Le blues de la loche.

En me levant, ce matin, j’ai découvert l’une de mes canines posée sur mon oreiller. Je l’avais perdue dans la nuit. Et puis, j’avais beaucoup transpiré des pieds. Une grande auréole, encore humide, marquait les draps.

Lors du petit-déjeuner, ma femme s’en est très vite aperçue. Je veux parler de cette quenotte qui me manquait dans la rangée du haut. Elle a simplement dit : « On dirait que ta dent sur pivot a sauté… !

— Non ! Ce n’est pas celle-là qui s’est barrée, ma chère ! » lui ai-je rétorqué sur un ton sec, assez mal luné que j’étais.

Et j’ai continué à transpirer abondamment des pieds toute la journée. Tant, que cela m’a obligé à changer à trois reprises de chaussettes. Fort heureusement, j’ai du rechange dans mon vestaire au boulot. Je prévois toujours, au cas où…

A midi, j’ai pris mon repas comme d’habitude au Mac’Do de l’avenue Sébastopol, optant pour l’une de leur salade « Classic Cæsar« . « Fraîchement coupée, fraîchement préparée » est le petit slogan publicitaire du moment. Le Mac’do est un endroit sympa pour la drague. Et la drague, c’est ma spécialité. Il y a toujours une ribambelle de minettes, de vagues étudiantes en psycho ou bien en sociologie pour la plupart, qui y traînassent du matin au soir, fraîchement coupées et fraîchement préparées, elles aussi, et prêtes à se laisser embobiner par des types dans mon genre.

C’était bien la première fois que je déjeunai comme cela d’une salade composée…

En règle générale, je choisi plutôt le classique hamburger accompagné de ses potatoes frites en cornet cartonné, car à vrai dire je n’aime pas du tout la verdure. Mais plus surprenant encore, comme je n’étais pas assez repu avec une seule de ces salades, j’en ai commandé et avalé une seconde. Je ne sais pas du tout ce qui m’a pris d’agir de la sorte. Non, je ne sais pas. Peut-être la chaleur suffocante de ces derniers jours. N’affirme-t-on pas que parfois sous l’influence de hautes températures atmosphériques, notre cerveau, comme en ébullition, ne réagirait plus tout à fait normalement… ?

À dix-sept heures, je suis revenu du turbin en bus, par la ligne 7. Le bus, s’il n’est pas complètement bondé, n’est pas mal non plus pour la drague. Préférable en tout cas au métropolitain. Les filles y sont moins méfiantes et les conversations beaucoup plus faciles à amorcer. Je suis descendu à l’arrêt « Aubépines », qui se trouve juste avant mon arrêt habituel, désirant faire un tour dans cette petite épicerie, rue « Elsa Triolet », avant de rentrer chez moi. J’y ai acheté une belle et bien jolie salade verte, et puis retour direct à l’appart, sans m’attarder davantage.

Ma femme regardait « Slam » à la téloche. Cette idiote passe la quasi intégralité de ses journées vautrée sur le canapé.

« Tiens… tu m’as acheté des fleurs… c’est gentil !

— Pas du tout ! C’est une batavia !

— Ah… mais… elle n’est pas bien grosse, ta laitue… !

— C’est parce que j’en ai déjà bouffé la moitié en chemin ! »

Le lendemain matin, j’avais perdu une autre dent. Encore une canine. Et je transpirai des mains maintenant. Une véritable horreur.

« Il reste des carottes rapées… ?

— Des carottes rapées… au petit-déjeuner… ?!

— Et pourquoi pas ?!

— Dis donc… c’est quoi ces deux bosses, là, de chaque côté de ton crâne… ? Tu t’es battu ?!

— Hein… ? Bien sûr que non ! J’ai dû me cogner dans la nuit… à la table de chevet, peut-être bien… Bon, il ne faut pas que tu t’inquiètes, je rentrerai un peu plus tard ce soir… je dois passer chez le toubib…

— Et tu devrais peut-être aussi prendre un rendez-vous chez ton dentiste… !

