Chapitre 33. Crac ! (boursier) et remontée d’organes.

J-2. Villa Mektoub. 22H07.

Je me lève d’un bond, d’un seul, de mon fauteuil en osier tressé à la main de chez « Maisons du monde » (une discrète étiquette en aluminium brossé visible au bas du dossier) pour prendre congé de tout ce beau monde…

Le Président amorce un son et tente bien un geste désespéré de la main droite, mais je lui fais comprendre d’un regard très appuyé que ce n’est pas la peine d’insister. J’ai d’autres chats à fouetter ! Basta ! Qu’il se démerde donc avec son Woo Woo, et même avec la Chine entière s’il en a envie, parce que moi j’en ai réellement ma claque de toutes leurs conneries ! Après tout, il n’a qu’à dépatouiller le problème avec l’aide de son ministre des Affaires Étrangères. Me trompe-je ou pas ? N’est-ce pas lui qui est payé pour ça ?! Et grassement, de surcroît !

Les salamalecs qui durent des plombes et toutes ces séances d’enculettes mondaines avec un gant de velours pour que cela fasse moins mal sont un vrai métier à part entière, et moi, Madeleine de Villeminus du Poët-Goret, la petite Mado, je ne possède qu’un vulgaire CAP de secrétaire administrative, que j’ai d’ailleurs obtenu tout à fait in extremis avec pile-poil la moyenne grâce à un oral de rattrapage (qui finalement portait bien son nom, ce jour-là…), aussi, si monsieur Lemonnier-Desplats, mon prof de comptabilité, devait très certainement s’en souvenir encore, le Président, lui, il allait falloir qu’il m’oublie un peu ! Oh, hé, les gars, et puis merde, tiens ! Qu’on me lâche la grappe maintenant !

Avant de retrouver Gladys, je souhaite faire un petit tour rapide aux toilettes, histoire de me rafraîchir la façade, mais devant la porte des gogues, je tombe nez à nez avec Goofie…

Ce brave garçon est à lui seul tout un programme de réjouissance, et s’il fait partie aujourd’hui de notre peloton de gardes du corps rapprochés de l’Élysée, avant cela il était troufion dans la Légion Étrangère, et encore un peu avant, dans son pays natal, l’Albanie, homme à tout faire dans la mafia locale. Un très chouette parcours en somme… !

«… J’l’ai perdu… ! Affirmatif ! J’l’ai perdu chef ! Lui sorti autre porte ! » qu’il beugle, l’animal, dans son micro-cravatte… »

Goofie Mac’Donald est le nouveau blaze qu’on lui a refilé lorsqu’il s’est engagé dans la Légion Étrangère, histoire de brouiller un peu les pistes et de lui accorder une nouvelle virginité. Et là, force est d’admettre que les képis blancs qui bossent au bureau de recrutement du quartier Viénot à Aubagne, tout près de Marseille, n’ont généralement pas beaucoup d’imagination pour leur trouver des nouveaux patronymes à ces types un peu chelous, qui, débarquant le plus souvent de nulle part, souhaitent s’engager au sein de leurs troupes d’élite…

«… Mac’Donald, ça fait com’qui dirait canadien ! Alors, tiens, ça t’ira bien, la recrue !

-… Oui, m’sieur !

-… Oui CHEF ! Y’a pas de môsieur ici, y’a que des chefs ! Compris, Mac’Do ?! Des chefs ! Et surtout n’oublie jamais que t’es là pour en chier !

-… Oui… chef !»

Et Goofie, c’était simplement parce que le kapo-chef Frifrelin, qui venait tout juste de finir de feuilleter dans des chiottes à la turc un vieux Mickey-Parade en sirotant une bibine bien chaude, avait trouvé ça vraiment trop cool comme prénom. Comme quoi une nouvelle identité pour le reste de sa vie ne tenait parfois à pas grand-chose !

Mais, il ne se plaignait pas trop notre Goofie, ce qui d’ailleurs, ceci dit en passant, n’est guère une habitude très conseillée dans la Légion pour peu qu’on souhaite y faire carrière, et pour la simple raison qu’à deux minutes près il aurait tout aussi bien pu s’appeler Pamela Anderson, Lolo Ferrari ou même (et pourquoi pas, après tout ?)… Jacob Delafond !

— Ben, qu’est-ce qui se passe mon petit Goofie ?! Un blème… ?!

— Ah… M’dame Mad’leine ! Moi, perdu papa Président… ! Perdu… cet enculé !

Ce Goofie, est bien sympathique comme garçon, mais réellement beaucoup plus doué pour vous remonter un fusil d’assaut AK-40 dernier modèle les yeux bandés, ou bien encore pour vous dégoupiller en moins de deux une Heineken de trente-trois centilitres avec les dents du fond, que pour vous faire des belles phrases avec tous les bons articles devant les mots… Et je ne vous cause même pas des compléments d’objets indirects dont il devait malheureusement ignorer jusqu’à l’existence même…

Ainsi, si du coté du physique, notre malabar a bien encapé en étant à peu de choses près la copie quasi conforme de cet humanoïde qui dans un blockbuster planétaire fait du porte à porte avec sous le bras un annuaire des PTT stabilobossé à « Sarah Connor », en ce qui concerne l’intellect, il semble évident que le bestiau devait être situé loin, très loin, dans la file lors de la perception du paquetage réglementaire !

— Ah… j’imagine que vous parlez de Jules-Théodule… c’est bien lui que vous avez perdu, hein ?!

— Correk, M’dame Mado ! Président m’a dit de surveiller lui et lui… se barrer ! Lui, enfoiré ! Parce keu moi dans merde maintenant !

— Je crois qu’il ne faut pas trop vous faire de bile, mon brave Goofie… avec toutes les pétasses qui sont présentes ce soir, je pense qu’il n’ira probablement pas bien loin, votre Jules-Théodule… tiens… z’avez pensé à jeter un coup d’œil dans le jacuzzi… ?!

— Mais non… ! Mallkoj ! Ça, bonne idée, m’dame Mad’leine ! »

Et si je sais toutes ces choses fort intéressantes sur ce Goofie Mac’Donald à l’accent si prononcé des Balkans du Sud, c’est parce qu’on avait eu l’occasion une fois, ce qui risque peut-être de vous surprendre quelque peu, de discuter assez longuement tous les deux. Un soir que j’étais de sortie au théâtre…

Bonne poire, une fois de plus, j’avais accepté d’accompagner le Président pour aller écouter l’inimitable Garcimore Loukikri dans son dernier one-man show. Un monologue de trois heures trente, sans compter les deux entractes de vingt minutes chacune, où il nous causait dans une pénombre bien mystérieuse et évidemment très calculée, de la dialectique éristique avec lecture de longs passages du texte original d’une œuvre de son philosophe allemand préféré, un dénommé Schopenhauer, « L’art d’avoir toujours raison » (Titre original : « Die kunst, recht zu behalten« )…

Un vrai régal !

Mais non… ! Vous affolez donc pas, mes loulous ! Je plaisante évidemment, parce qu’en vérité, le Loukikri Garcimore, j’avoue qu’il me les gonfle assez vite, et les philosophes, qu’ils soient teutons ou de Pétaouchnok, itou ! Et puis, comme dirait l’autre, trop d’éloquence tue l’éloquence… ! Voilà bien d’ailleurs leur nouvelle lubie, l’éloquence ! Ah, oui, alors ! Fallait voir comme on nous en servait quasiment à chaque repas ces derniers temps ! J’ai même lu récemment dans un « Télé Z » (qui reste le programme télé le moins cher du marché à seulement cinquante centimes d’euros l’exemplaire) qu’on nous préparait une émission de télé-réalité sur le sujet pour la rentrée prochaine ! Mais, j’t’en foutrai, moi, de l’éloquence ! Qu’ils ferment leurs gueules, plutôt !

À cette époque, Le Président, il l’adorait son Louki… Louki par-ci, Louki par-là ! Cela n’arrêtait pas. Ils passaient toutes leurs journées ensemble, et l’on pouvait les apercevoir ainsi un peu partout, côte à côte et se tapant joyeusement dans le dos à la moindre occasion comme de bons vieux copains d’enfance que rien ni personne ne pourra jamais séparer. Mais, depuis quelques mois ils étaient plutôt en froid tous les deux, à cause que notre Louki reprochait au Président de n’avoir pas du tout tenu ses engagements de campagne. On lui pardonnera malgré tout bien volontiers ce manque évident de clairvoyance n’étant malheureusement pas le seul dans le pays à s’être bien fait baiser sur ce coup-là ! Enfin bref, pour en revenir à cette fameuse soirée, il m’a très vite lassé l’artiste intello-mystique plongé dans son clair-obscur, et je suis sorti de la salle au bout d’à peine cinq minutes…

Et là, dehors, sur le trottoir d’en face, se trouvait mon Goofie, surveillant tranquillement et bien à l’abri sous un joli pébroc noir tout doublé de kevlar qui arrête soi-disant les balles, que personne dans le secteur n’aurait par hasard en tête de mauvaises intentions à notre égard… Il faisait son job, quoi ! En vérité, j’imagine que le lascar en profitait surtout pour zieuter les petites greluches slalomant de façon plus ou moins gracieuse entre les crottes de clébards sur le macadam mouillé.

J’ai traversé la rue et entamé la discussion en lui proposant de griller une petite clope ensemble. Mais, il ne fume pas. Il picolerait bien un peu de temps en temps comme la plupart des anciens légionnaires, mais il ne fume pas, Goofie… On ne peut pas non plus avoir tous les vices dans la peau sentirait-elle même le sable chaud. Finalement, nous avons tout de même discuté un brin et j’avoue que j’ai beaucoup voyagé ce soir-là sur ce trottoir parisien humide et merdouilleux, juste en face du Théâtre de l’Atelier…

Le Tchad, la Mauritanie, le Mali, Le Congo et sans oublier bien sûr Castelnaudary ! Et je peux vous assurer que votre Mado en a vraiment pris plein les mirettes avec ce Goofie, ça vous pouvez me croire sur parole ! J’ai eu le droit à la version panoramique et tout en bizz’ness classe du parcours du combattant !

— Et voulez p’têt’ voir ma cicatrice, M’dame Mad’leine… ?!

— Mais avec un très grand plaisir, mon ami !

Alors, sans se faire prier plus que ça, il a baissé son bénard, le Goofie, et là, sous la lueur halitueuse d’un réverbère, je vous garanti que je l’ai bien vu sa balafre sur la fesse droite… un vieux coup de sagaie à Kolwezi qu’il m’a raconté, mon guerrier…

Mazette ! Mais c’est qu’elle était sacrément sympathique à reluquer cette vilaine cicatrice !

— … J’peux toucher… ?!

D’un bond leste, le voilà reparti sans demander son reste et braillant à plein poumons dans son talkie-cravatte :

« Yacuzzi, chef… ! Putain… avait’pas pensé le Yacuzzi, chef… !»

Pour simple info, le chef de la sécu rapprochée est lui aussi un ancien légionnaire en seconde carrière… Jony Walker qu’il s’appelle… ouais, je sais, on ne s’en lasserait pas, hein ?!

Dans les toilettes, ce n’est pas triste non plus…

En entrant dans le petit coin, je découvre un gugus déguisé en clown et observant sous toutes ses coutures avec une passion non dissimulée l’un des deux robinets de lavabo sculpté façon tête de lion, tandis qu’à ses côtés une magnifique bombasse en juste-au-corps noir et bas résille se tartine allègrement la poire de fond de teint tout en sifflotant l’avé Maria de Gounod…

«… Soir… m’sieur’dame !» que je lance, bien aimable, à la cantonnade. Mais les deux zozos ne daignent pas me répondre, ni même se retourner, et me jettent simplement un vague regard furtif via le grand miroir posé devant eux…

OK, men, si je dérange va falloir me le dire de suite !

Un rapide coup d’œil –Comme je sais si bien le faire lorsque je débarque pour la première fois quelque part– et le constat est immédiat et… navrant ! Jamais vu encore de toute ma vie des chiottes aussi kitch ! Surprise tout de même à minima car ce n’est pas vraiment un scoop de première non plus, vu que tout ici dans cette baraque est à peu prés du même acabit ! Ce n’est pas bien compliqué : ils avaient tout simplement foutu du marbre et des saloperies de dorures à la con partout ! Et puis des tonnes de fanfreluches aussi ! Tout ceci était forcément d’un mauvais goût assez répugnant mais comme aurait dit ma défunte tante Germaine, qui tenait une droguerie-teinturerie dans les beaux quartiers de Paris, au début du boulevard Murat dans le Seizième très exactement, et qui philosophait bien volontiers à ses heures perdues :

«Tu vois bien, ma petite chérie, que ce n’est pas parce qu’on est blindé de tunes qu’on a forcément le sens du ridicule… ! »

Malheureusement, le perchloroéthylène (le père Clo, pour les intimes), que l’on utilisait alors sans aucune retenue pour le nettoyage à sec, avant que celui-ci ne soit formellement interdit par les autorités compétentes, eut facilement raison d’elle. Un bien joli cancer du foie, ma foi, avec des ribambelles de métastases éparpillées un peu partout, et même où on ne les attendait pas. C’est pas compliqué, elle a fini plus jaune qu’un citron sur un char de carnaval à Menton, ma tatie Germaine !

— Vous allez le piquer… ?!

— Hein… ? Qui… ?! Quoi… ?!

— Le robinet, ce gros robinet à tête de lion, là… je vous demande si vous comptez le démonter et l’embarquer ensuite avec vous ?! Vous savez tout ce qui brille n’est pas de l’or ! Et ça, c’est seulement du vulgaire plaqué, alors si vous voulez mon avis, vous n’en tirerez pas grand-chose !

—… Mais… ?! Merde ! Mais de quoi j’me mêle ?! C’est quoi ton putain de problème, la vieille peau… ?!

Jamais vu un clown aussi mal embouché ! Il est non seulement très mal accoutré, l’polichinelle, mais en plus il a du vocabulaire ! Cela aurait pu être dans le cas présent un handicap fort regrettable, mais heureusement je ne suis pas du tout coulrophobe sur les bords…

— Hé, ho… on va s’calmer Zavatta ! J’disais ça juste pour détendre un peu l’atmosphère ! Alors… raconte moi tout… fait longtemps que tu tripotes des tuyaux comme ça… ?! Ah… et puis tiens, au fait… ça, c’est de la part de Madeleine… la vieille peau… !

Sorry, désolée, mes excuses, mais fallait pas trop me chercher non plus ! Il s’effondre sur les genoux, comme une masse, en se tenant les parties génitales à deux mains et haletant comme un petit chien-chien à sa mémère. Il est vrai que j’y ai mis toutes mes forces, rien dans les mains, tout dans le coup de patin !

Mais, beaucoup d’élégance également. Toujours. Car, si pour ce qui concerne la technique pure, et les spécialistes ne me contredirons certainement pas, l’on gardera toujours à l’esprit de conserver le pied rigoureusement à plat tandis que la jambe se détend vivement dans le plan vertical et cela pour une plus grande efficacité dans l’exécution de ce mouvement que nous nommons dans notre jargon technique « chassé frontal », l’on ne devait surtout jamais perdre de vue aussi cette notion d’élégance, notion très importante et absolument primordiale dans la pratique de tous ces merveilleux sports dits « de combat ».

Ce fût d’ailleurs la toute première chose que l’on m’enseigna à la salle… l’élégance, c’est la base ! Ouais, la base, et surtout, c’est ainsi que l’on fait toute la différence avec la simple barbarie commune, qui, alors que la savate est un art martial tout à fait noble et respectable, ne restera à jamais, quant à elle, à l’exemple du banal coup de lattes au cul, qu’un vulgaire et abject défoulement de décérébrés notoires…

C’est peu de temps après le décès de mon salaud de Godefroy que je décidai de m’inscrire au full-contact. Et lorsque le premier soir je me suis présentée à la salle du « Fight Amical Club Académy » de Poissy sur Seine et après avoir simplement dit au prof que je venais de perdre mon mari dans des circonstances assez troublantes (que je pris le soin de lui raconter dans le menu détail), il a très subtilement compris tout de suite mes motivations profondes sans prendre la peine de me poser tout un tas de questions superflues… Ensuite, direct, j’ai commencé à cogner très très fort dans un sac de sable qui pendouillait dans un coin…

Les nerfs à fleur de peau, mais bien visé tout de même l’entre-jambe du pantalon bouffant, ayant sans me vanter outre-mesure le geste précis en toutes circonstances, et même ce soir, sapée robe de soirée fendue à paillettes argentées, ce qui n’aide pas à la pratique… Ses glaouis, à ce charlot, lui étaient instantanément remontées jusqu’aux amygdales ! Ouille… ouille… ! Hé, oui, ça fait mal, Pipo le clown ! Mais fallait pas trop me chatouiller à rebrousse-poil, non plus ! La spécialiste de la remontée d’organes, que je suis devenue à force d’entraînement, a parlé ! Point final !

Ne m’a-t-il pas traitée de viocque, ce petit con, moi, Mado, belle comme un cœur, toujours fraîche comme un gardon, pas une seule ride sur la trogne, soixante pulsations à la minute, une tension artérielle de donzelle et surtout nickel chrome côté cholestérol ?! Merde ! Me traiter de vieille alors que je n’ai même pas encore fêter mes quarante balais !

En tout cas, si madame clown existe quelque part dans un cirque, grâce à bibi elle allait pouvoir être tranquille pendant une bonne quinzaine avant que l’envie de faire des galipettes ne le reprenne !

Quant à la blondasse en collant, elle s’est arrêté tout net de chantonner et a maté l’intégralité de la scène sans broncher d’un iota… ce qui valait peut-être mieux pour elle, vénère comme je l’étais. Ensuite, et malgré cette tournure plutôt imprévue de la prise de contact, je prends quand même tout mon temps pour me refaire une petite beauté, tandis que l’autre naze au nez rouge continue à chuiner lamentablement sur le carrelage en marbre de Carrare, n’hésitant pas, juste avant de sortir de ces latrines de luxe, à écrire sur le miroir à l’aide de mon bâton de rouge très intense de chez L’Oréal Paris :

«Clown un jour… Clown toujours !»

On dit souvent que les choses désagréables passent beaucoup mieux avec un petit zeste d’humour !

