Jour de pluie.

Ce matin, j’ai pleuré.

J’ai chialé comme un gamin, à chaudes larmes, en écoutant Camilla Jordana chanter la célèbre chanson de Dalida, « Mourir sur scène ». Je ne sais pas ce qui m’a pris. Désolé, mais je ne sais pas. L’interprétation magnifique, pleine de sensibilité, de cette chanteuse n’explique sûrement pas tout. Mince, un sacré coup de blues qui t’as pris, mon Jeannot… ! Un sacré coup de blues… oh, oui, alors, un sacré coup…

Et pourtant, si… si, et je vous mens, mes amis, car je le sais maintenant : j’ai chialé parce que le Monde fout le camp. Le Monde, mon Monde, ce Monde qui est le vôtre aussi, messieurs, mesdames. Oui, voilà, c’est bien ça l’embrouille : notre joli Monde part tout doucement en cacahuètes ! Dérive incontrôlée…

Tôt, en ouvrant mes volets, j’ai perçu, là-bas, juste un peu plus loin dans la forêt, le bruit furieux d’une tronçonneuse. On coupe encore des arbres ce matin. Peut-être est-ce pour dégager l’accès au chantier de la future antenne relais. «Allons, laissez, place aux ondes ! Et voyez donc, braves gens, comme on vous installe la 5G de bon matin !». Oui, cette fois c’est certain, notre Monde fout le camp…

À moins que cela ne soit plutôt pour cette nouvelle centrale de panneaux solaires ? Dix sept hectares à défricher. Dix sept hectares de vigoureux chênes centenaires. Dix sept hectares pour quelques mégawatts. Est-ce vraiment raisonnable tout ceci ? Monsieur Le Préfet a dit que oui ! Mais, Monsieur Le Préfet n’est pas contrariant pour un sou… pas contrariant du tout même, et surtout avec ceux qu’il aime…

J’ai observé qu’il y a moins d’oiseaux cet hiver qui viennent manger les petites graines que je leur dispose sur ma terrasse. Beaucoup moins. Mes anges, nos derniers rendez-vous ? Je frissonne. L’étau se resserre encore un peu plus, je le crains…

«Il y a ceux qui veulent mourir un jour de pluie et d’autres en plein soleil… »

J’ai choisi un jour de pluie, comme aujourd’hui…

Un bâton dans la roue.

Il est des résolutions qui vous changent une vie, mais je ne parle pas de celles prises souvent dans l’euphorie festive d’un début d’année, comme de promettre d’arrêter de fumer, de boire, ou de se remettre au squash, ou bien encore, plus rarement, d’être aimable avec sa belle-mère. Résolutions qu’on oublie d’une manière générale presque aussi vite qu’on a eu la sottise de les adopter. Non, je veux plutôt parler de promesses bien plus importantes, de ces résolutions qui vous engagent sur le long terme, qui révolutionnent tout bonnement le cours de votre existence, et comparable à celle que je pris au Pouldu-sur-mer, charmant petit port de pêche du Finistère sud, le 10 Août 1975, jour où je décidai de mettre un terme définitif à ma pourtant si prometteuse carrière de coureur cycliste…

J’ai toujours eu un faible pour les majorettes. D’ailleurs, j’observe qu’elles se font de plus en plus rares ces derniers temps, et cela est fort regrettable. Les majorettes sont pour moi la quintessence même de la féminité. Une féminité innocente qui n’a pas peur de sortir dans les rues en jupette courte, chaussée de bottines blanches, et surtout les cuisses gainées de collant résilles. À ce propos, Francine avait d’énormes cuisses. Presque aussi grosses que les miennes. Francine occupait la fonction tant convoitée de capitaine du peloton de majorettes du Pouldu-sur-mer, un grade acquis à la force du poignet, si je peux me permettre d’employer ici cette expression imagée, étant devenue par la seule volonté et beaucoup de travail une virtuose émérite du jeté de bâton à paillettes. Elle avait également de très gros nichons, ce qui ne gâtait rien, et surtout pas mon envie, immédiate dès que je les aperçus et bientôt dois-je l’avouer obsédante, de les pétrir à pleine mains…