Toute la journée, je n’ai pas été vraiment dans mon assiette. Et mon travail s’en est ressenti… Je n’avais pas la tête à ça. Je commençais sérieusement à m’inquiéter de toutes ces choses bizarres qui m’arrivaient depuis deux jours. À midi, au Mac’do, j’ai repris une salade « Chicken« , comme la veille. Et puis, une « Tasty blue cheese« . Et pour terminer, un best off « Veggie mozza« . Cela m’a redonné du tonus, alors j’ai tenté l’approche d’une jeunette en mini-jupe ras le pompon qui n’avait pas l’air farouche. Une végétarienne, comme moi, qui m’a refilé son zéro-six au bout d’à peine cinq minutes de rentre-dedans. Je lui promis de l’appeler très vite. J’étais satisfait : les affaires semblaient reprendre…

En fin d’après-midi, je me suis sauvé du bureau un peu plus tôt qu’à l’habitude pour me rendre comme prévu chez mon médecin, après toutefois un petit détour par le parc Montcalm, histoire de me rouler un quart d’heure dans le gazon bien frais. Je crois bien qu’il n’y a rien de plus agréable et plus sensuel que cela, de bonnes roulades dans l’herbe ! De la chlorophylle… oh, oui… de la chlorophylle, et encore de la chlorophylle, bon sang de bonsoir !

Chez le docteur, il n’y avait pas un chat. Les gens hésitent toujours à sortir par ces chaleurs caniculaires. J’étais seul donc, dans la salle d’attente. Seul avec un yuka. Un gros yuka d’un bon mètre soixante dans son vieux pot en plastique. Et là encore, je ne sais pas trop ce qui m’a pris… mais j’ai dévoré mon premier yuka… ! J’avalais gloutonnement la dernière feuille, in extremis, lorsque le médecin apparut. Ce dernier, après m’avoir serré la paluche, n’a pu s’empêcher ensuite de s’essuyer sur sa blouse, tout en faisant une très vilaine grimace…

« Bien… Je crois que j’ai déjà une petite idée concernant la raison qui vous amène, monsieur Rouston…

— Non… moi, c’est Crouston… ! Mais… comment ça, docteur… ?!

— Entrez donc… et combien de dents avez-vous déjà perdu ?!

— Deux… ! Mais je sens bien que d’autres bougent également et sont prêtes à tomber… c’est grave, docteur… ?!

— Pour le savoir, il faut d’abord que je vous examine un peu plus en détail… mais à première vue cela m’a l’air déjà assez sérieux…

Tandis qu’il installait un drap de protection en papier sur la table d’examen, je repèrai immédiatement un bégonia végètant dans un coin de la pièce.

« Déshabillez-vous, que je regarde mieux… Est-ce que vous bavez aussi ?

— Heu… ben, oui… ça commence… ! (Petit coup d’œil discrètos vers le bégonia…)

— Hum, hum… je vois, je vois…

Le toubib m’inspecta des pieds à la tête, et je n’en menais pas large, à dire vrai. Le drap en papier me collait dans le dos, et puis il y avait aussi ce bégonia qui… qui me narguait… !

« Bon, très bien… maintenant rhabillez-vous, je vais vous expliquer…

Je renfilai mes fringues. Toutes étaient poisseusses. Si je l’avais pu, je serais resté à poil. Cela aurait été bien plus commode et agréable.

« Alors voilà, monsieur Crousty… je pense que vous souffrez de cette toute nouvelle affection découverte il y a peu et que l’on a nommé la Limaculite pernicieuse… Les premiers cas ont été décrits il y a seulement quelques mois de cela… c’est tout nouveau, voyez-vous…

— … La Limacule quoi… ?!

— Non… Limaculite pernicieuse… de limace… et de pernicieux !

— Limace… ?

— Oui, exactement… pour ne rien vous cacher, vous vous transformez en limace, monsieur Croupion… une très belle et très très grosse limace !

— Mais…

— Tenez, ces deux petites bosses que vous avez déjà de chaque côté du crâne… et bien elles deviendront à terme de magnifiques antennes… avec de gros yeux globuleux tout au bout ! Éh oui, Il faut vous faire une raison, mon vieux…

— Crouston ! C’est Crouston… !

— Oui, mon cher Crouston, votre corps se transforme, lentement… mais sûrement… ! À n’en pas douter, dans moins de quinze jours, vous serez devenu une limace, une grosse loche !

