Fuiiit… Fuiiit !

« Allo… ?
C’est Richard. Le Richard de la direction éditoriale. Ce type du troisième étage qui fait la pluie et le beau temps chez Albin Michel.
— Richard… ?
Je regarde l’heure au plafond (affichage lumineux). Trois heures seize…
— Putain, Richard, est-ce que tu sais l’heure qu’il est ?!
Il répond que oui, mais qu’il s’en fout pas mal de l’heure. J’ai l’impression qu’il chiale, ce con.
— Tu pleures… qu’est-ce qui se passe… c’est grave, Richard… ?
J’imagine le pire. Pour lui, en tout cas. Un accident de bagnole sur le périph, une envie de suicide en pleine nuit, un bad trip… ? Ce type se drogue, j’en suis persuadé… je crois que je l’ai toujours su… ce branquignole de Richard est un junk… il s’en fout plein les narines comme tous les autres… ça me dégoute, tiens… le voilà qui rit aux éclats maintenant…
— De joie… ? Comment ça, tu pleures de joie… ?!
Comme un coup de fouet sur le cul rebondi d’une vieille mulâtre soumise… comme un vide effrayant qui aspirerait tous mes neurones un à un… comme une chute sans fin dans un étrange néant sidéral… j’étouffe… j’attrape ma Ventoline sur la table de nuit… Fuiiit… Fuiiit !
— Le Nobel ? Quoi ?! Comment ça, le Nobel ? Tu crois peut-être que ça me fait rire, du con ?! Il est trois heures passées et je… je t’emmerde ! Je t’emmerde, t’entends ?!
Un smoking. Il te faut un smoking, qu’il dit. Et que je passe chez le coiffeur aussi, c’est important. Fuiiit… Fuiiit… !
— Oui… je prépare un discours… bien sûr, tu as raison, Richard… un beau discours… comme celui de Le Clézio… mais bien sûr, que je vais m’appliquer… oui, mais bien évidemment que cela me fait plaisir… non, je ne m’y attendais pas, pas une seconde, tu penses bien… le Nobel… oui, c’est énorme… énorme… tu es content pour moi ? Oui, moi aussi ! Oui, c’est ça, à demain, Richard… je passe vous voir… oui, c’est sympa, une petite fête, et tout le monde sera là… c’est gentil à vous… !
— Mais… qu’est-ce que tu fous… ? T’as vu l’heure ?!
— Rien… rien du tout ! Il n’y a rien… rendors-toi, chérie… !
Fuiiit… fuiiit…

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Janvier 2022. Tous droits réservés.

CLONERIE.

