Troisième Partie. Chapitre 27. Tapis rouge.

J-2. Cannes. Début de soirée.

Ce matin-là, Phlycténiae Bordèrre-Lyne ne se doutait pas qu’elle allait enfin toucher au but. L’ultime découverte, cette fois, après tant de recherches et tellement d’énergie dépensée. Le but de toute une vie… de toute sa vie…

Pourtant la journée avait débutée comme d’habitude…

Levée aux environs de dix heures, c’était son heure, elle avait déjeuné tranquillement sur le balcon, seule, face à la mer Méditerranée. Puis, quelques instants plus tard, avait vomi dans les toilettes. Tout commençait bien…

Ensuite, elle consacra le reste de la journée, dans le confort douillet de sa suite, au dernier étage de l’Intercontinental Carlton de Cannes –toujours la même, celle où elle passe la quasi intégralité de la saison estivale– à se préparer pour cette soirée chez Gonfarel. L’ex-Président de la république organisait une petite sauterie, baroque et très certainement un peu folle, pour fêter l’anniversaire de sa nouvelle conquête.

Phlycténiae était une héritière.

Ou, plus exactement, la très grande héritière d’une bien extraordinaire fortune…

Cela avait démarré avec son arrière-grand-père, Anatole Bordèrre, l’inventeur du célèbre tulle gras Bordèrre, un emplâtre médicamenteux pour soigner les échauffements et les brûlures, avec, dans sa composition, de la paraffine et du baume du Pérou qui sent drôlement bon…

Cet ancêtre, simple petit pharmacien de province, avait eu cette idée en quatorze, seulement quinze jours avant le début de la première guerre mondiale, ce qui tombait fort à-propos car de l’autre coté de la ligne bleue des Vosges, ils inventaient quasiment au même moment l’ypérite et le gaz moutarde… Ce qui était déjà un début prometteur en attendant les bombes incendiaires au phosphore, le lance-flamme, and « zy cerise on zy cake »… the Napalm, of course… !

Après ce coup de génie pharmaceutique, doublé d’une remarquable synchronisation inventive, évidemment, il ne restait plus guère qu’à applaudir des deux mains, à compter la monnaie rentrant à flots dans les caisses du laboratoire et à la fourrer ensuite vite fait dans le coffre d’une banque Suisse du coté de Zurich, le temps que cela se calme un peu avec les Fridolins…

Oui.

Oui, c’est vrai : dans notre Monde, le bonheur des uns construit ainsi perpétuellement et sans relâche le malheur des autres…

Notre Phlycténiae écrit aussi. Pour passer le temps, qui ne passe pas très vite chez elle…

De fait, elle n’a jamais rien fichu d’autre dans sa vie : écrire des histoires qui parlent toujours de celles des autres.

Mais, alors que tous ses romans rencontrent un vif succès dés leur parution en librairie, on ne sait véritablement l’expliquer. Est-ce dû à son style, lisse, peu original, très impersonnel, tout à fait dans l’esprit du temps donc, ou bien peut-être à ces drôles d’histoires, bizarreries inventées de toutes pièces et aux trames si farfelues souvent, comme tirées unes à unes d’un cerveau bien perturbé… D’elle, on ne parlait que de façon élogieuse. On évoquait le talent, ou même parfois, le génie…

Son dernier livre, le quarante-quatrième déjà, s’intitule « Un gars, des nonosses, et Dieu dans tout ça ?« . Cela cause d’un type qui est guide touristique dans les catacombes de Paris et qui se chope une leptospirose. Le dernier chapitre, plus de trente-cinq pages tout de même, relate dans les moindres détails, l’inexorable agonie de ce pauvre gars. Ses deux reins, complètement bouchés par la saloperie bactérienne, nécrosent, et il finit par crever, tout bouffi d’œdèmes et dans d’atroces souffrances. C’est absolument émouvant, poignant, bouleversant, mais très beau à la fois…

Et super bien documenté aussi.

Celui-là, comme la plupart des autres bouquins de Phlycténiae, on l’adaptera certainement pour le cinoche, et elle touchera encore pas mal de royalties là-dessus… L’argent appelant l’argent… !

Notre écrivaine si talentueuse s’habille tout le temps en rouge.

