Chapitre 33. Crac ! (boursier) et remontée d’organes.

J-2. Villa Mektoub. 22H07.

Je me lève d’un bond, d’un seul, de mon fauteuil en osier tressé à la main de chez « Maisons du monde » (une discrète étiquette en aluminium brossé visible au bas du dossier) et je prends congé de tout ce beau monde dans la foulée, sans autre formalité…

Le Président amorce un son et tente bien un geste désespéré de la main droite, mais je lui fais comprendre d’un regard très appuyé que ce n’est pas la peine d’insister. J’ai d’autres chats à fouetter !

Basta ! Qu’il se démerde donc avec son Woo Woo, et même avec la Chine entière s’il en a envie, parce que moi j’en ai réellement ma claque maintenant de toutes leurs conneries ! Après tout, il n’a qu’à dépatouiller le problème avec son ministre des Affaires Étrangères. Si je ne me trompe pas : c’est bien lui qui est payé pour ça, non ?! Et assez grassement, de surcroît !

Les salamalecs qui durent des plombes et toutes ces séances d’enculettes mondaines avec un gant de velours pour que cela fasse moins mal sont un vrai métier à part entière, et moi, Madeleine de Villeminus du Poët-Goret, la petite Mado, je ne possède qu’un vulgaire CAP de secrétaire administrative, que j’ai d’ailleurs obtenu tout à fait in extremis avec pile-poil la moyenne grâce à un oral de rattrapage (qui finalement portait très bien son nom, ce jour-là…), aussi, si monsieur Lemonnier-Desplats, mon prof de comptabilité devait très certainement s’en souvenir encore, le Président, lui, il allait falloir qu’il m’oublie un peu ! Oh, hé, et puis merde, tiens ! Qu’on me lâche un peu la grappe maintenant !

Avant de retrouver Gladys, je souhaite faire un petit tour rapide aux toilettes, histoire de me rafraîchir la façade, mais devant la porte des gogues, je tombe nez à nez avec Goofie…

Ce brave garçon est à lui tout seul tout un programme de réjouissance, et s’il fait partie aujourd’hui de notre peloton de gardes du corps rapprochés de l’Élysée, avant cela il était troufion dans la Légion Étrangère, et encore un peu avant, dans son pays natal, l’Albanie, homme à tout faire dans la mafia locale. Un très chouette parcours en somme… !

«… J’l’ai perdu… ! Affirmatif ! J’l’ai perdu chef ! Lui sorti autre porte… ! » qu’il beugle l’animal dans son micro-cravatte…

Goofie Mac’Donald, c’est le nouveau blaze qu’on lui a refilé lorsqu’il s’est engagé dans la Légion Étrangère, histoire de brouiller un peu les pistes et de lui refiler une nouvelle virginité, et là, force est d’admettre que les képis blancs qui bossent au bureau de recrutement du quartier Viénot à Aubagne, tout près de Marseille, n’ont généralement pas beaucoup d’imagination pour leur trouver des nouveaux patronymes à ces types toujours un peu chelous, qui, débarquant le plus souvent de nulle part, souhaitent s’engager au sein de leurs troupes d’élite…

«… Mac’Donald, ça fait com’qui dirait canadien ! Alors, tiens, ça t’ira bien, la recrue… !

-… Oui, m’sieur… !

-… Oui CHEF ! Y’a pas de môsieur ici ! Y’a que des chefs ! Compris Mac’Do ?! Des chefs ! Et surtout n’oublie jamais que t’es là pour en chier !

-… Oui… Chef !»

Et Goofie, c’était simplement parce que le kapo-chef Frifrelin, qui venait tout juste de finir de feuilleter dans des chiottes à la turc un vieux Mickey-Parade en sirotant une bibine bien chaude, avait trouvé ça vraiment trop cool comme prénom. Comme quoi une nouvelle identité pour la vie ne tenait parfois à pas grand-chose… !

Mais, finalement, il ne se plaignait pas trop notre Goofie, ce qui d’ailleurs, ceci dit en passant, n’est guère une habitude conseillée dans la Légion pour peu que l’on souhaite y faire carrière, et ça parce qu’à deux minutes près, il aurait tout aussi bien pu s’appeler Pamela Anderson, Clara Morgane ou même (et pourquoi pas, après tout ?)… Jacob Delafond !

-Mais, qu’est-ce qui se passe mon petit Goofie ?! Un blème… ?!

-Ah… M’dame Mad’leine ! Moi, perdu papa Président… ! Perdu… cet enculé !

Ce Goofie, il est bien sympathique comme garçon, mais réellement beaucoup plus doué pour vous remonter un fusil d’assaut AK-40 dernier modèle les yeux bandés, ou bien encore pour vous dégoupiller en moins de deux une Heineken de trente-trois centilitres avec les dents du fond, que pour vous faire des belles phrases avec tous les bons articles devant les bons mots… Et je ne vous parle même pas des compléments d’objets indirects dont il doit malheureusement ignorer jusqu’à l’existence même…

Ainsi, si du coté du physique il fallait avouer que notre malabar avait bien encapé en étant à peu de choses près la copie quasi conforme de cet humanoïde qui dans un blockbuster planétaire fait du porte à porte, avec sous le bras un annuaire des PTT stabilobossé à « Sarah Connor », en ce qui concernait l’intellect, il semblait évident que le bestiau devait être situé loin, très loin (très, très) dans la file lors de la perception du paquetage réglementaire !

— Ah… j’imagine que vous parlez de Jules-Théodule… c’est bien lui que vous avez perdu, hein ?!

— Correk’que, M’dame Mado ! Président m’a dit de surveiller lui et lui se barrer ! Lui… enfoiré ! Parce que moi dans merde maintenant !

— Je crois qu’il ne faut pas trop vous faire de bile, mon brave Goofie… avec toutes les pétasses qui sont présentes ce soir, je pense qu’il n’ira probablement pas bien loin, votre Jules-Théodule… tiens… z’avez pensé à jeter un coup d’œil dans le jacuzzi… ?!

— Mais non… ! Mallkoj ! Ça, bonne idée, m’dame Mad’leine ! »

Et si je savais toutes ces choses fort intéressantes sur ce Goofie Mac’Donald à l’accent si prononcé des Balkans, c’était parce que l’on avait eu l’occasion une fois, ce qui risque peut-être de vous surprendre quelque peu, de discuter longuement tous les deux. Un soir que j’étais de sortie au théâtre…

Bonne poire, une fois de plus, j’avais accepté d’accompagner le Président pour aller écouter l’inimitable Garcimore Loukikri dans son dernier one-man show. Un monologue de trois heures trente, sans compter les deux entractes de vingt minutes chacune, où il nous causait dans une pénombre bien mystérieuse et évidemment très calculée, de la dialectique éristique avec lecture de longs passages du texte original d’une œuvre de son philosophe allemand préféré, un dénommé Schopenhauer, « L’art d’avoir toujours raison » (Titre original : « Die kunst, recht zu behalten« )…

Un vrai régal !

Mais non… vous affolez donc pas, mes loulous ! Je plaisante évidemment, parce qu’en vérité, le Louki Garcimore, j’avoue qu’il me les gonfle assez vite, et les philosophes teutons, ou de Pétaouchnok, itou !

Et puis, comme dirait l’autre, trop d’éloquence tue l’éloquence… !

D’ailleurs, voilà bien leur nouvelle lubie maintenant, l’éloquence, et fallait voir comme on nous en servait quasiment à chaque repas ces derniers temps. J’ai même lu récemment dans un Télé Z (qui reste le programme télé le moins cher du marché à seulement cinquante centimes d’euros l’exemplaire) qu’on nous préparait une émission de télé-réalité sur le sujet pour la rentrée prochaine ! Mais j’t’en foutrai, moi, de l’éloquence !

À cette époque, Le Président, il l’adorait son Louki…

Louki par çi, Louki par là… ! Cela n’arrêtait pas ! Ils passaient quasiment toutes leurs journées ensemble, et l’on pouvait les apercevoir un peu partout, côte à côte, se tapant joyeusement dans le dos à la moindre occasion comme de bons vieux copains d’enfance que rien ni personne ne pourrait jamais séparer.

Mais, depuis quelques mois ils étaient plutôt en froid tous les deux, à cause que notre Louki il reprochait au Président de n’avoir pas du tout tenu ses engagements de campagne. On lui pardonnera malgré tout bien volontiers ce manque évident de clairvoyance n’étant malheureusement pas le seul dans le pays à s’être bien fait baiser sur ce coup-là !

Enfin bref, pour en revenir à cette fameuse soirée, il m’a très vite lassé l’artiste intello-mystique plongé dans son clair-obscur, et je suis sorti de la salle au bout d’à peine cinq minutes…

Et là, dehors, sur le trottoir d’en face, il y avait mon Goofie qui surveillait tranquillement et bien à l’abri sous un joli pébroc noir tout doublé de kevlar qui arrêtait soi-disant les balles, que personne dans le secteur n’aurait par hasard en tête de mauvaises intentions à notre égard… Il faisait son job, quoi.

Bon, j’imagine surtout qu’il en profitait, le lascar, pour zieuter en détail les petites greluches slalomant de façon plus ou moins gracieuse entre les crottes de clébards sur le macadam mouillé. On ne se refait pas après tout…

J’ai traversé la rue et entamé la discussion en lui proposant de griller une petite clope ensemble. Mais, il ne fume pas. Il picolerait bien un peu de temps en temps comme la plupart des anciens légionnaires, mais il ne fume pas, le Goofie… On ne peut pas non plus avoir tous les vices dans la peau sentirait-elle même le sable chaud.

Finalement, on a tout de même discuté un brin et j’avoue que j’ai beaucoup voyagé ce soir-là sur ce trottoir parisien humide et merdouilleux juste en face du Théâtre de l’Atelier…

Le Tchad, la Mauritanie, le Mali, Le Congo et sans oublier bien sûr Castelnaudary ! Et je peux vous assurer que votre Mado elle en a vraiment pris plein les mirettes, car avec ce Goofie, et vous pouvez me croire sur parole, j’ai eu le droit à la version panoramique et en bizz’ness classe du parcours du combattant !