Dehors, la teuf bat son plein, et ça piaille dans tous les coins. Champagne, drogues et petites pépés, un peu comme dans la célèbre chansonnette populaire. Maintenant, j’ai hâte de retrouver ma Gladys et je prends donc au plus court vers l’endroit où je l’ai abandonnée seulement quelques minutes plus tôt.

… Et… elle n’est plus là… !

Chapitre 32. Mise au poing.

J-2. Villa Mektoub. Cinq minutes plus tard.

Lorsqu’ils eurent fini de se marrer comme des baleines, nous avons pu reprendre.

« Alors, vas-y maintenant, je t’écoute Chou, qui sont ces deux clowns… ?!

Et n’ayant pas trop le choix, une fois de plus, je me coltine les présentations.

— Ah bon, des amis… ?! Tiens donc !

— Oui, parfaitement, de vieux amis…

— Et que tu as rencontré au gnouf, eux aussi, comme tous les autres ?!

— Comment ?… Mais non, pas du tout ! On était ensemble sur le même bateau ! Hein, les gars, que nous étions tous dans le même bateau ?!

D’un hochement de tête bien synchro, ils acquièscent, devinant d’instinct que ce n’était pas le moment de faire un faux pas. N’avions-nous pas déjà assez de mal comme cela à nous en sortir ?

— Un bateau ? Mais quel bateau… ?!

— Un bateau…

— Oui… mais encore… ?!

— Un bateau… pour la Paix ! Pour la Paix dans le Monde, et puis pour l’Écologie aussi !

— Quoi… ?! Green Peace… ?! Comment ça… tu… tu étais sur le Rainbow Warrior… toi… enfin vous… vous étiez tous sur le Rainbow Warrior… ?!

— … Hein ? le Rainbo… ? Oui ! Mais oui ! Bien sûr, voilà, c’est tout à fait ça… le rainbo…

— Mais bon sang, Chou… pourquoi ne me l’as-tu pas dit avant ?! Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu faisais partie de « Green Peace » ? Alors comme ça, vous êtes un commando de « Green peace »… ?! Oh, ben, mince, alors !

— Commando… enfin, commando… le mot est peut-être un peu excessif tout de même !

— Et ce monsieur Marcel ? C’est lui le type dont tu m’as parlé… alors donc, c’est lui les pittbulls ?!

— Les pittbulls ?! Mais oui… voilà… c’est lui ! Hein Marcel que c’est toi, les pittbulls ?!

— Comment ça ? Tu lui as tout raconté ?! Elle sait tout ?!

— Pour les pittbulls ! Uniquement pour les pittbulls ! Zoé adore les chiens, alors d’une chose l’autre, tu sais bien comment c’est, Marcel… voilà que nous en sommes venu à causer de toi et puis de ta passion pour les chiens !

— Ben, moi… je préfère les chihuahuas !

C’est ici, alors qu’il faut bien l’avouer pour être tout à fait honnête nous l’avions un peu oublié, que le vieux pervers reprit ses esprits…

« Bourriques ! Lâchez-moi maintenant !

Marcel, qui le maintenait toujours par le col d’une poigne ferme, esquisse spontanément une claque de sa main libre…

— Ne jure pas, petite fiotte ! Et ferme plutôt ta braguette… ! Tu vois pas qu’il y a une dame avec nous ! Et magne-toi, sinon c’est moi qui vais m’en charger, et j’peux t’garantir qu’en t’la remontant, ta fermeture éclair, ton p’tit’oiseau risque d’y laisser des plumes… ! »

Il s’exécute immédiatement, sans moufter, le bougre ayant compris assez vite, et probablement guidé par une espèce de sixième sens, que notre Marcel avait non seulement la beigne facile, mais que de surcroît avec de telles paluches au bout d’un moment cela risquait fort de lui laisser de très sérieuses marques sur le portrait…

— … Donc, pour résumer un chouille… tous les trois, là… en vérité, vous seriez comme qui dirait des agents secrets en mission… ?!

Pourquoi avais-je donc, et cela depuis quelques temps déjà, trois jours pour être plus précis, ce sentiment assez désagréable d’être coincé dans une espèce d’immense souricière très sombre, et comme englué jusqu’aux genoux, mais sautillant pourtant allègrement, ce qui est plutôt curieux j’en conviens, à pieds joints sur un tapis jonché de chausse-trappes… ?!

Zoé, Julius, Marcel et le vieux libidineux, me fixent attentivement. Tout le monde semble attendre maintenant une réponse de ma part, une réponse qui serait cohérente, claire, précise, et surtout qui ne laisserait planer aucun doute sur nos véritables identités…

—… Oui… si tu veux, c’est un peu ça… des agents en mission…

— Mais, attenzion mademoizelle, nous zommes zurtout et ézentiellement des pazifistes… et zi nous zommes là ze zoir c’est pour éviter zette horrible guerre qui ze prépare avec les Chinois… Z’est tout zimplement za, la vérité, mademoizelle Zoé… !

Julius n’avait pas encore dit le moindre mot jusqu’à présent, bien qu’il comprenne et parle parfaitement bien le français, comme d’ailleurs cinq ou six autres langues vivantes, mais toujours avec ce léger accent allemand, qui, ceci n’étant qu’un avis personnel, lui conférait une certaine classe.

— … Des pacifistes… ?! Tout simplement… ?! »

— Oui, z’est bien za, mademoizelle… ! Des pazifistes tout zimplement ! Et l’on va tout faire pour que zette guerre n’ait zamais lieu… avec votre aide bien entendu, zi vous z’ètes d’accord !

Elle réfléchit quelques secondes, et puis se lance…

—… Bon… très bien… je vais vous croire, vous ! Je ne sais pas pourquoi… peut-être parce que vous m’avez l’air beaucoup plus raisonnable que vos deux copains !

— Ah… c’est parfait…

— Ô toi, Chou, tais-toi ! Tu m’as déçu, tiens ! Quand je pense que tu n’as pas été fichu de me me faire confiance et que depuis le début tu me caches la vérité… !

— Mais ne zoyez donc pas en colère après lui, schöne demoizelle ! Il voulait vous protéger tout zimplement alors il ne faut pas lui en vouloir comme zela… Ze crois que notre ami tient beaucoup à vous… Acht… zela ze voit tout de zuite, nein… ?!

Elle me regarde, et voilà que je rougis et baisse honteusement les yeux. Il est vraiment malin, ce Julius.

— Bon… et du coup, c’est quoi le nom de code de votre opération ?! Parce que je suis certaine que vous avez déjà choisi un nom de code, n’est-ce pas… ?!

— Ouais… opération « Zoizeaux zinzins » ! »

Marcel, lui par contre, est sans le moindre doute et définitivement un authentique crétin !

Sur ces bonnes paroles, et emporté par un élan formidable de soulagement qui m’étreint à présent, je propose de nous rapatrier sous notre barnum, histoire d’être un peu plus tranquilles pour discuter, mais aussi pour ne pas trop attirer l’attention sur nous, si toutefois cela est encore possible…

À l’intérieur, Marcel ligote fermement le vieux schnock sur l’une des chaises en plastique, utilisant pour cela une jolie paire de collants empruntée à Zoé.

— Je pense que pour l’instant le mieux est de le garder ici avec nous, il est évident qu’il n’hésitera pas une seconde à nous dénoncer si on le relâche…

Cela me gênait quelque peu d’agir de la sorte, mais je ne voyais malheureusement pas d’autre solution. Ce genre de manières coercitives n’étaient pas du tout dans nos habitudes. Nous avions un code de déontologie, un code particulièrement strict qui nous interdisait formellement toute forme de violence pour arriver à nos fins. Ceci était même la base de notre action. Nous combattions la violence, certes, mais sans jamais l’utiliser nous-mêmes, et cela quelques soient les circonstances.

D’ailleurs, lorsqu’en avril 1945 nous avions fait descendre Eva, alias Wanda l’Empoisonneuse, elle avait reçu, elle aussi, pour consigne absolue de se conformer à cette stricte exigence. Et si notre Wanda avait bien servi une petite dose de cyanure à Adolf, qu’elle avait très intelligemment mélangé à de la confiture de fraises des bois dont raffolait cet enfoiré, ce n’était pas cela qui l’avait tué en réalité, Wanda sachant très bien que le sucre était un antidote puissant du cyanure de potassium. Une information qu’Adolf, lui, ignorait…

C’est ainsi que, lorsqu’elle lui appris d’une voix suave qu’il venait de se goinfrer d’une grosse tartine fraise-cyanure-amande amère, et redoutant alors une mort longue dans d’atroces souffrances, cette mauviette Bavaroise avait finalement préféré se mettre lui-même une balle dans la tempe avec son propre Walther PPK…

Et, fidèles donc à cette éthique, nous avons toujours, et même cette fois-là alors que pourtant pressés par l’urgence, évité le recours à des actes de violence directe…

« Et tu te nommes comment, le vieux… ? »

—… Jules-Théodule…

— Bien… alors écoute un peu, Jules-Théodule… comme tu as tout entendu de notre conversation et bien compris maintenant que nous étions des pacifistes…

— Ah, ouais, vous en êtes sûrs… ?!

— …Oui… bon d’accord, désolé pour la beigne de tout à l’heure ! Disons que c’était nécessaire… un cas de force majeure ! Et puis, tu l’avais quand même bien mérité, non ?!

Il ne répond pas mais ne peut s’empêcher de regarder Marcel d’un œil vengeur. Rancunier, le pépère !

— Voilà ce qui va se passer maintenant, Jules-Théodule, tu vas te tenir bien tranquille pendant un petit moment et nous te ferons aucun mal, c’est juré ! Nous avons juste deux ou trois choses à régler de notre côté et dès que c’est terminé, on te libère… ça marche comme ça… ?!

— N’importe comment vous ne pourrez pas empêcher mon fils de les massacrer les Chintoks ! Il a déjà tout programmé alors c’est trop tard !

— … Mais… qu’est-ce que tu nous racontes là… ?!

— Je les ai aperçu tout à l’heure… ils discutaient tous les deux, mon fiston et Woo Woo. C’est foutu que j’vous dis ! On va leur péter la gueule aux bridés !

— …Woo Woo… ? Mais c’est qui celui-ci ?!

— Parce qu’en plus vous ne connaissez pas Woo Woo ?! Ben, alors, c’est pas gagné votre affaire, les gars ! Je crois qu’en réalité vous n’êtes qu’une bande de rigolos, hein ?! Ouais… de sacrés petits rigolos !

J’arrête Marcel in extrémis, il avait déjà pris son élan…

Ce n’est pas pour le défendre, mon Marcel, qui reste invariablement cohérent aussi bien dans ses actes que dans ses réflexions, mais j’avoue tout de même que ce Jules-Théodule possédait l’une des plus belle tête à claques qu’il m’ait été permis de rencontrer à ce jour…

— OK… très bien… si c’est ainsi… je crois que l’on va être forcé de faire autrement… est-ce que tu le vois mon doigt, Jules-Théodule… ?! Tu le vois ?! Alors… regarde-le bien ! Et uniquement ce doigt… rien que ce doigt… mon doigt… oui, c’est ça, ce doigt-là et rien d’autre… !

— Ben, moi, les garçons, je vais en profiter pour aller faire pipi pendant ce temps !

— Et moi aussi ! Je vais vous accompagner, mademoiselle Zoé… j’ai encore jamais eu l’occasion de pisser dans des chiottes tout en or ! Merde, alors, c’est quand même trop fun, non, trouvez pas, m’zelle ?! Nom d’un trou du cul-de-jatte à roulettes ! Des chiottes en or massif, tout d’même… faut-y pas le voir pour le croire ?! »

C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés seuls sous le barnum, Julius et moi, et bien sûr la tête à beignes qui fixait attentivement mon index bien tendu…

Il s’est endormi assez vite le J-T (Abrégeons, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, parce qu’au bout d’un moment cela est relativement pénible ce prénom de Jules-Théodule) et je n’ai rencontré ensuite aucune difficulté pour qu’il accepte de nous révéler tout ce qu’il savait sur ce Woo Woo…

Mais, malgré cette coopération, l’interrogatoire fut au final plutôt décevant. Notre vieux cochon ne savait en réalité pas grand-chose d’intéressant sur l’affaire qui nous préoccupait, nous révélant tout au plus deux ou trois anecdotes croustillantes concernant ce Woo Woo, vice-président chinois de son état, et qui fréquentait assidument lors de ses escapades en France, les mêmes clubs échangistes et libertins que lui ! C’était d’ailleurs comme cela que nos deux zigotos avaient noué une relation amicale…

Vraiment rien de très folichon dans tout ceci, si ce n’était peut-être une orientation sexuelle à tendance « soumis-latex-bondage au fond du donjon » pour le Chinois, qui nous en apprenait juste un petit peu plus sur la complexité psychologique du personnage…

« Zaperlipopette… ! Z’est navrant tout za, nein, mon cher ?! Et z’est pas avec zeula qu’on va zauver le Monde !

Julius était évidemment à mille lieues de tout cet univers interlope. Tout comme moi d’ailleurs, car s’il est exact que je n’ignore pas l’existence de ce genre de pratiques sado-masochistes, le moins que l’on puisse dire est que cela n’est pas du tout ma tasse de thé ! En ce qui concerne la flagellation ou d’autres genres d’amusements similaires, j’avais déjà donné, et certainement plus souvent qu’à mon tour, alors croyez-moi : aucune envie spéciale d’y goûter à nouveau !

— Et maintenant, tu as une idée… ?

— … Non, Julius… aucune !

— Il y a quand même un petit truc qui me chiffonne…

— Un petit truc ?! Et c’est quoi… ?!

Julius est vraiment le genre de type auquel rien n’échappe. Un méticuleux, jamais à surfer sur le vague, et toujours ce soucis constant du détail pertinent et juste. Mais, je suppose que c’est une qualité indispensable lorsqu’on décide un jour d’inventer un engin comme une bombe atomique… « Der Teufel steckt im detail ! » ( « le Diable se cache dans les détails ! » à l’intention de celles et ceux qui ne causeraient pas la langue de Goethe).

— Il nous z’a bien dit que zon fils était venu à zette zoirée uniquement parce qu’il voulait rencontrer ze Gonfarel, zon prédézézeur… ?

— Oui… et alors… ? Qu’est-ce qui te chiffonne là-dedans ?

— Tu trouves pas za bizarre, toi… ?! Hé bien, moi… zi ! Pourquoi donc vouloir rencontrer ze Gonfarel à quelques z’heures du déclenchement de la troizième guerre mondiale… z’est quand même étrange, nein… ?!

—… C’est parce qu’il a paumé le manuel, mon fiston ! … Voix du J-T qui sort des brumes…

— … Quoi… ?!

— Le manuel avec les codes nucléaires… ben, il l’a paumé, que j’vous dit… !

Chapitre 31. Baragouinages en eaux troubles.

J-2. Villa Mektoub. Quand le soleil se couche.

«Madeleine… Madeleine… venez vite ! Le Président a besoin de vous ! Vous êtes la seule ici à parler le Chinois et il a besoin d’une interprète !

C’est le Bibronzic…

Le Président a tenu à ce qu’il soit, lui aussi, de la soirée. Bon sang, ne faut-il pas quand même avoir des tonnes de caca plein les yeux pour ne pas s’apercevoir que ce type est un véritable Judas de première… ?!

— Quoi… ?! Mais vous voyez bien que je suis occupée, Le Bibronzic ! Nom d’un chien galeux, vous ne pouvez pas me laisser tranquille deux secondes ?! Deux secondes ! Ça ne serait pas possible, ça ?! Ou bien c’est peut-être trop vous demander, hein ?! Merde, quoi ! Tout de même pas grand chose deux petites secondes de tranquillité de temps en temps… ?!

— Écoute, Madeleine, ma chérie… vas-y ! Ce n’est pas grave, je vais t’attendre ici… et puis, c’est peut-être important après tout ?

Là, je suis carrément en pétard. Pour une fois qu’on étaient bien tranquilles dans notre coin, et même super peinardes toutes les deux, les voilà encore, ces demeurés, qui nous inventent quelque chose ! Oh, là, là, que ça me titille, oh, que oui, ça me titille grave de les envoyer paître… !

— Allez, Madeleine… ! Vas-y donc que je te dis !

J’hésite… L’épagneul Breton me regarde avec des yeux suppliants… Ah ! Quel acteur ! Et quel con aussi, celui-là !

— … Bon, d’accord ! Mais, toi, tu ne bouges pas d’ici, c’est promis, hein… tu bouges pas d’un poil ?!

— Oui, ne t’inquiète pas… promis !

— OK… alors, allons y !

Je suis donc le Bibronzic, mais tout en continuant à râler. Et nous fendons ainsi la foule agglutinée devant des montagnes de petits fours et des auges en cristal remplies de caviar béluga. Le béluga présente un goût subtil, une longueur en bouche avec des notes suaves et exacerbées de noisette. Mais surtout, il coûte un bras ! Environ mille cinq cents euros les cents grammes ! Nom de dieu ! Je ne les supporte plus, tous ces minables ! Stop ! Faut que cela s’arrête maintenant… ! Alors, je fais exprès de leur marcher consciencieusement sur les pieds et de les bousculer du coude. Et sans jamais m’excuser. N’importe comment ils n’oseraient jamais se plaindre… quelle bande de couilles molles ! Je crois bien que tu leur planterais une fourchette à gigot dans le bide qu’ils trouveraient encore ça normal, ces larves !

Hé, oui, madame, je cause chinois !

Le mandarin pour être tout à fait précise.

Et cela grâce à Lulu…

Lulu a débarquée chez nous un jour, comme ça, à l’improviste, tout juste sorti d’un cargo arrivé la veille au port de Marseille, un peu fatiguée du voyage parce que Hong-Kong-Marseille cela vous fait quand même une petite trotte, surtout recroquevillée dans un container rempli ras la gueule de boules à neige avec chacune une jolie tour Eiffel en plastique dedans !