On sonne. J’ouvre. Mince alors… c’est moi !
Lui :
« Coucou ! Me voilou… !
Je n’imaginais pas qu’on me le livrerait aussi vite et je suis un peu pris au dépourvu…
Moi :
— Entrez, mais entrez donc, je vous en prie…
— Ah… on se tutoie pas, alors ?
— Hein… ? Mais si, si, bien sûr, vous avez raison… tutoyons-nous !
À première vue, il semble assez réussi. Enfin, je veux dire ressemblant.
— Wouaah… ! C’est drôlement grand chez toi !
— Oui, mais, chez moi… c’est un peu aussi chez toi maintenant, non ?!
— C’est vrai… toi, moi, moi, toi, c’est comme qui dirait du pareil au même !
Mon téléphone sonne dans ma poche intérieur de veston. Je réponds. C’est l’Entreprise…
Eux :
— Monsieur Salgrenn ? Bonjour ! Alors ? Vous êtes satisfait ?
Moi :
— Hé bien, je ne sais pas trop encore, il arrive à peine ! Une petite seconde s’il-vous-plaît… dis, toi, tu pourrais tout de même t’essuyer les pieds… ça ne se voit peut-être pas mais j’ai fait le ménage à fond ce matin !
— Bon, ne vous inquiétez pas… vous aurez certainement quelques petits réglages à faire, mais ensuite, vous verrez… il sera parfait… tout comme vous !
— Comme moi ?
— Oui ! Tout pareil !
— Juste une chose, si je peux me permettre, je trouve qu’il a un peu une tête… comment vous dire… oui, voilà… un peu une tête à claques, quand même, non ?! N’auriez-vous pas, par hasard, un peu trop forcé le trait ?!
— Nous avons pris les mesures exactes ! Aussi tout est parfaitement à l’identique, je vous assure… mais, ne vous en faites pas, monsieur Salgrenn, cela est tout à fait normal : au début, cela fait souvent ça !
— Très bien… si vous le dites ! Espérons que je m’habitue, à la longue…
— Bien, je vous laisse, mais surtout n’hésitez pas à nous joindre si vous avez le moindre souci avec notre… « Vous » ! L’assistance en ligne se fera un grand plaisir de vous aider, et n’oubliez pas non plus que la garantie sur ce produit court sur trente ans à compter d’aujourd’hui…
Pendant ce temps, Moi s’est assis sur le canapé et détaille avec acuité tout ce qui l’entoure.
Lui :
— Félicitations ! Tu as du goût pour la déco ! J’aime bien ! Oui, vraiment, j’aime bien !
— Tant mieux ! Toutefois l’inverse m’aurait surpris… Vous, enfin… tu, tu bois quelque chose ?
— Oui, la même chose que toi !
— Un Porto Tawny, alors ?
— Tu n’as pas plutôt du whisky ? Le Porto, c’est un truc de gonzesse, non ?!
Du whisky ? Comme cela est curieux, je n’aime pas le whisky ! Je ne bois jamais de whisky ! Le whisky, je considère même qu’il n’y a rien de plus dégueulasse au monde ! J’attrape la bouteille de Porto.
— J’en ai plus !
— Faudra en acheter…
Cinq minutes à peine qu’il est arrivé et j’ai déjà envie de me le faire…
Lui :
— Alors, comme ça… on écrit ?!…
— On… ? Comment ça : on… ?!
— Oui, toi, toi et moi, on écrit des bouquins, non ? Enfin, c’est ce que j’ai cru comprendre… ?
— Oui, c’est exact, j’écris des romans… et avec un certain succès d’ailleurs…
— Cool ! Ouais, trop cool ! J’aurais pu tomber plus mal ! Mais écrivain, c’est très bien comme boulot ! Nickel !
— Un glaçon ?
— Non, surtout pas !
— Hé bien, moi, j’en mets toujours deux…
— C’est une photo de ta femme, là, dans le cadre ?
— Oui… c’est elle…
— Ben, mon salaud ! Plutôt gironde, la rouquine ! Et c’est peu de t’dire comme je kiffe les rousses ! T’inquiète, les blondes et les brunes aussi, y a pas de problème !
— Me voilà rassurer… peut-être ont-ils bien fait leur travail finalement…
— Et elle n’est pas là, aujourd’hui, ta meuf ?
— Non… elle n’est pas là, aujourd’hui…
