SOLDES D'HIVER

Texte concocté pour répondre à un défi littéraire (un de plus !) sur SCRIBAY. Mots imposés : Abduction-Avilir-Gué-Suranné-Ab intestat avec de surcroît un thème à respecter : ANGE… !

Je filoche quatre à quatre dans l’escalator, qui roule pépère ses gravillons. Arrivée tout en haut du tapis de fer, visu dans la rétine de mon Maxitou d’amour, qui poireaute les deux pieds au sol rivés fermes, et les galuches posées sur le ceinturon plein cuir de vachette… Impatience latente dans l’attitude…
— Oussé ke t’étais ?! que glapit-il, fort mari, mon mâle.
— Rayon poids zé mesures… ! que je répartis, soufflante.
— Et qu’êsse t’y foutais donc ?!
— Promo terrible sur les haltères en bronze ! Fallait surtout pas louper ça !
— Suis-mi et fissa ! qui m’dit alors, furibard.
J’obtempère. Et nous v’là, passant le gué du rayon des « Mouffles et bonnets ».
— Remonte tes pattes d’éphe, que ça mouille ici ! me prévient l’homme de ma vie, tandis que je zieute une chapka, tout en poils de sconce de Puerto-Montt, qu’a pas l’air dégueu du tout.
— Arrivage du jour… Faut profiter de l’occasse messieu-dames ! que beugle le préposé du stand ad hoc.
Les bêtes remuent encore dans les casiers…
— Allons ma Germine… pas le temps de faire nos abductions… accélère, on nous attends ! que j’me fais houspiller aussi sec.
— C’est ablution qu’on déblatère, ma canaille… ! que j’réponds tout de même, encore dans le bouillon frais jusqu’aux chevilles.
Mais, pas le temps de me sécher les mollets, que nous voici déjà, filant derechef et dare-dare. Il a comme un feu follet de la saint Jeannot aux trousses, mon Maxitou.
Et direction le mont Tabernacle. Mais la télé-benne est déjà confite ; abondance de pékins… On se tapera donc l’ascension à pinces. Ruminance conjointe…
Chance de cocufiée, je repère un Suédois de service derrière la moraine. Me portera dans ses bras contre rétribution tarifiée.
Voilà le col déjà. Dépose en douceur du swedish, bisou dans le cou pour son pourliche.
Mon Maxou à la traîne, mais rapplique enfin.
— Sorry ma chère, j’ai la torsion testiculaire qui m’asticote. Faudrait que j’me fasse déboucher les artères…
— Que le magot me pèle dru ! T’y vas m’promener encore longtemps comme ci ?!
— Que nenni, nous y voilà ! c’est là que ça s’passe le black friday… !
Ambiance de fête au rayon des soldes et du suranné. Ça grouille de clientèle avisée dans le secteur…
— Mate un peu ces affichettes ma Germine ! Alors… Qu’êsse t’en cogite un peu de la réduction maousse qui nous font sur tout leur stock ?!
— Ben, j’en reste ébaubi mon chéri… !
Pas la peine d’avilir la marchandise qu’on nous propose, ça serait trop manquer de respect, alors j’me jette bille en tête dans la mêlée humaine. Et y’a du beau à toucher dans les bacs ; de la soie à péter dedans, du pure cachemire d’O.R.T.F, des cotonnades Louis le seizième, du ruban molletonné à la main par des aveugles la nuit… Un tel charivari me donne la nausée, tellement c’est euphorisant de mettre les mimines dans les matières sus-décrites. Tiens… J’en perdrai presque mon latin… !
— Ab intestat… ! Non pardon… ! Ad nauseam que j’voulais dire… !
— Achtung ! Avalanche sur la droite ! Gare au névé ! crie le moniteur en chef, en s’éclipsant rapido-presto dans la coulisse. Mon maxou me saisit in extrémis par les dessous des bras, esquivant ainsi la poudreuse qui dévale, et ramasse tout sur son passage…
Silence… Un ange passe en moonwalk… Et reste plus rien deux secondes plus tard… C’est le retour à la case départ pour tout le monde.
— Allez viens ma Germine… on se rentre au bercail, je crois que ce n’est pas la peine d’insister… la nuit va tomber…
Descente en free-style jusqu’à l’embouteillage de traîneaux, porte Maillot.
J’ai le cabochon, je renâcle un max, je transpire des mauvaises ondes.
Putain, que la saison des soldes s’annonce drôlement coriace cette année… !

Mémé.

Un joli conte de Noël, rien que pour vous. C’est vrai que c’est émouvant la magie de Noël…

Mémé.