— Éh, oh ! Attendez une seconde… Il n’y a pas de traitement ? Des médocs, une pilule, un vaccin, une opération de la dernière chance, que sais-je, moi, encore… une tisane aux herbes, peut-être ?! Bon Diou, vous ne pouvez pas me laisser comme ça… Allons, quoi… m’enfin, doc… ?!

— Absolument rien pour l’instant… ! la Recherche piétine et l’on ne sait pour le moment que très peu de choses de cette nouvelle maladie… très peu de choses… une véritable énigme ! Il semblerait juste que cela touche uniquement de jeunes hommes comme vous et qui ont pris l’habitude de tromper régulièrement leur épouse… est-ce votre cas, monsieur Crouston… ?

— Quoi… ? Si je trompe ma femme… ? Mais non… bien sûr que non, docteur !

— Vous en êtes certain… ?

— … Bon… ben, j’dis pas… une fois ou deux, de temps en temps, p’tête bien… comme tout le monde, quoi !

— Pas du genre à sauter sur tout ce qui bouge, alors ?

— … Tout ce qui bouge… tout ce qui bouge… comme vous y allez tout de même, docteur !

— Mais c’est simplement l’expression consacrée pour qualifier des… des queutards, comme vous… !

— Vous êtes vraiment sûr… pas de traitement… ?

— Si, peut-être… il y aurait bien quelque chose quand même… mais… je crois que cela ne va pas vous plaire du tout…

— Mince… j’ai des sueurs, là… Voilà que je dois être en hypoglycémie… vous n’auriez pas un petit truc à me donner… ?

— Un cachet de glucose ?

— … Non… ce bégonia plutôt… ! Ça vous ennuie si je croque vot’ bégonia… ?!

Je suis rentré à la maison dare-dare. En longeant les murs, pas fier. Ouais, pas fier du tout, le Jacquot…

Et j’ai trouvé ma moitié devant « QPC » (Questions pour un champion). Avec un paquet de chips bien entamé.

« Alors… ?! » qu’elle a dit, en me voyant débouler en sueur.

— Alors ?! Alors, fais tes bagages, ma poule ! Demain, on part à Venise… tous les deux… en amoureux !

File d’attente.