— Dommage ! Oui, c’est bien dommage ! Nous aurions pu faire connaissance !
— Je crois qu’il est souhaitable d’attendre un petit peu pour ça… Elle n’est pas encore au courant pour… toi… c’est une surprise que je veux lui faire…
Je lui jette, sans précaution, deux glaçons dans son verre. Juste pour observer sa réaction. Mais, il ne bronche pas d’un poil…
Moi :
— Et tu as fait des études ?
— Bien sûr ! Quelle question idiote ! Forcément les mêmes que toi, mon pote !
— Mon pote ? Non, désolé, mais je ne pense pas que je sois ton pote, mon vieux ! Je suis moi, et toi, tu es moi… ! Mais, en aucune façon je ne pourrais devenir un jour, ton pote !
— Et moi, je ne suis pas ton vieux, non plus ! Je te rappelle que nous avons le même âge tous les deux ! Très exactement le même âge…
Je remarque quelques rides sur son front que je ne me connaissais pas. Et il me semblait avoir tout de même un peu plus de cheveux sur le caillou. Il saisi son verre de Porto. Sa main tremble un peu…
Lui :
— Alors, c’est quoi le programme de la soirée ?
— Le programme ? Mais, quel programme ?
— Ben, le programme des réjouissances, quoi ! On va tout de même pas rester là, tous les deux comme deux pauvres schnoques, à se regarder dans le blanc des yeux pendant toute la soirée ! Non, ça, c’est sûr : faut à tout prix qu’on bouge d’ici, mec !
— Qu’on bouge ? Mec… ? Mais, je suis très bien chez moi ! Il n’est pas question une seule minute de sortir où que ce soit, ce soir ! D’ailleurs, je suis éreinté, alors je compte bien me coucher tôt !
— Ho la, ça promet, tiens… !
Me le voilà qui boude maintenant, l’imbécile. Incroyable ! Il est incroyable ! D’agacement, il fait tinter bruyamment ses glaçons dans son verre, le regard perdu dans le vague. Je me lève pour mettre un CD dans la chaîne hifi. Du Mozart, tiens. On va voir s’il aime Mozart, ce crétin. Mais, qui n’aime pas Mozart ?! Mozart, allons, voyons, tout le monde aime Mozart…
Moi :
— Je suppose que tu apprécies, comme moi, la grande musique classique… Mozart par exemple… tu adores Mozart, n’est-ce pas ?
— Qui ça donc ?
— Moz… mais… et Bach ?!
— Hein… ?
— Et Chopin… ? Chopin et sa sonate pour piano numéro 2… ? Et puis Bramhs… ?
— Connais pas ces gars-là ! Moi, c’est plutôt le rap, mon deal ! Lacrim, Mister You, Kaaris, Rim’K, Black M , Booba, la Fouine…
— … La Fouine… ?!
— Ouais, la Fouine ! Ça, c’est de la zique qui déménage ! Et avec du texte qui veut dire quelque chose au moins… Il se met à éructer en tambourinant comme un sauvage sur ma table basse… T’as fait quoi pour nos gueules ? On a grandi tout seul, allez, nique ta mère ! Tu vas nous mettre à l’amende quand tu vas nous revoir, allez, nique ta mère ! On génère des millions, on est durs et mignons, allez, nique ta mère ! Allez, nique ta mère, gros… !*
— Nique ta mère, gros… ?!
— Ouais… parfaitement… Nique ta mère, gros !
Je me ressers un porto. Ras le bord. Je commence sérieusement à me poser des questions… c’est quoi, ce boxon, avec ce… Moi ?!
Lui :
— Des chips ? T’as pas des chips ?
— Non !
— Et des cacahuètes ? T’as pas des cacahuètes ?
—… Non… pas de cacahuètes, non plus… toutes ces cochonneries font grossir !
— Mais… frère… on n’est pas gros !
— C’est vrai… mais je préfère tout de même ne pas prendre de risques !
— Et tu fais du sport ? Tu soulèves de la fonte ? Des squats sautés ? Je parie que tu boxes aussi ?
— Non… rien de tout ça… désolé !
— Va falloir s’y mettre…
Il chope un magazine dans la pile posée sur la table.
Lui :