Je ne sais pas ce qu’ils ont tous avec les abeilles.
Même Einstein s’y est mis.
D’après lui, si elles devaient disparaître un jour ce serait l’apocalypse sur Terre. J’ai lu ça, la semaine dernière, dans un vieux « Sciences et vie ». Mais après tout, qu’est-ce qu’il y connaissait vraiment en apiculture, ce con ?! Et puis on s’en fout des abeilles, si on n’a plus de miel, hé ben, on prendra du sucre de betterave !
Et pourquoi donc au fait que je vous causais de ça moi…?! Merde… voilà que je sais déjà plus ! Ah si voilà… ça me revient, c’est parce que j’ai chopé grave les abeilles ce matin !
Mémé est morte dans la nuit…
Ce n’est pas que ça soit une grosse surprise, parce que l’on s’y attendait un peu depuis le temps qu’elle se le traînait son cancer généralisé, mais ça nous a tout de même fait quelque chose.
Bon, elle n’a pas souffert, et c’est le principal.
Enfin, pas trop souffert, dirons-nous plutôt. Et ça, c’est le docteur Raoul qui nous l’a confirmé.
Le docteur Raoul est notre médecin de famille.
C’est un toubib à l’ancienne, comme on en faisait avant, dans le temps. Et lui au moins, il ne nous fait pas payer la consultation à chaque fois qu’il vient nous voir, pas comme son remplaçant par exemple, qui n’est qu’un jeune con.
Faut dire aussi qu’avec nous, il s’est surement fait une bonne partie de sa fortune le bon docteur Raoul. Rien qu’avec mémé, qui a traînaillé pendant des années avant de passer l’arme à gauche, il a du s’en payer du bon temps. Tiens, je serais pas tellement étonné d’apprendre que sa belle piscine de dix par cinq, hé bien que ce soit uniquement avec les honoraires de not’ défunte, qu’il se l’est fait creuser, le toubib. Et pt’être même qu’en cherchant bien, ses supers vacances à Ibiza l’année dernière, en douce, avec sa petite pouliche qui a vingt ans de moins que lui, et qui tortille du cul tout le temps, c’est un peu grâce à notre mémé aussi !
Enfin bref, on n’est pas là pour dire du mal non plus, alors voilà donc qu’elle est clamsée pour de bon, la grand-mère. Et maintenant pour l’enterrement on doit s’en occuper rapidement.
C’est pas tellement pour la vue que je dis ça, mais plutôt pour l’odeur… ! Surtout qu’elle ne sentait déjà pas très bon de son vivant, la vieille carne !
Justement, le type en costard des pompes funèbres qui vient de passer la voir, et qui avait tout à fait le physique de l’emploi celui-là aussi – jamais vu un mec aussi triste sur lui – a dit qu’il allait nous envoyer rapidement un spécialiste de l’embaumement. C’était compris dans le forfait obsèques que l’on avait choisi qu’il nous a confirmé le croque-mort. Un thanatopracteur même que ça s’appelle ce genre de spécialiste. Et ainsi, pour les odeurs gênantes, cela devrait s’atténuer assez vite car ils vont la bourrer dans tous ses orifices naturels, avec du coton qui sent bon, et qui est soi-disant spécialement prévu pour ça.
— Vous inquiétez surtout pas messieurs-dames… chez « Mortop-One » on s’occupe de tout ! qu’il a conclu en nous serrant la main mollement comme pour nous rassurer tout à fait, mais n’oubliant pas de saisir au passage le chèque d’acompte de trois mille euros, que maman venait de lui signer.
En attendant, on a foutu des bougies désodorisantes de chez « CRADL ».
Au « CRADL » on y va souvent pour faire les courses.
C’est vraiment pas cher du tout, et l’on y retrouve plein de gens comme nous, que l’on croise aussi à Pôle Emploi, car chez CRADL c’est peut-être bien le seul magasin où le clodo, qui fait la manche dehors juste devant l’entrée, est plus riche que les clients. D’ailleurs, nous, on ne lui donne jamais rien à ce parvenu en guenilles.
Le père, qui n’a pas trop sa langue dans la poche, et notamment quand il est bourré, c’est-à-dire quasiment toute la journée, a demandé au mec des pompes funèbres pourquoi il ne lui avait pas mordu un gros orteil à Mémé, pour vérifier si elle était vraiment morte. Il a répondu que ça ne se faisait plus depuis très longtemps, et que d’ailleurs ce n’était peut-être même qu’une légende cette histoire là. Nous, on lui foutait des claques à mémé quand on voulait être vraiment sûr qu’elle n’était pas morte, mais simplement endormie. À chacun sa méthode.
C’est quand il est reparti de chez nous le sinistre en costard, que ça s’est gâté un peu à la maison. Évidemment dans ces cas là, un décès inopiné dans une famille, la première chose dont on cause d’abord ; c’est de l’héritage… !
Et ça n’a pas loupé, la discussion est très vite venue sur le tapis.
Maman a commencé à dire que l’argent de la vieille c’était tout pour sa pomme. Normal qu’elle a rajouté, car après tout c’était sa mère, et puis s’il y avait bien quelqu’un dans cette baraque qui s’en était occupée depuis qu’elle était malade et complètement impotente, c’était bien elle…
Forcément, le père il ne pouvait pas laisser passer ça. Tout le monde sait très bien que lorsqu’il y a un peu de monnaie en jeu, il n’est pas le dernier à ramener sa fraise ce vieux con. Alors ils ont commencé à se taper dessus. Jusque là rien de bien extraordinaire, me direz-vous, mais tout de même, j’ai rapidement compris que cette fois-ci ils dépassaient largement les bornes de la bienséance familiale.
Maman qui saignait déjà un peu du pif, s’est saisi d’un couteau à débarder la bidoche, que l’on avait reçu en cadeau, et ça, c’est juste pour la petite anecdote, à CRADL en achetant une épaule d’agneau de Nouvelle-Zélande, et lui a planté dans le bras au père. Pour le coup, il s’est mis à gueuler encore plus fort. J’ai senti immédiatement, et Dieu sait que j’ai de l’instinct pour ça, que l’on venait de franchir un palier dans l’altercation.
Bon, je vous passerai les détails pour faire plus court, mais ils se sont littéralement entretués… !
Maman n’est pas morte sur le coup. Elle a eu le temps de me dire qu’elle ne voulait pas être enterrée à coté du père. Et cela me paraissait totalement justifié.
J’ai rappellé le docteur Raoul. Il n’a pas tardé à rappliquer pour une fois, lorsque je lui ai expliqué en détail tout le topo. Lorsqu’il est arrivé, j’avais déjà commencé à nettoyer le sang qui avait éclaboussé un peu partout, histoire que cela l’impressionne un peu moins le toubib. Ce n’était peut-être pas la peine d’en rajouter que je me suis dit.
— Ça va être un peu compliqué pour les certificats de décès… qu’il a marmonné en s’asseyant sur une chaise.
Insidieusement, dans la conversation qui a suivi, je lui ai demandé des nouvelles de sa jolie pouliche qui remue du popotin, et puis si sa femme Jacqueline était au courant de tout ça…
Finalement, les deux certifs il les a signé.
Et puis aprés ça, on a trinqué tous les deux.
À Noël, qui était deux jours plus tard. Hé oui, déjà…

Plus haut, toujours plus haut…

Un joli conte de Noël pour les amateurs.Moi, perso, Noël…La magie et tout le tralala qui va avec, disons que j’ai laissé tomber le concept il y a déjà un bout de temps…Et dans la crêche, le ravi c’est moi ! (si,si, regardez bien…)

Note de l’auteur : Quelques placement de produits dans ce texte qui ne me rapportent rien je tiens à le préciser car je préfère rester indépendant pour le moment.

