, quelle bande d’incapables !

— Effectivement, tu as raison, tout ceci n’est pas très sérieux ! Il reste néanmoins que pour nous cela est assez inespéré…

— Comment ça… ?

— Imaginons que nous arrivions à remettre la main sur ce fameux manuel avant le Président…

— Oui… ?

— Et bien, du coup, il est clair qu’ils ne pourront jamais les faire partir leurs satanés missiles ! Et je me tourne vers Julius…

— N’est-ce pas, Julius ? C’est bien ce que tu m’as dit tout à l’heure ? Sans les codes, impossible de lancer les missiles ?

— Ja, ja ! Zela est tout à fait correck ! Zans zeux, qui zont enregistrés dans le logiziel-leu, faut abzolument réinizializer tout le program-meu ! Natürlich, zela est toujours pozi-bleu, mais zela prendre beaucoup de temps !

— Voilà ! Et ainsi, l’on pourra calmer le jeu tranquillement comme on a toujours eu l’habitude de le faire jusqu’à présent depuis là-haut !

— … Comment ça… ?! Qu’est-ce que tu veux dire, Chou… ? Là-haut… ? Où ça donc, là-haut… ?!

— Quoi… ?! Là-haut ? Mais non… rien ! Là haut, là-bas… c’est du pareil au même, non ? Oui, bon, c’est exact, je crois bien que j’ai dit là-haut mais comme j’aurai tout à fait pu dire autre chose !

— Oui, peut-être, mais j’ai très bien entendu là-haut ! Tu as bien dit là-haut, Chou… !

— Si je peux encore me permettre… et sans vouloir trop m’immiscer dans vos affaires, je crois que vous faites fausse route les gars ! Notre J-T sorti des vapes…

— Quoi… ?!

— Hé, oui ! Vous vous égarez, là, parce que le manuel ce n’est pas du tout Gonfarel qui le détient ! Non, ça, je peux vous assurer que ce n’est pas lui du tout ! Par contre… je sais très bien qui c’est qui l’a, moi !

On pourrait sûrement en raconter beaucoup sur ce J-T, et pas que des jolis compliments, c’est une évidence, mais, pour le coup, il me sauvait la mise…

— Hein… ?! Qu’est-ce que tu nous racontes, le vieux ?! Et pourquoi tu nous l’as pas dit tout à l’heure quand t’étais encore sous hypnose ?!

— Mais, parce que vous ne me l’avez pas demandé, tiens donc !

— Bon… OK… vrai que c’est pas faux ! En attendant, si ce n’est pas Gonfarel qui détient le manuel, qui est-ce, alors ?!

— Si j’vous le dit… vous promettez de me relâcher ensuite ?!

— Faut voir… j’sais pas trop… peut-être… !

— Non, j’veux savoir avant ! Sinon, j’vous dit rien du tout ! Et ce n’est pas la peine de recommencer ce vilain truc avec votre doigt… cette fois, je ne me laisserai pas faire !

— Et avec ma main sur ta gueule ?! Tu nous causerais mieux ?! Marcel, qui semble avoir récupéré de son petit dommage aux orphelines…

— Laisse donc, Marcel ! Après tout, pourquoi pas le relâcher s’il nous promet sur l’honneur de ne pas nous causer d’ennuis par la suite… et puis, il va finir par nous encombrer plutôt qu’autre chose !

— Promis ! Promis sur mon honneur ! Et même sur tout ce qui vous plaira ! Je vous jure que je me tiendrai tranquille et je ne dirai absolument rien à personne ! C’est promis, les gars ! Je vous le jure !

Évidemment, l’on devinait bien tous ici présent que la première chose que ferait sans aucun doute, ce J-T, avec sa face de faux-cul et sa panoplie complète de simagrées, serait d’aller nous dénoncer illico presto ! Pour jurer sur l’honneur faut-il encore en avoir un minimum de disponible en stock, et j’en avais déjà malheureusement connu quelques autres, des comme lui, des qui, pour être encore plus clair sur le sujet, vous donneraient le bon Dieu sans confession, et qui pourtant n’hésitent pas un seul instant par la suite à vous mettre dans le pétrin dès que la première occasion se présente !

— C’est entendu, alors vas-y maintenant, on t’écoute, la fouine ! C’est qui, le manuel… ?!

Notre J-T a maintenant les yeux plus que globuleux, et qui sait, peut-être même vont-ils finir par lui sortir complètement des orbites s’il s’obstine comme cela à nous jouer son cinéma sur le mode «J’impressionne fort mon petit monde avant de lâcher le morceau» ! Me demande si sa prochaine beigne ce n’est pas moi, cette fois, qui vais finir par lui refiler… ?!

— Bon, t’accouche, ou quoi… ?! Mon Marcel, perdant, lui aussi, dangereusement patience.

— Oui, oui… voilà… c’est… c’est Madeleine… ! Cette sacrée salope de Madeleine ! Je sais que c’est elle qui l’a, votre foutu manuel ! Je le sais parce que j’y étais moi aussi, il y a deux ans, et je l’ai bien vu le prendre en douce quand elle croyait que personne ne l’observait, cette garce !

— Ah, ben, merde, alors… !

— … Quoi… ?! Qu’est-ce qui t’arrive, Marcel ?!

Le voilà qui se lève en se frottant très délicatement les testicules probablement encore un peu douloureuses…

— Madeleine… ?! J’ai bien entendu, là… ? Il a bien dit Madeleine, hein… ?! Madeleine, mais, pute borgne, cette Madeleine, c’est notre folle dingue de tout à l’heure !

— Quoi… ? Moi, surpris.

— Cette Madeleine dont y nous cause, le vieux, ben… je crois bien que c’était elle dans les chiottes… !

— Et sûrement que pour sûr que c’était elle ! Y’a pas d’erreur possible ! Parce que je vais vous le dire, moi qui la connait bien, c’est tout simplement le diable en personne, celle-ci ! Oh, oui… le Diable ! Alors… ? C’est bon maintenant, vous aller me relâcher, les gars… ?

Chapitre 33. Crac ! (boursier) et remontée d’organes.

J-2. Villa Mektoub. 22H07.

Je me lève d’un bond, d’un seul, de mon fauteuil en osier tressé à la main de chez « Maisons du Monde » (une discrète étiquette en aluminium brossé visible au bas du dossier) pour prendre congé de tout ce beau monde…

Le Président amorce un son et tente bien un geste désespéré de la main droite, mais je lui fais comprendre d’un regard très appuyé que ce n’est pas la peine d’insister. J’ai d’autres chats à fouetter ! Basta ! Qu’il se démerde donc avec son Woo Woo, et même avec la Chine entière s’il en a envie, parce que moi j’en ai réellement ma claque de toutes leurs conneries ! Après tout, il n’a qu’à dépatouiller le problème avec l’aide de son ministre des Affaires Étrangères. Me trompè-je ou pas ? N’est-ce pas lui qui est payé pour ça ?! Et grassement, de surcroît !

Les salamalecs qui durent des plombes et toutes ces séances d’enculettes mondaines avec un gant de velours pour que cela fasse moins mal sont un vrai métier, et moi, Madeleine de Villeminus du Poët-Goret, la petite Mado, je ne possède qu’un vulgaire CAP de secrétaire administrative, que j’ai d’ailleurs obtenu tout à fait in extremis avec pile-poil la moyenne grâce à un oral de rattrapage (qui finalement portait bien son nom, ce jour-là…), aussi, si monsieur Lemonnier-Desplats, mon prof de comptabilité, devait très certainement s’en souvenir encore, le Président, lui, il allait falloir qu’il m’oublie un peu ! Oh, hé, les gars, et puis merde, tiens ! Qu’on me lâche la grappe maintenant !

Avant de retrouver Gladys, je souhaite faire un petit tour rapide aux toilettes, histoire de me rafraîchir la façade, mais devant la porte des gogues, je tombe nez à nez avec Goofie…

Ce brave garçon est à lui seul tout un programme de réjouissance, et s’il fait partie aujourd’hui de notre peloton de gardes du corps rapprochés de l’Élysée, avant cela il était simple troufion dans la Légion Étrangère, et encore un peu avant, dans son pays natal, l’Albanie, homme à tout faire dans la mafia locale. Un très chouette parcours en somme… !