« Et voulez p’têt’ voir ma cicatrice, M’dame Mad’leine… ?!

— Mais avec un grand plaisir, mon ami !

Alors, sans se faire prier plus que ça, il l’a baissé son bénard le Goofie, et là, sous la lueur halitueuse d’un réverbère, je vous garanti que je l’ai bien vu sa balafre sur la fesse droite… un vieux coup de sagaie à Kolwezi, qu’il m’a raconté, mon guerrier…

Mazette ! Mais c’est qu’elle était sacrément sympathique à reluquer cette vilaine cicatrice… !

— … J’peux toucher… ?!

D’un bond, bien leste et très aguerri, le voilà reparti sans demander son reste en braillant à plein poumons dans son talkie-cravatte :

«Jacuzzi, chef… ! Putain… avait’pas pensé le Jacuzzi, chef… !»

Pour simple info, le chef de la sécu rapprochée est lui aussi un ancien légionnaire en seconde carrière… Jony Walker qu’il s’appelle… ouais, je sais, on s’en lasserait pas, hein ?!

Dans les toilettes, ce n’est pas vraiment triste non plus…

En entrant dans le petit coin, je découvre un gugus déguisé en clown observant sous toutes ses coutures et avec une passion non dissimulée, l’un des deux robinets de lavabo sculpté façon tête de lion, tandis qu’à ses cotés une magnifique bombasse en juste-au-corps noir et bas résille se tartine allègrement la poire de fond de teint tout en sifflotant l’avé Maria de Gounod…

«… Soir… m’sieur’dame !» que je lance, bien aimable, à la cantonnade…

Mais les deux zozos ne daignent pas me répondre, ni même d’ailleurs se retourner, et me jettent simplement un vague regard furtif via le grand miroir posé devant eux…

OK, men, si je dérange va falloir me le dire de suite !

Un rapide coup d’œil –Comme je sais très bien le faire lorsque je débarque pour la première fois quelque part– et le constat est immédiat et… navrant ! Jamais vu encore de toute ma vie des chiottes aussi kitch !

Bon, surprise tout de même à minima car ce n’est pas vraiment un scoop de première non plus, vu que tout ici dans cette baraque était à peu prés du même acabit ! Ce n’est pas bien compliqué : ils avaient tout simplement foutu du marbre et des saloperies de dorures à la con partout ! Et puis des tonnes de fanfreluches aussi ! Tout ceci était forcément d’un mauvais goût assez répugnant mais comme aurait dit ma défunte tante Germaine, qui tenait une droguerie-teinturerie dans les beaux quartiers de Paris, boulevard Murat, dans le seizième plus exactement, et qui philosophait bien volontiers à ses heures perdues :

«Tu vois bien, ma petite chérie, que ce n’est pas parce qu’on est blindé de tunes que l’on a forcément le sens du ridicule… !…»

Malheureusement, le perchloroéthylène, que l’on utilisait alors sans aucune retenue pour le nettoyage à sec, avant que celui-ci ne soit formellement interdit par les autorités compétentes, a eut facilement raison d’elle. Un bien joli cancer du foie, ma foi, avec des ribambelles de métastases. Elle a fini plus jaune qu’un citron sur un char de carnaval à Menton, ma tatie Germaine… !

« Vous allez le piquer… ?!

— Hein… ? Qui… ?! Quoi… ?!

— Le robinet, ce gros robinet à tête de lion, là… je vous demande si vous comptez le démonter et l’embarquer ensuite avec vous ?! Vous savez tout ce qui brille n’est pas de l’or ! Et ça, c’est seulement du vulgaire plaqué, alors si vous voulez mon avis, vous n’en tirerez pas grand-chose !

—… Mais… ?! Merde… ! Mais de quoi j’me mêle ?! C’est quoi ton putain de problème, la vieille peau… ?!

Jamais vu un clown aussi mal embouché ! Il est non seulement très mal accoutré mais il a aussi du vocabulaire, l’polichinelle ! Cela aurait pu être dans le cas présent un handicap fort regrettable, mais heureusement je ne suis pas du tout coulrophobe sur les bords…

— Hé, ho… on va s’calmer Zavatta ! J’disais ça juste pour détendre un peu l’atmosphère ! Alors… raconte moi tout… fait longtemps que tu tripotes des tuyaux comme ça… ?! Ah… et puis tiens, au fait… ça, c’est de la part de Madeleine… la vieille peau… !

Sorry, désolée, mes excuses, mais fallait pas trop me chercher non plus… !

Il s’effondre sur les genoux, comme une masse, en se tenant les parties génitales à deux mains et haletant comme un petit chien-chien à sa mémère. Il est vrai aussi que j’y avais mis toutes mes forces, rien dans les mains, tout dans le coup de patin !

Mais beaucoup d’élégance aussi. Toujours.

Car si pour ce qui est de la technique pure, et les spécialistes ne me contredirons certainement pas, l’on gardera toujours à l’esprit de conserver le pied rigoureusement à plat tandis que la jambe se détend vivement dans le plan vertical et cela pour une plus grande efficacité dans l’exécution de ce mouvement que nous nommons dans notre jargon technique « chassé frontal », l’on ne devait surtout jamais perdre de vue aussi cette notion d’élégance, notion très importante et absolument primordiale dans la pratique de ces merveilleux sports dits « de combat ».

Ce fût d’ailleurs la toute première chose que l’on m’enseigna à la salle… l’élégance, c’est la base, ouais, la base, et surtout, c’était ainsi que l’on faisait toute la différence avec la simple barbarie commune, qui, alors que la savate est un art martial tout à fait noble et respectable, ne restera à jamais, quant à elle, à l’exemple du banal coup de lattes au cul, qu’un vulgaire et abject défoulement de décérébrés notoires…

C’est juste après le décès de mon salaud de Godefroy que je décidai de m’inscrire au full-contact. Et lorsque le premier soir je me suis présentée à la salle du « Fight Amical Club Académy » de Poissy sur Seine et après avoir simplement dit au prof que je venais de perdre mon mari dans des circonstances assez troublantes (que je pris le soin de lui raconter dans le détail), il a très subtilement compris tout de suite mes motivations profondes sans prendre la peine de me poser tout un tas de questions superflues… Ensuite, direct, j’ai commencé à cogner très très fort dans un sac de sable qui pendouillait dans un coin…

Les nerfs à fleur de peau, mais bien visé tout de même l’entre-jambe du pantalon bouffant, ayant sans me vanter outre-mesure le geste précis en toutes circonstances, et même ce soir, sapée robe de soirée fendue à paillettes argentées, ce qui n’aidait pas à la pratique… Ses glaouis, à ce charlot, lui étaient instantanément remontées jusqu’aux amygdales… Ouille… ouille… ! Hé, oui, ça fait mal, Pipo le clown ! Mais fallait pas trop me chatouiller à rebrousse-poil, non plus ! La spécialiste de la remontée d’organes, que j’étais devenue à force d’entraînement, avait parlé ! Point final !

Ne m’avait-il pas traitée de viocque, ce petit con, moi, Mado, belle comme un cœur, toujours fraîche comme un gardon, pas une seule ride sur la trogne, soixante pulsations à la minute, une tension artérielle de donzelle et surtout nickel chrome côté cholestérol ?! Merde ! Me traiter de vieille alors que je n’ai même pas encore fêter mes quarante balais !

En tout cas, si madame clown existe quelque part dans un cirque, grâce à bibi elle allait pouvoir être tranquille pendant une bonne quinzaine avant que l’envie de faire des galipettes ne le reprenne !

Quant à la blonde en collant, elle s’était arrêté tout net de chantonner et avait maté l’intégralité de la scène sans broncher d’un iota… ce qui valait peut-être mieux pour elle, vénère comme je l’étais.

Ensuite, et malgré cette tournure plutôt imprévue de la prise de contact, j’ai quand même pris tout mon temps pour me refaire une petite beauté, tandis que l’autre naze au nez rouge continuait à chuiner lamentablement sur le carrelage en marbre de Carrare, n’hésitant pas même, juste avant de sortir de ces latrines de luxe, à écrire sur le miroir à l’aide de mon bâton de rouge très intense de chez L’Oréal Paris :

«Clown un jour… Clown toujours !»

On dit souvent que les choses désagréables passent mieux avec un petit zeste d’humour !

Dehors la teuf battait son plein et ça piaillait dans tous les coins. Champagne, drogues et petites pépés, un peu comme dans la célèbre chansonnette populaire. Mais j’avais hâte maintenant de retrouver ma Gladys et je pris donc au plus court vers l’endroit où je l’avais laissée seulement quelques minutes plus tôt.

… Elle n’était plus là… !

Chapitre 32. Mise au poing.

J-2. Villa Mektoub. Cinq minutes plus tard.

Lorsqu’ils eurent fini de se marrer comme des baleines, nous avons pu reprendre.

« Alors vas-y maintenant, je t’écoute Chou, qui sont ces deux clowns… ?!

Et n’ayant pas trop le choix, une fois encore, je me coltine les présentations.

— Ah bon, des amis… ?! Tiens donc !

— Oui, parfaitement, de vieux amis…

— Et que tu as rencontré au gnouf, eux aussi, comme tous les autres ?!

— Comment ?… Mais non… pas du tout ! On était ensemble sur le même bateau ! Hein, les gars, que nous étions tous dans le même bateau ?!

D’un hochement de tête bien synchro, ils acquièscent, devinant d’instinct que ce n’était pas le moment de faire un faux pas. N’avions-nous pas déjà assez de mal comme cela à nous en sortir ?

— Un bateau ? Mais quel bateau… ?!

— Un bateau…

— Oui… mais encore… ?!

— Un bateau… pour la Paix ! Pour la Paix dans le Monde, et puis pour l’Écologie aussi !

— Quoi… ?! Green Peace… ?! Comment ça… tu… tu étais sur le Rainbow Warrior… toi… enfin vous… vous étiez tous sur le Rainbow Warrior… ?!