PLUS HAUT, TOUJOURS PLUS HAUT…

Je me suis mis sur mon trente et un car ce mercredi matin, veille de Noël, j’ai rendez-vous avec Gilbert Montagné.
Gilbert est un homme extraordinaire. Il a vraiment toutes les qualités que l’on puisse souhaiter à un être humain. Et surtout ce type est toujours de bonne humeur quoi qu’il se passe dans sa vie.
Cela fait une dizaine de jours que je me suis mis à écrire des textes de chansons. Cela m’a pris une nuit, vers trois heures du matin, comme une envie de pisser, ou plus exactement en même temps qu’une envie de pisser…
J’écoute la radio toute la journée dès le réveil. Cela me distrait un peu de la monotonie de mon existence qui s’est insidieusement installée depuis que je vis seul. C’est à dire depuis que ma femme s’est pendue à un fil électrique dans notre grenier.
Je crois qu’elle n’avait plus du tout le moral depuis que notre chien, un bâtard que l’on avait appelé Castro en hommage à Fidel, et surtout parce que l’on manquait un peu d’imagination pour lui trouver un nom, s’était fait écrasé par le tractopelle venu nous creuser le trou pour la piscine.Le type du tracto, après s’être excusé, nous en a fait un autre de trou, gracieusement celui-ci, mais beaucoup plus petit, juste à coté de l’autre pour enterrer ce chien tout écrabouillé. Mais le plus con dans l’histoire, c’est qu’elle n’en a jamais profité de la piscine, ma Simone, en se suicidant seulement quelques jours avant que l’on foute de l’eau dedans. Quand ça ne veut pas ce n’est vraiment pas la peine d’insister ! Elle, Simone, on l’a enterrée au cimetière du père Lachaise, chemin Monvoisin, 27 ème division, allée 12.
Enfin bref… comme je vous le disais donc, je me suis mis à écrire des chansonnettes depuis la semaine dernière. Au départ, ce n’était pas spécialement pour Gilbert, mais comme il fut finalement le seul chanteur parmi tout ceux que j’avais contacté à bien vouloir me répondre, je me suis dit assez vite : « Allez banco… Va pour Gilbert ! ». Il faut toujours savoir saisir sa chance au vol lorsqu’elle se présente…
Je sonne. On m’ouvre. C’est la femme à Gilbert.
— Bonjour madame Montagné…Ernest Salgrenn…chansonnier autodidacte de son état…!
Elle n’est pas mal du tout sa femme à Gilbert. Et bien sympathique aussi.
— Essuyez-vous les pieds et entrez donc monsieur Salgrenn… formule-t-elle sur un ton qui se veut très enchanté d’avoir ma visite.
J’essuie et j’entre. C’est vachement beau chez eux. Normal, les artistes ont toujours beaucoup de goût pour la décoration de leur intérieur. Il y a des statues en marbre blanc partout. Et la moquette est très épaisse, certainement pour amortir les chutes de Gilbert.
En parlant du loup… Le voici qui s’avance vers moi…
— Hey mister Salgrenn… How are you Ernest… ?!
— Welle…! Véri welle Gilberte…! que je réponds du tac au tac — And my taylor is riche ! que je rajoute aussi sec pour mettre une ambiance tip-top.
Dans le salon, il me fait asseoir sur une table basse, mais sa femme à Gilbert rectifie tout de suite le tir en me proposant plutôt une chaise qui sera finalement beaucoup plus confortable pour moi à l’usage. Je l’en remercie d’un clignement de paupière qui se veut complice. Elle fait de même et je l’en remercie aussitôt d’un autre clignement de paupière qui se veut tout aussi complice sinon encore bien davantage que ne l’était le premier.
— Cacahuètes ou Doritos… ?! lance alors Gilbert tout d’un coup en me tendant un ramequin en cristal plein de cure-dents.
— Ah non Gilbert…tu ne vas pas commencer à te gaver avec toutes ces cochonneries juste avant de passer à table ! rectifie immédiatement la femme à Gilbert.
Et il lui jette le ramequin avec les cure-dents à la figure. Qui finalement se trouvera être la mienne car je n’ai pas eu le temps d’éviter le projectile. Je saigne abondamment du front et un cure-dents me traverse le pif. Je suis à deux doigts de lui foutre mon poing dans la gueule à Gilbert, mais la raison l’emporte sur la colère, me souvenant que j’ai plus ou moins une quarantaine de chansons à la con à lui fourguer, aussi vallait-il mieux la mettre en veilleuse…
— Bon… Et si on causait bizzeness Ernest, maintenant que les présentations sont faites ?!
— Des Doritos plutôt… ! que j’interjecte, encore un peu sonné.
La femme à Gilbert s’éloigne à petits pas feutrés dans la moquette épaisse ayant certainement d’autres chats à rectifier ailleurs. J’en profite pour compter les cure-dents qui sont étalés par terre. Et il y en a trois cents vingt-deux très exactement. Trois cents vingt-trois avec celui que j’ai toujours planté dans le nez.