Je suis moche. De ces mochetés peu banales qui font peur aux enfants.
J’ai la tronche de traviole, plombée de cratères acnéiques, balafrée d’une cicatrice de bec de lièvre que dissimule à grand peine une moustache raide, les oreilles en chou-fleur, le tarin proéminent. Premier prix assuré, toutes catégories confondues, des concours de sales gueules. Faciès ingrat du type peu recommandable qui a pris perpète et qui vient de s’évader de taule. Me rencontrer, seul, ou même à plusieurs, dans un endroit obscur et désert, vous laissera après coup, et pour toujours, comme le sentiment étrange d’en avoir réchappé… Oui, moche. Je suis moche.
Ma lovely brunette, je l’ai rencontrée dans une file d’attente, cordon humain se déroulant sans fin devant la pharmacie de mon village. Ce jour-là, il y avait arrivage de gel hydro-alcoolique. Évènement quasi miraculeux d’une chronique de vies sous anesthésie gouvernementale, et d’existences anxieuses tout en pointillé, où l’on craint pour sa santé en respirant simplement le même air que tout le monde…
Elle est devant moi. À son bon mètre cinquante de distance. Gestes barrières obligent, certes, mais reconnaissons que cela ne facilite pas les tentatives de drague !
« Bonjour mademoiselle… alors, comme ça, vous êtes du village, vous aussi… ?! »
Elle se retourne, et ne semble pas du tout apprécier cette subite intrusion verbale dans le sacro-saint périmètre de sécurité sanitaire. Elle me détaille rapidement, des pieds à la tête. J’ai du goût pour me saper, ce qui me paraît être un minimum lorsque, comme moi, avec cette gueule en biais, l’on recherche encore l’âme sœur à l’approche de la trentaine… Je ne traîne jamais en survêtement, et mes pompes sont bien cirées tous les matins.
« …Oui… ! »
Sa silhouette harmonieuse engage à pousser plus loin l’investigation. Elle est belle comme un cœur, cette demoiselle masquée, et je me sens pousser des ailes.
« … C’est curieux… je ne vous ai pourtant jamais croisée jusqu’à aujourd’hui… ?! »
Elle a compris. Les filles sont balèzes pour ça. Elles comprennent dans l’instant même où vous ouvrez la bouche, au tout premier mot que vous prononcez, que vous vous intéressez à elles… et ce n’est donc pas la peine de chercher ensuite à dissimuler –très maladroitement la plupart du temps, d’ailleurs– vos intentions, vous êtes déjà découvert… !
« C’est peut-être parce que je sors très peu… et encore moins, bien sûr, depuis cette folle histoire de confinement ! »
En temps normal, je lui aurais sans doute proposé d’aller boire un verre en terrasse, là, à seulement deux pas, au bar des Sports. On se serait alors assis tous les deux, à l’ombre des platanes centenaires, elle aurait commandé un Perrier menthe, ou une citronnade, et moi, un Monaco comme à mon habitude, mais aujourd’hui… aujourd’hui est nécessité absolue de faire preuve d’un peu plus d’imagination !…
« Dites… Ça ne vous dirait pas qu’on aille se promener, tous les deux… cet après-midi par exemple, le long du canal… ? Le coin est tellement agréable en cette saison… et cela nous permettrait de faire un peu mieux connaissance ?
— Ah… vous croyez que cela est autorisé… ? »
Bon point d’encouragement. Elle n’a pas dit non… !
On avance. D’un mètre cinquante.
 » Avec l’attestation de sortie correctement remplie… Je pense que…
— Qu’est-ce qui vous est arrivé aux oreilles… ?!
— Oh, ça… c’est à cause du rugby… Ça frotte dur dans les mêlées !
— Sportif, alors… ?!
— Oui… un peu… mais maintenant je me suis mis au tennis… C’est beaucoup plus cool quand même, le tennis… !
— Mais vous avez de très beaux yeux, par contre…
Elle se rapproche. D’un bon mètre. Un mètre vingt peut-être même…
 » … Verts… ils sont verts, vos yeux !
— Et les vôtres, en bleu clair, ne sont pas mal non plus, mademoiselle… !
De l’amour naissant, de ce doux printemps, et de ma reconnaissance éternelle à cette saloperie de virus qui nous oblige à porter masque en permanence…

Que les rats envahissent le Monde…

Dimanche 10 mai.
Ce matin, mais cela couvait insidieusement depuis un bon mois, je me suis levé avec la boule au ventre. Une crise d’angoisse. Et je me cramponne à mon stylo bille, tel l’hypotendu vertigineux à son rideau de douche aprés s’être relevé trop vite d’avoir ramassé une savonnette…
Oui, j’angoisse… j’angoisse et je panique, parce que demain, ça y est : on déconfine… ! Demain, on lâche les cons ! Tous ces cons dont je fais, moi aussi, partie… On nous lâche, nous les cons de ce pays, sans aucune préparation, comme on lâcherait des faisans dans la nature la veille de l’ouverture de la chasse… Ni plus, ni moins…
Alors, depuis ce matin, comme la plupart d’entre-nous, je prépare ma sortie de déconfinement, n’ayant qu’une seule et unique idée en tête : les vacances… ! Mais où irons-nous cette année ? Et la voilà bien cette fameuse question qui m’angoisse tant… « Où irais-je donc passer mes vacances d’été… ? » !
Au bord de la mer ? Et pourquoi pas… J’avoue volontiers que l’idée d’aller me vautrer à demi-nu dans le sable qui pue la pisse, ou bien encore de me ruiner le dos sur des galets ronds et durs, me tente assez. Se fondre ainsi dans la masse agglutinée d’un troupeau de bêtes toutes suintantes de crème solaire bon marché n’aurait de surcroît cette année –virulente ô combien– que des avantages certains. La promiscuité me plaît, et m’a toujours plu. Et je ne suis pas le seul dans ce cas-là. Ainsi je n’ai pas honte de le dire : rien ne m’exciterait plus que de passer trois semaines de congés payés dans l’un de ces immenses campings de bord de mer, villages de bungalows bien serrés et bien quadrillés, où, avec bobonne, en maillot une pièce, et toute ma marmaille braillante, nous nous entasserions des après-midis entières dans une pistoche surdimensionnée et hyper-chlorée, attendant tous, avec cette impatience qui caractérise les grands évènements à venir, la soirée karaoké du mercredi soir…
Plouf ! Plouf, et replouf… !
Ou la montagne ? J’hésite… Le silence des grands espaces naturels, l’air pur revivifiant, la fraîcheur des nuits d’été, la gentillesse proverbiale des autochtones… tout cela me fait un peu peur… Et suis-je vraiment préparé… ? Non, décidément, oublions la montagne, trop peu de monde à croiser m’inquièterait plus qu’autre chose…
Reste plus que la campagne. La bonne vieille campagne de l’intérieur de nos terres. Bien franchouillarde à souhait. Cette belle campagne qui sent bon le purin inondant les champs de colza pour le bio-carburant, ainsi que le vieux sans âge. D’ailleurs, il doit bien me rester un peu de famille éloignée quelque part en Corrèze… à moins que ça ne soit dans la Creuse… je ne sais plus…
« T’inquiète donc pas comme ça, mon chéri… dans trois semaines, c’est reparti comme en Quatorze, tu verras… ça ne coupera pas… ! »
Ma Simone, elle a toujours su me remonter le moral.
C’est aussi un peu pour cela que je l’aime…