Des pieds à la tête. Même le dessous de ses pompes est de cette couleur…

C’est la marque qui veut ça. Et c’est chouette quand t’as les moyens de porter comme cela de la grande marque tous les jours de la semaine, cela permet immédiatement de voir à qui on a affaire. Le rouge cramoisi se voit de loin, de très loin, ainsi on la repère tout de suite. Alors, même à deux mille balles minimum, la paire de grôles, cela restait encore une bonne affaire !

Mais tout ceci, était une idée de son éditeur, un gros malin dans son genre, qui connaissait parfaitement sur le bout de ses doigts manucurés toutes les bonnes combines pour vous fourguer plus facilement des pavés de cinq cents pages qui ne sont pas toujours des chefs-d’œuvre…

« Les gens, ces crétins, ont toujours besoin de repères, répétait-il, en se caressant les mimines parfumées à l’eau de rose… Et ça les excite parce que c’est particulièrement sexuel comme couleur le rouge ! »…

Au Sexe, Phlycténiae, ne connaît pas grand chose non plus…

Mais de ça, elle n’en parle pas beaucoup dans ses bouquins.

En tout cas, elle évite le sujet dès que c’est possible. Non, vraiment, ce n’était pas son truc à notre icône, le Sexe…

Bon, elle avait bien essayé un peu, comme tout le monde, mais cela ne s’était jamais trop bien passé, aussi elle avait préféré mettre définitivement la chose de côté, se contentant de s’introduire deux doigts bien au fond de la gorge pour se faire vomir, trois ou quatre fois par jour, généralement après chaque repas, et ensuite cela s’arrêtait toujours là.

Phlycténiae arrive très en retard à la soirée Gonfarel.

Volontairement bien entendu, car une star de son espèce n’arrive jamais à l’heure quelque part où on l’attend… principe de base…

À peine sortie de sa limousine avec chauffeur, une superbe Lexus, modèle LS 500 exécutive, le très haut de gamme de la marque japonaise, avec toutes les options du catalogue constructeur, la même que celle du prince Albert de Monaco lorsqu’il s’est marié avec la nageuse de compétition qui a des épaules larges trois fois comme les siennes, les personnes encore présentes sur le parking l’ont tout de suite reconnue…

Il faut dire aussi qu’elle avait, une fois de plus, fait absolument tout pour ça…

Sur le carton d’invitation, reçu la veille, il était clairement indiqué à la rubrique « Dress code« :

« Voiles fugaces, mousselines éphémères, évanescentes transparences… « 

Aussi, Phlycténiae avait décidé de mettre le paquet pour cette soirée…

Chapitre 26. Pavillon bleu.

J-2. Fort de Brégançon. vers 15 heures.

Après le repas, je décide de m’accorder un peu de temps juste pour moi et descends sur la grande plage en bas du fort avec mon Balounet d’amour, pensant y trouver un peu de tranquillité. Mais cela était sans compter sur cette chieuse de Josyane qui avait eu la bonne idée d’y organiser une conférence de presse improvisée…

Madame profitait de la présence de la quarantaine de journalistes triés sur le volet qui avait fait le déplacement avec nous depuis Paris pour les entretenir à brûle-pourpoint de son assosse à but non lucratif, et reconnue d’utilité publique selon la loi de 1901, et qui lui tenait tant à cœur, si vous saviez…

Elle avait probablement demandé à Jean-Lain de lui monter à la hâte un chapiteau ainsi qu’une estrade sur tréteaux d’où elle haranguait ces fainéasses de journalistes encore en pleine digestion, certains tout aussi rouges que des gratte-culs, sous une bâche où à cette heure-ci la température ambiante devait approcher les quarante-cinq degrés Celsius…

Elle était très courtement vêtue, la Josyane.

Elle portait une de ces jolies robes d’été à trous-trous et en dentelle crème qui laisse bien passer l’air entre les mailles, enfilée par dessus un simple sous-tif’ noir à balconnets que l’on apercevait par transparence. Une fois n’étant pas coutume, elle avait encore « oublié » de mettre une petite culotte, et les types des premiers rangs frisaient tout bonnement l’apoplexie…

Force était d’admettre qu’elle avait du ressort et qu’elle savait toujours s’y prendre à merveille pour capter l’attention d’un mâle auditoire post-prandial. Ce qui n’était pas donné à tout le monde.