— Ah si tu savais comme elle me fait chier ! chuchote Gilbert alors qu’il pourrait très bien me le dire à voix haute d’ailleurs.
— Je compatis… Avec la mienne c’était exactement la même chose… Sa mort fut un grand soulagement pour moi… ! que j’avoue ouvertement pour la première fois à quelqu’un.
— Cool… ! Alors je me mets au piano et tu me chantes tes ritournelles qu’on voit un peu ce que ça donne en vrai… ?! résume-t-il, avec beaucoup de clair-voyance, mais d’esprit seulement.
Le chant ce n’est pas vraiment ma tasse de thé. D’ailleurs je n’ai jamais rien chanté de ma vie si ce n’est peut-être le premier couplet de la Marseillaise, pour faire un peu comme tout le monde, lorsque notre équipe de France de football marque un but en finale du mondial…
J’ai la nausée subitement. Peur de trop bien faire peut-être…
Alors je profite qu’il ait le dos tourné pour me rapprocher d’une statue d’un David ressemblant étrangement à Ray Charles adolescent, et y dégobiller sur son socle mon petit-déjeuner en toute discrétion.
Puis, la femme à Gilbert refait son apparition, à grandes et molles enjambées cette fois.
— Tu ne vas quand même pas jouer du piano maintenant… ?! Occupe-toi donc plutôt de nous faire griller les saucisses sur le barbecue… ! rectifie-t-elle à nouveau.
— Vous êtes sûrement comme moi…vous aimez la saucisse monsieur Salgrenn…?! qu’elle rajoute avec un peu plus de précision lexicale dans son langage.
— Oui bien sur très chère madame et justement il faudrait que j’aille pisser…! que je rectifie à mon tour en la regardant bien droit au fond des yeux pour que toute l’ambiguïté de cette situation extrêmement gênante persiste entre nous.
Dans leurs toilettes aux Montagné, c’est très beau aussi. Et la cuvette des chiottes est également en marbre, mais noir cette fois, mais tout aussi massif forcément pour bien rester dans le ton de la maison. On dirait le tombeau de Napoléon aux invalides…
Lorsque je reviens de ma petite commission, Gilbert est dans le jardin, devant un gros Weber à gaz butane. Et il chantonne en retournant les merguez qui sont déjà bien cramées.
Je tousse parce qu’il y a énormément de fumée, et pour qu’il sache aussi que je suis revenu à ses côtés.
— Ah te voilà… Tiens passe-moi les herbes de Provence !
J’obtempère, et il en fout quand même pas mal à coté du grill, le salopiot à lunettes noires.
— Après le repas on se fera une petite partie de pétanque hein… ?! Tu sais jouer aux boules j’espère… ?! s’exclame-t-il.
— …Mais oui bien sur… Je suis même classé 15/3… Et j’ai un coup droit redoutable… ! que je rétorque assez fier de moi.
— Parfait ! Je te prêterai un maillot de bain si tu n’en as pas… C’est quoi ta taille ?
Madame Gilbert revenant sur ces entrefaites, avec des entrecôtes, et sautillant allégrement dans le gazon, s’est changée entre-temps et a revêtu une tenue beaucoup plus entreprenante pour la saison, et extrèmement transparente, qui nous laisse entrevoir de beaux restes bien conservés.Enfin, je dis nous, mais je devrais plutôt dire je, vu que Gilbert ne voit rien lui…
— Allons… passons à table maintenant ! J’ai fait du taboulé espagnol avec du chorizo dedans… Vous aimez le chorizo monsieur Salgrenn ?!
— Mais bien évidemment très très chère madame Gilbert ! Ma maman nous en préparait aussi, alors vous pensez bien si j’aime ça ! que je lui chouine à l’oreille en prenant un vague accent hispanophone pour agrémenter joliment ma réponse.
— Tant mieux… ! Mais bon sang Gilbert… as-tu vu enfin dans quel état tu t’es mis encore ?! On dirait un bougnat ! rectifie-t-elle une fois de plus en levant les bras au ciel, ce qui a pour effet immédiat de relever agréablement sa lourde et magnifique poitrine.
— …Et si l’on partait en vacances ensemble tous les trois ?! déclare Gilbert inopinément en s’essuyant la moustache dans une serviette en papier recyclé.
— …En voilà une bonne idée pour une fois ! Et pourquoi pas en Alaska… Toi qui rêve tant de caresser un grizzly ?! rétorque la femme à Gilbert en me posant très adroitement une main sur la cuisse.
J’avais l’impression que le courant passait vraiment bien entre nous trois…
— Chéri… Oh hé Chéri… est-ce que tu m’entends… ?!
— Hein… Quoi… Simone… ?!…C’est toi Simone… ?!
— Mais bien sur que c’est moi ! Qui veux-tu que ce soit d’autre ?!
— Mais… Où je suis là… ?
— Au pied de notre sapin de Noël ! Et tu viens de te casser la gueule de l’escabeau en voulant placer l’étoile filante tout en haut ! Regarde tu saigne comme un goret du front ! Je te l’avais bien dis pourtant de faire attention !
— Merde…Mais alors ça voudrait dire que… que tu ne serais pas morte… ?!