Au Pouldu-sur-mer, s’il y a bien un évènement important dans l’année qui mobilise l’ensemble de la population de cette petite bourgade bretonne et attire une masse considérable de spectateurs, il s’agit à coup sûr de la fête votive, la saint Gildas, qui a lieu tous les deuxièmes dimanches du mois d’Août. Lors des festivités, les deux attractions les plus marquantes et les plus attendues sont de l’avis partagé de tous, d’un côté la grande course cycliste réservée à l’élite pédalistique du canton, et de l’autre, le défilé des majorettes au son de la fanfare locale, « la joyeuse clique Pouldreuzienne », défilé qui suit immédiatement l’arrivée de la course cycliste. Francine et moi, étions donc sans aucun doute prédisposés à nous rencontrer. En effet, selon la coutume, ce fût elle qui me remis le bouquet du vainqueur, m’embrassa ensuite sur les joues, encore toute en sueur de sa prestation au bâton, rouge comme un gratte-cul, et cela devant une foule joyeuse et passablement avinée. Mais, ce fût elle aussi qui m’ouvrit les yeux sur l’impasse dans laquelle je me trouvais à vouloir persévérer dans le sport cycliste. Malgré mes indéniables qualités physiques, mon endurance à toute épreuve, mon sérieux lors des entraînements, en un mot ma détermination sans borne, je n’étais manifestement pas fait pour devenir coureur cycliste professionnel… Non, grâce à cette Francine, je compris ce jour-là qu’une autre voie, bien différente de celle-ci, s’ouvrait devant moi, une voie bien plus digne de mon intelligence et surtout de mes capacités à rebondir : je serais chirurgien. Oui ! Chirurgien ! Et de surcroît, un spécialiste de la chirurgie maxillo-faciale…

Après avoir fait plus ample connaissance avec Francine, une première fois dans les toilettes des vestiaires de la salle des fêtes, puis un peu plus tard sur la banquette arrière de ma 4L, et visité moults établissements du même genre, nous finîmes notre soirée au « Petit Navire », une boite de nuit qui portait donc assez curieusement, et allez savoir pourquoi, le nom d’une vulgaire conserverie de sardines. J’étais déjà ivre en y entrant. Et les choses ne s’arrangèrent pas par la suite. Il faut préciser, à ce stade du récit, que je n’avais pas (encore) pour habitude de boire de l’alcool. J’étais à cette époque, rappelons-le si besoin, un athlète de haut niveau, et en tant que tel, suivait une discipline de vie ascétique assez proche de celle d’un moine tibétain. Alors, s’il est tout à fait exact que je m’enfilais mes deux ou trois comprimés de bétaméthasone, plus quelques autres d’amphétamines («Avec la Centramine, on pose des mines !») avant le départ de chaque compétition, cela s’arrêtait strictement là, et je ne buvais jamais, je le jure, une goutte d’alcool. Francine était de bonne compagnie et connue comme le loup blanc dans toute la région. Sa réputation semblait l’avoir précédée partout où nous nous étions rendus ensemble cette nuit-là. Une réputation de joyeuse fêtarde, d’ambianceuse hors pair (quoique ce terme n’existât pas encore) et de meneuse de soirée inégalable. Oui, c’est sûr, la bringue, elle avait vraiment ça dans le sang, notre Francine. Et moi, un peu trop d’alcool déjà, aussi ne me demandez pas pourquoi nous nous sommes battus, je serai bien incapable de vous le dire ! Ce type faisait dans les deux mètres, peut-être même un peu plus. J’appris par la suite (en signant ma déposition à la brigade de gendarmerie pour être plus précis) qu’il était militaire de carrière chez les commandos marine, une troupe de guerriers d’élites basée à Lorient. Et ceci pouvait expliquer ses étonnantes aptitudes à foutre des mandales…

Le gendarme (derrière sa machine à écrire) :

— Il affirme que vous lui avez touché les seins… !

Moi (devant le bureau) :

— Quoi… j’ai… mais comment ça… je lui ai touché les seins ?!

Le gendarme :

— Oui, ceux de sa copine… ! Le plaignant, le sergent-chef Duchmol, affirme que vous lui avez… je lis ses propres termes sur le procès-verbal… vous lui auriez titillé vivement les tétons !

Moi :

— Ah… ? Ah, bon… titillé… ?!

Francine (assise à côté de moi et pleurnichant) :

— T’aurais pas dû… ! Ou p’t’ête attendre que cette brute épaisse ait le dos tourné… !