«… J’l’ai perdu ! Affirmatif ! J’l’ai perdu chef ! Lui sorti autre porte ! » qu’il beugle, l’animal, dans son micro-cravatte…

Goofie Mac’Donald est le nouveau blaze qu’on lui a refilé lorsqu’il s’est engagé dans la Légion Étrangère, histoire de brouiller un peu les pistes et de se refaire une virginité. Et là, force est d’admettre que les képis blancs qui bossent au bureau de recrutement du quartier Viénot à Aubagne, tout près de Marseille, n’ont généralement pas beaucoup d’imagination pour leur trouver des nouveaux patronymes à ces types un peu chelous qui débarquent de nulle part et souhaitent s’engager au sein de leurs troupes d’élite…

«… Mac’Donald, ça fait com’qui dirait canadien ! Alors, tiens, ça t’ira bien, la recrue !

— … Oui, m’sieur !

— … Oui CHEF ! Y’a pas de môsieur ici, y’a que des chefs ! Compris, Mac’Do ?! Des chefs ! Et surtout n’oublie jamais que t’es là pour en chier !

— … Oui… chef !»

Et Goofie, c’était simplement parce que le kapo-chef Frifrelin, qui venait tout juste de finir de feuilleter dans des chiottes à la turc un vieux Mickey-Parade en sirotant une bibine bien chaude, avait trouvé ça vraiment trop cool comme prénom. Comme quoi une nouvelle identité pour le reste de sa vie ne tenait parfois à pas grand-chose !

Mais, il ne se plaignait pas trop notre Goofie, ce qui d’ailleurs, ceci dit en passant, n’est guère une habitude très conseillée dans la Légion pour peu qu’on souhaite y faire carrière, et pour la simple raison qu’à deux minutes près il aurait tout aussi bien pu s’appeler Pamela Anderson, Lolo Ferrari, ou même (et pourquoi pas, après tout ?)… Jacob Delafond !

— Ben, qu’est-ce qui se passe mon petit Goofie ?! Un blème… ?!

— Ah… M’dame Mad’leine ! Moi, perdu papa Président… ! Perdu… cet enculé !

Ce Goofie, est bien sympathique comme garçon, mais réellement beaucoup plus doué pour vous remonter un fusil d’assaut AK-40 dernier modèle les yeux bandés, ou bien encore pour vous dégoupiller en moins de deux une Heineken de trente-trois centilitres avec les dents du fond, que pour vous faire des belles phrases avec tous les bons articles devant les mots… Et je ne vous cause même pas des compléments d’objets indirects dont il devait malheureusement ignorer jusqu’à l’existence même !

Ainsi, si du coté du physique, notre malabar a bien encapé en étant à peu de choses près la copie quasi conforme de cet humanoïde qui dans un blockbuster planétaire fait du porte à porte avec sous le bras un annuaire des PTT stabilobossé à « Sarah Connor », en ce qui concerne l’intellect, il semble évident que le bestiau devait être situé loin, très loin, dans la file lors de la perception du paquetage réglementaire !

— Ah… j’imagine que vous parlez de Jules-Théodule… c’est bien lui que vous avez perdu, hein ?!

— Correk, M’dame Mado ! Président m’a dit de surveiller lui et lui… se barrer ! Lui, enfoiré ! Parce keu moi dans merde maintenant !

— Je crois qu’il ne faut pas trop vous faire de bile, mon brave Goofie, avec toutes les pétasses qui sont présentes ce soir, je pense qu’il n’ira probablement pas bien loin, votre Jules-Théodule… tiens… z’avez pensé à jeter un coup d’œil dans le jacuzzi… ?!

— Yacuzzi… ? Non ! Mallkoj ! Ça, bonne idée, m’dame Mad’leine ! »

Et si je sais toutes ces choses fort intéressantes sur ce Goofie Mac’Donald à l’accent si prononcé des Balkans du Sud, c’est parce que nous avions eu l’occasion, ce qui risque peut-être de vous surprendre quelque peu, de discuter assez longuement tous les deux. Un soir que j’étais de sortie au théâtre…

Bonne poire, une fois de plus, j’avais accepté d’accompagner le Président pour aller écouter l’inimitable Garcimore Loukikri dans son dernier one-man show. Un monologue de trois heures trente, sans compter les deux entractes de vingt minutes chacune, où il nous causait dans une pénombre bien mystérieuse et évidemment très calculée, de la dialectique éristique avec lecture de longs passages du texte original d’une œuvre de son philosophe allemand préféré, un dénommé Schopenhauer, « L’art d’avoir toujours raison » (Titre original : « Die kunst, recht zu behalten« )…

Un vrai régal ! Mais non, vous affolez pas, mes loulous ! Je plaisante évidemment, parce qu’en vérité, le Loukikri Garcimore, j’avoue qu’il me les gonfle assez vite, et les philosophes, qu’ils soient teutons ou de Pétaouchnok, itou ! Et puis, comme dirait l’autre, trop d’éloquence tue l’éloquence… ! Voilà bien d’ailleurs leur nouvelle lubie, l’éloquence ! Ah, oui, alors ! Fallait voir comme on nous en servait quasiment à chaque repas ces derniers temps ! J’ai même lu récemment dans un programme télé, « Télé Z » pour ne pas le nommer (qui reste le moins cher du marché à seulement cinquante centimes d’euros l’exemplaire) qu’on nous préparait une émission de télé-réalité sur le sujet pour la rentrée prochaine ! Mais, comme j’t’en foutrai, moi, de l’éloquence ! Qu’ils ferment leurs gueules, plutôt !

À cette époque, le Président, il l’adorait son Louki… Louki par-ci, et Louki par-là ! Cela n’arrêtait pas. Ils passaient toutes leurs journées ensemble, et l’on pouvait les apercevoir ainsi un peu partout, côte à côte, se tapant joyeusement dans le dos à la moindre occasion comme de bons vieux copains d’enfance que rien ni personne ne pourra jamais séparer. Cependant, depuis quelques mois ils étaient plutôt en froid tous les deux, à cause que notre Louki reprochait au Président de n’avoir pas du tout tenu ses engagements de campagne. On lui pardonnera malgré tout volontiers ce manque évident de clairvoyance car il ne fût malheureusement pas le seul dans le pays à s’être bien fait baiser sur ce coup-là ! Enfin bref, pour en revenir à cette fameuse soirée, il m’a très vite lassé l’artiste intello-mystique plongé dans son clair-obscur, et je suis sortie de la salle au bout d’à peine cinq minutes…

Et là, dehors, sur le trottoir d’en face, se trouvait mon Goofie, surveillant tranquillement et bien à l’abri sous un joli pébroc noir tout doublé de kevlar qui arrête soi-disant les balles, que personne dans le secteur n’aurait par hasard en tête de mauvaises intentions à notre égard… Il faisait son job, quoi ! En vérité, j’imagine que le lascar en profitait surtout pour zieuter les petites greluches slalomant de façon plus ou moins gracieuse entre les crottes de clébards sur le macadam mouillé. J’ai traversé la rue et entamé la discussion en lui proposant de griller une petite clope ensemble. Mais, il ne fume pas. Il picolerait bien un peu de temps en temps comme la plupart des anciens militaires, mais il ne fume pas, Goofie… On ne peut pas non plus avoir tous les vices dans la peau sentirait-elle le sable chaud ! Finalement, nous avons tout de même discuté un brin, et j’avoue que j’ai beaucoup voyagé ce soir-là sur ce trottoir parisien humide et merdouilleux à souhait, juste en face du Théâtre de l’Atelier…

Le Tchad, la Mauritanie, le Mali, Le Congo-Brazaville et sans oublier bien sûr Castelnaudary ! Et je peux vous assurer que votre Mado en a vraiment pris plein les mirettes avec ce Goofie, pour ça vous pouvez me croire sur parole ! J’ai eu le droit à la version panoramique et tout en bizz’ness classe du parcours du combattant !

— Et voulez p’têt’ voir ma cicatrice, M’dame Mad’leine… ?!

— Mais avec un très grand plaisir, mon ami !

Alors, sans se faire prier plus que ça, il a baissé son bénard, le Goofie, et là, sous la lueur halitueuse d’un réverbère, je vous garantis que je l’ai bien vue sa balafre sur la fesse droite, un vieux coup de sagaie à Kolwezi qu’il m’a raconté, mon guerrier…

Mazette ! Mais c’est qu’elle était sacrément sympathique à reluquer cette vilaine cicatrice !

— … J’peux toucher… ?!

D’un bond leste, le voilà reparti sans demander son reste en braillant à plein poumons dans son talkie-cravatte :

« Yacuzzi, chef… ! Putain… avait’pas pensé le Yacuzzi, chef !»