— … Hein ? le Rainbo… ? Oui ! Mais oui ! Bien sûr, voilà, c’est ça… le rainbo…

— Mais bon sang, Chou… pourquoi ne me l’as-tu pas dit avant ?! Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu faisais partie de « Green Peace » ? Alors comme ça, vous êtes un commando de « Green peace »… ?! Oh, ben, mince, alors !

— Commando… enfin, commando… le mot est peut-être un peu excessif tout de même !

— Et ce monsieur Marcel ? C’est lui le type dont tu m’as parlé… alors donc, c’est lui les pittbulls ?!

— Les pittbulls ?! Mais oui… voilà… c’est lui ! Hein Marcel que c’est toi, les pittbulls ?!

— Comment ça ? Tu lui as tout raconté ?! Elle sait tout ?!

— Pour les pittbulls ! Uniquement pour les pittbulls ! Zoé adore les chiens, alors d’une chose l’autre, tu sais bien comment c’est, Marcel… voilà qu’on en est venu à causer de toi et de ta passion pour les chiens !

— Ben, moi, je préfère les chihuahuas !

C’est ici, alors qu’il faut bien l’avouer pour être tout à fait honnête nous l’avions un peu oublié, que le vieux pervers reprit ses esprits…

« Bourriques ! Lâchez-moi maintenant !

Marcel, qui le maintenait toujours par le col d’une poigne ferme, esquisse spontanément une claque de sa main libre…

— Ne jure pas, petite fiotte ! Et ferme plutôt ta braguette… ! Tu vois pas qu’il y a une dame avec nous ! Et magne-toi, sinon c’est moi qui vais m’en charger, et j’peux t’garantir qu’en t’la remontant, ta fermeture éclair, ton p’tit oiseau risque d’y laisser des plumes… ! »

Il s’exécute immédiatement, sans moufter, le bougre ayant compris assez vite, et probablement guidé par une espèce de sixième sens, que notre Marcel avait non seulement la beigne facile, mais que de surcroît avec de telles paluches au bout d’un moment cela risquait fort de lui laisser de très sérieuses marques sur le portrait…

— … Donc, pour résumer un chouille… tous les trois, là… en vérité, vous seriez comme qui dirait des agents secrets en mission… ?!

Pourquoi avais-je donc, et cela depuis quelques temps déjà, trois jours pour être plus précis, ce sentiment désagréable d’être coincé dans une espèce d’immense souricière très sombre, et comme englué jusqu’aux genoux, mais sautillant pourtant allègrement, ce qui est assez curieux j’en conviens, à pieds joints sur un tapis jonché de chausse-trappes… ?!

Zoé, Julius, Marcel et le vieux libidineux, me fixent attentivement. Tout le monde semble attendre maintenant une réponse de ma part, une réponse qui serait cohérente, claire, précise, et surtout qui ne laisserait planer aucun doute sur nos véritables identités…

—… Oui… si tu veux, c’est un peu ça… des agents en mission…

— Mais attenzion, mademoizelle, nous zommes zurtout et ézentiellement des pazifistes… et zi nous zommes là ze zoir c’est pour éviter zette horrible guerre qui ze prépare avec les Chinois… Z’est tout zimplement za, la vérité, mademoizelle Zoé… ! »

Julius n’avait pas encore dit le moindre mot jusqu’à présent, bien qu’il comprenne et parle parfaitement bien le français, comme d’ailleurs cinq ou six autres langues vivantes, mais toujours avec ce léger accent allemand, qui, ceci n’étant qu’un avis personnel, lui conférait une certaine classe.

— … Des pacifistes… ?! Tout simplement… ?! »

— Oui, z’est bien za, mademoizelle… ! Des pazifistes tout zimplement ! Et l’on va tout faire pour que zette guerre n’est zamais lieu… avec votre aide bien entendu, zi vous z’ètes d’accord !

Elle réfléchit trois ou quatre secondes, et puis se lance…

—… Bon… très bien… je vais vous croire, vous ! Je sais pas pourquoi… peut-être parce que vous m’avez l’air beaucoup plus raisonnable que vos deux copains !

— Ah… c’est parfait…

— Ô toi, Chou, tais-toi ! Tu m’as déçu, tiens ! Quand je pense que tu n’as pas été fichu de me me faire confiance et que depuis le début tu me caches la vérité… !

— Mais ne zoyez donc pas en colère après lui, schöne demoizelle ! Il voulait vous protéger tout zimplement alors il ne faut pas lui en vouloir comme zela… Ze crois que notre ami tient beaucoup à vous… Acht… zela ze voit tout de zuite, nein… ?!

Elle me regarde, et voilà que je rougis et baisse honteusement les yeux. Il est vraiment malin, ce Julius.

— Bon… et du coup, c’est quoi le nom de code de votre opération ?! Parce que je suis certaine que vous avez déjà choisi un nom de code, n’est-ce pas… ?!

— Ouais… opération « Zoizeaux zinzins » ! »

Marcel, lui par contre, est sans le moindre doute et définitivement un authentique crétin !

Sur ces bonnes paroles, et emporté par un élan formidable de soulagement qui m’étreint à présent, je propose de nous rapatrier sous notre barnum, histoire d’être un peu plus tranquilles pour discuter, mais aussi pour ne pas trop attirer l’attention sur nous, si toutefois cela est encore possible…

À l’intérieur, Marcel ligote fermement le vieux schnock sur l’une des chaises en plastique, utilisant pour cela une jolie paire de collants empruntée à Zoé.

— Je pense que pour l’instant le mieux est de le garder ici avec nous, il est évident qu’il n’hésitera pas une seconde à nous dénoncer si on le relâche…

Cela me gênait quelque peu d’agir de la sorte, mais je ne voyais malheureusement pas d’autre solution. Ce genre de manières coercitives n’étaient pas du tout dans nos habitudes. Nous avions un code de déontologie, un code particulièrement strict qui nous interdisait formellement toute forme de violence pour arriver à nos fins. Ceci était même la base de notre action. Nous combattions la violence, certes, mais sans jamais l’utiliser nous-mêmes, et cela quelques soient les circonstances.

D’ailleurs, lorsqu’en avril 1945 nous avions fait descendre Eva, alias Wanda l’Empoisonneuse, elle avait reçu, elle aussi, pour consigne absolue de se conformer à cette stricte exigence. Et si notre Wanda avait bien servi une petite dose de cyanure à Adolf, qu’elle avait très intelligemment mélangé à de la confiture de fraises des bois dont raffolait cet enfoiré, ce n’était pas cela qui l’avait tué en réalité, Wanda sachant très bien que le sucre était un antidote puissant du cyanure de potassium, une information qu’Adolf, lui, ignorait…

C’est ainsi que, lorsqu’elle lui appris d’une voix suave qu’il venait de se goinfrer d’une grosse tartine fraise-cyanure-amande amère, et redoutant alors une mort longue dans d’atroces souffrances, cette mauviette Bavaroise avait finalement préféré se mettre lui-même une balle dans la tempe avec son propre Walther PPK…

Et, fidèles donc à cette éthique, nous avons toujours, et même cette fois-là alors que pourtant pressés par l’urgence, évité le recours à des actes de violence directe…

« Et tu te nommes comment, le vieux… ? »

—… Jules-Théodule…

— Bon… alors écoute un peu, Jules-Théodule… comme tu as tout entendu de notre conversation et bien compris maintenant que nous étions des pacifistes…

— …Ah, ouais, vous en êtes sûrs… ?!

— …Oui… bon d’accord, désolé pour la beigne de tout à l’heure ! Disons que c’était nécessaire… un cas de force majeure ! Et puis, tu l’avais quand même bien mérité, non ?!

Il ne répond pas mais ne peut s’empêcher de regarder Marcel d’un œil vengeur. Rancunier, le pépère… !

— Voilà ce qui va se passer maintenant, Jules-Théodule, tu vas te tenir bien tranquille pendant un petit moment et nous te ferons aucun mal, c’est juré ! Nous avons juste deux ou trois choses à régler de notre coté et dès que c’est terminé, on te libère… ça marche comme ça… ?!

— N’importe comment vous ne pourrez pas empêcher mon fils de les massacrer les Chintoks ! Il a déjà tout programmé alors c’est trop tard !

— … Mais… qu’est-ce que tu nous racontes là… ?!

— Je les ai aperçu tout à l’heure… ils discutaient tous les deux, mon fiston et Woo Woo. C’est foutu que j’vous dis ! On va leur péter la gueule aux bridés !

— …Woo Woo… ? Mais c’est qui celui-ci ?!

— Parce qu’en plus vous ne connaissez pas Woo Woo ?! Ben, alors, c’est pas gagné votre affaire, les gars ! Je crois qu’en réalité vous n’êtes qu’une bande de rigolos, hein ?! Ouais… de sacrés petits rigolos !

J’arrête Marcel in extrémis, il avait déjà pris son élan…

Ce n’est pas pour le défendre, mon Marcel, qui reste invariablement cohérent aussi bien dans ses actes que dans ses réflexions, mais j’avoue tout de même que ce Jules-Théodule possédait l’une des plus belle tête à claques qu’il m’ait été permis de rencontrer à ce jour…

— OK… très bien… si c’est ainsi… je crois que l’on va être forcé de faire autrement… est-ce que tu le vois mon doigt, Jules-Théodule… ?! Tu le vois ?! Alors… regarde-le bien ! Et uniquement ce doigt… rien que ce doigt… mon doigt… oui, c’est ça, ce doigt-là et rien d’autre… !

— Ben, moi, les garçons, je vais en profiter pour aller faire pipi pendant ce temps !