C’est mon pater qui l’a prise en stop sur la route nationale qui menait jusque chez nous. Et puis on l’a gardé ensuite…

Faut dire qu’elle tombait vraiment à pic, cette petite Lulu : on avait justement besoin d’une bonne pour le ménage, et pour m’emmener à l’école tous les matins. Et puis, finalement, pour tout le reste aussi…

Comme elle n’avait aucun papier d’identité, et ne parlait pas un traître mot de français, elle est resté chez nous pendant presque dix ans avant de se décider un jour à nous quitter. Bon, bravo, le sens de l’hospitalité, la famille Goret ! Merci ! Mais avouons tout de même que nous en avons tous drôlement bien profité de la p’tite bridée à tout faire. Surtout papa…

Moi, elle m’a appris à baragouiner le mandarin. Et c’est déjà bien.

Le Président est là, assis juste en face d’un gonze un peu rondouillard et au faciès bien asiatique que je reconnais de suite : c’est le numéro deux du régime chinois, Chang Woo Woo…

— Ah… Madeleine… vous tombez bien car vous allez, j’en suis persuadé, nous sauver la mise ! J’ai besoin de vos services pour m’entretenir avec ce monsieur… c’est…

— Vous fatiguez pas ! J’le connais… c’est Woo Woo !

Mais bien sûr que je le connais, ce chinois enrobé ! Je ne connais que lui, même ! Et une sacrément belle enflure, ça vous pouvez me croire sur parole ! Pour tout vous avouer, maintenant que vous êtes plus ou moins dans la confidence, c’est grâce à lui que je me suis mise ces quinze patates dans les fouilles… Opération boursière un chouilla crapuleuse sur les bords, j’en conviens, mais rassurez-vous : le Woo Woo en question n’avait pas oublié de se sucrer au passage !

— Ah bon… je ne savais pas ! Alors voilà, ma petite Madeleine, j’essaye tant bien que mal d’expliquer à ce cher monsieur Woo Woo que nous allons les pulvériser s’ils s’obstinent à vouloir massacrer ces pauvres petits rossignols pour en faire des édredons, mais… mais ce sauvage ne comprend rien !

— … Ouais, OK… mais avant tout, j’ai une petite question… qu’est-ce qu’il fiche ici, ce soir… ?!

— Hein… ? Mais je ne sais pas, Madeleine ! Je n’en sais rien ! Demandez-lui donc vous même !

Alors, je n’y vais pas par quatre chemins, ayant appris depuis un bail qu’avec les z’Asiats fallait surtout pas tourner trop longtemps autour du vase Ming, sinon tu pouvais être certaine qu’ils te baisent à tous les coups !

— Et qu’est-ce que tu fous là, gros porc laqué… ?! (En mandarin)

Des fois, quand j’y repense à notre chère petite Lulu, je me dis qu’elle n’est peut-être pas partie bien loin… elle serait enterrée quelque part dans notre cave que ça m’étonnerait pas plus que ça… et peut-être bien plus précisément sous le tas de charbon…

— Madame dou Pouette ! Mais comme je suis heureux moi aussi de vous rencontrer ! Enfin… ! Depuis tout ce temps que l’on me parle de vous !

Et là, je dis : « Achtung » , les gars ! Parce que ce Woo Woo-là est un sacré vicelard ! On ne devient pas le number two d’un régime totalitaire sans casser des œufs !

— … Et en bien, je l’espère ?!

— Mais évidemment ! Toujours que des éloges vous concernant ! Et votre petit Balou… alors comment va-t’il… ?! Quel adorable petit animal vous avez là, n’est-il pas ?!

Un frisson désagréable me parcourt entièrement le corps… Mais comment diable a-t-il connaissance de mon Balou, ce gros nem ?! Bon, reprends-toi, Madeleine… reprends-toi, s’il-te-plaît…

— … Mais… il t’emmerde, mon Balou ! Et moi avec !

— Bon, alors… Madeleine ? Qu’est-ce qu’y raconte… ?! (Le Président, en français)

— Y dit qu’il est très content de me voir !

— Ah… ?!

J’avais dans les dix ans à l’époque, ou peut-être douze, mais je me souviens très bien que mon père il avait farfouillé pas mal à la cave pendant un certain temps, et ça tout juste après que not’ Lulu eut disparue…

« C’est vraiment le boxon, là-dedans… ! Faut que je range un peu ! Et puis on va faire installer une nouvelle chaudière au fioul ! C’est beaucoup plus propre et plus économique, le fioul ! C’est parti ! Demain… je coule une dalle en béton !»

— Bon… maintenant répondez à ma question, Woo Woo… qu’est-ce vous foutez là ce soir… ?!

—Le hasard… un simple hasard, madame dou Pouette !

—Le hasard ?! Ouais, tiens, mon cul oui, le hasard !

—Mais si… je suis venu me faire soigner en Europe… à Genève… vous savez, ma chère Madeleine, ils ont vraiment de très bons médecins à Genève !

—Et de jolies putes de luxe aussi !

—Bon… et là… ? Qu’est-ce qu’y dit, bon sang ?! (Le Président, toujours en français)

—Y dit qu’il demande des nouvelles de vot’femme, Josyane ! Il voudrait savoir si elle vous accompagne ce soir… ?

—Josyane… ?! Mais, comment ça ?! Il connait ma Josyane… ?! Il connait ma Josy, le chinois ?!

— Oui… bien sûr ! Il l’a rencontré l’année dernière au Salon de l’Agriculture, à Paris… et ils ont même fait un selfie ensemble devant un stand de boudin noir !

Le Président se tourne alors spontanément vers Le Bibronzic qui sirote à l’aide d’une paille en plastique, tranquille pépère, un cocktail au gin fizz, matant, pas discreto du tout, la grosse paire de loches d’une serveuse.

— Le bibe’… ! Retrouvez-moi Josyane ! Et ramenez-moi là ici ! Et fissa ! Qu’elle nous serve au moins à quelque chose, celle-ci !

— Qu’est-ce qu’y dit… ?! ( le Woo Woo cette fois, et en mandarin évidemment… )

— Y dit que lui aussi il aime bien les pouffiasses ! Du coup cela vous fait au moins un point commun à tous les deux ! Bon alors… on fait quoi maintenant, Woo Woo… ?!

— On vient de m’apprendre, il y a quelques minutes à peine, que nous avions reçu votre ultimatum… je ne sais pas d’ailleurs qui a écrit ça chez vous, mais le moins que l’on puisse dire c’est que ce n’est pas du Victor Hugo !

— … Cherchez pas ! Il est juste en face de vous !

— Ah… ?!… Enfin… le soucis en vérité n’est pas vraiment là, madame Du Pouette…

— Ouais… et il est où alors, le souçaille, ma crapule… ?!

— Mais… voyons, enfin quoi, ce n’est pas très sérieux cette histoire ! Votre patron serait donc réellement décidé à nous atomiser pour de bon ?! Allons, dites-moi que ce n’est qu’une vilaine plaisanterie tout ceci !

— Hé ben, pourtant faut croire que ça va bien arriver car il ne pense quasiment plus qu’à ça depuis trois jours ! Il n’en dort même plus la nuit, le pauvre ! Et je n’ai finalement qu’un seul mot à lui dire pour qu’il appuie sur le bouton ! Cette fois, il a entièrement raison… vous avez vraiment dépassé les bornes avec ces rossignols !

— Mais, non ! Ce n’est pas possible tout de même ! Vous ne me ferez pas croire, Madame Dou Pouette, que vous allez réellement nous déclarer la guerre pour quelques malheureux oiseaux ?! Et puis il me semble bien que l’on s’étaient mis d’accord tous les deux, non… ? Il était bien entendu que nous devions profiter ensemble de cette petite tension momentanée entre nos deux pays pour… pour…

— Pour s’en mettre plein les poches ! Allons, Woo Woo… pourquoi hésitez-vous donc tant à employer les mots justes ?!

— …Oui… enfin… moi, je dirais plutôt que cela nous a assuré une intéressante petite cagnotte pour nos vieux jours ! Et il n’y a pas de mal à cela après tout ! N’avons-nous pas, tous les deux, œuvré sans relâche et depuis des années pour le bonheur de nos pays… ?! Aussi… je pense qu’ils nous devaient bien ça, non ?!

— Mais, de quoi vous plaignez-vous donc ? Cette guerre après tout vous la prépariez tout de même depuis pas mal de temps, que je sache ?! Alors voilà… elle arrive ! Pas non plus trop s’étonner si à force d’ouvrir la boite à Pandore, le couvercle, il finit un jour par vous retomber sur les doigts, mon vieux ! Et puis, vous êtes tranquilles maintenant, vous avez tout ce qu’il faut pour vous protéger, non ?! Avec tous ces masques à gaz et ces tenues étanches en caoutchouc que l’on va vous livrer prochainement ! Allez… il ne vous reste plus qu’à creuser des jolis trous bien profonds et vous foutre dedans en attendant qu’ça passe !

Il nous tire une sacrée tronche, le chintok… Cela ne doit pas se passer vraiment comme il s’y attendait au départ, et il est devenu rouge comme un cul de bonobo !

— Bon… cela suffit maintenant ! Arrêtez donc de me faire marcher, madame Du Pouette ! Je suis certain qu’il s’agit encore de l’une de vos fameuses petites « blagounettes à la française« *, n’est-ce pas ?!… (* En français dans le texte en mandarin).

— Ah, ouais, une blague ?! Et les rhinos… ?! Et les ailerons de requins ?! Et les pangolins ?! Les pangolins, Woo Woo… ?! Hein ? Les pangolins ?! Vous les oubliez peut-être, ceux-là aussi ?! Tout ces milliers de pauvres bestioles que vous nous écorchez vifs à tour de bras ?!

— Quoi… ?! Les pangolins ?! Mais… qu’est-ce que c’est encore que cette histoire de pangolins ?!

— … Oh, n’essaye surtout pas de jouer au plus con avec moi, Woo Woo… t’es sûr de gagner à tous les coups ! Allons, tu sais très bien de quoi je veux parler ! Et je ne t’ai pas encore causer des lamas… !

— … Les lamas… ?! Mais… comment ça, les lamas… ?! Mais nous n’avons jamais fait le moindre mal à ces animaux ! Vérifiez donc vos sources, madame Du Pouette !

— Mais non, bougre d’âne ! C’est des lamas du Tibet, dont j’te cause ! Ces malheureux lamas aux crânes rasés et sans aucune défense que vous avez exterminés si consciencieusement…

— M’enfin, madame Du Pouette ! Tout cela est de l’histoire ancienne maintenant, le Tibet ! Cela date de mille neuf cent quarante-neuf ! Alors, je ne vois pas du tout ce que le Tibet vient faire dans cette discussion !

— Oh, bien sûr que si, le Tibet a toute sa place dans cette discussion, mon Woo Woo ! Cela prouve bien que depuis des années vous faites chier la planète entière ! Aussi, pour une fois Il n’a pas tort, mon boss ! Cela commence à suffire maintenant ! Putains de massacreurs si vous avez des problèmes d’érection : vous n’avez qu’à prendre du Viagra comme tout le monde… merde, quoi !

— …Mais… enfin… Madame Dou Pouette, calmez-vous ! Surtout que nous savons aussi très bien tous les deux que cela n’arrangerait pas du tout nos petites affaires communes, cette vilaine guéguerre…

— Sauf que nos petites affaires, comme tu le dis si bien, bouddha bouffi, elles sont terminées ! Oui, c’est fini, tout ça ! Je me retire pour de bon maintenant !

Il réfléchit un instant, tout en se grattant le gras du menton… puis, il me regarde par en dessous… tout à fait le genre de regard que je n’aime pas du tout… il lui va d’ailleurs comme une mouffle à ce Woo Woo, ce regard par en dessous… ce putain de regard vicieux par en dessous du Woo Woo… Oh… je vais lui crever ses petits yeux fendus, à cette ordure !

— Bien… bien… entendu… après tout, c’est votre droit, même si je le regrette, mais je me suis laissé dire aussi qu’il vous manquerait peut-être quelque chose… quelque chose de très important…

— Ah bon ?! Et quoi donc… ?

— Hé bien, un certain manuel, je crois… ?!

— … Mais t’es vraiment très con ou tu le fais exprès ?! Tu me déçois vraiment, pauvre raclure communiste de mes deux ! Le manuel ?! Mais c’est moi qui l’ai, ce putain d’manuel ! Ah tiens, ça te la coupe ça, hein… ?! Et ça m’amuse tellement de les voir chercher comme ça ! Apprend, ma pomme, que je l’ai récupéré en douce, y’a deux ans quand ils s’étaient torchés au point de plus savoir ce qu’ils faisaient ces deux loques ! Hé oui, le Woo Woo… c’est bibi qui leur a piqué leur barzin nucléaire ! Et maintenant tu vois, gros lard, j’lui donne quand j’veux, à cet abruti… quand j’veux, j’te dis !

— …Oui… peut-être… mais vous ne le ferez pas ! N’est-ce pas ?! Parce que j’ai appris aussi que vous aviez des projets… de très beaux projets d’ailleurs… c’est bien… c’est très bien… les iles Fidji, je crois… ? C’est bien cela ? Vous avez raison, il faut toujours avoir des projets dans la vie… et puis elle est vraiment charmante, cette Gladys, oui, vraiment…

— Oh, le putain d’enfoiré ! Écoute moi bien, espèce d’enclume molle : tu touches un seul cheveu à Gladys… ou à mon Balou… et alors c’est moi qui te fracasse ta jolie petite tronche d’hépatique… et avec une pelle à charbon… comme pour la Lulu… !

—… Lulu… ?

— Oui… Lulu !

— Lulu… comment ça Lulu ?! Mais, bon sang de bon soir, Madeleine ! Allez-vous finir par me dire tout ce que vous vous racontez avec ce chinois ?! (En français, et toujours l’aut’con qui s’impatiente…)

— Y dit tout simplement qu’y va mieux réfléchir, ce monsieur Woo Woo… et que pour les rossignols, il s’pourrait bien qu’il change d’avis après tout ! Peut’ête bien qu’ils s’en passeront finalement de ces foutus anoraks en plumes, parce que le synthétique : c’est très bien aussi ! Hein, mon Woo Woo ? Hein, que c’est bien aussi, le synthétique… ?!

      ( En mandarin, pour la dernière phrase… )

Chapitre 30. C’est Pignol, c’est Pignol !

J-2. Villa Mektoub. Début de soirée.

« Mais… tu t’es rasé la barbe… ?!

— Oui ! Et les dessous de bras aussi !

— … Hein… ?!

— Non, je plaisante ! Enfin, quoi, Marcel ! Crois-tu réellement que ce soit cela le plus important ?! Explique-moi plutôt ce que vous fichez ici tous les deux, avec Julius ?! Et puis… c’est quoi ces accoutrements… ?!

Et ils me racontent.

« … Donnez le nombre exact de jours passé sur son île déserte par le célèbre héros du roman de William Defoe : « Robinson Crusoé » »

La bonne réponse : dix mille trois cent sept jours, soit vingt-huit ans, deux mois et dix neufs jours, en n’oubliant pas de tenir compte, et c’est là que se trouve le piège, des années bissextiles. C’est Ernie Morkustein qui a eu cette idée pour sélectionner les deux nouveaux candidats à la descente. Deux batteries de quarante questions chacune, et à l’issue, on a tout simplement fait la moyenne et le tour était joué ! Mais cela ne m’étonne guère, car avant d’être là-haut, Morkustein était producteur de jeux télévisés, aussi pour ce genre de chose il savait faire comme personne.

Mais pas que pour cela, ce Morkustein possédait d’autres cordes à son arc…

Il avait excellé également dans un art délicat, et difficile s’il en est, consistant à torturer de pauvres petits gars, dans l’intimité feutrée et très bien insonorisée d’une grande cave aménagée pour la circonstance dans cette magnifique villa qu’il possédait du côté de Santa Monica, Californie, demeure d’exception tout là-haut sur une colline où résident les gens aisés du coin, avec piscine à débordement, vue panoramique sublime sur le Pacifique, et surtout, comble du raffinement, des voisins assez peu curieux…

Pas spécialement un tendre donc, l’Ernie, ainsi les autres questions furent à peu de chose près du même acabit.

Mais, avant cela, avant de lancer cette sélection des candidats à la descente, ils avaient du se résoudre à en éliminer quelques uns d’office. Rapport à leurs faciès beaucoup trop reconnaissables…

Adolf, par exemple, avait été recalé d’entrée. Bien trop risqué, on l’aurait sans aucun doute reconnu tout de suite, les gens d’en dessous n’ayant certainement pas encore oublié sa sale tronche à la ridicule petite moustache carrée !

La « Voix à Daddy » les avait averti des problèmes observés en bas, leur apprenant que cela ne se passait pas exactement comme prévu, et affirmant que je n’arriverai jamais à m’en sortir seul, car livré ainsi à moi-même, je m’appliquais depuis le départ à faire tout et surtout n’importe quoi, laissant entrevoir assez peu d’espoir pour une résolution du problème avant la fameuse date butoir !

« Intervenez rapidement, mes amis, sinon… sinon tout va péter ! Oh, oui, tout va péter ! »

Alors, après moult discussions de plus en plus animées, ils s’étaient finalement résolu à en faire descendre encore deux autres du Staff. Du jamais vu depuis tout ce temps où l’on s’activait à essayer de calmer le jeu plus bas. Mais, cette fois-ci, il ne fallait surtout pas se tromper… d’où cette idée de questionnaire émise par Morkustein, afin de sélectionner à coup sûr les deux plus dégourdis d’entre-eux.

Celui qui réalisa le meilleur score, mais ce n’est pas véritablement une surprise connaissant les aptitudes intellectuelles du bonhomme, fut mon ami Julius, avec, tenez-vous bien… quatre-vingt bonnes réponses ! Un sans-faute, donc ! Même pour les années bissextiles, il n’était pas tombé dans le panneau ! Et de ça, l’ignoble Ernie Morkustein n’en avait pas cru ses petits yeux porcins !

Le second du classement, avec tout de même une moyenne plutôt honorable de trente-six virgule cinq, se trouva être Marcel, notre égorgeur de petites vieilles. Un score remarquable, mais plutôt surprenant à première vue pour une telle brute n’ayant même pas obtenu son brevet des collèges. C’est négliger que vingt-cinq ans de QHS, si on aimait un tant soit peu lire pour passer le temps entre deux promenades dans la cour avec les copines, pouvaient à la longue vous apporter une érudition en béton !