Pour simple info, le chef de la sécu rapprochée est lui aussi un ancien légionnaire en seconde carrière… Jony Walker qu’il s’appelle… ! Ouais, je sais, on s’en lasserait pas, hein ?!

Dans les toilettes, ce n’est pas triste non plus…

En entrant dans le petit coin, je découvre un gugus déguisé en clown et observant sous toutes ses coutures avec une passion non dissimulée l’un des deux robinets de lavabo sculpté façon tête de lion, tandis qu’à ses côtés une magnifique bombasse en juste-au-corps noir et bas résille se tartine allègrement la poire de fond de teint tout en sifflotant l’avé Maria de Gounod…

«… Soir… m’sieur’dame !» que je lance, bien aimable, à la cantonnade. Mais les deux zozos ne daignent pas me répondre, ni même se retourner, et me jettent simplement un vague regard furtif via le grand miroir posé devant eux…

OK, men, si je dérange va falloir me le dire de suite !

Un rapide coup d’œil –Comme je sais si bien le faire lorsque je débarque pour la première fois quelque part– et le constat est immédiat et… navrant ! Jamais vu encore de toute ma vie des chiottes aussi kitch ! Surprise tout de même à minima car ce n’est pas vraiment un scoop de première non plus, vu que tout ici, dans cette baraque, est à peu prés du même acabit ! Ce n’est pas bien compliqué : ils avaient simplement foutu du marbre et des saloperies de dorures à la con partout ! Et puis des tonnes de fanfreluches aussi ! Tout ceci était forcément d’un mauvais goût assez répugnant mais comme aurait dit ma défunte tante Germaine, qui tenait une droguerie-teinturerie dans les beaux quartiers de Paris, au début du boulevard Murat dans le Seizième très exactement, et qui philosophait bien volontiers à ses heures perdues :

«Tu vois bien, ma petite chérie, que ce n’est pas parce qu’on est blindé de tunes qu’on a forcément le sens du ridicule… ! »

Malheureusement, le perchloroéthylène (le père Clo, pour les intimes), que l’on utilisait alors sans aucune retenue pour le nettoyage à sec, avant que celui-ci ne soit formellement interdit par les autorités compétentes, eut facilement raison d’elle. Un bien joli cancer du foie, ma foi, avec des ribambelles de métastases éparpillées un peu partout, et même où on ne les attendait pas. C’est pas compliqué, elle a fini plus jaune qu’un citron sur un char de carnaval à Menton, ma tatie Germaine !

— Vous allez le piquer… ?!

— Hein… ? Qui… ?! Quoi… ?!

— Le robinet, ce gros robinet à tête de lion, là… je vous demande si vous comptez le démonter et l’embarquer ensuite avec vous ?! Vous savez tout ce qui brille n’est pas de l’or ! Et ça, c’est seulement du vulgaire plaqué, alors si vous voulez mon avis, vous n’en tirerez pas grand-chose !

—… Mais… ?! Merde ! Mais de quoi j’me mêle ?! C’est quoi ton putain de problème, la vieille peau… ?!

Jamais vu un clown aussi mal embouché ! Il est non seulement très mal accoutré, l’polichinelle, mais en plus il a du vocabulaire ! Cela aurait pu être dans le cas présent un handicap fort regrettable, mais heureusement je ne suis pas du tout coulrophobe sur les bords…

— Hé, ho… on va s’calmer Zavatta ! J’disais ça juste pour détendre un peu l’atmosphère ! Alors… raconte moi tout… fait longtemps que tu tripotes des tuyaux comme ça… ?! Ah… et puis tiens, au fait… ça, c’est de la part de Madeleine… la vieille peau… !

Sorry, désolée, toutes mes excuses, mais fallait pas trop me chercher non plus ! Il s’effondre sur les genoux, comme une masse, en se tenant à deux mains les parties génitales et haletant comme un petit chien-chien à sa mémère. Il est vrai que j’y ai mis toutes mes forces, rien dans les mains, tout dans le coup de patin !

Beaucoup d’élégance également. Toujours. Car, si pour ce qui concerne la technique pure, et les spécialistes ne me contredirons certainement pas, l’on gardera toujours à l’esprit de conserver le pied rigoureusement à plat tandis que la jambe se détend vivement dans le plan vertical et cela pour une plus grande efficacité dans l’exécution de ce mouvement que nous nommons dans notre jargon technique « chassé frontal », l’on ne devait surtout jamais perdre de vue aussi cette notion d’élégance, notion très importante et absolument primordiale dans la pratique de tous ces merveilleux sports dits « de combat ».

Ce fût d’ailleurs la toute première chose que l’on m’enseigna à la salle… l’élégance, c’est la base ! Ouais, la base, et surtout, c’est ainsi que l’on fait toute la différence avec la simple barbarie commune, qui, alors que la savate est un art martial tout à fait noble et respectable, ne restera à jamais, quant à elle, à l’exemple du banal coup de lattes au cul, qu’un vulgaire et abject défoulement de décérébrés notoires…

C’est peu de temps après le décès de mon salaud de Godefroy que je décidai de m’inscrire au full-contact. Et lorsque le premier soir je me suis présentée à la salle du « Fight Amical Club Académy » de Poissy sur Seine et après avoir simplement dit au prof que je venais de perdre mon mari dans des circonstances assez troublantes (que je pris le soin de lui raconter dans le menu détail), il a très subtilement compris tout de suite mes motivations profondes sans prendre la peine de me poser tout un tas de questions superflues… Ensuite, direct, j’ai commencé à cogner très très fort dans un sac de sable qui pendouillait dans un coin…

Les nerfs à fleur de peau, mais bien visé tout de même l’entre-jambe du pantalon bouffant, ayant sans me vanter outre-mesure le geste précis en toutes circonstances, et même ce soir, sapée robe de soirée fendue à paillettes argentées, ce qui n’aide pas à la pratique… Ses glaouis, à ce charlot, lui étaient instantanément remontées jusqu’aux amygdales ! Ouille… ouille… ! Hé, oui, ça fait mal, Pipo le clown ! Mais fallait pas trop me chatouiller à rebrousse-poil, non plus ! La spécialiste de la remontée d’organes, que je suis devenue à force d’entraînement, a parlé ! Point final !

Ne m’a-t-il pas traitée de viocque, ce petit con, moi, Mado, belle comme un cœur, toujours fraîche comme un gardon, pas une seule ride sur la trogne, soixante pulsations à la minute, une tension artérielle de donzelle et surtout nickel chrome côté cholestérol ?! Merde ! Me traiter de vieille alors que je n’ai même pas encore fêter mes quarante balais !

En tout cas, si madame clown existe quelque part dans un cirque, grâce à bibi elle allait pouvoir être tranquille pendant une bonne quinzaine avant que l’envie de faire des galipettes ne le reprenne !

Quant à la blondasse en collant, elle s’est arrêté tout net de chantonner et a maté l’intégralité de la scène sans broncher d’un iota… ce qui valait peut-être mieux pour elle, vénère comme je l’étais. Ensuite, et malgré cette tournure plutôt imprévue de la prise de contact, je prends quand même tout mon temps pour me refaire une petite beauté, tandis que l’autre naze au nez rouge continue à chuiner lamentablement sur le carrelage en marbre de Carrare, n’hésitant pas, juste avant de sortir de ces latrines de luxe, à écrire sur le miroir à l’aide de mon bâton de rouge très intense de chez L’Oréal Paris :

«Clown un jour… Clown toujours !»

Ne dit-on pas que les choses désagréables passent beaucoup mieux avec un petit zeste d’humour ?!

Dehors, la teuf bat son plein et ça piaille dans tous les coins. Champagne, drogues et petites pépés, un peu comme dans la célèbre chansonnette populaire. J’ai hâte maintenant de retrouver ma Gladys et je prends donc au plus court vers l’endroit où je l’ai abandonnée seulement quelques minutes plus tôt.

… Et… elle n’est plus là… !

Chapitre 32. Mise au poing.

J-2. Villa Mektoub. Cinq minutes plus tard.

Lorsqu’ils eurent fini de se marrer comme des baleines, nous avons pu reprendre.

« Alors, vas-y maintenant, je t’écoute Chou, qui sont ces deux clowns… ?!»

Et n’ayant pas trop le choix, une fois de plus, je me coltine les présentations.

— Ah bon, des amis… ?! Tiens donc !

— Oui, parfaitement, de vieux amis…

— Et que tu as rencontré au gnouf, eux aussi, comme tous les autres ?!