— Et moi aussi ! Je vais vous accompagner, mademoiselle Zoé… j’ai encore jamais eu l’occasion de pisser dans des chiottes tout en or ! Merde, alors, c’est quand même trop fun, non, trouvez pas, m’zelle ?! Nom d’un trou du cul-de-jatte à roulettes ! Des chiottes en or massif, tout d’même… faut-y pas le voir pour le croire ?! »

C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés seuls sous le barnum, Julius et moi, et bien sûr la tête à beignes qui fixait attentivement mon index bien tendu…

Il s’est endormi assez vite le J-T (Abrégeons, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, parce qu’au bout d’un moment cela est relativement pénible ce prénom de Jules-Théodule) et je n’ai rencontré ensuite aucune difficulté pour qu’il accepte de nous révéler tout ce qu’il savait sur ce Woo Woo…

Mais, malgré cette coopération, l’interrogatoire fut au final plutôt décevant. Notre vieux cochon ne savait en réalité pas grand-chose d’intéressant sur l’affaire qui nous préoccupait, nous révélant tout au plus deux ou trois anecdotes croustillantes concernant ce Woo Woo, vice-président chinois de son état, et qui fréquentait assidument lors de ses escapades en France, les mêmes clubs échangistes et libertins que lui ! C’était d’ailleurs comme cela que nos deux zigotos avaient noué une relation amicale…

Vraiment rien de très folichon dans tout ceci, si ce n’était peut-être une orientation sexuelle à tendance « soumis-latex-bondage au fond du donjon » pour le Chinois, qui nous en apprenait juste un petit peu plus sur la complexité psychologique du personnage…

« Zaperlipopette… ! Z’est navrant tout za, nein, mon cher ?! Et z’est pas avec zeula qu’on va zauver le Monde !

Julius était évidemment à mille lieues de tout cet univers interlope. Tout comme moi d’ailleurs, car s’il est exact que je n’ignore pas l’existence de ce genre de pratiques sado-masochistes, le moins que l’on puisse dire est que cela n’est pas du tout ma tasse de thé ! En ce qui concerne la flagellation ou d’autres genres d’amusements similaires, j’avais déjà donné, et certainement plus souvent qu’à mon tour, et croyez-moi : aucune envie spéciale d’y goûter à nouveau !

— Et maintenant, tu as une idée… ?

— … Non, Julius… aucune !

— Il y a quand même un petit truc qui me chiffonne…

— Un petit truc ?! Et c’est quoi… ?!

Julius est vraiment le genre de type auquel rien n’échappe. Un méticuleux, jamais à surfer sur le vague, et toujours ce soucis constant du détail pertinent et juste. Mais, je suppose que c’est une qualité indispensable lorsqu’on décide un jour d’inventer un engin comme une bombe atomique… « Der Teufel steckt im detail ! » ( « le Diable se cache dans les détails ! » à l’intention de celles et ceux qui ne causeraient pas la langue de Goethe).

— Il nous z’a bien dit que zon fils était venu à zette zoirée uniquement parce qu’il voulait rencontrer ze Gonfarel, zon prédézézeur… ?

— Oui… et alors… ? Qu’est-ce qui te chiffonne là-dedans ?

— Tu trouves pas za bizarre, toi… ?! Hé bien, moi… zi ! Pourquoi donc vouloir rencontrer ze Gonfarel à quelques z’heures du déclenchement de la troizième guerre mondiale… z’est quand même étrange, nein… ?!

—… C’est parce qu’il a paumé le manuel, mon fiston ! … Voix du J-T qui sort des brumes…

— … Quoi… ?!

— Le manuel avec les codes nucléaires… ben, il l’a paumé, que j’vous dit… !

Ernest la Pucelle.

« Hé, oh… dors-tu, Ernest… ?

— Hein… ? Quoi… mais qu’est-ce donc… ?!

— Tu dors, Ernest ?

— Mais non… non, je ne dors pas ! Qui êtes-vous… ?

— Les voix… !

— Les voix… ?! Les voix de quoi… de qui ?!

— Les voix du Très Haut, tout là-haut… là-haut.. haut… haut… (écho) ! Et nous venons te dire que tu as été choisi !

— Choisi ?! Moi ? Mais choisi pour quoi faire, nom de Dieu ?!

— Ho ! Ne jure pas, Ernest ! Oh non, surtout ne jure pas !

— Oui, bon, ça va, pardon… ! Mais vous comprendrez ma surprise, tout de même ?!

— Oui, Ernest, mais écoute bien maintenant…

— Oui, j’écoute…

— Nous venons t’annoncer que tu as été choisi pour sauver le président Macron ! Le président Macron est en danger, tu es l’élu et tu dois le sauver… ! »

J’ai entendu des voix. Cette nuit. Et il était très exactement trois heures trente-trois à mon radio-réveil ! Oui, je sais… je sais très bien ce que vous allez penser… Voilà que cette fois Salgrenn est devenu fou pour de bon ! Hé bien, non ! Je ne suis pas fou ! Je me porte même plutôt bien ces derniers temps ! La pleine forme, et si je vous affirme que j’ai entendu ces voix venues d’en haut : vous devez me croire !

Bon, il est vrai que j’ai tout d’abord pensé à une mauvaise blague de ma femme, mais aussitôt je me suis souvenu que nous faisions chambre à part depuis plus de dix ans et qu’ensuite –et que surtout, oserais-je même– elle serait tout à fait incapable d’imaginer une chose pareille. Ma femme n’a pas d’humour, pas l’ombre d’un brin. Après cela, j’ai cru à une hallucination. Je n’en ai jamais souffert jusqu’à présent mais n’y aurait-il pas un commencement à tout ? Mais non, ce n’était pas non plus une hallucination, il n’y avait absolument aucun doute là-dessus : cette nuit, j’avais bel et bien entendu des voix… !

Sauver le président Macron… ?

Je ne connais pas personnellement le président Macron. Ni aucun autre président de la République. J’ai bien une lettre de Nicolas Sarkozy, qui doit traîner quelque part dans mon bureau, une lettre officielle qu’il avait cru bon de m’adresser pour me féliciter de mon Goncourt. Sympatoche, touchant, et bien charmante attention, nonobstant le fait que cette année-là, le Goncourt ce n’était pas moi qui l’avait décroché ! Comme une grossière erreur sur la personne, mon vieux ! Bien entendu, je n’avais pas répondu à sa lettre, préférant m’abstenir, estimant avec raison je pense, qu’il n’y avait aucun intérêt à humilier l’un des grands de ce Monde…

Moi ? Moi, Ernest Salgrenn, sauver le président Macron… ?!

Qu’est ce que c’est que cette connerie, encore ?!

Je déjeune. Seul. Et je réfléchis. Je réfléchis. Je n’arrête pas de réfléchir. Je n’ai peut-être jamais autant réfléchi de toute ma vie ! La tête me tourne…

Puis, je prends une douche. Seul (bien sûr). Et je réfléchis encore. Il faudrait que je demande conseil à quelqu’un. Mais qui ? Qui pourrait bien m’aider ? Je ne vois pas. La plupart de mes amis sont tous, soit complètement séniles, soit déjà morts. Et à ceux qui restent lucides et toujours vivants, et qui se comptent malheureusement aujourd’hui sur les doigts de la main, à ceux-là… je dois plus ou moins du pognon ! Aussi, je ne vois pas d’autre alternative que de me résoudre à me débrouiller seul. Seul, une fois de plus…

Midi à la pendule. Et voilà, ça y est, j’ai enfin pris une décision : je vais monter à Paris ! Et advienne que pourra, comme dirait Flaubert. J’imprime une attestation de déplacement dérogatoire, et je coche la case : « Participation à une mission d’intérêt général sur demande d’une autorité surnaturelle » (après avoir rayé la mention « administrative »). Ça devrait le faire, je suppose.

Quatorze heures, je sors l’Aston du garage. Quoi ? Ben oui, je roule en Aston Martin, et alors ?! Une DB-9 Volante. Avec un V12 de cinq litres neuf. Et j’emmerde les écolos, et tous les prolos aussi ! Direction la Capitale. Premier stop à Aix-en-provence, chez Béchard et fils, pour m’acheter une boite ou deux de calissons. Mon péché mignon. Je file ensuite, j’ai déjà perdu assez de temps comme cela. Pas un chat sur l’autoroute A7, ça m’arrange bien.

Vers dix neuf heures, arrêt buffet à l’Hippopotamus Steackhouse de l’aire de Sceaux. Je prends des lasagnes au thon avec un pichet de rouge. Ambiance tristounette de fin du monde ici. Avant de reprendre ma route, je tape la causette cinq minutes, dans le brouillard qui se lève, avec des routiers (sympas) qui s’ébahissent devant mon bolide, et qui me posent les questions habituelles que l’on se pose toujours lorsqu’on n’a pas un flèche sur son compte : « Et ça consomme pas trop ? Et ça doit vous coûter cher en assurance, non ?! ». Pour leur faire plaisir, je démarre façon grand prix de F1 en laissant de jolies marques de gomme sur l’asphalte. Cela leur fera toujours un truc intéressant à raconter à bobonne en fin de semaine, juste avant de l’engrosser du cinquième.

Vingt-trois heures sur le périphe, porte d’Orléans. Oui, je sais, j’ai bien carburé. De l’avantage d’avoir des plaques monégasques et de l’immunité que cela vous procure. Je fais un petit détour par le tunnel de l’Alma. Pèlerinage obligatoire pour moi, nostalgie et larme à l’œil… mais je ne peux rien vous dire de plus, c’est une promesse que j’ai faite il y a longtemps…

Les Champs-Élysées (plutôt déserts), la rue Marigny, première à droite et le palais présidentiel enfin. Au contrôle de police, mitraillettes bien astiquées sous le nez, j’essaye d’expliquer mon cas, mais ce n’est pas gagné d’avance… Je leur joue pourtant à fond la carte de la fibre patriotique, de la défense de la Patrie en danger, des grands élans nationaux, du tsoin-tsoin bleu-blanc-rouge, et même du sacrifice ultime sur l’autel de la République… Mais rien n’y fait, ils finissent par me confisquer mes boites de calissons (pour les vérifications d’usage) et m’embarquent de force vers le commissariat du 8 ème ! Ah, les Vaches… !