Bon de sortie.

6 h 30. Petit-déjeuner copieux. Un steack haché et des pâtes. Des pâtes, des pâtes, encore des pâtes, toujours des pâtes… et à toutes les sauces ! Cela fait presque un mois que je n’ingurgite plus que ça à tous les repas ! Les sucres lents, il paraît qu’il n’y a rien de mieux pour les efforts de longue haleine…

Tenue du coureur : cuissard, maillot, et socquettes blanches. Tout est prêt, posé sur mon lit. Le casque et les chaussures ensuite. Très important le casque, obligatoire même.

Ma bécane m’attend : un petit bijou, fin prête, elle aussi. Le mécano a tout vérifié, rien n’a été laissé au hasard, la mécanique doit être toujours parfaite et bien huilée. Avec ses huit bars de pression minimum dans les boyaux…

Les ultimes conseils de prudence de ma coach, et un dernier coup d’œil sur l’itinéraire de l’étape du jour. Cela ne va pas être une partie de plaisir, avec ces deux cols de première catégorie au programme… et puis cette arrivée… au bout de cette longue ligne droite… face au vent…

Mais il n’est plus question de renoncer ou bien encore d’avoir des états d’âme : coup de sifflet, le départ est donné ! ֤À peine lancés, et voilà que ça flingue déjà devant ! Ma parole, ils ont bouffé du lion ce matin ! Pour le moment, je reste bien au chaud, histoire de me faire oublier dans le peloton des anonymes, suçant les roues et attendant bien tranquillement mon heure pour attaquer.

Première bosse. Là, je limite les dégâts, et commence à douter un peu de ma forme. Alors, je m’alimente et me force à boire régulièrement, c’est indispensable pour éviter la fringale, ce fameux coup de pompe qui ruinerait tous mes efforts. Dans la descente, le peloton s’étire et fait l’élastique… puis le regroupement dans la vallée… on se surveille de près… tout le monde sait que la course va se jouer bientôt, dans quelques kilomètres à peine, dans cette dernière ascension… la plus difficile, avec ses passages à dix-huit pour cent à la sortie des virages en épingle, de terribles raidards qui vous cassent les pattes… sans oublier le manque d’oxygène avec l’altitude, la fraîcheur saisissante des alpages, et peut-être même un orage qui viendrait tout compliquer…

Une estocade dès les premiers lacets… je saute dans la roue et me voici dans l’échappée… je me sens beaucoup mieux maintenant… petit braquet, je mouline en rythme, les mains posées bien à plat sur la guidoline, un véritable avion de chasse ! Cette fois, c’est le bon wagon : on a fait le trou et l’écart se creuse. Au sommet, nous ne sommes plus que deux, tous les autres derrière ont lâché prise, et après avoir assuré le train, je déboule en tête. La foule, massée de chaque côté du macadam, hurle frénétiquement mon prénom… « Kevin ! Kevin ! Allez, vas-y Kevin !… » Banderoles, klaxons, fumigènes… Ah, les cons… J’en pleurerais tellement c’est beau ! Je souffre terriblement et les crampes ne sont pas loin, mais je vis aussi des moments extrêmement forts, émouvants, inoubliables…