— Merde ! Mais… c’est nous, là, en couverture ! Ernest Salgrenn… L’auteur de l’année… ? Deux millions d’exemplaires vendus ? Ouaah… on doit se faire un paquet de tunes, alors ?!
— Tu ne portes pas de lunettes pour lire ?
— Des lunettes ? Non… pourquoi faire ?!
— Parce que je suis presbyte…
— Z’ont du m’arranger ça à l’usine !
— Oui… sûrement… ça doit être ça…
— On est blindés, alors ?
— On n’est pas à plaindre…
— On roule en Porsche Cayenne ? Go fast ?!
— Non, une Smart, pour la ville…
Il éclate de rire.
— Une Smart ? Arrête tes conneries ! C’est une caisse de ped’zouille, ça !
— C’est surtout ma femme qui s’en sert… moi, j’ai une DB6 cabrio pour le week-end !
— Une Aston ?! P*, une Aston ! Mais, c’est le kif grave, man ! On pourra faire un tour demain ? Tu me laisseras conduire, dis ? Tu me laisseras conduire, hein ?!
— On verra…
Il aime les belles voitures, c’est déjà ça. Faut peut-être lui laisser une chance pour Mozart. Il retrousse ses manches…
Moi :
— Mais… c’est quoi, ça… ?
— Quoi donc ?
— Tu as des tatouages plein les bras ?
— Ben, ouais ! Ça te plaît ?
— C’est à dire que moi : je n’ai aucun de ces tatouages, ni sur les bras, ni ailleurs sur le corps…
— C’est peut-être un bonus ! Va savoir ?
— Un bonus ? Comment ça, un bonus ?! Je n’ai jamais demandé de bonus ! Et puis c’est très moche, ces tatouages ! Oui, très moche… je n’aime pas du tout… je trouve ça vulgaire pour tout te dire ! Extrêmement vulgaire !
— Je pourrai peut-être les faire enlever, si ça te gêne ?
— Oui… enfin, on verra aussi pour ça…
— Et t’as un gun, ici ?
— Comment ça, un gun… ?
— Ouais, un soufflant, un colt, un pétard ! De quoi faire face au cas où on nous chercherait des noises… !
— Jusqu’à présent, je n’ai jamais eu à faire face… on me cherche rarement des noises à vrai dire, et puis je pense que c’est plutôt le travail de la police de protéger les honnêtes gens…
— La police ? Tu te fous de ma gueule, là ?
— Non…
— Bon… et on mange quoi, ce soir ?!
— Tu as déjà faim ?
— Oui ! Grave la dalle ! Si tu veux, je pourrais nous faire des pâtes ? Un gratin de pâtes au gruyère ! Des pâtes, du beurre, du gruyère… tu as du gruyère rapé, frèrot ?
— Certainement, oui, je pense que je dois avoir ça…
— Alors… elle est où, notre cuisine ?
— Par là… tout au bout du couloir…
Un gratin de pâtes… ? Pourquoi pas… cela fait une éternité… et pourtant, j’adorais tellement ça, avant… je me souviens très bien… c’est maman qui nous faisait souvent de bons gratins de pâtes… oui, maman… ma petite maman chérie… Voilà mon téléphone qui sonne à nouveau dans ma poche…
— Monsieur Salgrenn ? C’est encore nous… l’Entreprise…
— Oui… quoi ?
— Je vous rappelle car… enfin, cela n’arrive jamais, je vous l’assure, oh, oui, croyez bien que c’est la première fois que cela nous arrive…
— Quoi ?
— Il y a eu une erreur… une petite erreur dans la programmation…
— Comment ça, une erreur ? Une erreur à quel niveau ?
— Votre « Vous »…
— Oui, hé bien, quoi, mon « Vous »… ?
— Ce n’est pas le vôtre… !
— Pardon ?
— C’est celui de quelqu’un d’autre… ! Une personne vraiment peu recommandable d’ailleurs… une regrettable erreur… nous sommes vraiment navrés… tellement navrés…
— Et… ?
— On va vous le reprendre, bien entendu… on va vous le remplacer dès demain matin… sa production est déjà lancée, et cette fois : il n’y aura pas de problème, je vous le garantis !
— Non… !
— Comment ça, non ?
— Je le garde !
— Vous le gardez ? Mais comment ça, vous le gardez ?
— Oui, c’est ça, laissez tomber, je le garde ! Finalement, il me convient parfaitement, celui-là ! Et puis, tiens… Nique ta mère, gros !