Au commissariat, on m’enferme illico dans une cellule. Mais je ne me laisse pas faire, je supplie qu’on me laisse sortir, j’invoque les droits de l’homme et du citoyen, je les maudis tous autant qu’ils sont (trois) jusqu’à la trentième génération, et bien sûr, je les menace des pires représailles parce que je connais du beau monde, moi, monsieur l’agent ! Alors, agacés, on va chercher le chef, qui rapplique sa couenne en traînant des savates…

« Mais dis donc, Jeanne d’Arc, tu vas finir par la fermer ta grande gueule… ?! Raymond…

— Oui, chef… ?

— Fais-nous péter une tournée générale de lacrymo là-dedans, qu’on puisse dormir peinards ! »

Six heures trente du mat’, j’ai des frissons, et ça me réveille. Le clodo qui a passé la nuit dans la cellule avec moi m’a chourré, le salaud, ma couverture (et ma Rolex, mais de ça, je ne m’en apercevrais qu’un peu plus tard). J’attends frigorifié et tout recroquevillé sur le banc. J’attends. Et c’est long. Très long…

Fin d’après-midi enfin et fin de ma garde à vue. Je pue le mégot et le vomi, j’ai les yeux tout gonflés et qui piquent, ça me gratte de partout, et en plus j’ai la dalle ! On me dit de rentrer maintenant bien sagement chez moi, et accessoirement de me faire soigner. « Hep, Taxi ! » pour récupérer ma DB9 à la fourrière, qui, comme par hasard, se trouve à l’autre bout de Paris. Deux cent euros et… dix centimes (véridique !) à raquer sur le champ pour récupérer ma caisse, dont tout le côté droit est affreusement rayé. Coup de gueule auprès du préposé qui me dit de tenter une réclamation en bonne et due forme et en quatre exemplaires, à tout hasard, mais pas sûr d’après lui que ça marche… À trente mille balles minimum la peinture complète chez Aston, je crois que j’ai encore gagné le gros lot ! Sacrément la haine, mais je prends sur moi : j’en ai vu d’autres…

Là, ensuite, je ne vous cache pas que je me tâte un peu (C’est une image, ne vous emballez pas). Que faire maintenant ? La question se pose. J’hésite. Rentrer à la maison ? Peut-être pas une mauvaise idée après tout. Qu’est-ce que j’en ai vraiment à foutre, moi, du président Macron, je n’ai même pas voté pour lui ! Certes, il est bien sympathique, propre sur lui, intelligent, cultivé, jeune et beau comme un dieu grec, j’en passe et des meilleurs, mais est-ce suffisant pour que je risque ainsi ma réputation, ma santé, et peut-être même ma vie au train où vont les choses ?! Le feu passe au vert. Coup de klaxon dans le dos, insultes, noms d’oiseaux, menaces de mort… hé, merde, j’ai calé ! Un type sort de la camionnette blanche immobilisée derrière moi, et se rapproche, menaçant… le voilà, furax, qui ouvre ma portière… me saisi par le colbac… m’éjecte de l’Aston… me gueule en plein visage des « Connard, tu vas avancer avec ta charrette de pédé ! »… me serre le kiki… me serre… fort… très fort… beaucoup trop fort… j’étouffe… hé, mais j’étouffe, monsieur… ! Au secours… à moi… j’étouffe… laissez-moi respirer… de l’air… je vous en prie, donnez -moi de l’air…

« Allons… allons, faut respirer tout seul maintenant, monsieur Salgrenn, on a arrêté la machine… ! Allez, essayez encore… inspirer, souffler, inspirer…encore… encore… oui, voilà, c’est bien mieux !

— Je suis où… ? Mais, je suis où, là… ?!

— À l’hôpital ! Vous êtes en réanimation, à l’hôpital de Nice, monsieur Salgrenn ! Vous ne vous rappelez de rien… ?

— Non… ! Pourquoi l’hôpital… ? Qu’est-ce que j’ai donc… ?!

— La Covid, monsieur Salgrenn ! Vous avez contracté la maladie il y a déjà trois semaines de ça… nous avons dû vous mettre sous respirateur… mais vous ne vous rappelez vraiment de rien… ?

— Non… de rien… ! De rien du tout… mais… et le président Macron… va-t-il bien le président Macron… ?!

— Mais bien sûr qu’il va bien ! Quelle drôle de question, alors !

Elle est gentille mon infirmière. Douce, prévenante. Elle a exactement les mêmes yeux que Lady Di… mais, je sors de l’hôpital demain m’a-t-elle annoncé tout à l’heure… Ah, vraiment, quel dommage… quel dommage… !

Lui.

Vous parler de Lui.

Lui est né en cinquante-cinq. Dans l’un de ces faubourgs parisiens sans âme où des pelotons d’ouvriers-mécaniciens, de laborieux sans grades, rentrent chaque soir, harassés de leur journée, trainant des galoches, l’œil éteint, et la gamelle vide. Un faubourg comme tant d’autres en France en ces temps-là, où la grisaille dispute le plus souvent à l’ennui, l’ennui à la déprime, où l’on n’attend plus rien de la vie, où l’on se désespère ainsi, lentement, comme à petit feu.

La sage-femme, madame Besnard, usée après presque quarante années de carrière, et bien lasse d’en avoir vu d’aussi nombreux pointer le bout fripé de leur frimousse, lui a tout de même claqué fort sur ses petites fesses : «Bon sang, gamin ! Vas-tu donc te décider à vivre… ?!». Et Baby boomer, tout violacé, la tête en bas, crachouille son mucus, et puis, enfin, inspire. Inspire et pousse son premier cri. Demain matin, c’est elle, madame Besnard, fière comme si ce mioche était le sien, qui ira le déclarer à la mairie. Le géniteur de Lui est aux abonnés absents, habitude qu’il a prise depuis longtemps…

À trois ans et demi à peine, Lui sait déjà parfaitement lire, écrire, et même compter jusqu’à mille. Et peut-être plus encore. À la fin des repas de famille, on installe ce petit prodige bouclé debout sur la table, et, sans se faire prier, il récite alors des poèmes, des fables, ou bien vous raconte de puériles historiettes inventées et qu’il connait par cœur. Oh ! Avez-vous vu ce petit singe savant si bien élevé ?! On s’extasie de ses belles manières, de sa mémoire étonnante, mais on rit et on se moque beaucoup aussi. La mère, toujours dans l’ombre, ne dit jamais un mot et tente de cacher sa tristesse profonde. Cela est inutile, tout le monde autour d’elle sait son malheur. Tandis que son père, ivre comme si souvent, fanfaronne et revendique maintenant, haut et le plus fort possible, sa géniale progéniture. «Ben, ouais, c’est mon fiston !». Il était temps…

Au début, Lui travaille très bien à l’école. Premier de la classe, mais aussi souffre-douleur tout désigné dans la cour de récré. Myope, il porte lunettes que l’on piétine sans pitié. Déjà seul, bien seul face à la Vie. Heureusement, le soir venu, il s’évade très vite dans ses livres, parcourant le Monde. Son petit Monde à lui. Libre cette fois, et surtout bien courageux, toujours. Alors, là, d’aventures en aventures, il retrouve Jules Verne qui l’emporte très haut dans un ballon dirigeable, Jack London qui le réchauffe auprès d’un feu de bois, Melville et le capitaine Achab qui lui laissent prendre la barre du « Péchod », ou encore l’intrigante et sensuelle Milady de Winter qui lui fait toujours ses yeux les plus doux. Il est heureux, il rêve éveillé, et ainsi transporté, loin, très loin, il oublie tout au fil des pages de ces merveilleux romans d’aventures. Tout. Enfin, non, presque… restent, à demi étouffés, les pleurs de sa mère…

Puis, un jour vient où Lui n’aime plus l’école. Il reste silencieux au fond de la classe, s’ennuie ferme, ne s’intéresse plus à rien, accumule les reproches de ces professeurs, redouble. Sortie du cursus. Échec scolaire. L’Institution ne cherche pas à comprendre, l’Institution demeure bien académique. L’école de la République à d’autres chats à fouetter. Manque de moyens, manque de temps, manque de personnels, manque de compétence, mais surtout manque d’attention. On lui fait tout de même passer des tests. Juste comme ça, pour voir un peu. Tiens donc… surdoué ! Cette fois-ci, on comprend encore moins ! Mais que se passe-t-il donc dans la tête de ce gosse ?! Magnanimes, ces pédagogues d’opérette lui laissent une dernière chance, mais attention : «Qu’il en profite, hein, sinon… Sorry, but out of the system, guy… !». Ignorants, ils ne saisissent pas qu’il est déjà trop tard…

Ensuite, Lui trouve un job. Pas terrible ce boulot : du porte à porte. Et payé au lance-pierre. Pourtant, il s’accroche et s’applique malgré tout. Sans aucun diplôme en poche, ce n’est pas facile, nécessité d’apprendre à se débrouiller comme on peut. Et puis, quitter ces parents aussi. Ce n’est plus possible de rester dans cette piaule insalubre, avec ce père si maladroit, si brutal, qui ne l’a pas seulement serré une seule fois dans ses bras. Jamais. Et cette mère, toujours l’ombre d’elle-même, souffreteuse, dépendante de son bourreau, déjà un peu morte quelque part. Alors, vivre seul aujourd’hui. Mais ce n’est pas tout à fait une découverte, rien ne change vraiment. Seul, cela fait longtemps qu’il l’est. Partir à l’étranger peut-être ? Pourquoi pas, le courage ne lui a jamais manqué après tout. Il se souvient aussitôt de ses lectures, de ses héros, de leur pugnacité face aux éléments déchaînés, à l’adversité menaçante, aux quolibets moqueurs. Alors, finalement, il se décide. Et ce sera le Canada, Montréal…

De l’autre côté de l’Atlantique, Lui démarre comme simple vendeur de journaux. Un classique pour les types paumés comme lui et qui ne savent rien faire. Grosse galère, soupe populaire, les squats de misère. Mais Lui résiste. Et s’applique encore, encore, et encore. Et puis la chance, mais n’en faut-il pas un peu ? Ce monsieur, rencontré dans la rue, bien gentil, bien habillé, bien élevé, bien riche aussi, et qui l’a observé, écouté, étudié, jaugé, jour après jour, et qui s’étonne au bout du compte : des diplômes ? Mais, Tabernacle ! il s’en fiche pas mal, lui ! Il y a bien d’autres choses plus importantes qui vous donnent la valeur d’un homme. Alors, coup de pouce inespéré, salvateur… Et voilà qu’ainsi l’on reprend tout à zéro ! Cours du soir, remise à niveau, on avance, on construit enfin quelque chose. Quelque chose de bien, quelque chose qui s’appellerait peut-être tout simplement un avenir. Un véritable conte de fée ! Merci beaucoup monsieur Delachapelle !