Maintenant, la descente… bascule vertigineuse… effrayante plongée… 80… 90… 100 à l’heure… les compteurs des motos suiveuses s’affolent ! Funambules enivrés de fatigue, nous frôlons dangereusement les frêles parapets, et l’abîme, de l’autre coté dans le brouillard, nous invite sans cesse à la faute… Il faut garder pourtant toute sa lucidité, malgré l’importance de l’enjeu.

L’arrivée enfin se profile à quelques encablures : nous venons de passer sous la banderole des cinq kilomètres. Je peux l’emporter, je le sais, ou je m’en persuade en tout cas, mais mon compagnon d’échappée ne me facilitera certainement pas la tâche. Lui aussi court pour la gagne aujourd’hui…

Sprint final. La flamme rouge, le dernier kilomètre… et tout se joue là, maintenant, dans ces deux petites minutes qui arrivent… Mon adversaire, de l’équipe « Covid-19 », est un sacré client, affuté comme un lévrier, une vraie chaudière, dopé, à coup sûr, aux amphètes ou à la chloroquine… Et surtout, cela fait un moment qu’il n’assure plus aucun relais. Pour se réserver. Ce petit malin connait parfaitement toutes les ficelles du métier, mais attention… Bibi a été vacciné avec un rayon de bicyclette et on ne la lui fera pas à l’envers aussi facilement ! Alors, lorsqu’il fait l’erreur de passer devant, puis essaye ensuite, mauvais joueur, de me coincer contre les barrières, cela ne marche pas… je trouve le passage de l’autre côté. Ça frotte sec, poussée d’adrénaline… mais je lui pose une mine… coup de manettes, tout à droite, 55-13, la bracasse… j’écrase les pédales à m’en faire péter les varices… il est cramé, ce sale tricheur… la ligne blanche enfin… je lève les bras… j’ai gagné !

« Mais… c’est toi, mon Kevin… ?! Hé bé, j’t’avais pas reconnu avec ce masque ! Alors vieux, ça y est… tu t’es décidé à venir au boulot en vélo maintenant… ?! »

Moi, Président…

Cela m’est tombé dessus un Vendredi. Et ne me demandez pas pourquoi un Vendredi : je n’en sais fichtre rien…

Il étaient deux. Un grand, tout maigrichon, et un autre plus petit, mais pas bien gros non plus.

« Monsieur 25 b… ? »

— Hein… ? Non… ça, c’est le numéro de l’immeuble… ! Moi, c’est Salgrenn… !

— Ah… oui… au temps pour moi ! Agent Moldu, et mon collègue… mince… c’est comment déjà ton nom… ?!

— Agent Billentête… ! lui répond, le pas bien gros non plus, en faisant une grimace.

— J’vous préviens de suite… si c’est pour les étrennes… J’ai pas un rond à vous donner, les gars !

— Que nenni… ! C’est le Ministère du Grand Tirage qui nous envoie… Vous avez été choisi, monsieur Salgrenn…

— Grand Tirage… Grand Tirage de quoi… de mon cul… ?! Encore une arnaque, vot’ truc… ?! Bon… foutez-moi le camp ou j’appelle les flics !

Le maigrichon (le plus grand, donc) sort un papelard de sa sacoche.

« Mais non… regardez, monsieur Salgrenn, la Machine à Logarythmes vous a désigné… Il n’y a pas d’arnaque du tout… c’est bien votre nom qui est écrit, là ?!

— Ouais… et alors… j’ai gagné quoi, cette fois… ?! Un Vaporetto pour nettoyer mes vitres ?! Un abonnement de six mois à Télé Z ?! Un service à escargot en porcelaine de Limoges ?!

Le grand regarde le petit, et le petit, le grand (en relevant légèrement la tête, bien sûr).