Ainsi, la mémoire des faits me revenant petit à petit, il est vrai que je la revoyais très bien maintenant, cette blondasse décolorée et ses énormes nibards qui pointaient sous son chemisier. Et elle avait sûrement raison, Francine, j’aurai pas dû…

Toujours est-il que j’avais la tronche fort amochée. Et Francine aussi. Ma pauvre Claudette avait cru bon de prendre ma défense face à ce monstre aux oreilles en chou-fleur et au sourire édenté, mais une seule baffe avait suffit pour lui éclater le nez ! Bref, on n’étaient pas beaux à voir, là, tous les deux, au fond de notre cellule de dégrisement… !

Le lendemain matin, vers dix heures, les flics ont été vachement sympas : ils nous ont ramenés jusque sur le parking du « Petit Navire ». Et, c’est véritablement à ce moment précis que je l’ai eu, mon p…. de déclic !

Au moment très précis où, stupéfait, abasourdi, hébété, assommé une fois de plus, je découvris, que d’une, l’on m’avait fauché ma super bécane de course, toute montée en Campagnolo et que j’avais négligemment laissée sur la galerie de ma 4L, et de deux, la gueule abîmée de Francine, mais en plein jour cette fois, et surtout alors que j’avais maintenant un peu décuvé… J’étais partagé entre la douleur intense d’avoir perdu un objet cher… non, que dis-je ? bien plus qu’un objet, presque un être de chair et de sang, auquel je tenais comme à la prunelle de mes yeux, et celle d’avoir, par ma seule bêtise, ôté de façon irrémédiable toute sa beauté candide à ce petit minois de jouvencelle bretonne…

— Berde… ! On dirait bien qu’on t’as bolé ton bélo ! dit-elle, un œil clos et les narines bourrées de coton hydrophile.

— C’est pas grave, ma majorette… oublions tout ça… ! Maintenant, je vais devenir chirurgien ! Et je vais t’arranger ça, j’te le promet… !

Quinze ans plus tard, je lui refaisais le pif à ma Francine. En trompette…

Alors ? Elle est pas belle, la vie ?!

Note de l’auteur (c’est moi !) :

Texte librement (très librement…) inspiré du roman de Jack London : « Martin Eden ». Oui, je sais, à première vue, on n’y voit aucune correspondance, mais cherchez bien tout de même… ! (Pour celles et ceux qui ne l’ont pas encore lu, cela vous donnera l’occasion de lire ce chef-d’œuvre !)

Art éphémère.

Voilà que, tondeuse électrique en main, ma sœur, Patty la mollasse, a décidé de me couper les tifs. J’ai grave le seum, ce matin. Un quart d’heure plus tard, je me retrouve avec une coupe au bol dégradée de ouf sur les bords du crâne. Elle voulait être toiletteuse pour chien, la Patty, alors elle a suivi des cours par correspondance pendant deux mois avant de renoncer définitivement à ce projet ambitieux. Depuis, j’imagine qu’elle se venge sur moi, cette conne. J’enfile ma doudoune rouge Lacoste, un bonnet ras les oreilles, et comme chaque jour, je sors voir les copains. Dehors, il neige, et toute la bande s’est planquée, bien au chaud, peinarde, dans le hall du 3.

— Salut… et si on construisait un bonhomme de neige, les gars ?!

— T’es t’charbé, ou quoi ? En est pas tombé assez… en faudrait beaucoup plus !

     Je devine déjà qu’on va rester comme ça toute la journée, à rien foutre de bon. Au moins, un bonhomme de neige, cela nous aurait occupé cinq minutes. Rachid sort son packet de beuh, une feuille de Rizzla, et se roule un pet. J’ôte mon bonnet de laine.

— Oh, putain ! La haine… !

— Ouais, t’as raison ! C’est ma frangine, le blème… !

Gégé, notre facteur, se pointe. Et manque de se foutre en l’air avec sa bécane qui glisse sur le verglas. On l’aide à relever sa mob jaune avec les grosses sacoches en cuir de chaque côté qui débordent de courrier. À peine dix heures au compteur et déjà fin bourré, le Gégé. Tristes PTT…

— On vous en roule un, m’sieu Gérard ?

— Pas de refus, les mômes… ! Comme un remake du « Salaire de la peur » aujourd’hui avec ce temps de merde ! Z’auraient pu saler le parcours tout de même !