La sienne d’assosse à Josyane se nommait « Un p’tit bif’ton de vingt pour nos crétins »… ou quelque chose dans le genre…

Le crédo ? Un téléphone portable pour tous nos ados…

Noble cause que celle-ci, sachant que de nos jours, un virgule trente sept pour cent de nos jeunes, âgés de dix à seize ans, ne possédait pas encore de téléphone portable ! Insupportable, non… ?

Ça oui, alors. Mais comment autant de parents pouvaient bafouer à ce point les droits les plus élémentaires de notre jeunesse boutonneuse ? Cette jeunesse si désireuse de s’envoyer toutes les vingt secondes des SMS bourrés de fautes d’orthographes, ou bien, de se vider –ce qui était fort légitime après de longues journées scolaires bien remplies– en consultant l’un de ces innombrables sites internet, ô combien éducatifs, mais à caractère néanmoins presque exclusivement pornographique, les… esprits ?!

Et pourtant, malgré tout le bien fondé incontestable de cette action extrêmement salutaire pour notre progéniture pubérisante, notamment en termes de physiologie expérimentale, la tâche ne lui était pas si aisée que cela, à la Josyane…

En effet, elle devait combattre vaillamment le loby puissant de la lutte contre les tumeurs malignes du cerveau, du cervelet, et du bulbe rachidien réunis, qui s’obstinait à nous faire croire que les ondes électro-magnétiques de nos téléphones portables étaient particulièrement nocives. Et cela avec des tonnes de preuves médicales irréfutables à l’appui, manœuvre parfaitement déloyale à son sens.

« …Mais je vous garanti, messieurs, que je vais me battre jusqu’au bout… Ils ne me font pas peur, ces petits rigolos… ! » écartant un peu plus les cuisses…

J’allais donc devoir m’éloigner pour trouver un lieu plus calme. Mon Balou s’en donnait à cœur joie et trottinait gaiement dans les vaguelettes à coté de moi. C’était quand même drôlement chouette d’avoir ainsi une plage privatisée sur plusieurs kilomètres.

Au fond, tout là-bas vers l’intérieur des terres, cela fumait encore et l’on entendait le bourdonnement incessant des bombardiers d’eau. Apparemment ils n’avaient toujours pas réussi à maîtriser l’incendie démarré cette nuit…

Tiens, d’ailleurs, en parlant de ça, je m’étais déjà occupée des tortues à Gladys ayant eu l’occasion de m’entretenir avec Patrice D’al Longo tout à l’heure…

Le mariole était dans sa piaule, étendu sur son lit, et se faisait masser les pattes par une jeune kinésithérapeute, naturopathe justement, ce qui ma foi tombait particulièrement bien.

D’après elle, experte en la matière, il aurait accumulé beaucoup, beaucoup, mais alors vraiment beaucoup trop d’acide lactique dans les muscles à cause de son périple d’hier, à bicyclette… Sans parler de ces abominables échauffements périnéaux dont il souffrait également. Quinze heures d’affilés en plein cagnard sur une selle en plastique cela pouvait incontestablement vous laisser de sérieux dommages à ce niveau-là. À sa décharge, et j’emploie l’expression en toute connaissance de cause vu les antécédents du bonhomme, nous admettrons bien volontiers que coté confort, la selle des vélibs parisiens n’était pas reconnue comme un must dans leur catégorie !

Tableau triste et désolant, certes, mais qui n’étonnait guère : notre Patrice D’Al Longo ne possédant pas, et c’est une évidence, suffisait de contempler la loque humaine affalée sur ce plumard, le gabarit d’un Peter Sagan, et n’avait certainement pas suivi non plus la fameuse école de survie de l’intrépide Mike Horn…

Très objectivement, il allait falloir qu’il se calme un peu maintenant, notre petit vert, s’il ne désirait pas devenir le premier martyr tout désigné d’une écologie trop radicale…

« Patrice, mon cher, j’ai un grand service à vous demander…

— Mais… Madeleine…vous savez bien que je ne peux rien vous refuser… alors, de quoi s’agit-il exactement… ?!