Problème de robinet…

Je vous avais promis un texte différent…a vous faire dresser les cheveux sur la tête…Spéciale dédicace à mon ami Didier qui adore ce genre de littérature…

— Vous êtes bien sur de vous pour cette baignoire…?
— Oui, oui…ne vous inquiétez pas…il y a bien une baignoire dans la salle de bain !
— Parce que c’est très important pour moi…Une baignoire et puis le calme aussi !
— Oh ça pour être calme ! Je peux vous garantir que vous ne trouverez pas mieux ! D’ailleurs, si je peux me permettre…
— …Oui ?
— Enfin cela ne me regarde peut-être pas après tout, mais je me dis que pour une femme qui vit toute seule ce n’est pas forcément l’idéal un endroit aussi isolé…
— Ne vous inquiétez pas…Je saurai me défendre au besoin…
Il tourne la tête vers moi et me détaille, un air moqueur au coin de la figure. Ce même air moqueur qu’ils ont presque tous lorsque je prétends qu’ils ne me font pas peur…
— …Self défense hein ?! Vrai qu’c’est votre nouveau truc maintenant, les bonnes femmes !
Je le regarde à mon tour, mais cette fois bien dans les yeux.
— Non pas du tout monsieur Péchin…Moi je préfère plutôt faire confiance à mon Sig-Sauer…C’est du neuf millimètres – et je mime avec mes deux mains jointes…
— Cela vous fait de bien jolis trous gros comme ça !
La voiture fait une embardée. Il est ridicule ce type dans son petit costume bon marché. Je n’aime pas non plus sa grosse bagouze en or. Ça aussi c’est ridicule. Obscène même. Ces agents immobiliers sont tous de parfaits crétins, et il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. Et celui-ci ne déroge pas à la règle.
— Voilà…On est bientôt arrivés maintenant…Vous allez voir, cela va vous plaire !
— J’espère bien
Il tourne dans un chemin de terre sans même ralentir et mettre de clignotant. Les mecs ont vraiment un gros problème avec les bagnoles. La plupart ne sont que des taffiottes de première mais lorsqu’on leur glisse un volant entre les mains, ils se croient obligés de jouer les durs.
— Le premier voisin est à deux kilomètres.
— Alors c’est parfait !
— Donc, comme ça vous êtes artiste peintre d’après ce que vous m’avez dit tout à l’heure à l’agence ?
— Oui…Une artiste…
— Et vous peignez quoi ?! Enfin je veux dire vous avez une spécialité dans votre peinture ?!
— Oui…Le nu…Je ne peins que des nus…et uniquement des hommes…
Cette fois on a bien failli se prendre un arbre. Il redresse la trajectoire in extrémis.
—…Des hommes…? Vous peignez des hommes nus ?!
— Oui…c’est exactement ça…Seulement des hommes nus !
— …Ah…Et ça se vend bien ce genre de chose ?!
— Ce n’est pas la finalité première, mais pour répondre à votre question ; oui cela se vend même très bien…Il y a beaucoup d’amateurs ou plutôt devrais-je dire d’amatrices pour ce genre de tableau figuratif !
Il ne dit plus un mot maintenant. Moi non plus car je devine très bien forcément ce à quoi il doit penser. Dès que l’on évoque le nu, la nudité, des corps nus quels qu’ils soient, les hommes s’emballent tout de suite. Ils voient toujours le mal là où il n’y a que de l’art. Mais le mal est bien ailleurs monsieur Péchin…
— Et nous y voili ! Alors c’est chouette non ?!
Comme je m’y attendais la maison n’a aucun charme. Elle est absolument parfaite.
— Oui…L’extérieur me plaît déjà beaucoup !
Il sort un trousseau de clés d’une sacoche en cuir.
— Venez…allons voir l’intérieur maintenant…Vous allez être tout à fait surprise !
Évidemment, il me fait le cinéma habituel, mais il est payé pour cela après tout. Et bien payé d’ailleurs. Les serrures résistent un peu, puis finalement il ouvre la porte d’entrée. Une forte odeur de renfermé envahit immédiatement l’atmosphère. C’est très bon signe.
— Allez y…Passez devant…Je vais ouvrir un peu les volets pour que vous y voyez mieux
— Non…ce n’est pas la peine…On y voit bien assez comme cela…Laissez donc monsieur Péchin ! Et la salle de bain ? Où se trouve t-elle ?!
Bien sur, il a été surpris lorsque je lui ai demandé de se foutre à poil. Surpris ils le sont tous et c’est bien normal. Ils refusent catégoriquement de s’exécuter et bafouillent des excuses gênées alors que seulement quelques minutes avant ma demande ils n’avaient qu’une seule idée en tête : me sauter dessus, m’arracher mes vêtements, et me prendre, là, tels de vulgaires bêtes qu’ils sont tous…
Mais lui aussi a fait comme les autres. Il s’est désapé. Entièrement. Face à un Sig-Sauer on ne résiste pas très longtemps généralement quoi que l’on vous prie de faire. Il s’est mis à chialer aussi, tout pareil que les autres avant lui. C’est absolument touchant de les voir pleurer ainsi après tout le mal qu’ils ont pu faire dans leur vie. Qu’ils m’ont fait aussi…
Finalement la baignoire n’était pas assez grande pour ce monsieur Péchin. Ses pieds dépassaient un peu…

BIGOUDIS

Bonjour, voici un nouveau texte écrit aujourd’hui pour participer une nouvelle fois à « des mots , une histoire… » sur le blog d’OLIVIA BILLINGTON. oliviabillingtonofficial.wordpress.com

Les mots imposés étant cette semaine : influenceur – modeler – insipide – saltimbanque – ombre – harmonie – bousculade – mouiller – se perdre – exploiteur – certitude – folie

Préambule :
Arlette L. a dit un jour quelque chose de très beau dans l’un de ses discours radiophoniques :
— …Travailleurs, travailleuses, ne soyez plus jamais l’ombre de vous mêmes, n’écoutez plus tous ces exploiteurs, tous ces influenceurs qui vous promettent monts et merveilles, qui essayent de vous modeler à leur façon ou de vous perdre dans des bousculades inutiles, insipides.Ayez plutôt la certitude de ces saltimbanques qui vivent en totale harmonie malgré cette douce folie qui les anime souvent…
C’est magnifique non…? Moi j’en ai encore les yeux tout mouillés

Voici donc maintenant mon texte :