— Comment ?… Mais non, pas du tout ! On était ensemble sur le même bateau ! Hein, les gars, que nous étions tous dans le même bateau ?!

D’un hochement de tête bien synchro, ils acquiescent, devinant d’instinct que ce n’est pas le moment de faire un faux pas. N’avions-nous pas déjà assez de difficultés comme cela à nous en sortir ?

— Un bateau ? Mais quel bateau… ?!

— Un bateau…

— Oui… mais encore… ?!

— Un bateau… pour la Paix ! Pour la Paix dans le Monde ! Et puis pour l’Écologie aussi !

— Quoi… ?! Green Peace ?! Comment ça… tu… tu étais sur le Rainbow Warrior… toi… enfin vous… vous étiez tous sur le Rainbow Warrior… ?!

— … Hein ? le Rainbo ? Oui ! Mais, oui ! Bien sûr, voilà, c’est tout à fait ça… le Rainbo !

— Mais, bon sang, Chou… pourquoi ne me l’as-tu pas dit avant ?! Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu faisais partie de « Green Peace » ? Alors comme ça, vous êtes un commando de « Green Peace« … ?! Oh, ben, mince, alors !

— Commando… enfin, commando… le mot est peut-être un peu excessif !

— Et ce monsieur Marcel ? C’est lui le type dont tu m’as parlé… alors donc, c’est lui les pitbulls ?!

— Les pitbulls ?! Mais oui… voilà… c’est lui ! Hein Marcel que c’est toi, les pitbulls ?!

— Comment ça ? Tu lui as tout raconté ?! Elle sait tout ?!

— Pour les pitbulls ! Uniquement pour les pitbulls ! Zoé adore les chiens, alors d’une chose l’autre, tu sais bien comment c’est, Marcel… voilà que nous en sommes venu à causer de toi et puis de ta passion pour les chiens !

— Ben, moi… je préfère les chihuahuas !

C’est ici, alors qu’il faut bien l’avouer pour être tout à fait honnête nous l’avions un peu oublié, que le vieux pervers reprit ses esprits…

— Bourriques ! Lâchez-moi maintenant !

Marcel, qui le maintenait toujours par le col d’une poigne ferme, esquisse spontanément l’amorce d’une claque de sa main libre…

— Ne jure pas, petite fiotte ! Et ferme plutôt ta braguette… ! Tu vois pas qu’il y a une dame avec nous ?! Et magne-toi, sinon, c’est moi qui vais m’en charger, et j’peux t’garantir qu’en t’la remontant, ta fermeture éclair, ton p’tit’oiseau risque d’y laisser des plumes… !

Sans moufter, il s’exécute immédiatement, le bougre ayant compris, probablement guidé par une espèce de sixième sens, que notre Marcel a non seulement la beigne facile, mais que de surcroît avec de telles paluches au bout d’un moment cela risquait fort de lui laisser de très sérieuses marques sur le portrait…

— … Donc, pour résumer un chouille… tous les trois, là… en vérité, vous seriez comme qui dirait des agents secrets en mission… ?!

Pourquoi avais-je donc, et cela depuis quelques temps déjà, trois jours pour être plus précis, ce sentiment assez désagréable d’être coincé dans une sorte d’immense souricière très sombre, et comme englué jusqu’aux genoux, mais sautillant pourtant allègrement, ce qui est plutôt curieux j’en conviens, à pieds joints sur un tapis jonché de chausse-trappes… ?!

Zoé, Julius, Marcel et le vieux libidineux, me fixent attentivement. Tout le monde semble attendre maintenant une réponse de ma part, une réponse qui serait cohérente, claire, précise, et surtout qui ne laisserait planer aucun doute sur nos véritables identités…

—… Oui… si tu veux, c’est un peu ça… des agents en mission…

— Mais, attenzion mademoizelle, nous zommes zurtout et ézentiellement des pazifistes… et zi nous zommes là ze zoir c’est pour éviter zette horrible guerre qui ze prépare avec les Chinois… Z’est tout zimplement za, la vérité, mademoizelle Zoé… !

Julius n’avait pas encore dit le moindre mot jusqu’à présent, bien qu’il comprenne et parle parfaitement bien le français, comme d’ailleurs cinq ou six autres langues vivantes, mais toujours avec un léger accent allemand, qui, ceci n’étant qu’un avis personnel, lui conférait une certaine classe.

— … Des pacifistes ?! Tout simplement… ?! »

— Oui, z’est bien za, mademoizelle ! Des pazifistes tout zimplement ! Et l’on va tout faire pour que zette guerre n’ait zamais lieu… avec votre aide bien entendu, zi vous z’ètes d’accord !

Elle réfléchit quelques secondes, et puis se lance…

—… Bon… très bien… je vais vous croire, vous ! Je ne sais pas pourquoi… peut-être parce que vous m’avez l’air beaucoup plus raisonnable que vos deux copains !

— Ah… c’est parfait !

— Ô toi, Chou, tais-toi ! Tu m’as déçue, tiens ! Quand je pense que tu n’as pas été fichu de me me faire confiance et que depuis le début tu me caches la vérité !

— Mais ne zoyez donc pas en colère après lui, schöne demoizelle ! Il voulait vous protéger tout zimplement alors il ne faut pas lui en vouloir comme zela… Ze crois que notre ami tient beaucoup à vous… Ach ! Zela ze voit tout de zuite, nein… ?!

Elle me regarde, et voilà que je rougis et baisse honteusement les yeux. Il est tellement malin, ce Julius.

— Bon… et du coup, c’est quoi le nom de code de votre opération ?! Parce que je suis certaine que vous avez déjà choisi un nom de code, n’est-ce pas… ?!

— Ouais… opération « Zoizeaux zinzins » !

Marcel, lui par contre, est sans le moindre doute et définitivement un authentique crétin !

Sur ces bonnes paroles, et emporté par ce formidable élan de soulagement qui m’étreint à présent, je propose de nous rapatrier maintenant sous notre barnum, histoire d’être un peu plus tranquilles pour discuter, mais aussi pour ne pas trop attirer l’attention sur nous, si toutefois cela est encore possible…

À l’intérieur, Marcel ligote fermement le vieux schnock sur l’une des chaises en plastique, utilisant pour cela une jolie paire de collants empruntée à Zoé.

— Je pense que pour l’instant le mieux est de le garder ici, avec nous, il est évident qu’il n’hésitera pas une seule seconde à nous dénoncer si on le relâche…

Cela me gênait quelque peu d’agir de la sorte, mais je ne voyais malheureusement pas d’autre solution. Ce genre de manières coercitives n’étaient pas du tout dans nos habitudes. Nous avions un code de déontologie, un code particulièrement strict qui nous interdisait formellement toute forme de violence pour arriver à nos fins. Ceci était même la base de notre action. Nous combattions la violence, certes, mais sans jamais l’utiliser nous-mêmes, et cela quelques soient les circonstances.

D’ailleurs, lorsqu’en avril 1945 nous avions fait descendre Eva, alias Wanda l’Empoisonneuse, elle avait reçu, elle aussi, pour consigne absolue de se conformer à cette stricte exigence. Et si notre Wanda avait bien servi une petite dose de cyanure à Adolf, qu’elle avait très intelligemment mélangé à de la confiture de fraises des bois dont raffolait cet enfoiré, ce n’était pas cela qui l’avait tué en réalité, Wanda sachant très bien que le sucre était un antidote puissant du cyanure de potassium. Une information qu’Adolf, lui, ignorait…

C’est ainsi que lorsqu’elle lui apprit d’une voix suave qu’il venait de se goinfrer d’une grosse tartine fraise-cyanure-amande amère, et redoutant alors une mort longue dans d’atroces souffrances, cette mauviette Bavaroise avait finalement préféré se mettre lui-même une balle dans la tempe avec son propre Walther PPK…

Et, fidèles donc à cette éthique, nous avons toujours, et même cette fois-là alors que pourtant pressés par l’urgence, évité le recours à un acte de violence directe…

— Et tu te nommes comment, le vieux… ?

—… Jules-Théodule…

— Bien… bien… alors écoute un peu, Jules-Théodule… comme tu as tout entendu de notre conversation et bien compris maintenant que nous étions des pacifistes…

— Ah, ouais, vous en êtes sûrs… ?!

— … Oui… bon d’accord, désolé pour la beigne de tout à l’heure ! Disons que c’était nécessaire… un cas de force majeure ! Et puis, tu l’avais quand même bien mérité, non ?!