— De tortues… ! Il me faut absolument votre aide pour que l’on sauve ces petites bêtes sans défense ! Et ce n’est pas une demande que je vous fais… non… c’est un véritable cri de désespoir que je vous lance !

J’ai eu tout ce que je désirai, et même un peu plus il me semble…

Ma mère, cette vieille peau, néanmoins pleine de bon sens populaire selon la formule consacrée, avait quelquefois raison :

 » Ma petite Mado… sache que d’un homme, on en obtient toujours tout ce que l’on désire pourvu que l’on trouve le bon moment pour le demander… ! »

Et quel meilleur moment finalement que celui d’une séance de massage de l’entre-jambe à la crème Biafine ?!

Ainsi, conformément à ma demande, un plan exceptionnel de sauvegarde de la tortue de Hermann allait donc être mis sur pieds dans les plus brefs délais. Ce plan « Tortue » devenait même à partir d’aujourd’hui une priorité nationale pour la sauvegarde de notre belle nature sauvage.

Pour débuter, un gigantesque centre, que l’on nommerait « Maison nationale de la tortue », serait construit. Et il prendrait bien évidemment la forme d’une grosse tortue, ce qui, vu du ciel, serait assurément des plus charmant. Restait à trouver un lieu propice pour cette construction, mais les terrains non constructibles en zones naturelles dites « préservées » ne manquant pas sur la Côte d’Azur, cela ne devrait pas être un problème majeur, selon Patrice. Car, fort heureusement, les P.L.U des communes sont aisément contournables dans notre beau pays, et c’était une véritable chance. Encore plus lorsqu’il s’agissait d’une cause nationale, reconnue par tous ou presque, comme pouvaient l’être la construction d’un aéroport international ou même d’une simple baraque à frites, du moment que l’enquête d’utilité publique, simple formalité d’usage, était entériné par le Préfet du coin, représentant de l’État, inutile de vous le rappeler…

Puis, tandis qu’une seconde couche de Biafine s’impose, il me propose de débloquer très vite quelques millions d’euros pour organiser tout cela au mieux, en rognant si nécessaire sur le budget prévisionnel de la Culture et des Arts, ou bien peut-être sur celui de la Santé, habitude prise depuis maintenant belle lurette.

« Nous retarderons d’un an ou deux la campagne de vaccination contre la rougeole… croyez-moi, ce ne sera pas un problème ! »

Ensuite, bien satisfaite déjà, mais profitant encore un peu de la situation qui sans aucun doute n’allait pas tarder à devenir gênante pour tout le monde :

— Et savez-vous ce qui me ferait encore plus plaisir, Patrice… ?

— Non ?! Mais dites toujours, Madeleine…?

— Ben… sur not’ drapeau…

— …Le drapeau… quel drapeau…?!

— Sur not’ beau pavillon, enfin, voyons ! Le bleu-blanc-rouge… not’ joli trois couleurs national !

— Ah oui, bien sûr…évidemment… et bien quoi, Madeleine… ?!

— …Hé bien… voilà… j’me disais comme ça, que pt’ête bien… une jolie petite tortue… dessinée en plein milieu… oui, c’est ça… là… pile-poil dans le blanc ! Ben ça, voyez-vous, mon petit Patrice… je crois que cela serait vraiment très cool aussi… hein… qu’en pensez-vous… ?!

Chapitre 25. Booty shake.

J-2. Camping trois étoiles. De bonne heure.

Vers huit heures moins le quart, sur le chemin des sanitaires, ma cuvette bleue contenant la vaisselle sale du petit-déjeuner sur les bras, je croise mon barbu de la veille…

En m’apercevant, il me lance un aimable « Hi… Mörgen ! »

Il est clair qu’il me prend pour un touriste Allemand –ou peut-être Danois– preuve, de facto, qu’il n’a plus aucun souvenir de moi, le poilu !

Les Pompiers, cela est bien connu, ont réponse à tout. Mais surtout n’ont jamais peur de rien et notamment de passer pour des imbéciles. Vaincre ou périr…

C’est ainsi que, bien droit dans leurs bottes en cuir de buffle très épais à l’épreuve du feu, ils ont expliqué à tout ceux qui voulaient les écouter, et ils étaient fort nombreux, que nous avions eu à faire très vraisemblablement à un orage… sec !