À trente ans maintenant, Lui se marie et fonde une famille. Heureux homme. Sa maison d’édition est une réussite totale, un million de dollars sur le compte, ou deux peut-être. Sa femme est merveilleuse, attentionnée, belle comme une reine. Et ses deux enfants si charmants. Lui jardine, joue au golf avec ses amis, supporte tous les week-end son équipe de hockey, les « Canadiens de Montréal », organise des barbecues-parties, et puis voyage aussi, dans les îles du Pacifique, au Mexique, ou encore à Venise, en Italie…

Mais… mais Lui s’ennuie… Voilà donc que Lui s’ennuie à nouveau… Et rien n’y fait, c’est comme cela, personne n’y peut rien. Déprime en sourdine, moral au plus bas. Jusqu’au dégoût de vivre cette fois-ci. Repli sur soi-même, terrible, inexorable…

Madame Besnard, à la retraite depuis bien longtemps, s’est éteinte le douze octobre mille neuf cent quatre-vingt dix. Elle avait atteint l’âge plus que respectable de quatre-vingt quinze ans. Coïncidence étrange, le même jour, de l’autre côté de l’océan, Lui mettait fin à ses jours. À sa femme Daisy, à ses enfants, à tous ses amis, il laissait une lettre d’adieu. Une lettre très émouvante, où il explique simplement n’avoir jamais pu trouvé sa place dans notre société…

Lui.

Mon petit doigt m’a dit…

Mon petit doigt, celui qui est le mieux élevé des cinq, celui que je me fourre profond dans l’oreille quand ça gratte, celui qui prend la pose quand je bouffe une biscotte sans gluten, celui qui se tape des « Q » sur mon clavier, celui qui se frotte à mon alliance en lui faisant les yeux doux, un peu jaloux, celui-là donc, m’a dit : « J’ai bien peur que ça dure tout ça, mon vieux… ! »

Un petit doigt, ça a l’air un peu con à première vue, mais faut toujours se méfier de ce qu’il vous raconte…

Nous voilà donc en couvre-feu. Et pour six semaines au moins. Comme en quatorze. Enfin, en quarante plutôt. Enfin, je ne sais plus, je n’y étais pas ! Mais ne soyons pas si surpris, le Président l’avait bien dit au mois de Mars : « …Nous sommes en guerre… etc, etc… et vive la France, et vive la République ! « . Tout ça pour lutter contre ces sales terroristes que sont devenus aujourd’hui, nos jeunes. Y’a pas idée non plus d’aller faire la fête tous les soirs alors que nous sommes en guerre ! « Acht, betites saligots, va ! ». Faire la fête… boire et danser sur nos trente-deux mille morts et des poussières, quelle indécence tout de même ! Mais comme j’te mettrai vite fait tout ça au gnouf, moi !

Maintenant, j’attends le vaccin. Celui contre le Covid-19 bien sûr, pas celui contre la grippe vu qu’on nous a dit hier qu’il n’y en a déjà plus ! Je me serai peut-être fait vacciner aussi après tout, dans un vague et poussif élan de patriotisme exacerbé, mais là, finalement, la question ne se pose même plus : circulez y’a rien à voir, rentrez chez vous, messieurs, dames ! Désolé, y’a plus rien en stock !

Cet été, j’en ai vu des jeunes (et des moins jeunes). Des tonnes, des wagons entiers qui se doraient la pilule sur la plage. Et sans masques, bien sûr. Des qui venaient de loin, de l’autre bout de la France, de l’Est où ça avait bien pété, de l’étranger aussi, de Belgique, d’Allemagne, des Pays-bas, et même du Brésil (si, si, en passant par le Portugal !), des qui faisaient la bringue toute la nuit durant, qui chahutaient sous ma fenêtre jusqu’à point d’heure en gueulant comme des putois, des qui profitaient à fond de leur jeunesse en faisant bien chier leur monde, quoi… !

Mais à ce moment-là, ils en avaient le droit. Parce qu’il fallait que ça reprenne son cours normal, la Vie. Alors, qu’on s’amuse un peu maintenant après ce terrible mois et demi de confinement ! Et puis, n’oublions surtout pas de faire marcher le commerce aussi. Allons, lèchons tous des glaces deux boules chocolat-vanille et faisons donc ce qu’il faut pour vite tirer un trait sur tout ça ! C’était comme si on y pensait plus, comme si en Septembre-Octobre, ça redémarrerait comme sur des roulettes… comme si madame Bachelot allait nous faire des miracles… comme si l’hiver serait pas froid du tout… comme si nos morts seraient pas mort pour rien… comme si… Ah, vraiment, quel bel optimisme de masse ! Et quel bel enthousiasme à défaire ce que l’on a acquit durement !

Ô, quel putain de gâchis, oui, plutôt !

Moi, j’ai mon petit doigt qui m’a dit… (à suivre, malheureusement !).

Micro-bonheur.

Cela doit bien faire cinquante ans. Cinquante ans qu’il n’avait pas neigé ! Mais là, depuis une bonne demi-heure, la neige tombe en épais flocons et sans discontinuer. Une véritable tempête…

Bien entendu, tout le monde a été surpris ici. Et moi, le premier. Ma petite Geneviève, qui me tient la main depuis toujours, est ravie.

« Ça fait tellement longtemps qu’on attendait ça, hein, mon Titi ?!

— Oui, ma chérie ! Tellement longtemps… !

Derrière nous, en haut de la butte, la basilique est toute blanche. Quelle merveille ! Ses cloches se sont mises à sonner à toute volée, et le bruit résonne si fort que cela heurte quelque peu nos tympans. Nous n’avons plus l’habitude…

— Oh ! j’ai envie de danser… !

— Mais, tu sais très bien, Geneviève, que nous ne pouvons pas !

Elle en a conscience bien sûr, nos pieds nous en empêchent, mais l’envie est plus forte.

— Tu n’as pas froid au moins ?

— Non, ça va… mais j’ai un peu la tête qui tourne !

— Ne t’inquiète pas, c’est normal lorsqu’il neige… « 

J’ai eu tout de suite le coup de foudre pour Geneviève. Dès que je l’ai aperçue dans la file, avec sa jolie robe rouge et son chemisier blanc, au milieu de toutes les autres Geneviève. Mais, elle aussi m’avait déjà remarqué. Elle me l’a avoué plus tard. On était vraiment fait l’un pour l’autre, c’était écrit quelque part.

Lorsqu’on nous a présentés, puis mis bien en place, face à face, j’ai compris alors que le Bonheur existait réellement…

 » Veux-tu bien reposer ça, ma petite Chloé ! C’est fragile, et j’y tiens beaucoup…

— C’est trop joli, mamie… c’est quoi ?

— Un cadeau que m’a fait ton grand-père, il y a bien longtemps… nous étions si jeunes… notre premier voyage en amoureux à Paris… Le Sacré-Cœur…

— Ah, bon… tu étais amoureuse, toi, mamie… ?!

La petite Chloé ouvre des grands yeux étonnés. La grand-mère sourit, tout en essuyant furtivement une larme sur sa joue fripée.

— Mais bien sûr que j’ai été amoureuse ! Ça alors, quelle drôle de question ! Ton grand-père était un si bel homme, si tu l’avais connu à cette époque… et attentionné avec ça… pas comme les jeunes de maintenant !

— Mamie… moi aussi, j’serai amoureuse d’un garçon, un jour !

— Mais bien sûr, ma chérie, bien sûr… mais, s’il-te-plaît, repose donc cette boule à neige maintenant… ! »

« Tiens… on dirait bien que cela s’est arrêté… c’est déjà fini, il ne neige plus !

— Oui, c’est vrai, tu as raison…

— Geneviève… dis-moi… ?

— Quoi, mon Titi… ?

— Tu m’aimes… hein, que tu m’aimes toujours, ma Geneviève… ?! »

Pilier Est.

L’océan. C’est la première fois que je vois la mer. Brise fraîche sur mes joues toutes roses. Juillet en Bretagne. Je trotte, ça y est ! Voilà que je trotte enfin ! Maman me tient la main, elle est heureuse. Les vaguelettes me déséquilibrent et je bois la tasse. C’est salé ! Papa étale ses biscotos, marche sur les mains, fait le poirier. Tarzan de guimauve que je n’intéresse pas vraiment. Maman est heureuse, elle ne sait pas encore qu’il la quittera bientôt. Dix, vingt, peut-être plus, combien de générations, combien de mes ancêtres bretons, sont venus sur cette plage avant moi ?

Une boite en chêne dans un corbillard. Couronnes de fleurs. Pépé est mort. Mon gentil Pépé à moi. Je marche, lentement, silencieux, comme tous les autres derrière cette maudite boite. À dix ans, on ne comprend pas, on ne peut pas comprendre, ces choses-là. D’ailleurs, personne ne vous explique. Débrouille-toi, mon petit gars ! Apprentissage de la vie, choc, traumatisme. Et douleur éternelle…

Sortie d’école. Je cours, cette fois. Je la rattrape. Oh ! Mon cœur bat si fort ! Elle se retourne. Premier baiser. Demain, elle me laissera passer une main timide sous son pull-over. Premier émoi. Hésitant, maladroit, idiot… alors elle rit, Virginie : «Arrête un peu maintenant ! Tu me chatouilles !» . Et, Elles n’ont pas fini de m’en faire voir. Et de toutes les couleurs, je vous le garantis !