Il ne répond pas mais ne peut s’empêcher de regarder Marcel d’un œil vengeur. Rancunier, le pépère !

— Voilà ce qui va se passer maintenant, Jules-Théodule, tu vas te tenir bien tranquille pendant un petit moment et nous te ferons aucun mal, c’est juré ! Nous avons juste deux ou trois petites choses à régler de notre côté et dès que c’est terminé, on te libère… alors, ça marche comme ça… ?!

— N’importe comment vous ne pourrez pas empêcher mon fils de les massacrer les Chintoks ! Il a déjà tout programmé… c’est trop tard !

— … Quoi… ? Qu’est-ce que tu nous racontes là… ?!

— Je les ai aperçus tout à l’heure… ils discutaient tous les deux, mon fiston et Woo Woo. C’est foutu que j’vous dis ! On va leur péter la gueule aux bridés !

— …Woo Woo… ? Mais, c’est qui celui-ci ?!

— Parce qu’en plus vous ne connaissez pas Woo Woo ?! Ben, alors, c’est pas gagné votre affaire, les gars ! Je crois qu’en réalité vous n’êtes qu’une bande de rigolos, hein ?! Ouais… de sacrés petits rigolos !

J’arrête Marcel in extrémis, il avait déjà pris son élan…

Ce n’est pas pour le défendre, mon Marcel, qui reste invariablement cohérent aussi bien dans ses actes que dans ses réflexions, mais j’avoue tout de même que ce Jules-Théodule possédait l’une des plus belle tête à claques qu’il m’ait été permis de rencontrer à ce jour…

— OK… très bien… si c’est ainsi… je crois que l’on va être forcé de faire autrement… est-ce que tu le vois mon doigt, Jules-Théodule… ?! Tu le vois ?! Alors, regarde-le bien ! Et uniquement ce doigt… rien que ce doigt… mon doigt… oui, c’est ça, ce doigt-là et rien d’autre !

— Ben, moi, les garçons, je vais en profiter pour aller faire pipi pendant ce temps !

— Et moi aussi ! Je vais vous accompagner, mademoiselle Zoé… j’ai encore jamais eu l’occasion de pisser dans des chiottes tout en or ! Merde, alors ! C’est quand même trop fun, non, trouvez pas, m’zelle ?! Nom d’un trou du cul-de-jatte à roulettes ! Des chiottes en or massif, tout d’même… faut-y pas le voir pour le croire ?! »

C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés seuls sous le barnum, Julius et moi, et bien sûr la tête à beignes qui fixait attentivement mon index bien tendu…

Il s’est endormi assez vite le J-T (Abrégeons, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, parce qu’au bout d’un moment cela est relativement pénible ce prénom de Jules-Théodule) et je n’ai rencontré ensuite aucune difficulté pour qu’il accepte de nous révéler tout ce qu’il savait sur ce Woo Woo. Pourtant, malgré cette coopération, l’interrogatoire fut au final plutôt décevant. Notre vieux cochon ne savait en réalité pas grand-chose d’intéressant sur l’affaire qui nous préoccupait, nous révélant tout au plus deux ou trois anecdotes croustillantes concernant ce Woo Woo, vice-président chinois de son état, et qui fréquentait assidûment lors de ses escapades en France, les mêmes clubs échangistes et libertins que lui ! C’était d’ailleurs comme cela que nos deux zigotos avaient noué une relation amicale. Vraiment rien de très folichon donc dans tout ceci, si ce n’était peut-être une orientation sexuelle à tendance « soumis-latex-bondage au fond du donjon » pour le Chinois, qui nous en apprenait juste un petit peu plus sur la complexité psychologique du personnage…

— Zaperlipopette… ! Z’est navrant tout za, nein, mon cher ?! Et z’est pas avec zeula qu’on va zauver le Monde !

Julius était évidemment à mille lieues de tout cet univers interlope. Tout comme moi d’ailleurs, car s’il est exact que je n’ignore pas l’existence de ce genre de pratiques sado-masochistes, le moins que l’on puisse dire est que cela n’est pas du tout ma tasse de thé ! En ce qui concerne la flagellation et autres genres d’amusements similaires, j’avais déjà donné, et bien plus souvent qu’à mon tour, alors croyez-moi : aucune envie spéciale d’y goûter à nouveau !

— Et maintenant, tu as une idée… ?

— … Non, Julius… aucune !

— Il y a quand même un petit truc qui me ziffonne…

— Un petit truc ?! Et c’est quoi… ?!

Julius est vraiment le genre de type auquel rien n’échappe. Un méticuleux, jamais à surfer sur le vague, et toujours ce soucis constant du détail pertinent et juste. Mais, je suppose que c’est une qualité indispensable lorsqu’on décide un jour d’inventer un engin comme une bombe atomique… « Der Teufel steckt im detail ! » ( « le Diable se cache dans les détails ! » à l’intention de celles et ceux qui ne causeraient pas la langue de Goethe).

— Il nous z’a bien dit que zon fils était venu à zette zoirée uniquement parce qu’il voulait rencontrer ze Gonfarel, zon prédézézeur… ?

— Oui… et alors… ? Qu’est-ce qui te chiffonne là-dedans ?

— Tu trouves pas za bizarre, toi… ?! Hé bien, moi… zi ! Pourquoi donc vouloir rencontrer ze Gonfarel à quelques z’heures du déclenchement de la troizième guerre mondiale… z’est quand même étrange, nein… ?!

—… C’est parce qu’il a paumé le manuel, mon fiston ! … Voix du J-T qui sort des brumes…

— … Quoi… ?!

— Le manuel avec les codes nucléaires… et ben, il l’a paumé, que j’vous dit… !

Chapitre 31. Baragouinages en eaux troubles.

J-2. Villa Mektoub. Quand le soleil se couche.

«Madeleine… Madeleine… venez vite ! Le Président a besoin de vous ! Vous êtes la seule ici à parler le Chinois et il a besoin d’une interprète !

C’est le Bibronzic…

Le Président a tenu à ce qu’il soit, lui aussi, de la soirée. Bon sang, ne faut-il pas quand même avoir des tonnes de caca plein les yeux pour ne pas s’apercevoir que ce type est un véritable Judas de première… ?!

— Quoi… ?! Mais vous voyez bien que je suis occupée, Le Bibronzic ! Nom d’un chien galeux, vous ne pouvez pas me laisser tranquille deux secondes ?! Deux secondes ! Ça ne serait pas possible, ça ?! Ou bien c’est peut-être trop vous demander, hein ?! Merde, quoi ! Tout de même pas grand chose deux petites secondes de tranquillité de temps en temps… ?!

— Écoute, Madeleine, ma chérie… vas-y ! Ce n’est pas grave, je vais t’attendre ici… et puis, c’est peut-être important après tout ?

Là, je suis carrément en pétard. Pour une fois qu’on étaient bien tranquilles dans notre coin, et même super peinardes toutes les deux, les voilà encore, ces demeurés, qui nous inventent quelque chose ! Oh, là, là, que ça me titille, oh, que oui, ça me titille grave de les envoyer paître… !

— Allez, Madeleine… ! Vas-y donc que je te dis !

J’hésite… L’épagneul Breton me regarde avec des yeux suppliants… Ah ! Quel acteur ! Et quel con aussi, celui-là !

— … Bon, d’accord ! Mais, toi, tu ne bouges pas d’ici, c’est promis, hein… tu bouges pas d’un poil ?!

— Oui, ne t’inquiète pas… promis !

— OK… alors, allons y !

Je suis donc le Bibronzic, mais tout en continuant à râler. Et nous fendons ainsi la foule agglutinée devant des montagnes de petits fours et des auges en cristal remplies de caviar béluga. Le béluga présente un goût subtil, une longueur en bouche avec des notes suaves et exacerbées de noisette. Mais surtout, il coûte un bras ! Environ mille cinq cents euros les cents grammes ! Nom de dieu ! Je ne les supporte plus, tous ces minables ! Stop ! Faut que cela s’arrête maintenant… ! Alors, je fais exprès de leur marcher consciencieusement sur les pieds et de les bousculer du coude. Et sans jamais m’excuser. N’importe comment ils n’oseraient jamais se plaindre… quelle bande de couilles molles ! Je crois bien que tu leur planterais une fourchette à gigot dans le bide qu’ils trouveraient encore ça normal, ces larves !

Hé, oui, madame, je cause chinois !

Le mandarin pour être tout à fait précise.