Un phénomène météorologique rare, extrêmement rare même, et encore bien plus par ici du coté du golfe de St Tropez, mais qui existe bel et bien dans certaines parties du monde, comme dans le fin fond du bush australien.

Dans les faits, des éclairs et la foudre qui vous tombent dessus, mais il ne pleut pas, d’où ce qualificatif, finalement assez bien choisi, de sec !

Comme il n’y avait pas de mort sur le dance-floor, ni même un seul blessé léger à relever, ils sont repartis assez rapidement au bout d’une heure, ou deux peut-être, après avoir sifflé quelques canettes de bières à l’œil sur le compte du patron du camping. Une vieille coutume manifestement, à laquelle, que ce soit chez les soldats du feu ou chez nos amis Canaques de Nouvelle-Calédonie qui vivent, eux, à l’autre bout du monde, il n’était pas question de déroger, celle-ci étant bigrement sacrée…

Si leurs explications foireuses convainquirent tout le monde, et c’était tant mieux, je savais de mon côté qu’il s’agissait de tout autre chose. Mais surtout, je savais que cet éclair providentiel, et peu importait son origine, m’avait rendu un sacré service.

Les phénomènes électriques ou électrochimiques, régissent en grande partie l’organisation de tous les organismes vivants. Ainsi, lorsque comme dans le cas présent un malencontreux court-circuit –ou ce que l’on nomme parfois électrochoc– se produit dans un organisme, il se trouve que bien souvent cela réinitialise tout ce qui est stocké dans sa matière grise, informations erronées ou supposées comme telles y comprises, si vous voyez ce que je veux dire…

Un reset bien salvateur en tout cas. La secte au noyau de pêche allait enfin me lâcher les tongues ! Pour le reste, j’avais aussi bien avancé depuis hier soir…

Bon, nous avions refait l’amour. Et plusieurs fois de suite…

Zoé m’avait assuré, et le plus sérieusement du monde, que plus tu le faisais plus tu avais envie de le faire ! Elle est vraiment trop marrante parfois. J’avoue que je ne me suis pas trop fait prier et, mine de rien, on dirait bien que ça fonctionne au poil son truc… !

Entre deux galipettes, elle m’a raconté son enfance aussi.

Et le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle n’a pas été très heureuse…

Pour commencer, son père était mineur de fond dans le nord de la France. Un polonais d’origine, de Wadowice près de Cracovie. Comme ce pape, d’avant.

Elle m’a expliqué que pas mal de Polonais comme lui, avaient immigrés en masse dans le nord et l’est de la France lorsque les mines de charbon fonctionnaient encore plein pot mais qu’aujourd’hui, comme elles avaient toutes fermées – »… et tu sais, là-bas, y’a pas que les mines qui sont closed, mon chéri ! »– ils se retrouvaient pour la plupart au chômage très longue durée. Ou, et ce n’était guère mieux, mourant à petit feu dans de glauques sanatoriums surpeuplés, à cause de cette poussière de charbon respirée à plein poumons des années durant au fond de leurs trous à coke, et qui n’était définitivement pas très conseillée pour les bronches.

Alors, qui dit chômage : dit misère, et qui dit misère dit : que c’est assez peu souvent l’idéal pour avoir une enfance très heureuse… !

Les chômeurs, qu’ils soient d’ailleurs d’origine polonaise ou pas, et installés au pied d’un terril ou non, ceci ne rentrant finalement guère en ligne de compte, ont une assez fâcheuse tendance à donner généreusement dans la bouteille. Et comme pas mal d’entre-eux avaient déjà plus ou moins commencés à picoler bien avant même de se retrouver au chômage, cela augmente assez considérablement la proportion de gros nazes qui frappent régulièrement leurs épouses et toute leurs flopées de gamins, et qui ensuite boivent encore plus de jaja de mauvaise qualité, pour oublier, vous avoueront-ils peut-être, qu’ils étaient de gros nazes ! Cercle vicieux assez immuable d’un alcoolisme en milieu inculte et insolvable…

Zoé s’était tiré de la maison le jour même de ses dix-huit ans.