Toujours est-il que le sort en avait décidé ainsi : ce serait donc ces deux-là qui descendraient pour me retrouver et me filer un coup de main… The last chance before Big Bang… !

Puis, comme à l’habitude, la « voix à Daddy » leur promis une enveloppe cachetée contenant des instructions supplémentaires, et le coureur en sandalettes de cuir, tout en sueur, déboula dans la salle cinq minutes plus tard. Je ne sais pas qui se cache réellement derrière cette « voix à Daddy » mais en tout cas… il, ou elle, s’amuse bien !

« Allez… bougez-vous le cul, maintenant ! »

Voilà ce qu’ils découvrirent en décachetant l’enveloppe ! Si ceci n’est pas se moquer ouvertement de la gueule des gens, je ne sais pas trop ce qu’il vous faut ?!

Pour en terminer tout à fait, mes deux zozos me racontent ensuite leur descente dans le noir, l’odeur de cramé qui prend au nez, normal, et la surprise de se retrouver catapultés ici, enfin là, juste à coté, dans une merveilleuse salle de bain avec de fabuleux robinets plaqué or…

« … Comme j’te l’dis, mon vieux, en plaqué or ! Est-ce que tu t’imagines un peu le luxe dans cette baraque ?! »

Marcel est finalement très midinette dans son genre, difficile parfois de l’imaginer affûtant consciencieusement un coupe-choux des heures entières avant d’aller égorger une petite mamie qui rentre des courses en bas de chez lui…

Puis, comment, par une chance inespérée il faut bien le dire, ils tombent sur un gugusse plutôt efféminé (et je comprends alors assez vite de qui il s’agit !) qui les confond avec les deux clowns prévus pour égayer la soirée. Un scénario qui n’était pas sans me rappeler quelque chose de déjà vécu, il y a de cela deux jours à peine…

« Une malencontreuse méprise, bien entendu, mais on s’est dit qu’après tout ce n’était pas plus mal ces déguisements pour passer inaperçu ! »

C’est à mon tour maintenant de leur narrer mes exploits…

Inutile de vous cacher que je ne suis pas bien fier de moi. Et encore, il n’est certainement pas question de tout leur raconter. Ainsi, j’occulte tout ce qui peut concerner le chapitre «Voluptés sensuelles en caravane surchauffée»… Omission volontaire qui me semble indispensable afin de ne pas trop compliquer inutilement le récit de mes aventures !

« Donc, si j’ai bien compris, et pour résumer en deux mots : le Président français veut déclarer la guerre aux Chinois… ? Et tout ça pour une simple histoire de petits oiseaux qui perdraient leurs plumes ?!

— Oui ! Enfin… dans les grandes lignes disons que c’est à peu près ça ! Et c’est pour cette raison que je suis ici ce soir car j’ai appris, grâce à Zoé et aux réseaux sociaux, qu’il était invité à cette soirée… bon… maintenant que vous êtes là tous les deux : vous allez pouvoir m’aider ! Il faut absolument que l’on trouve une solution pour le faire changer d’avis… et cette fois, c’est sûrement notre dernière chance, les gars ! C’est ce soir ou… jamais !

— … Zoé… ?!

— Hein… ? Oui… pardon ! Zoé… Il est vrai que je ne vous ai pas encore parlé d’elle… c’est une amie… et croyez-moi, elle m’a rendu bien des services… enfin… je veux dire que sans elle, j’aurai certainement ramé encore plus !

— Une amie… ?! Tu t’es fait une amie ?! Toi… toi, tu t’es fait une amie… ?!

— Oui, quoi ? Et alors… ?! Je ne vois vraiment pas ce qu’il y a de si étonnant à cela ?!

— Non… rien… rien… mais du coup… je comprends mieux maintenant pour la barbe !

J’avais oublié que Julius pouvait être aussi pénible parfois !

C’est à cet instant précis de notre conversation que nous l’avons remarqué, le vieux… accroupi derrière le barnum des lutteuses bulgares…

L’un de ces petits vieux du genre qui ne paye pas de mine, costard gris beige et cravate à pois, tout occupé à reluquer ces demoiselles par dessous leur toile de tente, une main fourrée dans sa braguette…

« Hé, ho… ! Vous là-bas ! Mais vous n’avez pas honte… ?! À votre âge, quand même ?!

— Qui… moi… ?!

— Ben, oui, vous ! Vous faites quoi, là… ?!

— … Rien… ! J’ai perdu mes lunettes !

Quelques secondes plus tard…

« … M’enfin ! Lâchez-moi ! Ou sinon, je crie et j’appelle la sécurité !

Ce type, à classer sans hésitation dans la catégorie « vieux dégueulasse », se débat comme un beau diable… Marcel, qui s’est chargé de le choper, le maintient maintenant fermement par le colbac. Notre Marcel a encore de beaux restes ; il ne fréquentait pas que la bibliothèque au cabanon et se rendait aussi tous les jours à la salle de musculation pour soulever de la fonte…

— Mais… c’est nous, la sécurité ! Vieux vicelard !

— … Vous… ?! Des clowns ?!

— Hé, ouais, des clowns ! Tu vois, l’ancêtre… on se méfie jamais assez des clowns !

— … Et moi, je suis le père du Président de la République française ! C’est mon fiston, le Président ! Aussi, je vous garanti que vous allez avoir de très graves ennuis si vous ne me relâchez pas tout de suite !

— Le Président… ? Lequel ?! Gonfarel ?

— Mais non… espèces de pauvres minables ! Pas celui-là ! L’autre ! Le vrai ! Celui qui y est en ce moment !

Et Bam… ! Bon, Marcel faut pas trop le chercher non plus, on a beau avoir une éthique, c’est vrai, mais il n’est pas toujours évident de la respecter scrupuleusement !

Et puis une beigne, après tout lorsqu’elle arrive aussi bien à propos, comme ici, cela n’avait jamais fait de mal à personne, non ?! En tout cas celle-ci l’avait drôlement bien calmé, le pervers… voire peut-être assommé pour de bon… !

— … Chou ! Mais qu’est-ce que tu fiches encore… ?! Et qui sont ces deux clowns ?! Mais… attendez donc un peu… vous ne seriez tout de même pas en train de maltraiter ce pauvre petit vieux, là… ?! Oh, merde, Chou ! C’est pas croyable ! Est-ce que tu veux bien m’expliquer, s’il te plaît… ?!

— … Chou ?!… J’ai bien entendu… elle t’a appelé Chou… ?!

Chapitre 29. Sur son trente-et-un.

J-2. St Tropez. Dans les airs, pas très loin de la Villa Mektoub. Même moment, à quelques choses près…


Boum ! Boum ! Et boum ! Mais, bon sang, c’est que ça cogne fort là-dedans ! Vl’à que mon cœur s’emballe… ! Ce léger crochet sur Toulon et la Préfecture du Var, où nous venons de la récupérer, et maintenant notre bel hélicoptère qui fend l’air à pleine turbine en direction du golfe de St Tropez, et me voici la femme la plus heureuse du Monde : Gladys est là, près de moi, tout contre moi…

Et drôlement bien pomponnée. Waouh ! Quelle classe elle a, ma jolie Préfète, dans cette élégante petite robe noire en mousseline ! Son charme chic agit tout de suite et je ne résiste pas bien longtemps : allez, hop ! Emballez, c’est pesé ! Une belle roulade de patin devant tout le monde !

Mais attention… quand je dis tout le monde, je parle uniquement du colonel Du Thilleul, sur ma gauche, et de madame Fifignon qui est assise à l’avant de l’appareil, à coté du pilote.

À ce propos, comme je m’y attendais : elle va beaucoup mieux Fifignon ! Elle ne trimballe plus sa bouée gonflable, et si j’osai même, je dirai qu’elle nous pète le feu, la Fifi ! Il n’y a vraiment pas à dire : le nain est un as de première lorsqu’il s’agit de vous remettre quelqu’un d’aplomb ! Par contre, en ce qui concerne Du Thilleul, c’est franchement pas la joie de vivre. J’ai l’impression qu’il suit une très mauvaise pente. Aussi, comme il me semblait bien trop risqué de le laisser se morfondre tout seul au fort, j’ai insisté pour qu’il nous accompagne ce soir. Et c’est aussi sur mes conseils avisés qu’il a accepté d’abandonner pour la soirée son bel uniforme d’officier bien repassé avec tous les plis réglementaires dans le dos, contre un bermuda et une magnifique chemise hawaïenne que lui a aimablement prêté Jean-Lain, qui fait grosso modo la même taille que lui.

Bien entendu, inutile de vous dire que cela le change beaucoup, notre militaire ! Et, bien qu’il tire toujours autant la gueule, cela lui donne avec sa grosse moustache qui rebique, un petit air bien sympathique de Tom Selleck dans Magnum ! Avant le décollage, j’ai préféré vérifier moi-même s’il bouclait correctement sa ceinture de sécurité. Un peu la trouille qu’il ne tente de sauter en plein vol, le colonel morose… ! Déjà un enterrement de prévu demain avec celui de la mère Gémiminiani, alors c’est peut-être pas la peine d’en rajouter !

Tiens, au fait… une fois de plus, j’ai eu du pif ! Elle adorait le Limoncello, notre picolo de service, mais n’était pas Corse du tout ! Même pire que je ne le pensais : cette impostrice était originaire du Pas-de-Calais ! Comme promis à Jean-Lain, je me suis occupé de tout comme une grande fille, et j’ai fait envoyer le corps –tout mou– à Arras, dans un fourgon frigorifique Vivagel. Bien sûr, aux frais de la République. Avec les grosses chaleurs du moment et tous nos vieux de la vieille qui clamsent comme des mouches, il n’y avait plus rien de disponible pour assurer le transport en pompe funèbre classique, aussi je me suis débrouillée comme je l’ai pu en réquisitionnant ce qui restait !

Évidemment, je sais bien que ce n’est jamais trop conseillé de recongeler un truc déjà congelé, mais là, il y avait urgence vu qu’elle commençait à se vider d’un peu partout… !

À ma demande, on enverra aussi deux ou trois peigne-culs du Gouvernement en délégation à la cérémonie funèbre, avec un joli drapeau tricolore de deux par trois à poser sur le cercueil, histoire quand même de marquer le coup, bien que je pense aussi, avis personnel qui vaut ce qu’il vaut, que ce ne soit pas non plus la peine de trop se prendre le chou pour une simple ministre déléguée des droits de la Femme. La mère Gémiminiani, n’était pas notre si charismatique Simone nationale, alors dans une petite quinzaine tout au plus, tout le monde l’aura complètement oubliée, cette alcoolique !

Pour en revenir à notre soirée : en définitive, le Président n’a pas souhaité que toute sa smala vienne chez Gonfarel, alors au final nous ne sommes plus qu’une petite demi-douzaine à faire le déplacement. Il a peut-être jeté un rapide coup d’œil dans le traité des bonnes manières de Nadine la petite baronne rigolote, et appris ainsi que de débarquer dans une private party accompagné de huit cents personnes n’était pas forcément du meilleur goût… N’est-il pas essentiel d’avoir un minimum de savoir-vivre en société lorsque l’on dirige un grand pays ?! La réponse est : oui !

La baraque au gazier du désert d’Arabie est gigantesque. Et je pèse volontairement mes mots pour une fois…

Du ciel, on a une très belle vue sur la propriété et son parc de sept hectares. Sur la pistoche aussi, et croyez-moi, c’est très loin d’être un pédiluve ! Pas mal de spots et de loupiotes installées un peu partout. Assurément, le Linky vert anis d’Énédis ne devait pas être souvent à la fête ici ! À lui tout seul, l’arabe, doit nous bouffer la production entière de l’une de nos centrales nucléaires ! Par chance, Patrice D’al Longo n’est pas avec nous ce soir pour voir ça ( Le pauvret marche maintenant avec des béquilles et a récupéré la bouée canard de Fifignon ! ), nul doute qu’il aurait probablement pété un câble, lui qui se démène tant, jour après jour, pour lutter contre le gaspillage énergétique et conserver intact la beauté virginale de ce merveilleux monde qu’est le nôtre…

Et puis, il y a du petit personnel aussi. Et comme prévu ce sont bien des jeunettes lituaniennes qui nous accueillent à notre descente d’hélico, et qui nous proposent sans attendre de grands verres de cocktails exotiques très colorés, avec de jolies ombrelles japonaises plantées dedans et un zeste d’orange amer qui flotte par le dessus. Je ne suis pas sûre qu’elles soient toutes majeures, les gamines, mais ce qui est incontestable : c’est qu’elles n’ont pas froid aux yeux… !

Ni aux fesses. Elles sont toutes en string ficelle, avec tout de même un petit tablier noir et blanc, assez strict sur le devant.

Seins nus, toutefois.

Nous comprenons assez vite, tout en remerciant chaleureusement la directive européenne sur les travailleurs détachés, que le thème de la soirée n’est pas le bon goût à la française !

Sous un immense parasol, mode toit en paille, j’aperçois l’ancien Président Gonfarel vautré dans un canapé fluo au beau milieu d’une nuée de donzelles et je propose à Gladys de le lui présenter, elle qui ne l’a encore jamais rencontré en chair et en os.

De loin, il a toujours l’air aussi con. De près, aussi…

 » Oh… ! Madame Goret ! Comme cela me fait plaisir de vous revoir ! Mais, laissez-moi donc vous présenter Suscha, mon amie…  »

C’est vraiment marrant, mais en la voyant pour la première fois sa nouvelle cop’s à Gonfarel, je ne suis pas du tout surprise… Elle est à peu de chose près très exactement comme je m’y attendais : une superbe pouffe de vingt-cinq balais dans toute sa splendeur juvénile ! Bonne âme, j’essaye tout de même de lui trouver un peu de charme, mais ce n’est pas facile, et curieusement je n’ai qu’une seule véritable envie : lui demander si par le plus grand des hasards, ce joli prénom « Suscha » ne signifierait pas « bouche à pipe » dans sa langue maternelle ?! Ce qui serait, n’est-il pas, une coïncidence bien extraordinaire ?!

Toutefois, je me retiens, réalisant qu’il ne serait pas très convenable d’avoir un peu trop d’humour décalé en de telles circonstances mondaines…

—… Enchantée !

Oui, je sais… pas sympa de mentir !

— Alors, comment allez-vous, madame Goret… ?

— … Ça va… ça va ! Enfin, disons plutôt que l’on fait aller ! Vous savez bien ce que c’est, Gonfarel… avec tous ces incapables au Gouvernement ce n’est pas évident tous les jours !

— Oh… madame Goret… madame Goret ! Votre insolence me manque beaucoup ! Si vous saviez… depuis que j’ai quitté les affaires, je m’amuse beaucoup moins !

Mais à mon avis, confirmé par les lèvres gonflées comm’ac de sa jolie poupée russe, il devait par contre se faire pomper le poireau plus souvent…

— Tenez, Gonfarel… à mon tour de vous présenter ma fiancée… mademoiselle Gladys Von der Froofroome !

Il la regarde, interloqué, comme si elle venait de débarquer de la planète Mars, ou bien encore d’Éthiopie septentrionale, que peu de personnes savent exactement où cela se situe…

— Elle est passionnée par les tortues… !

Et là, je crois bien que je lui porte le coup de grâce, au père Gonfarel ! Cet abruti ne sait plus quoi dire, alors j’embraye aussi sec…

— Et votre petite Suscha ? C’est quoi son truc, à elle ?!

— …Moi… ?! J’adorrre les huîtrrrres !

C’est pas vrai ?! Voilà donc qu’elle cause not’ langue, la bimbo lituanienne ?! Et en plus de ça, elle a de la répartie ! Je sais pas si je vais pas l’aimer en fin de compte, cette petite chatte à son gros pépère !

—… Les huîtres… ?! Ouah… ! Mais dites, c’est drôlement bien ça !

—… Oui… et la queue aussi !

—… Ah… tiens… ?!

—… Oui, Suscha bien aimer aussi la queue… lan… gousss… ssste… ! C’est bien comme cela que vous dire en français ?! Oh, oui… bien aimer aussi ! Mais torrrtue… moi jamais encorrre mangé la torrrtue, madame Gorrrette !

Hé ben, ça y est ! Voilà que je la kiffe pour de bon, la p’tite slave avec son drôle de bec d’ornithorynque !

À ce moment, je ne sais trop pourquoi… je me retourne… Et surprise, devinez donc qui c’est qui qui nous arrive… ?! Tout de go, et franco de port ?! Et je vous le donne en mille, Émile ! Et oui ! Bingo ! Gagné le gros lot ! La Josyane ! Et, toujours fidèle à son image, et notamment lorsque le dress-code l’exige formellement comme ce soir, elle s’est fringuée tout en transparence l’icône nationale… D’ailleurs, plus transparent je ne pense pas que tu trouves sur le marché de la loque ! Même chez Tati, rue Barbés, au rayon « Reines du macadam »… C’est bien simple ; on croirait presque de la moustiquaire, son machin moulant !

Mais ce soir, étonnamment, elle a enfilé une petite culotte notre première Dame de Franc, et que l’on distingue très bien !

Mais pas de soutif.

Disons que cela fait la balance. Quoi qu’à bien y réfléchir, l’expression soit totalement inappropriée chez elle, vu que ses gros nichons sont en plastique et que ça ne balance pas du tout ! C’est même bien raide derrière la toile à mosquitos !

Gonfarel, en arrêt cardio-respiratoire depuis l’apparition de la madone à gros tétons, reprend peu à peu ses esprits…

— Josyane… ma petite Josyane…! Oh, là, là…! Vous êtes vraiment toute en beauté ce soir ! Mon dieu… vous êtes de plus en plus belle, ma chère !

Je profite alors, assez lâchement, de cet instant magique entre tous où la vulgarité frise l’indécence, pour tirer Gladys par le bras et lui glisser à l’oreille : « Viens, ma chérie, on se tire dans un coin plus tranquille… j’ai tout un tas de choses à te raconter… ! »

Et je l’entraine sur-le-champ vers un endroit plus isolé de l’autre coté de la piscine aux dimensions olympiques. Au passage, nous acceptons une coupette de roteux que nous propose une pulpeuse hôtesse.