Et cela grâce à Lulu…

Lulu a débarqué chez nous un jour, comme ça, à l’improviste, tout juste sortie d’un cargo arrivé la veille au port de Marseille, un peu fatiguée du voyage parce que Hong-Kong-Marseille cela vous fait quand même une petite trotte, surtout recroquevillée dans un container rempli ras la gueule de boules à neige avec chacune une jolie tour Eiffel en plastique dedans !

C’est mon pater qui l’a prise en stop sur la route nationale qui menait jusque chez nous. Et puis on l’a gardé ensuite…

Faut dire qu’elle tombait vraiment à pic, cette petite Lulu : on avait justement besoin d’une bonne pour le ménage, et pour m’emmener à l’école tous les matins. Et puis, finalement, pour tout le reste aussi…

Comme elle n’avait aucun papier d’identité, et ne parlait pas un traître mot de français, elle est restée chez nous pendant presque dix ans avant de se décider un jour à nous quitter. Bon, bravo, le sens de l’hospitalité, la famille Goret ! Merci ! Mais avouons tout de même que nous en avons tous drôlement bien profité de la p’tite bridée à tout faire. Surtout papa…

Moi, elle m’a appris à baragouiner le mandarin. Et c’est déjà bien.

Le Président est là, assis juste en face d’un gonze un peu rondouillard et au faciès bien asiatique que je reconnais de suite : c’est le numéro deux du régime chinois, Chang Woo Woo…

— Ah… Madeleine… vous tombez bien car vous allez, j’en suis persuadé, nous sauver la mise ! J’ai besoin de vos services pour m’entretenir avec ce monsieur… c’est…

— Vous fatiguez pas ! J’le connais… c’est Woo Woo !

Mais bien sûr que je le connais, ce chinois enrobé ! Je ne connais que lui, même ! Une sacrément belle enflure, ça vous pouvez me croire sur parole ! Pour tout vous avouer, maintenant que vous êtes plus ou moins dans la confidence, c’est grâce à lui que je me suis mise ces quinze patates dans les fouilles… Opération boursière un chouilla crapuleuse sur les bords, j’en conviens, mais rassurez-vous : le Woo Woo en question n’avait pas oublié de se sucrer au passage !

— Ah bon… je ne savais pas ! Alors voilà, ma petite Madeleine, j’essaye tant bien que mal d’expliquer à ce cher monsieur Woo Woo que nous allons les pulvériser s’ils s’obstinent à vouloir massacrer ces pauvres petits rossignols pour en faire des édredons, mais… mais ce sauvage ne comprend rien !

— … Ouais, OK… mais avant tout, j’ai une petite question… qu’est-ce qu’il fiche ici, ce soir… ?!

— Hein… ? Mais je ne sais pas, Madeleine ! Je n’en sais rien ! Demandez-lui donc vous même !

Alors, je n’y vais pas par quatre chemins, ayant appris depuis un bail qu’avec les z’Asiats fallait surtout pas tourner trop longtemps autour du vase Ming, sinon tu pouvais être certaine qu’ils te baisent à tous les coups !

— Et qu’est-ce que tu fous là, gros porc laqué… ?! (En mandarin)

Des fois, quand j’y repense à notre chère petite Lulu, je me dis qu’elle n’est peut-être pas partie bien loin… elle serait enterrée quelque part dans notre cave que ça m’étonnerait pas plus que ça… et peut-être bien plus précisément sous le tas de charbon…

— Madame dou Pouette ! Mais comme je suis heureux moi aussi de vous rencontrer ! Enfin… ! Depuis tout ce temps que l’on me parle de vous !

Et là, je dis : « Achtung » , les gars ! Parce que ce Woo Woo-là est un sacré vicelard ! On ne devient pas le number two d’un régime totalitaire sans casser des œufs !

— … Et en bien, je l’espère ?!

— Mais évidemment ! Toujours que des éloges vous concernant ! Et votre petit Balou… alors comment va-t-il… ?! Quel adorable petit animal vous avez là, n’est-il pas ?!

Un frisson désagréable me parcourt entièrement le corps… Mais comment diable a-t-il connaissance de mon Balou, ce gros nem ?! Bon, reprends-toi, Madeleine… reprends-toi, s’il-te-plaît…

— … Mais… il t’emmerde, mon Balou ! Et moi avec !

— Bon, alors… Madeleine ? Qu’est-ce qu’y raconte… ?! (Le Président, en français)

— Y dit qu’il est très content de me voir !

— Ah… ?!

J’avais dans les dix ans à l’époque, ou peut-être douze, mais je me souviens très bien que mon père il avait farfouillé pas mal à la cave pendant un certain temps, et ça tout juste après que not’ Lulu eut disparu…

« C’est vraiment le boxon, là-dedans… ! Faut que je range un peu ! Et puis on va faire installer une nouvelle chaudière au fioul ! C’est beaucoup plus propre et plus économique, le fioul ! C’est parti ! Demain… je coule une dalle en béton !»

— Bon… maintenant répondez à ma question, Woo Woo… qu’est-ce vous foutez là ce soir… ?!

—Le hasard… un simple hasard, madame dou Pouette !

—Le hasard ?! Ouais, tiens, mon cul oui, le hasard !

—Mais si… je suis venu me faire soigner en Europe… à Genève… vous savez, ma chère Madeleine, ils ont vraiment de très bons médecins à Genève !

—Et de jolies putes de luxe aussi !

—Bon… et là… ? Qu’est-ce qu’y dit, bon sang ?! (Le Président, toujours en français)

—Y dit qu’il demande des nouvelles de vot’femme, Josyane ! Il voudrait savoir si elle vous accompagne ce soir… ?

—Josyane… ?! Mais, comment ça ?! Il connait ma Josyane… ?! Il connait ma Josy, le chinois ?!

— Oui… bien sûr ! Il l’a rencontré l’année dernière au Salon de l’Agriculture, à Paris… et ils ont même fait un selfie ensemble devant un stand de boudin noir !

Le Président se tourne alors spontanément vers Le Bibronzic qui sirote à l’aide d’une paille en plastique, tranquille pépère, un cocktail au gin fizz, matant, pas discreto du tout, la grosse paire de loches d’une serveuse.

— Le bibe’… ! Retrouvez-moi Josyane ! Et ramenez-moi là ici ! Et fissa ! Qu’elle nous serve au moins à quelque chose, celle-ci !

— Qu’est-ce qu’y dit… ?! ( le Woo Woo cette fois, et en mandarin évidemment… )

— Y dit que lui aussi il aime bien les pouffiasses ! Du coup cela vous fait au moins un point commun à tous les deux ! Bon alors… on fait quoi maintenant, Woo Woo… ?!

— On vient de m’apprendre, il y a quelques minutes à peine, que nous avions reçu votre ultimatum… je ne sais pas d’ailleurs qui a écrit ça chez vous, mais le moins que l’on puisse dire c’est que ce n’est pas du Victor Hugo !

— … Cherchez pas ! Il est juste en face de vous !

— Ah… ?!… Enfin… le souci en vérité n’est pas vraiment là, madame Du Pouette…

— Ouais… et il est où alors, le souçaille, ma crapule… ?!

— Mais… voyons, enfin quoi, ce n’est pas très sérieux cette histoire ! Votre patron serait donc réellement décidé à nous atomiser pour de bon ?! Allons, dites-moi que ce n’est qu’une vilaine plaisanterie tout ceci !

— Hé ben, pourtant faut croire que ça va bien arriver car il ne pense quasiment plus qu’à ça depuis trois jours ! Il n’en dort même plus la nuit, le pauvre ! Et je n’ai finalement qu’un seul mot à lui dire pour qu’il appuie sur le bouton ! Cette fois, il a entièrement raison… vous avez vraiment dépassé les bornes avec ces rossignols !

— Mais, non ! Ce n’est pas possible tout de même ! Vous ne me ferez pas croire, Madame Dou Pouette, que vous allez réellement nous déclarer la guerre pour quelques malheureux oiseaux ?! Et puis il me semble bien que l’on s’étaient mis d’accord tous les deux, non… ? Il était bien entendu que nous devions profiter ensemble de cette petite tension momentanée entre nos deux pays pour… pour…

— Pour s’en mettre plein les poches ! Allons, Woo Woo… pourquoi hésitez-vous donc tant à employer les mots justes ?!

— …Oui… enfin… moi, je dirais plutôt que cela nous a assuré une intéressante petite cagnotte pour nos vieux jours ! Et il n’y a pas de mal à cela après tout ! N’avons-nous pas, tous les deux, œuvré sans relâche et depuis des années pour le bonheur de nos pays… ?! Aussi… je pense qu’ils nous devaient bien ça, non ?!