     Monsieur Gérard, cela fait maintenant plus de trente piges qu’il distribue le courrier dans la cité. Et encore plus qu’il picole. Ici, la distribution a souvent un jour ou deux de retard, mais faut jamais trop s’inquiéter.

— Z’avez déjà vu le « Salaire de la peur », les mômes… ? Avec Charles Vanel… ça au moins c’était du cinéma… du vrai cinoche… avec de vrais acteurs… pas comme maintenant !

     Avec lui, tous les matins, c’est comme le festival de Cannes des années cinquante qui déboulerait chez vous. Sans le tapis rouge bien sûr, mais c’est chouette quand même.

— Si vous voulez, j’vous passerai la cassette un jour… !

     Son salaire de la peur, ça doit bien faire une centaine de fois qu’il nous le raconte alors on le connait par cœur le scénario, et la nitro empilée dans des caisses avec une tête de mort dessinée dessus, cent fois déjà qu’elle nous pète à la gueule ! Et boum !

     Pendant qu’il fume son pétard et raconte, les larmes aux yeux, le passage sublime où le père Montand se vautre dans le pétrole, on fourre le courrier dans les boites aux lettres. Histoire de lui faire gagner un peu de temps dans sa tournée, à monsieur Gégé.

— Bon… sur ce… les gamins… faut qu’j’y aille maintenant ! Merci encore pour le coup de main !

     Cette fois, c’est madame Bobodilassou, du Congo Belge et du troisième étage, qui rentre de la supérette Cash and Carry. Sur le coup, on a eu du mal à la reconnaître, tellement ce matin elle s’est foutu des couches de vêtements sur le dos.

— Fait pas chaud aujourd’hui, hein, m’dame Bobo ?!

— Oui, mon petit, je sens plus mes pieds… et pourtant j’ai mis trois paires de chaussettes !

— Z’avez reçu du courrier, m’dame Bobo… c’est votre fils Arsène, je crois bien… alors, il va sortir quand de la zonzon… ?

    Son fiston, il s’est fait pincer l’année dernière pour avoir traficoté dans l’électronique. Enfin, disons qu’en vérité, il revendait au marché de Saint-Ouen des téléphones portables de seconde main, et tous plus ou moins débloqués maison, si vous voyez ce que je veux dire.

— Bientôt… pour bonne conduite !

— Ça ne m’étonne pas, c’est pas un vrai méchant, vot’fils, m’dame Bobo… !

Kevin, le rouquin, se porte volontaire pour lui monter son caddy à roulettes jusqu’au troisième. On sait qu’il redescendra avec un paquet ou deux de Pépito. Des fois, j’avoue que ça nous arrange bien que l’ascenseur ne fonctionne plus depuis cinq ans !

     Il neige toujours, et celui-là par contre, ce drôle d’oiseau qui s’amène, si on ne sait pas encore qui c’est, son costard-cravate qu’on devine sous le manteau épais et surtout sa serviette en cuir noir toute gonflée ne nous dit rien de bon. On s’écarte en chœur. Il hésite…

— … Bonjour… le numéro trois, c’est bien ici… ? en se secouant les pieds.

     Les numéros sur les immeubles, c’est vrai que ça fait un sacré bail qu’ils n’y sont plus. Tombés en même temps que le crépi, peut-être…

— Oui, ça s’peut bien, m’sieu ! en me frottant le nez.

     Il mate ma nouvelle coupe de cheveux, et amorce un sourire sur ses putains de lèvres, ce bâtard. Et voilà, je le savais que ça allait très vite déraper, cette histoire…

— Je cherche madame Bobo… Bobo… Il sort un papelard d’une poche de son manteau… madame Bobodilassou Germaine… c’est bien là ?

— Et qu’est-ce que vous lui voulez, m’sieu, à madame Bobo… ?

— Ça ne te regarde pas, petit ! qu’il me répond, cet abruti.

— Ben, si… un peu quand même ! Dites donc, m’sieu, vous seriez pas un de ces enfoirés d’huissiers de justice de mes deux, par hasard… ?!

— …

— Rachid… dis-moi voir, ta mother… elle met bien toujours des carottes dans son couscous, hein… ?

     La neige, plus d’un mètre en tout, elle a bien tenu quinze jours avant de fondre complètement. Et notre joli bonhomme de neige, pareil…