En tout cas, il n’y a pas à dire : il y a vraiment du beau monde à cette soirée, et si d’en haut la bicoque ressemble au château de Cendrillon ou bien de la Belle au bois dormant, vue d’en bas c’est plutôt la Casa Nostra du grand méchant loup ! Il est de notoriété publique que notre bon ami Gonfarel, comme tellement d’autres politicars de son espèce, a trempouillé et trempouille encore dans quelques affaires plus ou moins nettes, pour ne pas dire carrément louches, mais ce soir, j’ai l’impression qu’ici tout le gratin de la pègre mondiale s’est donné rendez-vous…

Des véreux en tous genre donc, mais aussi du People à foison, et pas mal d’artistes de variété bien connus, sachant que l’un n’empêche pas l’autre me direz-vous alors avec une certaine pertinence qui n’appelle pas à la contradiction…

Quelques rappeurs notamment.

Je ne suis pas vraiment fane de leur zique, mais j’en reconnais tout de même quelques uns dans la masse chamarrée et grouillante… Faut avouer qu’avec eux c’est toujours relativement facile de ne pas se tromper… Manteau de fourrure de bête, bonnet en laine, une casquette et la capuche du sweat par dessus le tout ! Celui-là, qui se fait appeler « le Skunks » sur scène (ou « le Furet » peut-être, je ne sais plus…), un tantinet frileux, a même rajouté une énorme paire de lunettes de ski ! Et sans oublier les breloques et les gri-gris qui portent chance… Bagouzes monstrueuses, gourmettes sur-dimensionnées et amas de colliers d’une demi-tonne scintillants de mille feux à vous en faire exploser un à un ces précieux cônes tapis tout au fond de vos rétines ! Tandis qu’à leurs cotés, leurs gonzesses blondes comme le blé qu’ils ont amassé en banque en braillant toutes leurs poésies insalubres dans un microphone, se trémoussent frénétiquement en skimpy short dorés et bien ras la touffe…

«Hey, frêrot… ! Zy’va donc comprendre le Rap, toi… ?!»

On a touché le fond depuis longtemps mais ils continuent à creuser, ces cons !

Beaucoup de sportifs également…

Des pelles de fouteux, dont la courte saison de championnat doit être terminée, aux coiffures structurées, ou bien plutôt destructurées, mais c’est selon le point de vue ou bien parfois la distance d’où l’on se trouve, de beaux gosses à la peau toujours bien bronzée et recouverte de tatoo plus ridicules les uns que les autres, accompagnés, eux aussi, d’une dinde de service généralement pas très farouche, qui vous fait « bling-bling » dès qu’on lui appuie un peu fort sur le percing du nombril…

Chemin faisant, nous croisons aussi un célèbre tennisman sur terre battue d’avance, avec un bras vraiment beaucoup plus gros que l’autre, puis, un peu plus loin, un champion de formule one avec un cou de taureau et des mollets de coq, qui taille le bout de gras avec un ancien coureur cycliste recyclé ( c’est bien le cas de le dire ! ) dans la vente de pendules de salon en toc, qu’il essaye de refourguer à des qui seraient encore plus con que lui, ce qui, très honnêtement et même avec pas mal de recul et un brin de compassion, reste une sacrée gageure !

Youpi, alors ! C’est notre Président qui va être drôlement content : va pouvoir faire son petit marché bien tranquille, le pépère, dans cette véritable cour des miracles s’il envisage un prochain remaniement ministériel !

Mais, attendez… ! Bougez pas, les amis ! Le plus beau reste encore à venir… !

« Hé, ho ! Mais c’est ma belle Mado à moi ! Alors, tu viens plus chez l’oncle Charly ! Lui, c’est Franky Pine ( prononcez Païne, à l’english…). Nom d’artiste, choisi après s’être certainement beaucoup creusé le ciboulot.

Monsieur Pine est animateur à la télé. Le plus grand, le plus fort, et le plus drôle aussi, et donc forcément le plus adulé de tous nos animateurs du petit écran… Ah oui… et « Oncle Charly », c’est un club. Un club libertin, comme le Sphinx, mais en plus classieux tout de même. La moquette en velours y est beaucoup plus épaisse.

— Ben, non… plus l’temps, la Couille !

Je sais pertinemment qu’il n’aime pas du tout lorsqu’on l’appelle comme ça, surtout en public. Pourtant, c’est bien l’exacte vérité : il n’en a qu’une de glande qui lui pendouille entre les pattes, le Franky ! L’autre ne serait jamais descendue dans sa petite sacoche à ce qui paraîtrait.

Notre Franky a débuté comme chanteur de variétés dans les années soixante-dix. Années bénies entre toutes de la chanson populaire, où l’on n’était pas trop regardant sur la qualité des vocalises, et où l’on se sapait pattes d’éph et flamboyantes chemises col « Pelle à tartes ». Puis, monsieur s’est reconverti tout doucement dans l’animation télévisuelle. En conservant toutefois quelques uns de ses costumes de scène d’époque.

Il a pondu des bouquins aussi. Pas uniquement sur son orpheline et les moyens de s’en servir, mais rassurez-vous : il en parle beaucoup quand même ! Et les gens aiment ça ! Il en vend des tonnes de sa littérature, que l’on retrouve systématiquement en tête de gondole à la Fna’que, temple s’il en est bien un de la culture beaufulaire.

J’avoue qu’une fois j’en ai lu un, moi aussi, de ses chefs-d’œuvre au Franky. Pur voyeurisme de ma part, ou plutôt vilaine curiosité malsaine, un peu comme lorsqu’on ralentit sur une route nationale verglacée pour mieux voir des bagnoles enchevêtrées et encore fumantes, et qui sait avec un peu de chance, un joli macchabée agonisant dans une mare de sang…

« Moi, je déconne pas avec le salami ! » pour titre, l’ouvrage. Et cela donnait déjà envie de se plonger dedans, isn’t it ?! À la fin de son bouquin, page cinquante-quatre, en épilogue et concluant tout en beauté crescendo, il nous assène, grand philosophe de la vie qu’il est maintenant devenu notre Franky en prenant de la bouteille : « Plus les années passent et… plus j’me dis que ça passe vraiment trop vite ! »

— C’est que du jus de pomme… ! T’inquiète pas ! me précise notre animateur-écrivain, en désignant le verre qu’il tient à la main. Comme il raconte à tout le monde qu’il a cessé de picoler, il doit se sentir obligé. Sa tronche couperosée et bien enflée de partout nous raconte malheureusement toujours un peu l’inverse à chaque fois qu’on le croise.

J’écourte la discussion. Je me connais trop bien : je pourrais vite devenir désagréable… !

— Mon pauvre Franky… arrête donc ton cinoche ! Tout le monde sait bien qu’il n’y a pas un jour de la semaine où t’es pas torché comme un coing ! Et puis tiens… que tu bandes plus, aussi !

Il reste, tout pensif, comme un gland qui ne va pas tarder à tomber de l’arbre au début de l’automne et se faire bouffer tout cru par un sanglier de passage. Et nous, on s’avance avec Gladys.

« Mais, qu’est-ce que tu as donc de si important à me dire… ?!

— Tu vas être contente… je te l’avais promis… hé, bien… ça y est… ! J’ai fait le nécessaire pour nos tortues !

—Nos tortues… ?!

— Oui, nos ! Bon sang, c’est aussi un peu les miennes maintenant, non ?!

— … Oui… bien sûr…

— Alors, voilà… c’est bon… tout est réglé !

— Réglé… ? Comment ça… ?! Mais qu’est-ce que tu as obtenu… ?

— Tout ! Et même plus, je crois bien ! Tu vas voir…on va les sauver ces sacrées bestioles !

Elle doute, ma Gladys. Si, si, je le vois bien qu’elle doute… alors, je lui raconte en détail mon entrevue avec Patrice D’al Longo… et elle rigole cette fois, surtout lorsque vient le moment de lui parler de notre futur drapeau national avec l’une de ces adorables petites bêbêtes à carapace dessinée en plein milieu. Et elle est encore plus belle quand elle rit, ma Gladys…

— T’es rudement gonflée tout de même ! Oh, je t’aime, tu sais…

— …Moi aussi, Gladys… j’t’aime !

Ces yeux pétillent de bonheur. Et les miens, sûrement aussi. Alors, vite, on se serre fort toutes les deux… très fort… Et on s’embrasse fort aussi, encore plus passionnément que ce matin… N’allions-nous pas finir par avoir des bleus sur tout le corps si l’on continuait comme cela ?! Pas faux ce qu’on dit : le bonheur fait un peu mal parfois… !

— Mais, attends un peu, j’ai autre chose à te dire… ou plutôt à te demander… Cette fois, je prends un air beaucoup plus sérieux…

— Voilà… j’ai décidé de partir !

— Partir… ?! Mais, comment ça partir ?! Tu m’abandonnes déjà ?!

— Bien sûr que non ! Au contraire… on va partir ensemble ! Enfin si tu acceptes… mais je suis persuadée que tu vas dire oui ! Tu dois dire oui, Gladys !

— …Partir ?! Moi… moi avec toi… ?!

— Oui, toi avec moi ! On va s’acheter une maison ! Une belle maison… rien que pour nous… et pour mon Balou aussi !

— Une maison… ?

— Oui, une très grande maison, à Turtle island !

— Turtle island… ?! C’est une blague… ?! Allez arrête, s’il te plaît ! Ce n’est vraiment pas sympa de me faire marcher comme ça !

— Mais non, ce n’est pas une blague ! C’est aux iles Fidji ! Dans le Pacifique sud ! On va vraiment partir toutes les deux… faut me croire Gladys !

— Mais…

— Quoi ?! Tu ne trouves pas toi aussi qu’il y en a marre maintenant de cette vie que nous menons toutes les deux ?! Et puis, surtout ne t’inquiète pas pour l’argent… ! J’ai tout prévu ! On va pouvoir se la couler douce !

— … T’as héritée… ?!

Là, c’est bibi qui rit aux éclats !

— Non… pas exactly… disons plutôt que j’ai eu une très grosse rentrée d’argent ces derniers jours… un petit placement en bourse qui m’a bien rapporté, vois-tu…

Chapitre 28. Au vent mauvais.

J-2. St Tropez. Villa Mektoub. Au même moment…

« Hé, dites donc, monsieur… vot’chien, c’est quoi comme race… ?!

— Berger belge malinois !

— … Ah… !

— Et ça, tu vois, gamine… c’est la Rolls-Royce des chiens de défense !

Ce vigile de « Gimenez-Sécurité », comme écrit en grosses lettres orange fluo sur son tee-shirt noir, montait la garde au portillon de l’entrée de service, en compagnie d’un chien muselé d’une espèce canine que je ne connaissais pas encore. Et cela faisait déjà aussi deux bonnes minutes que je recherchais fébrilement la carte de visite du président Gonfarel dans mes poches de jean’s…

Zoé et moi, n’étions pas du tout là par hasard.

Les heures passant, je m’étais d’ailleurs rendu à l’évidence : le hasard n’avait pas grand chose à voir dans toutes mes péripéties, et cela dès l’instant même où j’avais débarqué l’autre soir…

Cette boite de nuit à St Tropez, la rencontre avec Zoé ensuite, dont le deuxième prénom était Maryam, en souvenir d’une grand-mère maternelle polonaise et catholique fervente, puis cette invitation par ce Gonfarel à cette soirée au cours de laquelle assisterait le nouveau Président de la République Française, celui-là même qui désirait tant aujourd’hui en découdre avec les Chinois, n’était en réalité et à l’inverse de ce que j’avais pu imaginer au départ manifestement pas le fait du hasard… Ô, bien sûr que oui… le hasard n’avait rien à voir là-dedans… !

« Hé ben, moi, je préfère quand même les chihuahuas !

Le molosse grogne et son maître se touche le pif qu’il porte plutôt de traviole…

—Ah ouais… ?! Un chihuahua… ? Et ça te saute peut-être un mur de trois mètres de haut comme une fleur… et sans élan… ?! Et même que s’il te chope, ma pt’ite, il te lâchera plus… !

— Rien à faire ! Un chihuahua… c’est tellement plus mignon !

Zoé est hilare. Elle nargue ce maître-chien et la bête belge qui montre les dents sous sa jolie muselière en cuir fauve…

— Au pied, Tintin !… Pied… pas bouger… !

—Comment… ?! Tintin ?! C’est une blague, non ?! Vous ne l’avez tout de même pas appelé Tintin, vot’ kléb’s… ?!

— Ben, si ! Quoi… ? C’était l’année des « T » ! Et quand même… Tintin et Milou, ils sont bien Belges, non… ?!

—… Ouais… c’est sûr… vu comme ça ! Sauf que dans les « Tintin et Milou », le chien c’est Milou et pas Tintin, mon vieux !

—… Milou ? Comment ça, le chien, c’est Milou… ?!

—… Et uuuiii ! Et puis c’est un fox-terrier aussi ! Et vachement plus intelligent que vot’ clébard, ce fox-là !

La tension monte subitement d’un cran entre Zoé, le sac à puces, et son maître. Et je ne retrouve toujours pas cette fichue carte…

— Moi… j’ai un copain Belge ! Denis ! Il a assassiné pas mal de monde… !

Je ne savais vraiment pas pourquoi j’avais dit ça. Peut-être pour gagner un peu de temps…

— Oh, non, Chou ! C’est pas vrai… ?! Tu ne vas pas encore recommencer avec tes potes de prison… ?!

— Comment ça ?! Vous avez fait de la prison… ?!

— Hein… ?! Mais non ! Bien sûr que non ! Elle a dit ça pour plaisanter… faut surtout pas l’écouter, monsieur Gimenez !

— … Gimenez ?! Comment ça, Gimenez ? J’m’appele pas Gimenez ! Gimenez, c’est mon patron ! Mais t’es con ou quoi, le bronzé ?! Et puis faut pas plaisanter avec la zonzon ! C’est du sérieux la prison… alors on rigole pas avec ça !

— …Ben, oui… évidemment… vous avez tout à fait raison, on ne le fera plus ! Promis ! Tu vois Zoé, ce monsieur à tout à fait raison, il ne faut plus rigoler avec ça !

— C’est toi qui a commencé !

Et maintenant, le Tintin –qui devrait s’appeler Milou– n’avait plus qu’une seule envie ; nous sauter à la gorge et nous dépecer ensuite avec rage ! Exactement comme l’aurait fait ce Denis « Bitume » de Namur…

Bitume, bien entendu, n’était pas son véritable patronyme à ce type, mais un surnom donné par la presse Belge de l’époque pour évoquer le fait qu’après avoir démembré ses victimes, il les dissimulait ensuite dans de gros fûts de deux cents litres remplis d’une sorte de goudron liquide de sa fabrication. Une idée qui lui serait venue, à lui aussi, en lisant des bandes-dessinées. Des « Lucky Lucke », si je me souviens bien…

— Ah… je l’ai retrouvé ! Tenez, regardez donc… vous voyez : on ne vous a pas menti ! Nous devons bien faire un show ici ce soir, et c’est monsieur Gonfarel en personne qui nous a donné cette carte… !

— Faites voir… !

Je lui passe le petit carton entre deux barreaux de la grille. Il le regarde très attentivement, le tourne et le retourne dans tous les sens. Sait-il lire au moins, ce bourrinos ?! Le doute est permis en voyant son embarras. Puis finalement, il se décide tout de même…

— OK… je vais l’appeler… !

— … Quoi… ?!

— Ben, y’a son numéro de téléphone sur la carte, alors je vais l’appeler votre monsieur Gonfarel… on verra bien comme cela s’il est au courant !

— … Mais…

— Y’a pas de mais… ! Je fais juste mon boulot ! Personne ne rentre si pas autorisé à entrer ! C’est comme ça et pas autrement ! Toi comprendre que j’ai des consignes, moi ?!

Il sort un téléphone portable de l’une de ses nombreuses poches de pantalon de treillis et compose le numéro en tirant la langue.

— Allo… m’sieur Gonfarel… ?

— Ben non, tête de nœud ! c’est madame Broutin ! Vous savez que vous commencez à me gonfler maintenant !

Rassurez-vous, pour finir il nous a quand même laissés entrer. Toutefois, cela prit un certain temps avant qu’il ne se décide à l’ouvrir cette satanée grille en fer forgé et nous avons dû faire preuve d’une certaine dose de patience, avec ma Zoé.

Oui, je sais… j’ai dis ma

L’hypnose est un vieux truc.

Vieux comme le monde, ou presque. Mais ce vieux truc peut s’avérer très utile dans certaines circonstances !

C’est Elzévire, ma cousine, qui m’a tout appris…

Enfin, je précise immédiatement : en ce qui concerne l’hypnose et ses applications utilisables dans la vie de tous les jours, alors n’allez surtout pas vous imaginer des choses inconvenantes !

J’ai commencé avec des poules.

Les poules, et les volailles en général, sont ce qu’il y a de plus faciles comme cobayes pour qui veut débuter dans l’hypnose. Par la suite, avec un peu de pratique, il est possible de s’attaquer plus sereinement à des êtres humains, ou bien encore à des rats. Sachant que la difficulté croît avec le niveau d’intelligence du sujet à endormir. Ainsi, dans le cas présent, je dois tout de même avouer que ce Tintin de berger Belge m’avait donné du fil à retordre…

Une fois pénétrés dans l’enceinte de la somptueuse propriété, nous nous dirigeons vers le premier bâtiment situé en face de nous. Coup de chance : c’est là que l’on nous attendait… ! Ou plus exactement : que nous attend un individu qui se présente à nous comme le responsable de toutes les festivités organisées ici, ce soir. Son attitude, dans ses moindres gestes, est incroyablement maniérée. Nous ne sommes pas très loin de la caricature…

« Ah, le fakir… ! Enfin, vous voilà, mon p’tit ! Monsieur Gonfarel commençait à s’inquiéter, il avait tellement peur que vous ne puissiez pas venir pas ce soir !

— Ben… si,si… on est venu ! Mais vous savez, je ne suis pas fakir mais plutôt illusionniste… je pratique l’illusion… l’illusion sous toutes ses formes… !

— …Bon, écoute… fakir, magicien ou même ventriloque à la noix, on s’en fiche un peu à vrai dire ! Pour moi, c’est du pareil au même ! Du moment que les gens s’amusent, c’est ça qui m’importe… que les gens se marrent, oui, voilà, c’est bien ça le principal, mon p’tit !