— Mais, de quoi vous plaignez-vous donc ? Cette guerre après tout vous la prépariez tout de même depuis pas mal de temps, que je sache ?! Alors voilà… elle arrive ! Pas non plus trop s’étonner si à force d’ouvrir la boite à Pandore, le couvercle, il finit un jour par vous retomber sur les doigts, mon vieux ! Et puis, vous êtes tranquilles maintenant, vous avez tout ce qu’il faut pour vous protéger, non ?! Avec tous ces masques à gaz et ces tenues étanches en caoutchouc que l’on va vous livrer prochainement ! Allez… il ne vous reste plus qu’à creuser des jolis trous bien profonds et vous foutre dedans en attendant qu’ça passe !

Il nous tire une sacrée tronche, le chintok… Cela ne doit pas se passer vraiment comme il s’y attendait au départ, et il est devenu rouge comme un cul de bonobo !

— Bon… cela suffit maintenant ! Arrêtez donc de me faire marcher, madame Du Pouette ! Je suis certain qu’il s’agit encore de l’une de vos fameuses petites « blagounettes à la française« *, n’est-ce pas ?!… (* En français dans le texte en mandarin).

— Ah, ouais, une blague ?! Et les rhinos… ?! Et les ailerons de requins ?! Et les pangolins ?! Les pangolins, Woo Woo… ?! Hein ? Les pangolins ?! Vous les oubliez peut-être, ceux-là aussi ?! Tout ces milliers de pauvres bestioles que vous nous écorchez vifs à tour de bras ?!

— Quoi… ?! Les pangolins ?! Mais… qu’est-ce que c’est encore que cette histoire de pangolins ?!

— … Oh, n’essaye surtout pas de jouer au plus con avec moi, Woo Woo… t’es sûr de gagner à tous les coups ! Allons, tu sais très bien de quoi je veux parler ! Et je ne t’ai pas encore causer des lamas… !

— … Les lamas… ?! Mais… comment ça, les lamas… ?! Mais nous n’avons jamais fait le moindre mal à ces animaux ! Vérifiez donc vos sources, madame Du Pouette !

— Mais non, bougre d’âne ! C’est des lamas du Tibet, dont j’te cause ! Ces malheureux lamas aux crânes rasés et sans aucune défense que vous avez exterminés si consciencieusement…

— M’enfin, madame Du Pouette ! Tout cela est de l’histoire ancienne maintenant, le Tibet ! Cela date de mille neuf cent quarante-neuf ! Alors, je ne vois pas du tout ce que le Tibet vient faire dans cette discussion !

— Oh, bien sûr que si, le Tibet a toute sa place dans cette discussion, mon Woo Woo ! Cela prouve bien que depuis des années vous faites chier la planète entière ! Aussi, pour une fois Il n’a pas tort, mon boss ! Cela commence à suffire maintenant ! Putains de massacreurs si vous avez des problèmes d’érection : vous n’avez qu’à prendre du Viagra comme tout le monde… merde, quoi !

— …Mais… enfin… Madame Dou Pouette, calmez-vous ! Surtout que nous savons aussi très bien tous les deux que cela n’arrangerait pas du tout nos petites affaires communes, cette vilaine guéguerre…

— Sauf que nos petites affaires, comme tu le dis si bien, bouddha bouffi, elles sont terminées ! Oui, c’est fini, tout ça ! Je me retire pour de bon maintenant !

Il réfléchit un instant, tout en se grattant le gras du menton… puis, il me regarde par en-dessous… tout à fait le genre de regard que je n’aime pas du tout… il lui va d’ailleurs comme une mouffle à ce Woo Woo, ce regard par en dessous… ce putain de regard vicieux par en dessous du Woo Woo… Oh… je vais lui crever ses petits yeux fendus, à cette ordure !

— Bien… bien… entendu… après tout, c’est votre droit, même si je le regrette, mais je me suis laissé dire aussi qu’il vous manquerait peut-être quelque chose… quelque chose de très important…

— Ah bon ?! Et quoi donc… ?

— Hé bien, un certain manuel, je crois… ?!

— … Mais t’es vraiment très con ou tu le fais exprès ?! Tu me déçois vraiment, pauvre raclure communiste de mes deux ! Le manuel ?! Mais c’est moi qui l’ai, ce putain d’manuel ! Ah tiens, ça te la coupe ça, hein… ?! Et ça m’amuse tellement de les voir chercher comme ça ! Apprend, ma pomme, que je l’ai récupéré en douce, y’a deux ans quand ils s’étaient torchés au point de plus savoir ce qu’ils faisaient ces deux loques ! Hé oui, le Woo Woo… c’est bibi qui leur a piqué leur barzin nucléaire ! Et maintenant tu vois, gros lard, j’lui donne quand j’veux, à cet abruti… quand j’veux, j’te dis !

— …Oui… peut-être… mais vous ne le ferez pas ! N’est-ce pas ?! Parce que j’ai appris aussi que vous aviez des projets… de très beaux projets d’ailleurs… c’est bien… c’est très bien… les iles Fidji, je crois… ? C’est bien cela ? Vous avez raison, il faut toujours avoir des projets dans la vie… et puis elle est vraiment charmante, cette Gladys, oui, vraiment…

— Oh, le putain d’enfoiré ! Écoute moi bien, espèce d’enclume molle : tu touches un seul cheveu à Gladys… ou à mon Balou… et alors c’est moi qui te fracasse ta jolie petite tronche d’hépatique… et avec une pelle à charbon… comme pour la Lulu… !

—… Lulu… ?

— Oui… Lulu !

— Lulu… comment ça Lulu ?! Mais, bon sang de bon soir, Madeleine ! Allez-vous finir par me dire tout ce que vous vous racontez avec ce chinois ?! (En français, et toujours l’aut’con qui s’impatiente…)

— Y dit tout simplement qu’y va mieux réfléchir, ce monsieur Woo Woo… et que pour les rossignols, il s’pourrait bien qu’il change d’avis après tout ! Peut’ête bien qu’ils s’en passeront finalement de ces foutus anoraks en plumes, parce que le synthétique : c’est très bien aussi ! Hein, mon Woo Woo ? Hein, que c’est bien aussi, le synthétique… ?!

      ( En mandarin, pour la dernière phrase… )

Chapitre 30. C’est Pignol, c’est Pignol !

J-2. Villa Mektoub. Début de soirée.

« Mais… tu t’es rasé la barbe… ?!

— Oui ! Et les dessous de bras aussi !

— Hein… ?!

— Non, je plaisante ! Enfin, quoi, Marcel ! Crois-tu réellement que ce soit cela le plus important ?! Explique-moi donc plutôt ce que vous fichez ici tous les deux, avec Julius ?! Et puis… c’est quoi ces accoutrements… ?!

Et ils me racontent.

La « Voix à Daddy » les avait avertis des difficultés observés en bas, leur apprenant que cela ne se passait pas exactement comme prévu, et affirmant que je n’arriverai jamais à m’en sortir seul, m’appliquant depuis le début à faire tout et surtout n’importe quoi, ce qui laissait entrevoir très peu de chance à une résolution du problème avant la fameuse date butoir !

« Je vous conseille d’intervenir rapidement, mes amis, sinon… sinon, tout va péter ! Oh, oui, boum ! Tout va péter ! »

Ainsi, après moult discussions de plus en plus animées, ils s’étaient finalement résolu à en faire descendre deux autres du Staff. Du jamais vu depuis tout ce temps où l’on s’activait à essayer de calmer le jeu plus bas. Mais, cette fois-ci, il ne fallait surtout pas se tromper, d’où cette idée de questionnaire de culture générale émise par Ernie Morkustein, afin de sélectionner à coup sûr les deux plus dégourdis d’entre-eux.