« Monsieur Salgrenn… je crois que vous n’avez pas bien compris… nous venons vous annoncer que vous avez été choisi par la Machine à Logarythme pour être notre futur Président de la République… ! Et croyez-moi, cela n’a rien à voir avec un vulgaire service à escargots !

Les emmerdes, ça ne prévient pas généralement quand elles débarquent chez vous. Et la plupart du temps c’est toujours lorsque l’on s’y attend le moins. Et là, pour le coup, je ne m’y attendais pas du tout, mais alors, pas du tout…

« …Président de la République… ?! Vous vous foutez de ma gueule… moi… Président de la République… ?!

— Et pourquoi pas… ?!

— Bon… ok… entrez… que vous m’expliquiez un peu mieux tout ça… !

— Mais dis-leur qu’ils s’essuient bien les pieds ! »

Elle, c’est ma femme… Et le ménage, c’est son truc, alors je suis persuadé qu’elle aurait préféré un Vaporetto, ma Simone…

« Vous commencez demain…

— Demain… ?! Un samedi… ?! C’est que…

— Simple hasard du calendrier, monsieur Salgrenn ! Mais ne vous en faites pas… toutes les heures sup’ vous seront majorées à cent pour cent… !

— Ah… j’aurais des heures supplémentaires à faire… ?

— Oui, de temps en temps, surtout en période de crise… mais là, en ce moment, rassurez-vous… c’est plutôt calme !

Puis, ils m’ont refilé un billet de Ouigo pour la capitale. En seconde classe.

 » Y’avait plus de première… ?!

— Ce n’est jamais en première, monsieur Salgrenn !

— Ah bon… ?! Et pour ma femme… pour ma Simone, ça se passe comment… ?

— Mais ça ne se passe pas, monsieur Salgrenn… ! Les épouses, s’il y a épouse bien entendu, ne sont plus prises en charge par la Nation… Après tout, ce n’est pas le problème des Français, les épouses de nos Présidents ! Et cela nous a permis tout de même d’économiser plus de deux millions d’euros par an… et ce n’est pas rien, deux millions d’euros, monsieur Salgrenn,… ce n’est pas rien, n’est-ce pas… ?!

—… Oui… certainement… c’est une somme… !

— Et la Machine à Logarythmes aussi nous a fait économiser beaucoup d’argent… énormément… Si vous saviez, monsieur Salgrenn… !

Le plus petit acquièsce, un large sourire aux lèvres.

— Ah… vraiment… ?

— Éh oui… regardez donc : fini les partis politiques avec la Machine, fini les remboursements des frais de campagne, et fini aussi les dépenses pharaoniques pour organiser les deux tours de scrutin ! Oui, c’est terminé tout ça, monsieur Salgrenn… ! Et hop ! Trente millions d’euros minimum d’économisés encore là-dessus ! Et ce n’est pas rien tout de même… trente millions d’euros…

— Mais…

— Oui… ?

— … Vous êtes quand même au courant que je n’ai jamais fait de politique de ma vie, moi… ! Ce n’est pas un handicap pour diriger un pays… ?!

— Mais non, bien au contraire, monsieur Salgrenn… bien au contraire ! Cela vous laisse la liberté d’agir tout à votre guise… vous n’avez de comptes à rendre à personne, et comme cela : vous faites tout ce que vous désirez pendant cinq ans ! N’est-ce pas merveilleux… ?!

— Ouais… ouais… si vous le dites… ! Mais faut savoir aussi que je n’ai pas fait de grandes études, non plus… Je bosse comme vendeur de bagnoles chez mon beau-frêre Gilbert, qui possède la concession Toyota à la sortie de Châteauroux, en direction d’La Châtre… Je me défends pas mal comme vendeur, c’est pas la question, mais de là à être vraiment qualifié pour le job… j’suis pas certain que…

— Ne vous inquiètez pas… si la Machine vous a choisi, c’est que vous avez obligatoirement toutes les aptitudes requises pour ce poste ! Sachez que la Machine, contrairement aux électeurs, ne se trompe jamais, monsieur Salgrenn… ja-mais… !

Simone revient avec l’apéro sur un plateau.

— Pastis ou whiskiiii… ?! Et on va lui refiler la Légion d’Honneur, du coup, à mon Nénesse ?!