 » Alors là, faut surtout pas que tu te fasses de bile… ! Sûr qu’ils vont bien se fendre la poire, tes gonzes ! Mais par contre, avant ça, faudrait peut-être qu’on discute un peu de not’ p’tite rémunération… ! Parce que tu vois, ma minouche, on n’a pas trop l’habitude de se déplacer pour des prunes, nous… !

Zoé m’énerve… ne va-t-elle pas maintenant lui causer pépettes alors que nous sommes venu sauver le Monde… ?!

— Mais il n’y a aucun soucis… votre contrat est prêt, mes petits loups ! Y’a simplement qu’à rajouter vos noms…d’ailleurs, c’est quoi ton petit nom, ma chérie… ?!

—Dis… t’fous pas de ma gueule, la tapette endimanchée ! Et n’essaye surtout pas de nous embrouiller ! Alors… combien qui compte nous refiler ton boss ?! »

Rudement douée pour les affaires, cette gamine… ah ça, oui… ! Elle réussi finalement à nous obtenir le double du cachet prévu ! N’ayant aucun scrupule à mentir, haussant un peu le ton, c’est vrai, elle lui affirme que nous sommes des vedettes internationales, que l’on passe partout dans le Monde, même à Vegas au Caesar Palace, et qu’ainsi nous refusons de nous produire à moins de cinq mille balles la prestation ! Et encore, qu’il regarde bien qu’on lui fait une sacrée fleur, et que pour ce prix-là, il ne fallait surtout pas qu’il s’attende à ce qu’on lui révèle toute la panoplie de notre talent ! Bref… pour conclure… qu’il ne nous prenne surtout pas pour des intermittents du spectacle de troisième zone, ce (je cite…) petit con, plein de simagrées et avec sa grosse tête de légume moche !

« Bon… OK… ça va bien comme ça maintenant, tous les deux ! Vous avez gagné ! Je vais vous donner la plus grande loge ! Suivez-moi… »

Cette grande loge, sous un barnum minable, mesure trois mètres carrés tout au plus. Il y a là deux chaises en plastique, une table bancale et un vieux miroir fendu. Pour ça, elle a raison, Zoé : on se moque bien des artistes ici…

Avant de nous abandonner, l’efféminé de service trouve assez curieux que nous n’ayons apporté aucun matériel avec nous, il s’attendait sans aucun doute à nous voir débarquer avec une planche à clous pliante, une caisse remplie de tessons de bouteilles, et tout un arsenal d’ustensiles bien acérés qui font bobo, alors que nous arrivons un peu les mains dans les poches…

« T’fais donc pas du mouron, mon mignon ! Tu vas voir qu’on va assurer comme des bêtes ! » le rassure immédiatement Zoé, bien confiante je trouve une fois de plus, dans mes seules capacités à improviser…

—…Ma foi… on verra bien après tout… ! Vous avez tout votre temps pour vous préparer, je vous ferais passez en dernier… juste après l’éléphant péteur ! »

Et il nous laisse pour de bon cette fois, s’éclipsant en tortillant du bassin.

« Et maintenant… qu’est-ce que tu comptes faire, Chou… ?

— Pour l’instant, je… je ne sais pas trop encore ! Approcher ce Président peut-être… et puis le persuader de renoncer à déclencher cette guerre qui n’a aucun sens… enfin tenter de toute façon quelque chose pour que cela n’arrive pas… Il le faut… oui, il le faut absolument… !

— Ouais… ben, c’est pas gagné ton affaire !

— Merci pour les encouragements ! Merci beaucoup, oui, vraiment, j’te remercie ! Bon, pour commencer je vais aller repérer un peu les lieux pendant que tu te prépares…

Et je sors de la tente. Un tantinet fâché.

Annabelle n’est pas très loin, attachée à un pieu, une courte chaîne d’acier enroulée autour de l’une de ses pattes arrières… Elle est triste. Alors, je m’approche. Et elle me raconte tout, par infra-sons, avec ses mots à elle.

Annabelle pèse dans les trois tonnes et demie. Ce qui doit être à peu près dans la moyenne pour une éléphante d’Asie âgée d’environ six ans.

Son cornac –c’est comme cela que l’on nomme les dresseurs d’éléphants, d’après Zoé– est un ignoble personnage. Et je sais de quoi je parle, ayant quelques sérieuses références à ce sujet !

Il ne lui file à manger que du maïs fermenté. À chaque repas. Et ceci uniquement pour le numéro qu’il a mis au point…

Le maïs, surtout fermenté, vous ballonne énormément l’estomac et puis tous les intestins, du coup, le pauvre animal, rempli de gaz, pète toute la journée. C’est complètement dingue à croire, je le sais, mais cet abruti gagne donc sa vie comme cela : en faisant péter un pachyderme devant des gens qui trouvent cela hilarant et qui applaudissent à chaque fois que celui-ci leur lâche un vent au visage !

Les éléphants, selon Aristote, seraient les animaux qui dépasseraient tous les autres par leur intelligence et leur esprit. Il ne faisait donc aucun doute qu’Annabelle avait compris assez rapidement être tombée sur le cornac le plus débile de toute une profession…

Je laisse Annabelle à son triste sort et continue mon repérage des lieux. Je découvre ainsi un autre barnum, assez similaire au nôtre, qui est réservé celui-là à une troupe de lutteuses bulgares, et puis, encore un peu plus loin, un ours brun. Enfermé, lui, dans une grosse cage en fer. Un panneau indique : « Attention ! Animal très dangereux. » La pauvre bête est à moitié pelée…

C’est exactement ici, alors que je fais le tour de cette misérable cage, que je tombe sur eux…

Deux clowns… deux clowns qui mettent la touche finale à leur maquillage. Deux assez vilains clowns, mais que je reconnais immédiatement malgré leurs accoutrements…

Troisième Partie. Chapitre 27. Tapis rouge.

J-2. Cannes. Début de soirée.

Ce matin-là, Phlycténiae Bordèrre-Lyne ne se doutait pas qu’elle allait enfin toucher au but. L’ultime découverte après tant de recherches et d’énergie dépensées pour cela. Le sens de toute une vie… de toute sa vie…

Pourtant, cette journée avait débutée tout à fait comme d’habitude. Levée aux environs de dix heures, c’était son heure, elle avait déjeuné tranquillement sur le balcon, seule, face à la mer Méditerranée. Puis, quelques instants plus tard, avait vomi dans les toilettes. Tout commençait bien…

Ensuite, elle consacra le reste de la journée, dans le confort douillet de sa suite, au dernier étage de l’Intercontinental Carlton de Cannes –toujours la même, celle où elle passe la quasi intégralité de la saison estivale– à se préparer pour cette soirée chez Gonfarel. L’ex-Président de la République organisait une petite sauterie, baroque et très certainement un peu folle, pour fêter l’anniversaire de sa nouvelle conquête.

Phlycténiae est une héritière. Ou, plus exactement, la très grande héritière d’une bien extraordinaire fortune…

Tout avait démarré avec son arrière-grand-père, Anatole Bordèrre, l’inventeur du célèbre tulle gras Bordèrre, un emplâtre médicamenteux pour soigner les échauffements et les brûlures, avec dans sa composition de la paraffine et du baume du Pérou qui sent drôlement bon…

Cet ancêtre, modeste pharmacien de province, avait eu cette idée en quatorze, seulement quinze jours avant le déclenchement de la première guerre mondiale, ce qui tombait fort à-propos car de l’autre coté de la ligne bleue des Vosges, d’autres petits génies inventaient au même moment l’Ypérite (plus connu sous le nom de gaz moutarde)… une timide mais bien prometteuse entrée en matière en attendant la venue des bombes incendiaires au phosphore, du lance-flamme, and « zy cerise on zy cake » : du Napalm !

Après ce coup de génie pharmaceutique, doublé d’une remarquable synchronie inventive, évidemment, il ne restait plus guère qu’à applaudir des deux mains, à compter la monnaie rentrant à flots dans les caisses du laboratoire, et à la fourrer ensuite vite fait dans le coffre d’une banque Suisse du coté de Zurich, le temps que cela se calme un peu avec les Fridolins…

Oui ! Oui, dans notre Monde, le bonheur de quelques uns construit ainsi perpétuellement et sans relâche le malheur de tous les autres !

Notre Phlycténiae écrit aussi. Pour passer le temps, qui ne passe pas très vite chez elle…

De fait, elle n’a jamais rien fichu d’autre dans sa vie : écrire des histoires qui parlent toujours de celles des autres. Mais, si tous ses romans rencontrent un vif succès dés leur parution en librairie, on ne sait véritablement expliquer pour quelles raisons. Est-ce dû à son style, lisse, peu original, très impersonnel, tout à fait dans l’esprit du temps donc, ou bien peut-être à ces drôles d’histoires, bizarreries inventées de toutes pièces et aux trames si farfelues souvent, comme tirées unes à unes d’un cerveau bien perturbé… D’elle, on ne parle que d’une façon élogieuse et évoque à l’unisson le talent, ou même parfois, le génie…

Son dernier livre, le quarante-quatrième déjà, s’intitule « Un gars, des nonosses, et Dieu dans tout ça ?« . Cela raconte l’histoire d’un type, guide touristique dans les catacombes de Paris, et qui se chope une leptospirose. Le dernier chapitre, plus de trente-cinq pages tout de même, relate dans les moindres détails, l’inexorable agonie de ce pauvre gars. Ses deux reins, complètement bouchés par la saloperie bactérienne, nécrosent, et il finit par crever, tout bouffi d’œdèmes et dans d’atroces souffrances. Absolument émouvant, poignant, bouleversant, mais très beau à la fois…

Et super bien documenté aussi.

Celui-là, comme la plupart des autres bouquins de Phlycténiae, on l’adaptera certainement pour le cinoche, et elle touchera encore pas mal de royalties là-dessus… L’argent appelant l’argent, c’est bien connu… !

Notre écrivaine si talentueuse s’habille tout le temps en rouge. Des pieds à la tête. Même le dessous de ses pompes est de cette couleur. C’est la marque qui veut ça. Et c’est chouette quand t’as les moyens de porter comme cela de la grande marque tous les jours de la semaine. Cela permet aussi de se rendre compte immédiatement à qui on a affaire. Le rouge cramoisi se voit de loin, de très loin, ainsi on la repère tout de suite. Ainsi, même à deux mille balles minimum, la paire de grôles, cela reste encore une bonne affaire !

Mais tout ceci, était une idée de son éditeur, un gros malin dans son genre, qui connaissait parfaitement sur le bout de ses doigts manucurés toutes les bonnes combines pour vous fourguer plus facilement des pavés de cinq cents pages qui ne sont pas toujours des chefs-d’œuvre…

«Les lecteurs, ces crétins, ont besoin de repères, répétait-il, en se caressant les mimines parfumées à l’eau de rose… et le rouge, tu vois, ma chérie, ça les excite ! Parce que c’est sexe, le rouge !»

Au Sexe, Phlycténiae, ne connaît pas grand chose, mais de ça, elle n’en parle pas beaucoup dans ses bouquins. En tout cas, elle évite le sujet à chaque fois que c’est possible. Non, vraiment, ce n’est pas son truc à notre icône, le Sexe…

Bon, elle a bien essayé un peu, comme tout le monde, mais cela ne s’est jamais trop bien passé, aussi elle a préféré mettre définitivement la chose de côté, se contentant de s’introduire deux doigts bien au fond de la gorge pour se faire vomir, trois ou quatre fois par jour, généralement après chaque repas, et ensuite cela s’arrête toujours là.

Phlycténiae arrive volontairement très en retard à la soirée Gonfarel. Par principe, une star de son espèce n’arrive jamais à l’heure où elle est attendue. À peine sortie de sa limousine avec chauffeur, une superbe Lexus, modèle LS 500 exécutive, le très haut de gamme de la marque japonaise, avec toutes les options du catalogue constructeur (exactement la même que celle du prince Albert de Monaco lorsqu’il s’est marié avec cette nageuse de compétition aux épaules larges trois fois comme les siennes) les quelques personnes encore présentes sur le parking l’ont tout de suite reconnue. Mais, une fois de plus, elle avait tout fait pour cela, car, si, sur le carton d’invitation reçu la veille, il était pourtant indiqué à la rubrique « Dress code » : «Simples voiles fugaces, mousselines éphémères et évanescentes transparences de rigueur…» il était clair que Phlycténiae avait décidé de mettre le paquet pour se faire bien remarquer à cette soirée…

Chapitre 26. Pavillon bleu.

J-2. Fort de Brégançon. Vers quinze heures.

Après le repas, je décide de m’accorder un peu de temps juste pour moi ainsi je descends sur la grande plage en bas du fort avec mon Balounet d’amour, espérant y trouver un peu de tranquillité. Mais cela était sans compter sur cette chieuse de Josyane qui avait eu la bonne idée d’y organiser une conférence de presse improvisée.

Madame profitait de la présence de la quarantaine de journalistes triés sur le volet qui avait fait le déplacement avec nous depuis Paris, pour les entretenir à brûle-pourpoint de son assosse à but non lucratif reconnue d’utilité publique selon la loi de 1901, et qui lui tenait tant à cœur, oh là là, si vous saviez… !

Elle avait probablement demandé à Jean-Lain de lui monter à la hâte un chapiteau ainsi qu’une estrade sur des tréteaux d’où elle haranguait ces fainéasses de journalistes encore en pleine digestion, certains tout aussi rouges que des gratte-culs, sous une bâche où à cette heure-ci la température ambiante devait approcher les quarante-cinq degrés Celsius…

Elle était très courtement vêtue, la Josyane, et portait une de ces jolies robes d’été à trous-trous et en dentelle crème qui laisse bien passer l’air entre les mailles, enfilée par dessus un simple sous-tif’ noir à balconnets que l’on apercevait par transparence. Une fois n’étant pas coutume, elle avait encore « oublié » de mettre une petite culotte, et les types des premiers rangs frisaient tout bonnement l’apoplexie. Force était d’admettre qu’elle avait du ressort et qu’elle savait toujours s’y prendre à merveille pour capter l’attention d’un mâle auditoire post-prandial. Ce qui n’était pas donné à tout le monde…

Son assosse, à Josyane, se nommait « Un p’tit bif’ton de vingt pour nos crétins ! »… ou quelque chose d’approchant…

Le crédo ? Un téléphone portable pour tous nos adolescents !

Noble cause que celle-ci, sachant que de nos jours, un virgule trente sept pour cent de nos jeunes, âgés de dix à seize ans, ne possédait pas encore leur propre smartphone ! Insupportable, isn’t it… ?!

Oh, ça oui, alors ! Comment un aussi grand nombre de parents pouvaient bafouer à ce point les droits les plus élémentaires de notre jeunesse boutonneuse ? Cette belle jeunesse si désireuse de s’envoyer toutes les vingt secondes des SMS bourrés de fautes d’orthographes, ou bien, de se vider –ce qui était fort légitime après de longues journées scolaires bien remplies– en consultant l’un de ces innombrables sites internet, ô combien éducatifs, mais à caractère néanmoins presque exclusivement pornographique, les… esprits ?!

Et pourtant, malgré l’incontestable bien fondé de cette action extrêmement salutaire pour notre progéniture pubèrisante, notamment en termes de physiologie expérimentale, la tâche ne lui était pas si aisée que cela, à Josyane. En effet, elle devait combattre vaillamment le lobby puissant de la lutte contre les tumeurs du cerveau, du cervelet, et du bulbe rachidien réunis, qui s’obstinait à nous faire croire que les ondes électro-magnétiques de nos téléphones portables étaient particulièrement nocives. Et cela, les salopards, avec des tonnes de preuves médicales irréfutables à l’appui, ce qui constituait une manœuvre parfaitement déloyale à son sens.

«… Mais, je vous garanti, messieurs, que je vais me battre jusqu’au bout… ils ne me font pas peur, tous ces petits rigolos ! La « 5G » passera ! Pour ça vous pouvez me faire confiance !» écartant un peu plus les cuisses…

J’allais donc devoir m’éloigner pour trouver un lieu plus calme. Mon Balou chéri s’en donnait à cœur joie et trottinait gaiement dans les vaguelettes à côté de moi. C’était tout de même drôlement chouette d’avoir ainsi, et surtout en cette saison, une plage privatisée sur plusieurs kilomètres. Au fond, vers l’intérieur des terres, cela fumait encore et l’on pouvait entendre le bourdonnement incessant des bombardiers d’eau. Apparemment, ils n’avaient toujours pas réussi à maîtriser l’incendie démarré cette nuit…

Tiens, d’ailleurs, en parlant de ça, je m’étais déjà occupée des tortues à Gladys, ayant eu l’occasion de m’entretenir avec Patrice D’al Longo tout à l’heure.

Le mariole était dans sa piaule, étendu de tout son long sur son lit, et se faisait masser les pattes par une jeune kinésithérapeute, naturopathe justement, ce qui ma foi, tombait plutôt à pic ! D’après elle, experte en la matière, il aurait accumulé beaucoup, beaucoup, mais alors vraiment beaucoup trop d’acide lactique dans ses muscles à cause de son périple d’hier à bicyclette… Sans parler de ces abominables échauffements périnéaux dont il souffrait également. Quinze heures d’affilés en plein cagnard sur une selle en plastoque cela pouvait incontestablement vous laisser de sérieux dommages à ce niveau-là. À sa décharge, et j’emploie l’expression en toute connaissance de cause vu les antécédents du bonhomme, nous admettrons bien volontiers que coté confort, la selle des vélibs parisiens n’est pas reconnue comme un must dans leur catégorie !

Tableau triste, désolant, affligeant, certes, mais qui n’étonnait guère : notre Patrice D’Al Longo ne possédant pas, et il suffisait de contempler la loque humaine affalée sur le plumard pour s’en convaincre tout à fait, le gabarit d’un Peter Sagan, et n’avait certainement pas suivi non plus la fameuse école de survie de l’intrépide Mike Horn ! Très objectivement, il allait falloir qu’il se calme un peu maintenant, notre petit vert, s’il ne désirait pas devenir le premier martyr tout désigné d’une écologie trop radicale…

— Patrice, mon cher, j’ai un grand service à vous demander…

— Mais, Madeleine, vous savez bien que je ne peux rien vous refuser… alors, de quoi s’agit-il exactement… ?!