Avec un petit mariole qui lui avait promis monts et merveilles.

À cet âge là, et surtout vu le contexte familial, t’es prête à croire quasiment tous les minables du même style que tu croises sur ton chemin.

Mais cela n’avait pas duré bien longtemps avant qu’elle ne se sauve à nouveau, une seconde fois…

Ensuite, elle a résumé ce qui avait suivi en évoquant une vie de petits boulots, par-ci, par-là, et je compris, même à demi-mots, que cela n’avait pas toujours été facile. Heureusement, Zoé est très belle. Une chance dans son malheur, car cela lui avait permis de trouver du travail assez facilement… des emplois pas toujours glorieux, certes, mais il fallait bien qu’elle gagne sa croûte pour survivre en attendant mieux…

« Mais, tu sais… j’ai jamais fait la pute ! Hein, tu me crois, hein, mon Chou… ?!

Ses parents, elle ne les avait jamais revu depuis.

Sa mère était décédée l’année dernière, la veille de Noël, des suites d’un cancer invasif de la matrice métastasé de partout. Le genre de maladie grave qui ne pardonne généralement pas.

Quant à son father, le cogneur, lui il était en cabane. Il avait pris trois ans fermes pour conduite en état d’ivresse.

Enfin surtout pour avoir tué trois personnes d’un seul coup. Un papa, une maman, ainsi que leur nourrisson de six mois à peine, arrivant en face, bien tranquillement, dans une Renault Clio rouge achetée en leasing longue durée. « Cent trente neuf euros par mois avec simplement un premier loyer de mille cinq cents balles comme ils te font la pub’ à la télé en ce moment, mais faut faire gaffe, mon Chou… parce que l’arnaque c’est que la caisse faut que tu la rachète à la fin du bail sinon ils te la reprennent… et alors… c’est tout pour ta pomme ! »

Le juge, très marqué par cette énième tragédie du bitume, n’avait pas fait de chichis pour une fois : trois morts… trois ans fermes !

Ainsi, notre criminel de la route sortirait bientôt, après seulement dix-huit mois de cachot, pour cause de bonne conduite. Ce qui vous l’avouerez est un comble pour un type qui avait pris l’habitude de rouler constamment bourré…

Toutes ces nouvelles de ses vieux, Zoé les avait eu par son frère.

Lui, le frangin, se droguait, et ceci depuis qu’il était gosse.

Et dealait un peu, aussi…

Il cultive lui-même tout ses plants de cannabis dans une petite salle de bain de trois mètres carrés d’un logement social à Béthune où il crèche maintenant depuis qu’il est seul lui aussi, et où il a installé, très astucieusement, toute une ribambelle de néons bleus suspendus au plafond pour que son herbe pousse dans les meilleures conditions, se lavant du même coup beaucoup plus sommairement à l’évier de la cuisine. Mais un choix était nécessaire…

« …Du producteur au consommateur : parce que le circuit court c’est ce qui paye le mieux, sœurette ! » lui avait-il déclaré en se grattant le crâne plein de pellicules. Surtout qu’avec les aides gouvernementales pour règler sa facture d’électricité (et Dieu sait que des néons allumés vingt-quatre heures sur vingt-quatre consomment un max…) il ne s’en sortait pas si mal que ça, le frérot. Et même considérant que pour son hygiène générale, ce n’était peut-être pas l’idéal…

Après, on a dormi avec Zoé.

L’un contre l’autre.

Mon visage bien enfoui dans ses longs cheveux.

Zoé, elle sent bon de partout.

Des cheveux, aussi…

Au petit matin, voilà que l’on se réveille tous les deux, au même instant, et la première chose qu’elle dit juste aprés m’avoir embrassé tendrement, est :

 » … Mon Chérinou… j’ai pensé à notre affaire le peu de temps qu’on a pioncés cette nuit… !

— … Ah… ?!

— Oui, je sais ce qu’on va faire… ! Je vais appeler Jocelyne ! Elle, je suis certaine qu’elle saura nous dire ce qui se passe réellement avec les Chinois… !