« … Donnez le nombre exact de jours passés sur son île déserte par le célèbre héros du roman de William Defoe : « Robinson Crusoé » »

La bonne réponse ? Dix mille trois cent sept jours, soit vingt-huit ans, deux mois et dix neufs jours, en n’oubliant pas de tenir compte, et c’est là que se trouvait le piège, des années bissextiles ! Que ce fût Ernie Morkustein qui lança l’idée (deux batteries de quarante questions) pour sélectionner les nouveaux candidats à la descente, ne m’étonnait guère. Avant d’être là-haut, Morkustein était producteur de jeux télévisés, aussi pour ce genre de choses il savait faire comme personne. Cependant, ce Morkustein possédait aussi d’autres cordes à son arc…

Il excellait notamment dans un art délicat, et difficile s’il en est, consistant à torturer de pauvres petits gars dans l’intimité feutrée, et très bien insonorisée, d’une grande cave aménagée pour la circonstance dans une magnifique villa qu’il possédait du côté de Santa Monica, California, demeure d’exception tout là-haut sur une colline où résident les gens aisés du coin, piscine à débordement, vue panoramique sublime sur le Pacifique, et surtout, comble du raffinement, des voisins assez peu curieux…

Pas spécialement un tendre donc, cet Ernie, ainsi les autres questions furent à peu de chose près du même acabit. Mais, avant cela, avant de lancer cette sélection des candidats à la descente, le Staff avait dû se résoudre à en éliminer quelques uns d’office. Rapport à leurs faciès beaucoup trop reconnaissables. Adolf, par exemple, fût recalé d’entrée. Bien trop risqué, on l’aurait sans aucun doute reconnu tout de suite, les gens d’en-dessous n’ayant certainement pas encore oublié sa sale tronche à la ridicule petite moustache carrée !

Celui qui réalisa le meilleur score, et ce n’est pas véritablement une surprise connaissant les aptitudes intellectuelles du bonhomme, fût mon ami Julius, avec, tenez-vous bien… quatre-vingt bonnes réponses ! Un sans-faute, donc ! Même pour les années bissextiles, il n’était pas tombé dans le panneau ! Et de ça, l’ignoble Ernie Morkustein n’en avait pas cru ses petits yeux porcins ! Le second du classement, avec tout de même une moyenne plutôt honorable de trente-six virgule cinq, se trouva être Marcel, notre égorgeur de petites vieilles. Un score remarquable, mais plutôt surprenant à première vue pour une telle brute n’ayant même pas obtenu son brevet des collèges. C’était négliger que vingt-cinq ans de QHS, si on aimait un tant soit peu lire pour passer le temps entre deux promenades dans la cour avec les copines, pouvaient à la longue vous apporter une érudition en béton ! Toujours est-il que le sort en avait décidé ainsi : ce serait donc ces deux-là qui descendraient pour me retrouver et me filer un coup de main… The last chance before Big Bang… ! Puis, comme à l’habitude, la « voix à Daddy » leur promit une enveloppe cachetée contenant des instructions supplémentaires, et le coureur en sandalettes de cuir, tout en sueur, déboula dans la salle cinq minutes plus tard. Je ne sais pas qui se cache réellement derrière cette « voix à Daddy » mais en tout cas… il, ou elle, s’amuse bien !

« Allez, maintenant… bougez-vous un peu le cul ! »

Voici le message qu’ils découvrirent en décachetant l’enveloppe ! Si cela n’est pas se moquer ouvertement de la tête des gens, je ne sais pas trop ce qu’il vous faut ?!

Pour en terminer tout à fait, mes deux zozos me racontent ensuite leur descente dans le noir, l’odeur de cramé qui te prend au nez, normal, et la surprise de se retrouver catapultés ici, enfin là plutôt, juste à coté, dans une merveilleuse salle de bain avec de fabuleux robinets plaqué or…

« … Comme j’te l’dis, mon vieux, en véritable plaqué or ! Est-ce que tu t’imagines le luxe dans cette baraque ?! »

Marcel est finalement très midinette dans son genre. Difficile parfois de l’imaginer affûtant consciencieusement un coupe-choux des heures entières avant d’aller égorger une petite mamie qui rentre tranquillement des courses en bas de chez lui…

Puis, comment, par une chance inespérée il faut bien le dire, ils tombent sur un gugusse plutôt efféminé (et je comprends alors assez vite de qui il peut s’agir !) qui les confond avec les deux clowns prévus pour égayer la soirée. Un scénario n’étant pas sans me rappeler quelque chose de déjà vécu, il y a de cela deux jours à peine…

« Une malencontreuse méprise, bien entendu, mais on s’est dit qu’après tout ce n’était pas plus mal ces déguisements pour passer inaperçu ! »

À mon tour maintenant de leur conter mes exploits…

Inutile de vous cacher que je ne suis pas bien fier de moi. Et encore, il n’est certainement pas question de tout leur raconter. Ainsi, j’occulte tout ce qui peut concerner le chapitre «Voluptés sensuelles en caravane surchauffée»… Omission volontaire qui me semble indispensable afin de ne pas trop compliquer inutilement le récit de mes aventures !

— Donc, si j’ai bien compris, pour résumer en deux mots : le Président français veut déclarer la guerre aux Chinois… ? Et tout ça pour une simple histoire de petits oiseaux qui se déplument ?!

— Oui ! Enfin… dans les grandes lignes disons que c’est à peu près ça ! Et c’est pour cette raison que je suis ici ce soir car j’ai appris, grâce à Zoé et à ce qu’elle appelle les réseaux sociaux, qu’il était invité à cette soirée… bon… maintenant que vous êtes là tous les deux : vous allez pouvoir m’aider ! Nous devons absolument trouver une solution pour le faire changer d’avis, et cette fois, c’est sûrement notre dernière chance, les gars… ! C’est ce soir ou jamais !

— … Zoé… ?!

— Hein… ? Oui… pardon ! Zoé… il est vrai que je ne vous ai pas encore parlé d’elle… c’est une amie ! Et croyez-moi, elle m’a rendu bien des services ! Enfin… je veux dire que sans elle, j’aurai certainement ramé encore plus !

— Une amie… ?! Tu t’es fait une amie ?! Toi… toi, tu t’es fait une amie… ?!

— Oui, quoi ? Et alors… ?! Je ne vois vraiment pas ce qu’il y a de si étonnant à cela ?!

— Non… rien… rien… mais alors du coup… je comprends mieux maintenant pour la barbe !

J’avais déjà oublié que Julius pouvait être aussi pénible parfois !

C’est à cet instant précis de notre conversation que nous l’avons remarqué, le vieux, accroupi derrière le barnum des lutteuses bulgares. L’un de ces petits vieux du genre qui ne paye pas de mine, costard gris beige et cravate à pois, tout occupé à reluquer ces demoiselles par dessous leur toile de tente, une main fourrée dans sa braguette…

— Hé, ho… ! Vous là-bas ! Mais, vous n’avez pas honte… ?! À votre âge, quand même ?!

— Qui… moi… ?!

— Ben, oui, vous ! Vous faites quoi, là… ?!

— … Rien ! J’ai perdu mes lunettes !

Quelques secondes plus tard…

— … M’enfin ! Lâchez-moi ! Ou sinon, je crie et j’appelle la sécurité !

Ce type, à classer sans hésitation dans la catégorie « vieux dégueulasse », se débat comme un beau diable. Marcel, qui s’est chargé de le choper, le maintient maintenant fermement par le colbac. Notre Marcel a encore de beaux restes ; il ne fréquentait pas que la bibliothèque au cabanon et se rendait aussi tous les jours à la salle de musculation pour y soulever de la fonte…

— Mais… c’est nous, la sécurité ! Vieux vicelard !

— … Vous… ?! Des clowns ?!

— Hé, ouais, des clowns ! Tu vois, l’ancêtre… on se méfie jamais assez des clowns !

— … Et moi, je suis le père du Président de la République française ! C’est mon fiston, le Président ! Aussi, je vous garanti que vous allez avoir de très graves ennuis si vous ne me relâchez pas tout de suite !

— Le Président… ? Lequel ?! Gonfarel ?

— Mais non… espèces de pauvres minables ! Pas celui-là ! L’autre ! Le vrai ! Celui qui y est en ce moment !

Et Bam… ! Ben, notre Marcel faut pas trop le chercher non plus… on a beau avoir une éthique, c’est vrai, reste qu’il n’est pas toujours évident de la respecter scrupuleusement ! Et puis une beigne, après tout lorsqu’elle arrive aussi bien à propos, comme ici, cela n’a jamais fait de mal à personne, non ?! En tout cas celle-ci l’avait drôlement bien calmé, le pervers ! Voire peut-être même assommé pour de bon… !

— … Chou ! Mais, qu’est-ce que tu fiches encore… ?! Et qui sont ces deux clowns ?! Attendez donc un peu… vous ne seriez tout de même pas en train de maltraiter ce pauvre petit vieux, là… ?! Oh, merde, Chou ! C’est pas croyable ! Est-ce que tu veux bien m’expliquer, s’il te plaît… ?!

— … Chou… ?! J’ai bien entendu… elle t’a appelé Chou… ?!