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Janvier 2022. Tous droits réservés.

  • Lacrim. Paroles : Karim Zenoud / Sofienne Manessour
    Allez nique ta mère © Sony/ATV Music Publishing LLC

Coussin péteur.

Cette nuit, vers trois-quatre heures, j’ai inventé le moteur à air comprimé.

Oui, cela m’arrive souvent d’inventer des choses comme ça, la nuit pendant mon sommeil. Et, non, je n’ai encore rien fait breveter !

Pour le moteur à air comprimé, j’ai vérifié tout de suite, dès ce matin, sur Wikipédia. Pour voir. Et j’ai appris que cela a déjà été inventé par quelqu’un d’autre, un certain Guy Nègre qui vivrait au Luxembourg ! Un peu déçu donc d’avoir été devancé, une fois de plus, sur ce projet écologique, mais tout de même rassuré sur ma capacité à imaginer des trucs sympathiques (Je n’invente que des trucs fun, c’est un choix personnel que j’assume totalement !).
Rappelez-vous (pour ceux qui me suivent depuis le début) mon idée de transformer à moindre frais de simples aspirateurs domestiques en respirateurs médicaux lorsque nous étions en pénurie, idée reprise, là aussi, seulement quelques semaines plus tard par d’autres petits futés.
Ce n’est donc pas la première fois que je me fais doubler ainsi. Tenez, avant cela, c’était sur un projet de véhicule amphibie pour observer le fond des mers. J’ai découvert, avec un peu d’amertume, lors d’un reportage à la télévision, qu’un type (dont j’ai oublié le nom, pardon pour lui) avait inventé quasi le même véhicule (l’important étant surtout le système « ingénieux » de ballasts permettant d’observer en toute sécurité les petits poissons). Ma femme a éclaté de rire en voyant ma tête devant la télé. Elle a l’habitude maintenant. Cela se termine le plus souvent comme ça. Mais, elle a raison : il vaut mieux en rire qu’en pleurer. N’importe comment, je n’ai pas le sens des affaires. Et puis pas mal de flemme aussi, je l’avoue. J’invente à tout va, certes, mais passe très vite à autre chose.
Pour en terminer, ma plus belle invention, à mon avis, reste peut-être celle d’un système de production d’énergie par coussin péteur (c’est moi qui l’appelle comme ça, pour rigoler !). C’est finalement assez simple comme système, et cela devrait fonctionner aux petits oignons, mais, curieusement (j’ai vérifié !) personne n’a encore eu cette idée géniale. Alors, j’attends. J’attends d’en entendre parler à la téloche…

Photographie et texte Ernest Salgrenn. Janvier 2022. Tous droits réservés.