Aujourd’hui j’ai rencontré ma première influenceuse.
Elle est passée au salon de coiffure accompagnée de son petit chien et d’un type qui la mitraille constamment avec un très gros appareil photo Nikon.
Monsieur Patrick avait prévenu tout le monde hier soir juste avant que l’on ne rentre chez nous.
— Je vous demanderai de faire le maximum mesdemoiselles… Demain nous jouons la réputation de notre salon…!
Il a rajouté qu’elle avait plus de cinquante millions d’abonnés sur son blog et qu’à cause de cela elle pouvait faire la pluie et le beau temps comme bon lui chantait. Il nous avoué aussi que c’était grâce à elle qu’il portait maintenant tous ces petits bracelets en cordelettes colorées autour de ses poignets. C’était devenu trés tendance et cela vous permettait ainsi de bien vous démarquer de la masse des anonymes.
Vous me connaissez, je n’ai pas toujours ma langue dans la poche, alors comme j’y voyais tout de même une sacrée contradiction dans tout ceci j’ai voulu lui dire gentiment que…
— Fermez-la donc Marie-Vonne…! Qu’est-ce que vous y connaissez vous en marketing…Dites moi un peu voir…?! Vous n’êtes qu’une pauvre fille insipide et le resterez surement jusqu’à la fin de votre vie, ma p’tite…!
Le mot insipide vient du bas latin insipidus qui signifie fade. C’est un adjectif qui s’applique très bien par exemple aux soupes lyophilisées en sachet. Son antonyme est sapide qui lui au contraire qualifie quelque chose de savoureux. Monsieur Patrick par exemple est un patron coiffeur homosexuel, exploiteur notoire de la misère humaine, et à la sapide naïveté…
Enfin bref, elle s’est pointée vers dix heures trente ce matin dans une bousculade totalement organisée. Son petit chien qui a avait du se retenir pendant des heures nous a gratifié d’une très belle crotte tout à fait odorante et qu’il a déposée adroitement au beau milieu du salon. Alors que je m’apprêtais à marcher dedans pour que cela me porte bonheur, monsieur Patrick s’est empressé de la ramasser et de la fourrer dans un petit sac en plastique qui nous sert d’habitude à emballer les bigoudis.
— Je la mettrai aux enchères sur Ebay…! qu’a t-il dit, le gros pépère, joyeux comme tout. Le ton était donné d’entrée, nous allions assurément passer une très très bonne journée.
Elle était beaucoup trop maquillée la gamine, mais personne ne semblait en faire vraiment cas, aussi obtenant, et à raison, l’infime privilège de lui laver les cheveux car je suis la meilleure shampouineuse de tignasse du salon, et de très loin s’en faut, je me suis particulièrement appliquée et cela comme jamais jusqu’à présent, faisant surtout très attention à ne pas lui mouiller le col de sa si jolie petite robe à paillettes qui la modelait adorablement, mais remarquant tout de même au passage que contrairement au gros Nikon numérique de ce type qui nous prenait sous tous les angles et notamment en contre-plongée artistique, qu’elle avait des pellicules plein la tête. Ne voulant pas évidemment gâcher l’harmonie de cette rencontre exceptionnelle je me suis bien gardée de lui en faire la remarque…
Ensuite, c’est monsieur Patrick en personne qui s’est occupé de la coupe de la demoiselle. Il lui tournait autour comme une grosse mouche à merde autour d’un tas de fumier. L’image n’est pas très belle j’en conviens avec vous, si ce n’est peut-être pour un entomologiste, mais c’est toutefois la première qui me vint à l’esprit sur le moment.
— Coupe classique, mèches auburnes, droite-gauche, dégradé filant, frange oblique, pas trop haut sur la nuque, finition rasoir à la main, coloration bio, masque capillaire, tartinage délicieux, poudre d’or et d’argile, baume démêlant, blow out, ombre exquise…?!
Elle a eu finalement droit à la totale…
Josette qui s’occupait de ses ongles pendant tout ce temps me jetait régulièrement des regards affolés. Notre Josette, elle n’a pas fait des grandes études comme moi car elle ne possède en tout et pour tout qu’un modeste certificat d’onglerie, obtenu d’ailleurs d’après ce qu’elle avait bien voulu me raconter à mi-voix dans nos vestiaires, dans des conditions d’attribution du dit diplôme fort peu reluisantes, qui engagèrent non seulement une bonne partie de ses maigres économies mais aussi l’intégrité de plusieurs de ses orifices naturels plus ou moins intimes.
— Mais tu sais Marie-Vonne… Quand on veut vraiment quelque chose il faut aussi savoir s’en donner les moyens… !
Midi sonnait déjà à la grosse pendule baroque que nous a refilé le représentant de la maison Schwarzechekoff, qu’un traiteur du quartier nous déboulait avec une multitude de plats vegan sur les bras.On organisait alors à la hâte des tables de service aux nappes brodées de pur fil de vigognes andines et des bouchons de champagne Moët et Chandon roulaient bientôt en cascade sur le sol carrelé de faiences vernissées comme à l’ancienne, et tout cela dans un joyeux brouhaha plutôt indescriptible. Un saltimbanque marocain, dont on avait également loué les services pour l’occasion, jonglait avec des fers à friser électriques et des ciseaux à dents de chien tandis que monsieur Patrick s’empiffrait goulûment de roulés au fromages de Norvège servis frais sur un lit d’algues ondoyeux. Tous alors, autant que nous étions, avions la certitude à cet instant de vivre un moment de notre vie assez extraordinaire…
C’est un peu après que cela c’est gâté légèrement… Monsieur Patrick avait placé la blogueuse sous le casque à frisettes et dans l’ivresse de la fête en avait complètement oublié l’heure qui passe si vite et qui pourtant s’affiche en très grosses aiguilles sur la fameuse pendule Schwarzechekopff dont je vous ai déjà causé… C’est la fumée qui nous a alerté…
Josette, qui a très peu de qualités et c’est vraiment peu de le dire, mais qui est très souple et prompte à la détente, s’est jetée immédiatement sur un extincteur qui traînait mollement dans un coin… mais malheureusement le mal était déjà fait…
Monsieur Patrick eut beau se perdre en excuses baveuses et en jérémiades plaintives, rien n’y fit… La chevelure de la belle ainsi que la partie étaient définitivement perdues…
Ainsi, Elle, son petit chien, le photographe, le traiteur, et le jongleur marocain quittèrent sans attendre le salon dans un élan commun qui ne laissait rien augurer de bon pour la suite.
La folie gagnait dès lors monsieur Patrick. Il était complètement abattu, l’oeil dans le vague, la mise en pli défaite, un fou rire remplaçant des pleurs dans la minute… Nous mêmes, toutes solidaires de son malheur, n’étions pas dans notre assiette.
— Faut pas vous en faire comme ça monsieur Patrick…J’ai peut-être une solution pour nous sortir de là… ai-je dit alors.
— …Hein…?
— Ouais…Nous aussi on peut lui faire beaucoup de mal si on le désire…
— Quoi…?! Comment ça…?
— …Elle a des pellicules…!