— Fini aussi tout ça ! Économies encore, ma petite dame… économies… ! Et un Pastis plutôt, pour moi… !

— Avec des glaçons ? Dommage… bon… c’est vrai qu’ils la refilaient un peu à n’importe qui maintenant… !

— Et pour les costumes… ?

— Deux par an ! Et deux paires de chaussures également… une pour l’été, une pour l’hiver… !

— Ah ouais… Dites… c’est pas un peu ric-rac, quand même… ?!

— Mais personne ne vous oblige à porter des costards toute l’année… Le protocole à été revu à la baisse, lui aussi… alors vous pourrez ainsi vous habiller comme bon vous semblera, monsieur Salgrenn… du moment que cela est entièrement à vos frais ! Même les survêtements ne sont plus interdits… et d’ailleurs cela plaît beaucoup à une grande marge de notre population… vous serez très populaire en survêtement, monsieur Salgrenn… ça, je peux vous l’assurer !

— Populaire… ? C’est indispensable d’être populaire… ?!

— Là, c’est vous qui voyez… Mais très honnêtement, cela n’a aucun intérêt ! Je vous rappelle que vous n’avez pas été élu au suffrage universel, mais tiré au sort par une machine… et les machines se contre-foutent des sondages, monsieur Salgrenn… Alors, vous faites votre job, et le reste n’a pas importance !

— Et pour le logement… ? J’suis logé quand même… parce que ça douille grave les locations à Paris !

— Pas de soucis, un petit deux pièces juste en face de votre bureau, c’est pas grand mais y’a tout le confort moderne… et ça, c’est cadeau, c’est pour nous ! On n’est pas des sauvages tout de même ! Restera juste l’électricité et le gaz à votre charge… mais là, c’est un peu normal, je crois, non… ?!

— Bon… et… mon salaire… ?

— Des cacahuètes… vous auriez peut-être des cacahuètes, m’dame ?!

Le petit maigre a déjà bouffé tous les Doritos…

— Le Smic… plus, évidemment, les heures sup’ dont on a déjà parlé tout à l’heure… Le minimum légal, quoi ! Mais attention, personne ne vous empêche bien entendu de conserver votre boulot chez vot’ beau-frêre si vous le souhaitez… vous avez tout à fait le droit de bosser au black pendant vos congés !

— Ah… alors, j’ai quand même des congés payés… !

— Des congés, oui… mais payés, pour ça c’est une autre histoire…

— Et Brégançon… et le château de Rambouillet ? On n’a plus droit à ça non plus ?!

— Vous rigolez, Salgrenn… ?! Y’a déjà un bail que l’on a tout bazardé ! Brégançon, on l’a vendu à l’émir du Koweit, et puis Rambouillet : c’est une EHPAD maintenant !

— Quelques voyages officiels malgré tout… ?

— Très peu… le strict minimum… dorénavant, on privilégie plutôt le télé-travail et les visio-conférences… beaucoup moins onéreux les visio-conférences… !

Les deux se lèvent, hyper synchro dans l’attitude.

« Bon… c’est qu’on va vous laisser… On doit passer voir tous les autres maintenant…

— Les autres… ? quels autres… ?!

— Votre premier Ministre, et tout le reste du gouvernement…

— Ah ben oui… Tous tirés au sort également, je suppose… ?!

— Tout à fait ! Niveau capacités, cela ne change guère de ce qui se faisait avant. La machine fait même parfois mieux, c’est pour vous dire !

— Bien… c’est pas que ça m’arrange tout ça, mais si j’ai pas le choix… je vais aller préparer ma valoche pour demain, moi…

— Ah… c’est vrai… j’allais oublier… Tenez, Salgrenn… votre carte Orange, pour le métro… mais ne nous remerciez pas… disons que c’est notre cadeau de bienvenue !

Et ils sont repartis… comme ils étaient venus.

« Monsieur le Président… ?

— Hein… quoi… ?

— Vous avez Trompe sur la deux… je sais pas… j’ai pas tout compris, encore… Je crois qu’y veut vous causer d’un médicament à base d’eau de Javel… alors, vous le prenez, ou pas… ?

— Sur la deux, vous dites… ?