Je grimpe quatre à quatre les escaliers… me trompe… redescend d’un étage… affolement général… on me passe une charlotte… des sur-bottes… allez, direction le bloc…

«Tenez… c’est votre fille ! Trois kilos quatre, c’est pas mal ! Félicitations !»

Vl’à que je chiale. Comme un bébé !

Vingt-cinq ans. Mariage en blanc. Accordéons, flonflons, émotions, «Papa, rentre donc un peu ton bidon !». Photo de famille décomposée. Voyage de noces. Où ça ? En Bretagne… ! La boucle est ainsi bouclée…

Symptômes. Évidence du diagnostic. Dégénérescence, perte de la mémoire, de l’autonomie. Je flotte dans un brouillard épais. Je flotte, mon brave ami. Léger, léger, si léger aujourd’hui…

Pilier Est. Bruit sourd, mat, au pied de la ferraille. Ils se retournent. Comme tout le monde dans la file d’attente. On crie, une femme s’évanouit. Vapeurs qui exhalent d’un corps réduit en bouillie dans la fraîcheur d’un matin de Décembre…

«Juste avant de mourir, il paraît que l’on revoit toute sa vie défiler… tu crois que c’est vrai… ?»

«… Bof… j’en sais rien… !»

Breakfast at Chezmoi’s

Chers amis abonnés (n’oubliez pas de payer vos cotisations à la fin du mois !) , je vous conseille d’aller faire un petit tour chez ce blogueur talentueux (c’est en tout cas mon avis). C’est marrant et très bien écrit ! Ernest.

Jours d'humeur

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, souvent, il y a des trucs qui m’éneeeeeeervent.

« Calme-toi Roger, le docteur l’a dit, c’est pas bon pour ce que tu as ».

Donc, je me calme. Mais je bous.

Je gagne très modestement ma vie, à tel point que je me demande certains jours si je ne la perds pas plutôt, cependant, comme tout un chacun, je consomme. Je consomme à hauteur de mes moyens, mais je consomme. Si j’avais des moyens démesurés, je consommerais à hauteur de mes moyens démesurés, soit dit en passant. Ce que je ne supporte pas, malgré un caractère affable et une propension quasi nulle à sortir de mes gonds, c’est d’être pris pour une tanche par les vendeurs de toutes sortes. J’estime que, lorsque je débourse un centime, dans les commerces de proximité ou d’éloignité, ce centime mérite d’être pris en compte (mon raisonnement…

Voir l’article original 602 mots de plus

Chapitre 31. Baragouinages en eaux troubles.

J-2. Villa Mektoub. Quand le soleil se couche.

« Madeleine… Madeleine… venez vite ! Le Président a besoin de vous ! Vous êtes la seule ici à parler le Chinois et il a besoin d’une interprète !

C’est le Bibronzic…

Le Président avait tenu à ce qu’il soit, lui aussi, de la soirée. Bon sang, ne faut-il pas quand même avoir des tonnes de caca plein les yeux pour ne pas s’apercevoir que ce type est un véritable Judas de première… ?!

— Quoi… ?! Mais vous voyez bien que je suis occupée, Le Bibronzic ! Nom d’un chien galeux, vous ne pouvez pas me laisser tranquille deux secondes… ?! Deux secondes ! Ça serait possible, ça ?! Ou c’est peut-être trop vous demander, hein ?! Merde ! C’est quoi deux petites secondes de tranquillité de temps en temps… ?!

— Écoute, Madeleine, ma chérie… vas-y ! Ce n’est pas grave… je vais t’attendre ici… et puis, c’est peut-être important après tout ?

Là, je suis carrément en pétard. Pour une fois que l’on étaient bien tranquilles dans notre coin, et même super peinardes toutes les deux, les voilà encore, ces demeurés, qui nous inventent quelque chose ! Oh, là, là, que ça me titille, oh, que oui, ça me titille grave de les envoyer paître… !

— Allez, Madeleine… ! Vas-y donc que je te dis !

J’hésite… L’épagneul Breton me regarde avec des yeux suppliants… Quel acteur, et quel con aussi, celui-là.

— …Bon d’accord… mais toi tu ne bouges pas d’ici, hein, c’est promis… tu bouges pas d’un poil ?

— Mais oui… ne t’inquiète pas… promis !

— OK… alors, allons y !

Je le suis, mais tout en continuant à râler. Et l’on fend la foule agglutinée devant des montagnes de petits fours et des auges en cristal remplies de caviar béluga. Le béluga présente un goût subtil, une longueur en bouche avec des notes suaves et exhacerbées de noisette. Mais surtout, il coûte un bras. Environ dans les mille cinq cents euros les cents grammes ! Nom de dieu ! Je ne les supporte plus, tous ces minables ! Stop ! Faut qu’ça s’arrête maintenant… !

Je fais exprès de leur marcher consciencieusement sur les pieds et de les bousculer du coude. Et sans jamais m’excuser. N’importe comment ils n’oseraient jamais se plaindre… quelle bande de couilles molles ! Je crois bien que tu leur planterais une fourchette à gigot dans le bide qu’ils trouveraient encore ça normal, ces larves !

Hé oui, madame, je cause chinois !

Le mandarin pour être tout à fait précise.

Et cela grâce à Lulu…

Lulu a débarquée chez nous un jour, comme ça, à l’improviste, tout juste sorti d’un cargo arrivé la veille au port de Marseille, un peu fatiguée du voyage parce que Hong-Kong-Marseille ça vous fait quand même une petite trotte, surtout recroquevillée dans un container rempli ras la gueule de boules à neige avec chacune une jolie tour Eiffel en plastique dedans… !

C’est mon pater qui l’a prise en stop sur la route nationale qui menait jusque chez nous. Et puis on l’a gardé ensuite…

Faut dire qu’elle tombait vraiment à pic, cette petite Lulu : on avait justement besoin d’une bonne pour le ménage, et pour m’emmener à l’école tous les matins. Et puis finalement pour tout le reste aussi…

Comme elle n’avait aucun papier sur elle, et ne parlait pas un traître mot de français, nous l’avons même gardé à la maison pendant presque dix ans avant qu’elle ne se décide un jour à nous quitter… On a toujours eu le sens de l’hospitalité dans la famille Goret… !

Bon, avouons que nous en avons drôlement bien profité de la p’tite bridée à tout faire. Surtout papa…

Moi, elle m’avait appris à baragouiner le mandarin. Et c’était déjà bien.

Le Président est là, assis juste en face d’un gonze un peu rondouillard et au faciés bien asiatique que je reconnais de suite : c’est le numéro deux du régime chinois, Chang Woo Woo…

— Ah… Madeleine… vous tombez bien car vous allez, j’en suis persuadé, nous sauver la mise ! J’ai besoin de vos services pour m’entretenir avec ce monsieur… c’est…

— Vous fatiguez pas… ! J’le connais… c’est Woo Woo !

Mais bien sûr que je le connais, ce chinois enrobé ! Je ne connais que lui, même ! Et une sacrément belle enflure, ça vous pouvez me croire sur parole ! Pour tout vous avouer, maintenant que vous êtes plus ou moins dans la confidence, c’est grâce à lui que je me suis mise ces quinze patates dans les fouilles… Opération boursière un chouilla crapuleuse sur les bords, j’en conviens, mais rassurez-vous : le Woo Woo en question n’avait pas oublié de se sucrer au passage !

— Ah bon… je ne savais pas ! Alors voilà, ma petite Madeleine, j’essaye tant bien que mal d’expliquer à ce cher monsieur Woo Woo que nous allons les pulvériser s’ils s’obstinent à vouloir massacrer ces pauvres petits rossignols pour en faire des édredons, mais… mais ce sauvage ne comprend rien !

— … Ouais, OK… mais avant tout, j’ai une petite question… qu’est-ce qu’il fiche ici, ce soir… ?!

— Hein… ? Mais je ne sais pas, Madeleine ! Je n’en sais rien ! Demandez-lui donc vous même !

Alors, je n’y vais pas par quatre chemins, ayant appris depuis un bail qu’avec les z’Asiats fallait surtout pas tourner trop longtemps autour du vase Ming, sinon tu pouvais être certaine qu’ils te baisent à tous les coups !

— Et qu’est-ce que tu fous là, gros porc laqué… ?! (En mandarin)

Des fois, quand j’y repense à notre chère petite Lulu, je me dis qu’elle n’est peut-être pas partie bien loin… elle serait enterrée quelque part dans notre cave que ça m’étonnerait pas plus que ça… et peut-être bien plus précisément sous le tas de charbon…

— Madame dou Pouette ! Mais comme je suis heureux moi aussi de vous rencontrer ! Enfin… ! Depuis tout ce temps que l’on me parle de vous !

Et là, je dis : « Achtung » , les gars ! Parce que ce Woo Woo-là est un sacré vicelard ! On ne devient pas le number two d’un régime totalitaire sans casser des œufs !

— … Et en bien, je l’espère ?!

— Mais évidemment ! Toujours que des éloges vous concernant ! Et votre petit Balou… alors comment va-t’il… ?! Quel adorable petit animal vous avez là, n’est-il pas ?!

Un frisson désagréable me parcourt entièrement le corps… Mais comment diable a-t-il connaissance de mon Balou, ce gros nem ?! Bon, reprends-toi, Madeleine… reprends-toi, s’il-te-plaît…

— … Mais… il t’emmerde, mon Balou ! Et moi avec !

— Bon, alors… Madeleine ? Qu’est-ce qu’y raconte… ?! (Le Président, en français)

— Y dit qu’il est très content de me voir !

— Ah… ?!

J’avais dans les dix ans à l’époque, ou peut-être douze, mais je me souviens très bien que mon père il avait farfouillé pas mal à la cave pendant un certain temps, et ça tout juste après que not’ Lulu eut disparue…

« C’est vraiment le boxon, là-dedans… ! Faut que je range un peu ! Et puis on va faire installer une nouvelle chaudière au fioul ! C’est beaucoup plus propre et plus économique, le fioul ! C’est parti ! Demain… je coule une dalle en béton !»