BUZZ…

Il tenait absolument à ce que je l’appelle Ernest. Ernest Salgrenn…
Cela a commencé il y a environ deux ans maintenant.
Au tout début, je n’y ai pas prêté plus attention que cela. Cela me paraissait très anodin cette histoire et il n’y avait pas vraiment de quoi s’inquiéter outre-mesure.
Les premiers jours de son arrivée, je me souviens avoir commencé par griffonner quelques mots par-ci par-là sur des bouts de papier qui traînaient dans la maison. Des bribes de phrases sans conséquence aucune. Simplement pour ne pas oublier car cela pourrait peut-être me servir plus tard.
Puis j’ai acheté une rame de feuilles. Cinq cents pages d’un coup, parfaitement blanches.
— Mais qu’est-ce que tu vas faire avec tout ce papier…?! que m’a demandé ma femme Jacqueline lorsqu’elle m’a vu revenir de chez Buroman
T’inquiètes pas, j’ai ma petite idée là-dessus ! que je lui ai répliqué déjà très sûr de moi.
Ma Jacqueline, dès le début, j’ai bien vu qu’elle essayait de me mettre des bâtons dans les roues…
Elle n’est pas méchante, mais elle ne comprend rien à l’écriture n’ayant pas été éduquée dans ce sens. Et j’ai très vite compris, malheureusement, qu’elle ne me serait d’aucune aide dans mon entreprise…
C’est à partir de là que j’ai véritablement commencé à écrire sérieusement. J’avais tout le nécessaire maintenant pour travailler. Pour débuter sur de bonnes bases, j’ai cherché un titre à mon histoire. Et croyez-moi, ce ne fut pas si facile, cela me prit presque un bon mois…
Écoute donc ça Jacqueline : « Double je »…c’est pas mal ça comme titre non ?!
— Parce que tu comptes vraiment écrire un livre…toi…?!
Je ne sais plus trop si c’est moi, ou bien peut-être Ernest qui me l’a soufflé, mais à ce moment précis, j’ai su qu’avec Jacqueline cela ne durerait plus très longtemps nous deux. D’ailleurs je ne me trompais pas, car quinze jours plus tard elle retournait vivre chez sa mère. Et c’était finalement beaucoup mieux ainsi à vrai dire. J’avais maintenant le champ libre pour me consacrer entièrement à mon roman qui serait sans aucun doute possible le chef-d’oeuvre que le monde entier attendait depuis des années.
J’écrivais sans relâche. Des journées entières. Des nuits entières aussi. Ernest me dictait tout et je n’avais plus qu’à recopier au propre. On avançait à vitesse grand V. Dans le même temps c’est lui aussi qui eu l’idée pour le blog.
Fais moi confiance…cela te permettra de te faire connaître plus rapidement en faisant le buzz !
Et il avait du pif pour la promo, immédiatement j’ai eu des centaines de followers. Beaucoup de femmes au début, car elles adoraient toutes ce petit chat que j’avais pris comme avatar. Et elles me likaient à perdre la tête. Puis très rapidement, j’ai fait le buzz effectivement. Ernest avait encore raison pour ça. Le buzz c’était vraiment ce qu’il y avait de mieux de nos jours pour avancer plus vite sur le chemin de la notoriété. On brûle si facilement les étapes avec des buzz sur l’internet. Et à mon tour, voilà que je devenais une vedette du web…
Alors on a commencé à me contacter. Le téléphone sonnait sans arrêt à la maison. Des éditeurs de la France entière qui voulaient me voir, me parler, m’entretenir de mon avenir littéraire qu’ils jugeaient tous si prometteur. Je croulais sous les demandes alors même que mon roman n’était pas encore terminé. Amélie Nothomb en personne m’a appelé un jour :
Oh…J’adore vraiment ce que vous faites…Vous avez tellement d’imagination…!
Mais Ernest a dit que l’on devait rester calme et ne pas perdre de vue notre objectif final.
Faisons les poirauter, ils n’aimeront pas ça et cela fera monter les enchères…!
Je n’avais aucun avis là-dessus mais je lui faisais encore une fois entièrement confiance. J’avais beaucoup maigri aussi. Et je ne sortais presque plus de chez moi. J’oubliais de me laver parfois. Je filais certainement un très mauvais coton mais j’écrivais toujours. Toujours et toujours. Sans répit jamais. Je n’avais absolument plus que cela en tête… écrire… et écrire encore… l’unique chose qui comptait pour moi maintenant.
Puis, un matin, bizarrement, Ernest n’était pas là.
Inquiet, j’ai attendu un peu, le front appuyé contre une vitre du salon, regardant fixement l’horizon. Je n’avais plus rien dans la tête. Un terrible silence intérieur, oppressant, m’envahissait lentement.