EMPLOI*.

De mes amis, la cohorte
Parfois m’insupporte,
Souvent m’insupporte…

Ernest Salgrenn.

Emploi.

Je découvris l’ordonnance numéro : 5374/SO/22, un vendredi matin. Il y a de cela trois semaines maintenant. Par la connivence de quatre punaises, d’une typographie sans faille aux lettrines latines et bordures d’acanthes, le tout en format A3, elle affichait aux regards de tous, son arrogance administrative sur le mur jauni du hall d’entrée, à proximité de nos boites aux lettres.
« Avis aux locataires de l’immeuble, sis au 27, rue Destouches.
Dorénavant, et impérativement à compter du 1er du mois prochain, devront être remplacées toutes les portes palières par de simples rideaux de velours rouge.
Les travaux se feront bien entendu aux seuls frais de la copropriété.
Signé : Le Grand Fifrelin Général, Auguste Lapoignedefer. « 

La nouvelle se répandit dans l’immeuble telle l’une de ces fulgurantes épidémies de choléra, qui flambent souvent les mois de décembre -soit en pleine saison des pluies- au sein d’une favela sud-américaine. Je compris tout de suite que j’avais mon rôle à jouer. Celui qui me sied (et m’amuse !) le plus en société : « Empêcheur de tourner en rond qui retombe toujours sur ses pattes » !
Dupont-Dupont, le con du second (étage), se mit immédiatement en tête d’organiser et de diriger la résistance face à cette nouvelle attaque, de ce qu’il nommait en grimaçant : la « B.C.O », pour Barbarie Communautaire Orchestrée ! Et c’est ainsi, sous cette impulsion très naïve et bien illusoire à vrai dire, que nous nous réunîmes dès le lendemain, un peu à l’étroit dans la loge de madame Fougne, la concierge.
« On va pas se laisser faire tout de même ! Des rideaux de velours rouge ? Et pourquoi pas nous demander d’installer des portes vitrées aussi, pendant qu’on y est ?!
— Vous avez parfaitement raison, Dupont, on ne va pas se laisser faire ! » d’une voix presque unanime…
Madame Fougne avait préparé des macarons aux épinards, qui allaient très bien avec le Saint-Amour apporté par monsieur Verschuren (du 5ème gauche). Verschuren est alcoolique. Certains affirment qu’il se drogue aussi, mais cela reste à vérifier.
« Et si on débutait une grêve de la faim ? »
Jacqueline Pignon est anorexique. Et daltonienne. Certains affirment qu’elle se drogue aussi, mais cela reste à vérifier.
Cette idée fût immédiatement rejetée. Trente voix contre vingt-neuf.
C’est à ce moment précis des débats que j’intervîns pour la première fois…
« Allons… ne nous affolons donc pas comme ça ! Calme gardons ! Après tout, n’est-ce pas charmant au final que cette idée de jolis rideaux en velours rouge ? Voyez, l’été par exemple : l’air passera beaucoup mieux !
— Ainsi que les bruits et les odeurs ! Réplique aussi sec Dupont-Dupont, remonté comme un coucou suisse expulsé manu militari de son squat. Certains affirment que ce Dupont-Dupont est un gros con, et cela se vérifiait tous les jours.
— Je crois que vous exagérez un peu, Dupont… attachons-nous plutôt à regarder le côté extrêmement convivial de la chose… !
— Moi, ce qui me gêne le plus : c’est quand même la couleur ! Madame Guignolette (la vieille lesbienne du dernier étage). Madame Guignolette vit seule avec son chien. Certains affirment qu’il est empaillé, mais cela reste à vérifier.
— Vous avez raison : il est certain que vert aurait été plus convenable… le vert est bien plus discret…
— Et le vert… c’est aussi la couleur de l’espoir, non ? Georges Dupinsec (le retraité de la SNCF du 5ème droite, l’appartement en face de celui de Verschuren, donc). Certains affirment que Dupinsec est un vieux psychopathe triste et pédophile, mais tout ceci reste à vérifier.
— Vous reprendrez bien des macarons ? Reste déjà plus de pinard ? Z’avez appris pour la fille de madame Hachille ? Elle se serait fait refaire le pif… elle est méconnaissable maintenant ! J’peux me servir de vos toilettes, madame Fougne (Jacqueline Pignon)… ?!
Et à vau-l’eau…
Le contrôleur fifrelinesque débarqua à l’improviste, un samedi. En grande tenue d’apparat, les médailles apparentes, et pile trois semaines après l’affichage dans notre hall de cette fameuse ordonnance numéro : 5374/SO/22. C’était hier matin. Hasard, ce fût aussi le jour que je choisis pour commencer à faire semblant de démonter ma porte d’entrée…
Bien sûr, Dupont (Verified con) le reçut comme un chien dans un jeu de quille en bois tourné des Vosges.
« Wouaf, wouaf ! Commencez à nous faire chier maintenant avec vos ordonnances ! Z’en n’avez pas marre d’enquiquiner le monde comme ça ?! Grrrr… ! »
— C’est pas moi, cela vient de plus haut ! J’applique seulement… J’applique…
— Ah ! Il est beau, tiens, vot’ métier ! Et quand je pense que c’est nous qu’on vous paye avec nos impôts !
— Attention… ! Un seul mot de plus, et je vous fais interner dans la foulée… z’avez envie de passer Noël au cachot ?!
Certains affirment (et Dupont, en premier) que les contrôleurs fifrelinesques sont tous des homosexuels refoulés, mais cela reste encore à vérifier.
— Dernier délai demain quinze heures… ensuite… on défonce !
— Fait chier, tiens…
— What ?
— Non, rien…
Plus haut.
« Mais… ce n’est pas rouge, ça, dites donc ?! Notre tapette en service commandé.
— Ah, bon ? Pas rouge ?! lui répond du tac-au- tac Jacqueline Pignon, sac d’os dyschromatopsique avéré (donc).
— Non, pas vraiment, ça tire plutôt sur le violet ! Bon, cela pourra passer pour cette fois-ci… mais faudra voir tout de même à me changer ça dès que possible ! Rouge, c’est rouge !
Après s’être tapé (la tapette à casquette) les sept premiers étages par l’escalier –notre ascenseur Westinghouse ne fonctionnant plus depuis belle lurette (c’est à dire, à la louche, une bonne petite quinzaine d’années), les services techniques compétents n’ayant pas reçu, à l’époque, d’ordres assez clairs du bailleur pour venir le réparer– le voilà maintenant qui débarque sur mon palier.
Lui (en sueur) :
« Bonjour monsieur, contrôle inopiné, mais… mais je vois que vous commencez à peine les travaux ?
Moi (innocent aux mains pleines) :
— Oui, j’ai mon beau-frère, qui bosse au Ministère des Bonnes Pratiques et Maniéres, et qui m’a assuré que…
Lui (s’épongeant le front bas) :
— Ah… comme ça, vous avez un beau-frère qui travaille dans un ministère… ?
Moi (sourire en coin) :
— Oui, pourquoi… ?
Lui (regard en coin) :
— Bon… le rideau, vous l’avez ?
Moi (Roi de la combine) :
— Oui…
Lui (Queen of the stairs) :
— Et la tringle ? La tringle, vous l’avez aussi… ?
Moi (Fier comme un militaire…)
— Oui, bien entendu ! Voyez… elle est là…
Lui (Zieutant la tringle chromée) :
— Alors, installez simplement votre rideau devant votre porte mais sans la démonter, et le tour sera joué ! Ni vu, ni connu, cela restera évidemment entre-nous… !
Moi :
— Évidemment… !

  • Emploi : Théatre : Un emploi au théâtre est « l’ensemble des rôles d’une même catégorie requérant, du point de vue de l’apparence physique, de la voix, du tempérament, de la sensibilité, des caractéristiques analogues et donc susceptibles d’être joués par un même acteur (selon Wikipédia).
  • Exemple : Troisième rôle (les troisièmes rôles forment un emploi masculin difficile, qui réclame beaucoup d’habileté de la part du comédien, qui doit sauver le côté odieux du personnage).

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Janvier 2022. Tous droits réservés.

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