— Bon… maintenant répondez à ma question, Woo Woo… qu’est-ce vous foutez là ce soir… ?!

—Le hasard… un simple hasard, madame dou Pouette !

—Le hasard ?! Ouais, tiens, mon cul oui, le hasard !

—Mais si… je suis venu me faire soigner en Europe… à Genève… vous savez, ma chère Madeleine, ils ont vraiment de très bons médecins à Genève !

—Et de jolies putes de luxe aussi !

—Bon… et là… ? Qu’est-ce qu’y dit, bon sang ?! (Le Président, toujours en français)

—Y dit qu’il demande des nouvelles de vot’femme, Josyane ! Il voudrait savoir si elle vous accompagne ce soir… ?

—Josyane… ?! Mais, comment ça ?! Il connait ma Josyane… ?! Il connait ma Josy, le chinois ?!

— Oui… bien sûr ! Il l’a rencontré l’année dernière au Salon de l’Agriculture, à Paris… et ils ont même fait un selfie ensemble devant un stand de boudin noir !

Le Président se tourne alors spontanément vers Le Bibronzic qui sirote à l’aide d’une paille en plastique, tranquille pépère, un cocktail au gin fizz, matant, pas discreto du tout, la grosse paire de loches d’une serveuse.

— Le bibe’… ! Retrouvez-moi Josyane ! Et ramenez-moi là ici ! Et fissa ! Qu’elle nous serve au moins à quelque chose, celle-ci !

— Qu’est-ce qu’y dit… ?! ( le Woo Woo cette fois, et en mandarin évidemment… )

— Y dit que lui aussi il aime bien les pouffiasses ! Du coup cela vous fait au moins un point commun à tous les deux ! Bon alors… on fait quoi maintenant, Woo Woo… ?!

— On vient de m’apprendre, il y a quelques minutes à peine, que nous avions reçu votre ultimatum… je ne sais pas d’ailleurs qui a écrit ça chez vous, mais le moins que l’on puisse dire c’est que ce n’est pas du Victor Hugo !

— … Cherchez pas ! Il est juste en face de vous !

— Ah… ?!… Enfin… le soucis en vérité n’est pas vraiment là, madame Du Pouette…

— Ouais… et il est où alors, le souçaille, ma crapule… ?!

— Mais… voyons, enfin quoi, ce n’est pas très sérieux cette histoire ! Votre patron serait donc réellement décidé à nous atomiser pour de bon ?! Allons, dites-moi que ce n’est qu’une vilaine plaisanterie tout ceci !

— Hé ben, pourtant faut croire que ça va bien arriver car il ne pense quasiment plus qu’à ça depuis trois jours ! Il n’en dort même plus la nuit, le pauvre ! Et je n’ai finalement qu’un seul mot à lui dire pour qu’il appuie sur le bouton ! Cette fois, il a entièrement raison… vous avez vraiment dépassé les bornes avec ces rossignols !

— Mais, non ! Ce n’est pas possible tout de même ! Vous ne me ferez pas croire, Madame Dou Pouette, que vous allez réellement nous déclarer la guerre pour quelques malheureux oiseaux ?! Et puis il me semble bien que l’on s’étaient mis d’accord tous les deux, non… ? Il était bien entendu que nous devions profiter ensemble de cette petite tension momentanée entre nos deux pays pour… pour…

— Pour s’en mettre plein les poches ! Allons, Woo Woo… pourquoi hésitez-vous donc tant à employer les mots justes ?!

— …Oui… enfin… moi, je dirais plutôt que cela nous a assuré une intéressante petite cagnotte pour nos vieux jours ! Et il n’y a pas de mal à cela après tout ! N’avons-nous pas, tous les deux, œuvré sans relâche et depuis des années pour le bonheur de nos pays… ?! Aussi… je pense qu’ils nous devaient bien ça, non ?!

— Mais, de quoi vous plaignez-vous donc ? Cette guerre après tout vous la prépariez tout de même depuis pas mal de temps, que je sache ?! Alors voilà… elle arrive ! Pas non plus trop s’étonner si à force d’ouvrir la boite à Pandore, le couvercle, il finit un jour par vous retomber sur les doigts, mon vieux ! Et puis, vous êtes tranquilles maintenant, vous avez tout ce qu’il faut pour vous protéger, non ?! Avec tous ces masques à gaz et ces tenues étanches en caoutchouc que l’on va vous livrer prochainement ! Allez… il ne vous reste plus qu’à creuser des jolis trous bien profonds et vous foutre dedans en attendant qu’ça passe !

Il nous tire une sacrée tronche, le chintok… Cela ne doit pas se passer vraiment comme il s’y attendait au départ, et il est devenu rouge comme un cul de bonobo !

— Bon… cela suffit maintenant ! Arrêtez donc de me faire marcher, madame Du Pouette ! Je suis certain qu’il s’agit encore de l’une de vos fameuses petites « blagounettes à la française« *, n’est-ce pas ?!… (* En français dans le texte en mandarin).

— Ah, ouais, une blague ?! Et les rhinos… ?! Et les ailerons de requins ?! Et les pangolins ?! Les pangolins, Woo Woo… ?! Hein ? Les pangolins ?! Vous les oubliez peut-être, ceux-là aussi ?! Tout ces milliers de pauvres bestioles que vous nous écorchez vifs à tour de bras ?!

— Quoi… ?! Les pangolins ?! Mais… qu’est-ce que c’est encore que cette histoire de pangolins ?!

— … Oh, n’essaye surtout pas de jouer au plus con avec moi, Woo Woo… t’es sûr de gagner à tous les coups ! Allons, tu sais très bien de quoi je veux parler ! Et je ne t’ai pas encore causer des lamas… !

— … Les lamas… ?! Mais… comment ça, les lamas… ?! Mais nous n’avons jamais fait le moindre mal à ces animaux ! Vérifiez donc vos sources, madame Du Pouette !

— Mais non, bougre d’âne ! C’est des lamas du Tibet, dont j’te cause ! Ces malheureux lamas aux crânes rasés et sans aucune défense que vous avez exterminés si consciencieusement…

— M’enfin, madame Du Pouette ! Tout cela est de l’histoire ancienne maintenant, le Tibet ! Cela date de mille neuf cent quarante-neuf ! Alors, je ne vois pas du tout ce que le Tibet vient faire dans cette discussion !

— Oh, bien sûr que si, le Tibet a toute sa place dans cette discussion, mon Woo Woo ! Cela prouve bien que depuis des années vous faites chier la planète entière ! Aussi, pour une fois Il n’a pas tort, mon boss ! Cela commence à suffire maintenant ! Putains de massacreurs si vous avez des problèmes d’érection : vous n’avez qu’à prendre du Viagra comme tout le monde… merde, quoi !

— …Mais… enfin… Madame Dou Pouette, calmez-vous ! Surtout que nous savons aussi très bien tous les deux que cela n’arrangerait pas du tout nos petites affaires communes, cette vilaine guéguerre…

— Sauf que nos petites affaires, comme tu le dis si bien, bouddha bouffi, elles sont terminées ! Oui, c’est fini, tout ça ! Je me retire pour de bon maintenant !

Il réfléchit un instant, tout en se grattant le gras du menton… puis, il me regarde par en dessous… tout à fait le genre de regard que je n’aime pas du tout… il lui va d’ailleurs comme une mouffle à ce Woo Woo, ce regard par en dessous… ce putain de regard vicieux par en dessous du Woo Woo… Oh… je vais lui crever ses petits yeux fendus, à cette ordure !

— Bien… bien… entendu… après tout, c’est votre droit, même si je le regrette, mais je me suis laissé dire aussi qu’il vous manquerait peut-être quelque chose… quelque chose de très important…

— Ah bon ?! Et quoi donc… ?

— Hé bien, un certain manuel, je crois… ?!

— … Mais t’es vraiment très con ou tu le fais exprès ?! Tu me déçois vraiment, pauvre raclure communiste de mes deux ! Le manuel ?! Mais c’est moi qui l’ai, ce putain d’manuel ! Ah tiens, ça te la coupe ça, hein… ?! Et ça m’amuse tellement de les voir chercher comme ça ! Apprend, ma pomme, que je l’ai récupéré en douce, y’a deux ans quand ils s’étaient torchés au point de plus savoir ce qu’ils faisaient ces deux loques ! Hé oui, le Woo Woo… c’est bibi qui leur a piqué leur barzin nucléaire ! Et maintenant tu vois, gros lard, j’lui donne quand j’veux, à cet abruti… quand j’veux, j’te dis !

— …Oui… peut-être… mais vous ne le ferez pas ! N’est-ce pas ?! Parce que j’ai appris aussi que vous aviez des projets… de très beaux projets d’ailleurs… c’est bien… c’est très bien… les iles Fidji, je crois… ? C’est bien cela ? Vous avez raison, il faut toujours avoir des projets dans la vie… et puis elle est vraiment charmante, cette Gladys, oui, vraiment…

— Oh, le putain d’enfoiré ! Écoute moi bien, espèce d’enclume molle : tu touches un seul cheveu à Gladys… ou à mon Balou… et alors c’est moi qui te fracasse ta jolie petite tronche d’hépatique… et avec une pelle à charbon… comme pour la Lulu… !

—… Lulu… ?

— Oui… Lulu !

— Lulu… comment ça Lulu ?! Mais, bon sang de bon soir, Madeleine ! Allez-vous finir par me dire tout ce que vous vous racontez avec ce chinois ?! (En français, et toujours l’aut’con qui s’impatiente…)

— Y dit tout simplement qu’y va mieux réfléchir, ce monsieur Woo Woo… et que pour les rossignols, il s’pourrait bien qu’il change d’avis après tout ! Peut’ête bien qu’ils s’en passeront finalement de ces foutus anoraks en plumes, parce que le synthétique : c’est très bien aussi ! Hein, mon Woo Woo ? Hein, que c’est bien aussi, le synthétique… ?!

      ( En mandarin, pour la dernière phrase… )