J’ai fini par me recoucher en me disant que j’avais peut-être raté quelque chose d’important dans la nuit ; Ernest arrivant le plus souvent à l’improviste lorsque je dormais encore…
Et je restai comme cela, à attendre. Longtemps. Toute une journée.Puis encore une autre ensuite. Mais toujours rien. Et alors cette fois j’ai compris ; Ernest ne viendrait plus jamais me voir. C’était fini.
Aujourd’hui j’ai laissé une lettre sur ma table de chevet. Elle raconte mon histoire, mes espoirs déçus, ce roman inachevé, ma célébrité avortée, et cet Ernest à qui je ne demandais rien pourtant et qui s’était tellement moqué de moi…

Bip…Bip…

Pour certains le bonheur ne tiendrait parfois qu’à un fil…
Mais là, aujourd’hui, à cet instant précis, j’étais au sommet. Au sommet du monde.
…Ici camp de base pour Nénesse… Tu m’entends Nénesse… ? Alors c’est comment là-haut… ?
Nickel… ! Moins trente-cinq… Pas un nuage… et pas plus de vingt-cinq kil de zef… ! Nickel les gars !
Et Nono… ? Il est avec toi Nono… ?!
Non… mais il arrive… Je le vois… Il arrive…!
Nono c’est Norbert. Et Norbert est mon ami. Il est Suisse alors comme tous les Suisses qui se respectent il a un chrono planté dans le cul… On s’était promis d’être tous les deux vers six heures au sommet, il est pile six heures, et le voilà mon Nono !
Et maintenant on va le faire. Juste le temps de déplier les voiles des parapentes et cette fois-ci on va le faire notre grand saut…
Devant moi le panorama est extraordinaire. J’aperçois et je domine d’autres montagnes de légende dépassant allègrement elles aussi les huit mille mètres, comme le Kangchenjunga, le Makalu, et surtout le Lohtse, là sur ma droite, avec ses impressionnantes arêtes verticales… Derrière, dans mon dos, je regarde à peine, car ce sont les plateaux tibétains chinois. La Chine et son milliard de Chinois. Et tout ce que j’exècre le plus en réalité.
Nono arrive enfin. Il souffle comme un bœuf le salaud.
Il est quelle heure…?!
Quand je vous le disais qu’ils sont complètement zinzins ces Suisses avec leur manie du timing !
Six heures cinq… T’es encore à la bourre comme d’hab’… !
Fais pas chier Nénesse ! J’me suis juste trompé de route au dernier rond-point… !
Il est con mais je l’aime bien. Je pense aussi qu’il n’a pas aimé le ressaut Hillary. C’est peut-être un peu trop raide pour lui.
Enfin, on était heureux tous les deux. Fatigués mais heureux.
Pourtant dans moins d’un quart d’heure Nono sera mort. Et moi je ne vaudrai guère mieux…
Et si plutôt le bonheur ne tenait qu’à un fil de suspente…


Je n’aime pas quand ils laissent la lumière allumée dans le couloir. Je préfère être totalement dans le noir. Et puis il y a cette putain de machine qui fait « bip », exactement la même que celle du film des Monty Pythons, et qui me rappelle toutes les deux secondes que je suis encore en vie…Saloperie de machine…!
Hier j’ai réussi à soulever un doigt de la main gauche.
Bravo…c’est vraiment bien… ! que s’est exclamé cet abruti de kiné.
Et en plus, espèce de connard, tu le sais ou pas que je suis droitier à l’origine… ?!
Qu’est-ce qu’ils peuvent bien m’emmerder tous à vouloir que je bouge quelque chose. Ils le savent pourtant bien, eux, que je ne marcherai plus jamais ou bien que je ne tiendrai plus jamais quelqu’un serré bien fort dans mes bras. Quelqu’un comme mon ami Nono par exemple…
Il y a une petite infirmière tout de même qui m’est bien sympathique dans le lot , et, de celle-là, c’est vrai que j’en aurai sans aucun doute fait mon sherpa il y a à peine quelques semaines de cela.
Elle est rigolote cette gamine. Elle me cause de son beau-frère pendant tout le temps qu’elle fait ma toilette ou qu’elle me change mes perfusions de glucose. Son beau-frère Raymond qui a fait l’ascension du Mont-Blanc l’année dernière.
Dites…c’est pas mal quand même le Mont-Blanc… ?!
…Face nord ou voie normale… ?!
…Ah…Je sais pas… ! Faudra que je lui demande… !
Moi, la grimpette je lui en expliquerai bien volontiers toutes les modalités si j’en avais encore les moyens. Mais ça aussi ça ne fonctionne plus. Je crois même qu’ils m’ont foutu un tuyau en caoutchouc au bout alors comme ça n’importe comment l’affaire est réglée.
Vous habitez encore chez vos parents… ?!
Mais qu’est-ce que j’peux être con des fois…
Bon… Il me reste quoi… ? Mes deux yeux… et la langue… ! C’est pas bézef mais on a bien le droit de tenter quelque chose non… ?!
Tiens… La machine qui fait bip ne doit plus fonctionner. En tout cas je ne l’entends plus depuis un petit moment. C’est marrant mais ils ont dû éteindre la lumière dans le couloir aussi… Y’a du progrès… Il était temps qu’ils comprennent… Mais maintenant faudrait aussi qu’ils me montent un peu le chauffage… J’ai les pieds complètement gelés… Ah… Je crois que revoilà la petite infirmière… Mais… mais non… Hé ben merde alors… ! C’est mon copain Nono qui s’amène…