— De tortues ! Il me faut absolument votre aide pour que l’on sauve ces petites bêtes sans défense ! Et ce n’est pas une demande que je vous fais… non… ! C’est un véritable cri de désespoir que je vous lance !

J’ai obtenu tout ce que je désirai, et même un peu plus il me semble…

Ma mère, cette vieille peau, néanmoins pleine de bon sens populaire selon la formule consacrée, avait quelquefois raison :

« Ma petite Mado… sache que d’un homme, on en obtient toujours tout ce que l’on désire pourvu que l’on trouve le bon moment pour le demander !»

Et quel meilleur moment finalement que celui d’une séance de massage de l’entre-jambe à la crème Biafine ?! Ainsi, conformément à ma demande, un plan exceptionnel de sauvegarde de la tortue de Hermann allait donc être mis sur pieds dans les plus brefs délais. Ce plan « Tortue » devenait même à partir d’aujourd’hui une priorité nationale pour la sauvegarde de notre belle nature sauvage.

Pour débuter, un gigantesque centre, que l’on nommerait « Maison nationale de la tortue », serait construit. Et il prendrait bien évidemment la forme d’une grosse tortue, ce qui, vu du ciel, serait assurément des plus charmant. Restait à trouver un lieu propice pour cette construction, mais les terrains non constructibles en zones naturelles dites « préservées » ne manquant pas sur la Côte d’Azur, cela ne devrait pas être un problème majeur selon Patrice. Car, fort heureusement, les P.L.U des communes sont assez aisément contournables dans notre beau pays. Et c’est une véritable chance. Encore plus lorsqu’il s’agit d’une cause nationale, reconnue par tous ou presque, comme peuvent l’être la construction d’un aéroport international ou même d’une simple baraque à frites, du moment que l’enquête d’utilité publique, simple formalité d’usage, est entériné par le Préfet du coin, représentant de l’État, inutile de vous le rappeler…

Puis, tandis qu’une seconde couche de Biafine s’impose, il me propose aussi de débloquer très vite quelques millions d’euros pour organiser tout cela au mieux, en rognant si nécessaire sur le budget prévisionnel de la Culture et des Arts, ou bien peut-être sur celui de la Santé Publique, habitude prise depuis maintenant belle lurette.

«Si nécessaire, nous retarderons d’un an ou deux la campagne de vaccination contre la rougeole… croyez-moi, ce ne sera pas un problème majeur, Madeleine !»

Ensuite, bien satisfaite déjà, mais profitant encore un peu de la situation qui sans aucun doute n’allait pas tarder à devenir gênante pour tout le monde :

— Et savez-vous ce qui me ferait encore plus plaisir, Patrice… ?

— Non ?! Mais dites toujours, ma chère amie… ?

— Ben… sur not’ drapeau…

— … Le drapeau… quel drapeau… ?!

— Sur not’ beau pavillon, enfin, voyons ! Le bleu-blanc-rouge… not’ joli trois couleurs national !

— Ah oui, bien sûr…évidemment… et bien quoi, Madeleine… ?!

— … Hé bien… voilà… j’me disais comme ça, que pt’ête bien… une jolie petite tortue… dessinée en plein milieu… oui, c’est ça… là… pile-poil dans le blanc ! Ben, ça, voyez-vous, mon petit Patrice, je crois que cela serait vraiment très cool aussi… hein… qu’en pensez-vous… ?!

Chapitre 25. Booty shake.

J-2. Camping trois étoiles. De bonne heure.

Vers huit heures moins le quart, sur le chemin des sanitaires, ma cuvette bleue contenant la vaisselle sale du petit-déjeuner sur les bras, je croise mon barbu de la veille…

En m’apercevant, il me lance un aimable « Hi… Mörgen ! »

Il est clair qu’il me prend pour un touriste Allemand –ou peut-être Danois– preuve, de facto, qu’il n’a plus aucun souvenir de moi, le poilu !

Les Pompiers, cela est bien connu, ont réponse à tout. Mais surtout n’ont jamais peur de rien et notamment de passer pour des imbéciles. Vaincre ou périr…

C’est ainsi que, bien droit dans leurs bottes en cuir de buffle très épais à l’épreuve du feu, ils ont expliqué à tout ceux qui voulaient les écouter, et ils furent fort nombreux, que nous avions eu à faire très vraisemblablement à un orage… sec !

Un phénomène météorologique rare, extrêmement rare même, et encore bien plus par ici du coté du golfe de St Tropez, mais qui existe bel et bien dans certaines parties du monde, comme dans le fin fond du bush australien.

Dans les faits, des éclairs et la foudre qui vous tombent dessus, mais il ne pleut pas, d’où ce qualificatif, finalement assez bien choisi, de sec !

Comme il n’y avait pas de mort sur le dance-floor, ni même un seul blessé léger à relever, ils sont repartis assez vite au bout d’une heure, ou peut-être deux , après avoir sifflé quelques canettes de bières à l’œil sur le compte du patron du camping. Une vieille coutume manifestement, à laquelle, que ce soit chez les soldats du feu ou chez nos amis Canaques de Nouvelle-Calédonie qui vivent, eux, aux antipodes, il n’est pas question de déroger, celle-ci étant bigrement sacrée…

Si leurs explications foireuses convainquirent tout le monde, et c’était tant mieux, je savais de mon côté qu’il s’agissait de tout autre chose. Mais surtout, je savais que cet éclair, et peu importait son origine, m’avait rendu un service bien providentiel…

Les phénomènes électriques ou électrochimiques, régissent en grande partie l’organisation de tous les organismes vivants. Ainsi, lorsque comme dans le cas présent un malencontreux court-circuit –ou ce que l’on nomme parfois électrochoc– se produit dans un cerveau, il se trouve que la plupart du temps cela réinitialise tout ce qui est stocké dans sa matière grise, informations erronées ou supposées comme telles y comprises, si vous voyez ce que je veux dire…

Un reset bien salvateur en tout cas, car la secte au noyau de pêche allait enfin me lâcher les tongues ! Pour le reste, j’avais aussi bien avancé depuis hier soir…

Bon, nous avions refait l’amour. Et même plusieurs fois de suite…

Zoé m’avait assuré, et le plus sérieusement du monde, que plus tu le faisais plus tu avais envie de le faire ! Elle est vraiment trop marrante parfois. J’avoue que je ne me suis pas trop fait prier et, mine de rien, on dirait bien que cela fonctionne au poil son truc… !

Entre deux galipettes, elle m’a raconté son enfance aussi.

Et le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle n’a pas été très heureuse…

Pour commencer, son père était mineur de fond dans le nord de la France. Un polonais d’origine, de Wadowice près de Cracovie. Comme ce pape, d’avant.

Elle m’a expliqué que pas mal de Polonais comme lui, avaient immigrés en masse dans le nord et l’est de la France lorsque les mines de charbon fonctionnaient encore plein pot mais qu’aujourd’hui, comme elles avaient toutes fermées – »… et tu sais, là-bas, y’a pas que les mines qui sont closed, mon chéri ! »– ils se retrouvaient pour la plupart au chômage très longue durée. Ou, et ce n’était guère mieux, mourant à petit feu dans de glauques sanatoriums surpeuplés, à cause de cette poussière de charbon respirée à plein poumons des années durant au fond de leurs trous à coke, et qui n’était définitivement pas très conseillée pour les bronches.

Alors, qui dit chômage : dit misère, et qui dit misère dit aussi : que c’est assez peu souvent l’idéal pour avoir une enfance très heureuse… !

Les chômeurs, qu’ils soient d’ailleurs d’origine polonaise ou pas, et installés au pied d’un terril ou non, ceci ne rentrant finalement guère en ligne de compte, ont une assez fâcheuse tendance à donner généreusement dans la bouteille. Et comme pas mal d’entre-eux avaient déjà plus ou moins commencés à picoler bien avant même de se retrouver au chômage, cela augmente assez considérablement la proportion de gros nazes qui frappent régulièrement leurs épouses et toute leurs flopées de gamins, et qui ensuite boivent encore plus de jaja de mauvaise qualité, pour oublier, vous avoueront-ils peut-être, qu’ils étaient de gros nazes ! Cercle vicieux assez immuable d’un alcoolisme en milieu inculte et insolvable…

Zoé s’était tiré de la maison le jour même de ses dix-huit ans.

Avec un petit mariole qui lui avait promis monts et merveilles.

À cet âge là, et surtout vu le contexte familial, t’es prête à croire quasiment tous les minables du même style que tu croises sur ton chemin.

Mais, cela n’avait pas duré bien longtemps avant qu’elle ne se sauve à nouveau, une seconde fois…

Ensuite, elle a résumé ce qui avait suivi en évoquant une vie de petits boulots, par-ci, par-là, et je compris, même à demi-mots, que cela n’avait pas toujours été facile. Heureusement, Zoé est très jolie. Une chance dans son malheur, car cela lui avait permis de trouver du travail assez facilement… des emplois pas toujours glorieux, certes, mais il fallait bien qu’elle gagne sa croûte pour survivre en attendant mieux…

« Mais, tu sais… j’ai jamais fait la pute ! Hein, tu me crois, hein, mon Chou… ?!

Ses parents, elle ne les avait jamais revu depuis.

Sa mère était décédée l’année dernière, la veille de Noël, des suites d’un cancer invasif de la matrice métastasé de partout. Le genre de maladie grave qui ne pardonne généralement pas.

Quant à son father, le cogneur, lui il était en cabane. Il avait pris trois ans fermes pour conduite en état d’ivresse.

Enfin surtout pour avoir tué trois personnes d’un seul coup. Un papa, une maman, ainsi que leur nourrisson de six mois à peine, arrivant en face, bien tranquillement, dans une Renault Clio rouge achetée en leasing longue durée. « Cent trente neuf euros par mois avec simplement un premier loyer de mille cinq cents balles comme ils te font la pub’ à la télé en ce moment, mais faut faire gaffe, Chou… parce que l’arnaque c’est que la bagnole faut que tu la rachète à la fin du bail sinon ils te la reprennent… et alors… c’est tout pour ta pomme ! »

Le juge, très marqué par cette énième tragédie du bitume et de la bibine, n’avait pas fait de chichis pour une fois : trois morts… trois ans fermes !

Ainsi, notre criminel de la route sortirait bientôt, après seulement dix-huit mois de cachot, pour cause de bonne conduite. Ce qui vous l’avouerez est un comble pour un type qui avait pris comme habitude de rouler constamment bourré… !

Toutes ces nouvelles, de ses vieux, Zoé les avait obtenu par son frère.

Lui, le frangin, se droguait, et ceci depuis qu’il était gosse.

Et dealait un peu, aussi…

Il cultive lui-même tout ses plants de cannabis dans une petite salle de bain de trois mètres carrés d’un logement social à Béthune où il crèche maintenant depuis qu’il est seul lui aussi, et où il a installé, très astucieusement, toute une ribambelle de néons bleus suspendus au plafond pour que son herbe pousse dans les meilleures conditions, se lavant du même coup beaucoup plus sommairement à l’évier de la cuisine. Mais ce choix était nécessaire…

« …Du producteur au consommateur : parce que le circuit court c’est ce qui paye le mieux, sœurette ! » lui avait-il déclaré en se grattant le crâne plein de pellicules. Surtout qu’avec les aides gouvernementales pour régler sa facture d’électricité (et Dieu sait que des néons allumés vingt-quatre heures sur vingt-quatre consomment un max…) il ne s’en sortait pas si mal que ça, le frérot. Et même si l’on considérait que pour son hygiène générale, ce n’était peut-être pas l’idéal…

Après, on a dormi avec Zoé.

L’un contre l’autre.

Mon visage bien enfoui dans ses longs cheveux.

Zoé, elle sent bon de partout.

Des cheveux, aussi…

Au petit matin, voilà que l’on se réveille tous les deux, au même instant, et la première chose qu’elle dit juste après m’avoir embrassé tendrement, est :

 » … Mon Chérinou… j’ai pensé à notre affaire le peu de temps qu’on a pioncés cette nuit… !

— … Ah… ?!

— Oui, je sais ce qu’on va faire… ! Je vais appeler Jocelyne ! Elle, je suis certaine qu’elle saura nous dire ce qui se passe réellement avec les Chinois !

— Jocelyne… ?! »

Elle me raconte. Jocelyne est une grande copine de Zoé. Maintenant elle travaille au ministère du Logement, à Paris, mais avant cela elle bossait tous les soirs de la semaine, sauf le lundi qui est le jour de relâche, comme stripteaseuse à Pigalle. À l’époque, c’était ce qu’elle avait trouvé de mieux, cette Jocelyne, pour payer ses études de sténo-dactylographie dans une école privée qui coûtait très cher. Et c’était là que Zoé l’avait rencontrée…

— Mais… il est six heures du matin… ! N’est-ce tout de même pas un peu tôt pour appeler les gens ?!

Elle a déjà commencé à numéroter sur son portable…

— Allo ? Jane beaux lolos… ?!

— … Hein… ?!

— Jane… c’est Zoé ! Alors ça va, ma belle ?!

— … Zoé… ?! Ouaah… trop cool ! Justement, je pensai à toi l’autre jour… alors, qu’est-ce que tu deviens ? T’es toujours sur la Côte avec ton fakir ?!

— Non ! Fini les brêles ! Je suis passé à autre chose depuis peu… et c’est du sérieux cette fois !

Elle me regarde en battant langoureusement des cils.

— Et toi ma sœur… ?! T’en est où avec ton ministre ? Tu sais que j’t’ais vu l’autre jour à la téloche quand il nous a causé… d’ailleurs j’sais plus de quoi au juste ! T’étais à coté de lui… mazette, dis donc, tu te sapes drôlement bien maintenant ! Que d’la grande marque, non ?! C’est lui qui te paye tout ça ?!

— Un peu, mon ne’veu ! Y raque plein pot, l’énarque ! Mais je l’aime bien… finalement ce n’est pas un si mauvais bougre, ce con !

— Bon… V’là c’qu’y m’amène, ma poule… dis donc un peu… t’aurais pas par hasard des infos, toi qui bosse au Gouvernement maintenant, sur un truc un peu relou qui se passerait en ce moment avec les Chinois… ?!

— Hé… mais comment t’es au courant d’ça, toi… ?! C’est du top secret ça, ma petite !

— Du top secret… ?! Oh, merde ! J’en étais sûre ! Y’a kèque chose, hein… ?! Y’a kèque chose kiss’passe, hein… ?!

— Ouais… mais je peux rien te dire ! Je risque ma place si j’te cause de tout ça… !

— Allez arrête, ma Jojo… à moi tu peux bien me le dire ! Tu sais bien que je ne répèterai rien à personne ! Alors… vas-y… raconte… de koi ki z’ont la frousse, les Chintocks ?!

— Bon d’accord ! Mais tu la boucles, hein… ? Promis… ?

— Promis ! J’serais muette comme une carpe Koï !

— …Tout ça, à ce qui paraitrait, c’est à cause de not’ Président ! Il a décidé de leur foutre sur la gueule aux Chinois ! Il se serait pris grave la tête avec des oiseaux qui perdent toutes leurs plumes ou un truc dans le genre ! Bon, j’t’avoue que j’ai pas tout compris non plus ! Mais c’qui est sûr c’est qu’il est bien décidé à leur envoyer tous nos missiles nucléaires sur la tronche aux bridés ! Et alors ça, forcément, ils vont pas aimer du tout ! »

Ensuite, Jojo, elle nous apprend qu’elle est parti toute seule en vacances aux Seychelles depuis trois jours, mais que son patron la faisait revenir d’urgence à Paris. Cet abruti ne remettait pas la main sur un papelard important qu’elle aurait rangé quelque part dans son bureau…

 » Ça ne m’étonne pas… il ne trouverait pas de l’eau à la mer, l’imbécile ! Mais c’est vraiment dommage parce que j’avais commencé à rencontrer un tas de types sympas ici… ! Bon, c’est sûr qu’ils n’ont pas beaucoup de conversation les autochtones, mais pour le reste, j’peux te dire qu’ils assurent grave ! Et faut surtout pas leur en promettre ! D’ailleurs tu vois c’est super sympa, ma cocotte, de m’avoir bigophonée mais là va falloir que je raccroche maintenant ! J’ai demandé au bagagiste de l’hôtel de passer prendre mes valoches avec un peu d’avance sur l’horaire… y’a pas de raison après tout que j’en profite pas encore un petit peu avant de quitter ce beau pays ! Mon avion pour Paris ne décolle que dans trois heures… allez j’te laisse… bisous tout plein, ma belle !

— Ouais… tchao !

A peine raccrochée d’avec sa copine, Zoé se lève du lit d’un bond et se plante devant moi. Toute nue…

 » Alors Chou… tu vois… !

— Quoi… ?

— Ben, tu vois bien que j’avais raison… y’a bien un truc qui se passe avec les Chinois !

— … Oui… !

Un rayon de soleil qui avait réussi à passer insidieusement à travers l’un des rideaux délavés lui faisait une petite tache lumineuse vraiment très rigolote sur le nombril.

— … Qu’est-ce que t’as, Chou… ? Je vois bien que quelque chose ne va pas…

— Hein ? Non… rien… ! …Tu étais strip-teaseuse… ?!

— … Hé ben, oui…! Mais je t’en ai déjà parlé, non… ? Alors c’est donc ça qui te chagrine tant ?! Non, j’le crois pas ! Voilà pas qu’il devient jaloux, mon gros bébé ! Si ça peut te rassurer, ce n’était jamais du nu intégral ! On gardait toujours un string !

— …. Ah… ?! Et c’est quoi aussi, ce nom ridicule… ?!

— … Quoi… ?!

— Oui… ta copine Jocelyne… tu l’as appelée Jane… Jane gros lolos… alors je te demande juste ; pourquoi ce nom stupide…. ?!

— D’abord, ce n’est pas gros lolos… c’est beaux lolos ! C’était son nom de scène à Jocelyne… tu vois, mon chéri, on avait toutes un petit nom de scène à Pigalle… Et le sien, c’est moi qui lui avait choisi, rapport à ses oreilles, et puis à ses nichons bien sûr… ! Ah, si tu voyais ses roploplos à Jocelyne… de sacrés nibards de compét’, tu peux me croire sur parole !

Ceux de Zoé n’étaient pas mal du tout non plus… parfaitement symétriques à ce que je pouvais voir.

— … Ses oreilles ?! Comment ça, ses oreilles ? Je comprends pas là… ?!

— Ben si… Jane beaux… Jumbo, quoi…! Tu connais pas Jumbo le petit éléphant dans le dessin animé de Walt Disney ?! Au début, c’est vrai que c’est un handicap ses grandes oreilles, parce que tout le monde se moque de lui et il est très malheureux notre petit Jumbo, mais ensuite il découvre finalement qu’il peut s’en servir pour voler et à partir de là, sa vie c’est que du bonheur ! Comme je te l’ai dit, elle a vraiment de superbes nichons, Jocelyne, mais à cette époque elle avait aussi les oreilles toutes décollées ! Qu’est-ce qu’on a pu se foutre d’elle avec ça ! Bon, depuis elle s’est quand même fait opérée des escourdes… et ça va beaucoup mieux maintenant !

— … Désolé… jamais vu ce dessin animé !

— Ben là, c’est sûr, mon chéri… si tu l’as jamais vu… C’est pas pareil… tu peux pas comprendre !

— … Oui… et toi… ?!

— Quoi, moi ?! Mes oreilles… ?!

— Mais non ! Toi… ton nom de scène ?! C’était quoi ton nom de scène ?

Elle pivote, pose ses deux mains sur ses hanches, se cambre légèrement en avant, et puis, sans prévenir, remue frénétiquement mais bien en cadence, son joli petit popotin…

— … Maryam… ! Maryam Boum-boum… ! Et boum, boum, boum… ! Et boum, boum, boum… ! Et…

Chapitre 24. De la buée dans le périscope !

J-2. Fort de Brégançon. Début d’aprem’.

Globalement, l’on pouvait affirmer que cela c’était plutôt bien passé avec la mère Gémiminiani. Pourtant, c’était la toute, toute première fois, que je faisais la chose à côté d’une morte.

Et puis avec un black aussi.

Mais que pouvais-je y faire après tout si « S.O.S MÉDECINS » n’avait pas trouvé mieux que de nous envoyer un docteur d’origine camerounaise ?! Joseph-marie N’Golo-Macumba qu’il signait ses ordonnances, le toubib.

J’imagine bien que vous n’allez pas me croire, mais au départ, je vous assure que l’on n’était pas du tout parti dans cette direction…

Il a commencé par l’ausculter, la défunte Gémiminiani, avec sérieux et introspection, dans les règles de son art, tout comme bien stipulé dans les gros bouquins des facultés de médecine.

Bon… elle était bien décédée ! Pour ça, pas de problème, il s’en est rendu compte tout de suite, le pousse-seringue ! Mais, ce qui le dérangea ensuite c’est qu’elle fût aussi flasque, notre macchabée…

 » Hum… hum… c’est quand même bien mou, tout ça ! a-t-il très exactement dit…

— Sûre que ça doit venir de la clim’ ! que j’ai répondu, du tac au tac, histoire de noyer un peu le poiscaille.

— Les gens ne font pas attention, ils te la mettent à fond… alors ensuite faut pas non plus venir se plaindre de choper la crève ! que j’ai rajouté, toujours aussi imperturbable.

Je suppose qu’en réalité, la Gémiminiani, n’avait peut-être pas bien supporté notre formule de décongélation « express » en plein cagnard !

— Présentement, j’ai quand même bien envie de faire pratiquer une petite autopsie parce que je trouve que ce n’est tout de même pas très normal tout ceci… non… vraiment… beaucoup trop molle, cette petite dame ! a-t-il rétorqué alors, tout en jetant très adroitement sa paire de gants en latex bleu dans la poubelle en rotang.

— … Mais… comment ça trop molle… ?! Une autopsie, que vous dites ?! Mais, comment ça, une autopsie… ?! Attendez un peu, Doc’… c’est que…

— Quoi… ? Il y a un soucis, madame… ?

— Oui ! Enfin, non ! Mais c’est à dire qu’en ce moment, voyez-vous docteur, c’est un peu tendu pour le Gouvernement… et pour notre Président aussi !

— Comment ça tendu ?!

— Ben, oui ! Parfaitement ! Tendu ! Tenez, comme qui dirait tendu comme une peau de chèvre sur un tam-tam !

— Un tam-tam… ?!

Là, forcément, je me suis dit tout de suite : «Mado, t’es vraiment trop conne, ma fille, et surtout t’en rates jamais une, parce que ce n’était peut-être pas ce qu’il y avait de mieux comme comparaison imagée pour qualifier un machin bien tendu avec ce monsieur N’Golo-Macumba… !»

Fort heureusement, et cela m’a sauvé souvent des pires situations, je suis plutôt du genre réactive…

— Oui… enfin, ça marche aussi avec un petit tambourin, docteur ! Mais moi pour tout vous avouer… j’suis plutôt flûte !

Les hommes, il y a certains mots du dictionnaire qu’ils ne comprendraient pas tout a fait comme nous, les femmes. Et d’après ce que je sais, « flûte » en ferait partie…

— Ou bien pipeau… !

— Ah… alors comme ça, vous êtes musicienne ?!

— … Ouais… si on veut ! En tout cas une artiste assez réputée dans ma catégorie, ça c’est sûr ! Vous voulez peut-être que je vous montre, docteur… ?!

J’avais dit ça sur un ton léger, mais qui ne laissait aucune équivoque sur la proposition, et mon regard avide en direction de sa braguette, itou…

Je vous passe volontairement les détails de la suite. Disons juste que la mère Gémiminiani eut droit à quelques bonnes secousses post-mortem…

Bon, je suis entièrement d’accord avec vous : pas moral du tout cette histoire, mais cela m’avait fait beaucoup de bien, alors… alors flûte ! c’était toujours ça de pris, comme dirait l’autre !

Le bon côté des choses –car il y a très souvent un bon côté des choses, et même lorsqu’elles sont assez dégueulasses comme ici– est que le certif de décès, il me l’avait ensuite signé sans rechigner, notre bon docteur N’Golo ! Et si le serment d’Hippocrate en avait pris, lui aussi, un bon coup, on allait au final, et n’était-ce pas cela qui importait le plus, pouvoir l’enterrer assez vite maintenant, la mère Gémiminiani !

Pour le reste aussi, cela suivait son cours.

Le Président n’ayant toujours pas changé d’avis, la guerre avec les Chinois se préparait doucement, mais sûrement. Bien entendu, on ne tiendrait pas les délais prévus au départ, mais cela avançait bien quand même…

Pour preuve, au moment même ou je vous cause, attablée en comité restreint pour le repas de midi, et bien au frais dans la grande salle à manger voutée, le Président nous apprend qu’il vient tout juste d’envoyer un ultimatum aux Chinois, via notre ambassadeur en poste là-bas, à Pékin, Edgard-Sulpice de la Motte du Pré de la Grand’Pièce, le si célèbre « Edgard d’Orsay », comme on le surnomme dans le « Monde diplomatique », et dans le monde tout court, digne descendant d’une très illustre famille de courtisans, grands princes des courbettes en marche arrière tout en se secouant avec énergie le chapeau à plumes !

Et, tenant absolument à nous lire cette jolie bafouille officielle qu’il avait rédigé lui-même, tout seul, sans l’aide de personne (ce qu’il aurait tout à fait pu omettre de nous préciser, vous n’allez pas tarder à le comprendre !) le voici donc qui se lève en s’éclaircissant la voix…

— Hum… hum… ultimatum adressé au peuple de Chine… hé, ho, vous, là-bas… ! Le rossignol à gorge rouge cela doit certainement vous dire quelque chose, non ?! Alors sachez, Chinois, Chinoises, qu’aujourd’hui notre courroux est immense ! Aussi, je vous prie de bien vouloir cessez immédiatement de plumer ces pauvres petits oiseaux qui ne demandent rien à personne sinon que de vivre en paix comme tout un chacun, ou bien… il va vous arriver des bricoles ! La foudre de France (en accentuant bien les « r »…) risque fort de s’abattre sur vous… ! Ô, oui… ! Tremblez… ! Tremblez donc, misérables exterminateurs de petite volaille innocente que vous êtes ! »

La Josyane, à l’autre bout de la table en chêne clair, se dresse alors sur ses petites guiboles fraîchement épilées et se met à applaudir de toutes ses forces.

— … Merci, ma chérie… merci !

— C’est tellement beau ! On dirait presque du Gilbert Montagné !

— Oui, je sais… je me suis appliqué !

Et les autres, autour de la table, applaudissent à leur tour… Voici donc qu’à nouveau, le cortège triomphal d’une connerie plus qu’ordinaire s’ébranlait sous mes yeux ébahis, avec toute la grâce d’un vieux porte-avion rouillé que l’on traîne en cale sèche pour son démantèlement…

— Merci… merci… mais attendez… attendez donc que je continue… j’ai pas fini ! Où en étais-je… ? Ah oui, voilà… misérables exterminateurs que vous êtes… toutefois, magnanimes que nous sommes, nous vous laissons encore quarante-huit heures à compter de maintenant pour stopper toutes vos velléités génocidaires de la gente aviaire, sinon… cela vous pend au nez que ça va vous tomber dessus comme à Gravelotte ! À bon entendeur, salut ! Signé : le Président de la France et des Français… Vive la France ! Et vive la République !

Et re-tonnerre d’applaudissements…

Cette fois la séance de clapping me donne la nausée, et j’ai besoin de respirer un peu d’air frais, je m’éclipse alors discrètement, avant de gâcher l’ambiance générale en vomissant l’intégralité de mon bol alimentaire sur son lit de fiel et d’acide chlorhydrique…

Quelques minutes plus tard, tandis que je reviens tout aussi discrètement dans la salle à manger, le Président demande à Dekka, indispensable ministre de la Guerre, s’il ne pouvait pas nous briefer rapidement sur tous les moyens d’attaque nucléaire dont nous disposions, histoire de vérifier que sa menace de destruction massive serait bien prise au sérieux par les Chinois. Il était peut-être un peu tard pour s’y intéresser, me direz-vous, mais jusqu’à présent, c’est à dire durant ses deux premières années de quinquennat, le bougre avait aussi pas mal délégué de ce côté-là. C’est tout juste d’ailleurs s’il connaissait par cœur le premier couplet de la Marseillaise !

Enfin, passons rapidement là-dessus… Dekka, qui n’est pas non plus le dernier pour se débiner lorsque cela est possible, aurait très certainement préféré laisser sa place à un vrai spécialiste de la chose, comme par exemple notre bon maréchal Escartefigue, mais depuis notre installation ici, le « Milky Way » se trouvait enfermé en compagnie d’une bonne vingtaine d’autres militaires de très haut rang dans le PC enterré du sous-sol. Alors, n’ayant guère le choix, il se décide finalement et nous expose de façon assez exhaustive, la situation de nos missiles longues portées, de nos avions qui décollent en rafale en moins de deux minutes montre à quartz en main, et puis de nos marins qui pissent le nez en l’air et qui ne dorment que sur une oreille comme des oriflammes…

Nous voici bien rassurés, et le Président en premier, très satisfait d’apprendre qu’avec nos trois cents têtes nucléaires opérationnelles, que nous pouvions envoyer au même instant vers les quatre coins de la planète, cela devait suffire largement pour raser entièrement la Chine, et quelques pays frontaliers comme la Mongolie ou le Kirghizistan, qui eux pourtant ne demandaient rien à personne !

Restait bien entendu à remettre la main sur ce fameux manuel avec les codes secrets, mais de cela, personne n’en parla vraiment… Comme du retour de manivelle fort probable de la part des Chinois, qui ne sont pas du tout, mais alors pas du tout, du genre à se laisser faire, et qui possèdent à quelque chose près les mêmes bombinettes de gros calibre pointées sur nous, nous cette bande d’occidentaux arrogants et sans manières qui nous mêlions toujours un peu trop de leurs petites combines. Ensuite, le Président demande, toujours à Dekka, mais cette fois entre la poire Williams et le fromage à pâte molle persillée, s’il n’est pas possible de visiter l’un de nos sous-marins nucléaire d’attaque, qu’il est tellement fan de Jules Verne depuis qu’il est môme, et que ce serait même son auteur préféré, et que, justement, il venait de relire en diagonale « Vingt milles lieues sous les mers » avec le célèbre capitaine Némo…

Dekka, brave garçon doté d’une très bonne constitution, et si je précise ça c’est parce que tout le monde autour de la table sent bien que cela le fait quand même un peu caguer d’organiser de telles visites à la dernière minute, lui répond qu’il va voir si c’est possible mais ne promet rien…

À titre d’information, nous avons quatre sous-marins nucléaires. Trois sont toujours de sortie, éparpillés dans la grande bleue en mode silence radio, tandis que l’on révise à fond le quatrième. Ce qui n’est pas un luxe apparemment, vu qu’on y retrouve toujours, dans ces gros suppositoires de la mort, une durite ou deux qui fuient. Ou, comme la version moderne et radioactive du supplice de la goutte d’eau… !

Au moment de nous servir l’expresso avec son petit chocolat noir dans la sous-tasse, ne voilà t’y pas Jules-Théodule qui nous déboule comme un cheveu blanc sur la soupe…

Ce Jules-Théodule est le père du Président.

Oui, j’en conviens moi aussi : il s’agit d’un prénom plutôt ridicule à porter ! Mais, si pratique pour la rime en « ule » dans une jolie lettre d’insultes ! Crapule, mule, pustule, testicule et bien entendu scrofule qui est, comme chacun le sait, une infection purulente des ganglions, et même, pour ceux qui osent tout et n’ont pas peur d’une rime trop riche : «Et je t’… avec la grosse… à Dudule !»…

Bien, bon, bref… pour vous le résumer en deux mots, ce Jules-Théodule est un magnifique enfoiré de première ! Explication…

Ce pauvre type, soit-disant dépressif et pleurnichard depuis que sa femme s’est barré, c’est à dire depuis plus de trente ans maintenant, cachait drôlement bien son jeu… mais, avouons que sur ce coup-là, j’avais eu beaucoup de chance… une sacré chance même, parce qu’il se trouvait que bien avant que notre si estimé Président de la République Française n’occupe ce poste, je l’avais déjà rencontré son pater… et cela se passait au « Sphynx »…

Le « Sphynx », c’est un club. Bon, pour ceuz’écelles qui ne connaissent pas, c’est au dix-sept, rue des Alouettes sans têtes, dans le 18 ème arrondissement. Le « Sphynx » faisant partie de cette catégorie de clubs privés où l’on ne va pas trop pour danser, ou même pour écouter de la musique cool qui détend, mais plutôt pour faire de belles rencontres, et bien plus si affinités. Et en règle générale, des affinités, tu t’en trouves toujours là-bas… et assez vite le plus souvent, pour cela il n’y a pas trop de soucis, et vous voyez tous sans aucun doute ce que je veux dire ayant maintenant un peu mieux cerner le genre d’établissement dont il s’agit !

Et notre Jules-Théodule était un grand habitué des lieux.

En ce qui me concerne, j’accompagnai un ami pour lui faire plaisir. Enfin, généralement, c’est toujours ce que l’on raconte dans ces cas là…

Aussi, lorsque plus tard nous nous sommes reconnus, à l’Élysée, avec Jules-Théodule –tout habillé, cette fois– forcément il s’est senti un peu démasqué, le gros coquin ! Mais surtout, il a très vite compris qu’avec moi cela ne marcherait pas du tout son petit cinéma habituel de pleureuse andalouse. Faut pas trop me la raconter à l’envers, non plus !

Depuis, l’on se surveille très poliment du coin de l’œil, et si Jules-Théodule est assurément une enflure de première, pour ça je confirme, je dois dire qu’avec moi, le vieux neurasthénique se tient plutôt à carreaux !

— Papa… ?! Mais… papa… que fais-tu là… ?!

— J’étais pas bien ! Vraiment pas bien du tout ! Besoin de parler à quelqu’un ! Et comme j’ai appris que tu étais ici, j’ai sauté dans un train tôt ce matin et… me voilà !

Il remet ses lunettes noires sur son gros pif tout rouge pour cacher ses yeux qui sont tout rouges aussi parce qu’il a, et c’est une évidence pour tout le monde ici, beaucoup trop chialé avant de venir, histoire de bien montrer qu’il est malheureux ce pauvre type, alors qu’en réalité il s’est tout juste un peu frotter fort les deux neunœuils, mais ça, personne ne le devine à part moi, et qu’en remettant ainsi ses Ray-ban sur son gros pif tout rouge, qu’il a du se frotter aussi pour que ça fasse encore plus vrai, sa peine, il abuse encore plus son monde, car les autres, tous ces glands, se disent ainsi qu’il doit être tellement malheureux ce pauvre type, et qu’en plus il ne veut pas qu’on le sache en remettant vite fait ses lunettes noires sur son gros pif qui coule, alors que tout ça c’était juste du flan… du flan… ouais, parfaitement Madame, du bon gros flan de maniaco-manipulateur-casse-burnes !

— Hé, ben, ça… on peut dire que ça tombe drôlement à pic alors ! Y’a justement une jolie chambre qui vient de se libérer !

Prompte, vous commencer un peu à me connaître, je saute immédiatement sur l’occasion de pouvoir faire du bien autour de moi, histoire peut-être de me rattraper après mes vilaineries de ce tantôt avec ce bon docteur N’Golo-Macumba du Cameroun…

— Hein…?! Comment ça ?! Mais qui qu’est parti… ?! Mais qui qu’est donc parti, madame Goret, sans m’avoir demander la permission… ?!

— Vous affolez pas, m’sieur le Président, c’est madame Gémiminiani ! Je n’ai pas encore eu le temps de vous prévenir, mais elle nous a quitté… et de façon définitive cette fois-ci ! On l’a retrouvé toute raide ce matin dans son lit ! Sûrement la clim’ d’après ce que m’a laissé entendre le docteur ! Oui, faut vraiment faire bien gaffe, je vous le dis, et surtout pas la mettre à fond ! Maxi sur six ou sept, le bouton ! Ô, non, jamais plus ! Sinon cela risque fort de vous dessécher la peau pour de bon !

— Ah… je préfère ça !

Son vieux renifleur de père se mouche, et puis se tourne vers moi…

— Dites… la chambre… elle a une vue mer… ?!