— Jocelyne… ?! »

Elle me raconte. Jocelyne est une grande copine de Zoé. Maintenant elle travaille au ministère du Logement, à Paris, mais avant cela elle bossait tous les soirs de la semaine, sauf le lundi, qui est le jour de relâche, comme stripteaseuse à Pigalle. À l’époque, c’était ce qu’elle avait trouvé de mieux, cette Jocelyne, pour payer ses études de sténo-dactylographie dans une école privée qui coûtait très cher. Et c’était là que Zoé l’avait rencontrée…

— Mais… il est six heures du matin… ! Ce n’est tout de même pas un peu tôt pour appeler les gens ?!

Elle avait déjà commencé à numéroter sur son portable…

— Allo ? Jane beaux lolos… ?!

— … Hein… ?!

— Jane… c’est Zoé ! Alors ça va, ma belle ?!

— … Zoé… ?! Ouaah… trop cool ! Justement je pensai à toi l’autre jour… alors, qu’est-ce que tu deviens ? T’es toujours sur la Côte avec ton fakir ?!

— Non ! Fini les brêles ! Je suis passé à autre chose depuis peu… Et c’est du sérieux cette fois !

Elle me regarde en battant langoureusement des cils.

— Et toi ma sœur… ?! T’en est où avec ton ministre ? Tu sais que j’t’ais vu l’autre jour à la téloche quand il nous a causé… D’ailleurs j’sais plus de quoi au juste ! T’étais à coté de lui… mazette, dis donc, tu te sapes drôlement bien maintenant ! Que d’la grande marque, non ?! C’est lui qui te paye tout ça ?!

— Un peu, mon ne’veu ! Y’raque plein pot, l’énarque ! Mais j’l’aime bien… finalement ce n’est pas un si mauvais bougre, ce con !

— Bon… V’là c’qu’y m’amène, ma poule… Dis donc un peu… t’aurais pas par hasard des infos, toi qui bosse au gouvernement maintenant, sur un truc un peu relou qui se passerait en ce moment avec les Chinois… ?!

— Hé… mais comment t’es au courant d’ça, toi… ?! C’est du top secret ça, ma petite !

— Du top secret… ?! Oh merde… ! J’en étais sûre ! Y’a kèque chose, hein… ?! Y’a kèque chose kiss’passe, hein… ?!

— Ouais… mais je peux rien te dire… je risque ma place si j’te cause de tout ça… !

— Allez arrête, ma Jojo… à moi tu peux bien me le dire ! Tu sais bien que je ne répèterai rien à personne ! Alors… Vas-y… raconte… de koi ki z’ont la frousse, les Chintocks ?!

— Bon d’accord ! Mais tu la boucles, hein… ? Promis… ?

— Promis ! J’serais muette comme une carpe Koï !

— …Tout ça, à ce qui paraitrait, c’est à cause de not’ Président ! Il a décidé de leur foutre sur la gueule aux Chinois ! Il se serait pris grave la tête avec des oiseaux qui perdent toutes leurs plumes ou un truc dans le genre ! Bon, j’t’avoue que j’ai pas tout compris non plus ! Mais c’qui est sûr c’est qu’il est bien décidé à leur envoyer tous nos missiles nucléaires sur la tronche aux bridés… Et alors ça, forcément, ils vont pas aimer du tout ! »

Ensuite, Jojo, elle nous apprend qu’elle est parti toute seule en vacances aux Seychelles depuis trois jours, mais que son patron la faisait revenir d’urgence à Paris. Cet abruti ne remettait pas la main sur un papelard important qu’elle aurait rangé quelque part dans son bureau…

 » Ça ne m’étonne pas… il ne trouverait pas de l’eau à la mer, l’imbécile ! Mais c’est vraiment dommage parce que j’avais commencé à rencontrer un tas de types sympas ici… ! Bon, c’est sûr qu’ils n’ont pas beaucoup de conversation les autochtones, mais pour le reste, j’peux te dire qu’ils assurent grave ! Et faut surtout pas leur en promettre ! D’ailleurs tu vois c’est super sympa, ma cocotte, de m’avoir bigophonée mais là va falloir que je raccroche maintenant… ! J’ai demandé au bagagiste de l’hôtel de passer prendre mes valoches avec un peu d’avance sur l’horaire… y’a pas de raison après tout que j’en profite pas encore un petit peu avant de quitter ce beau pays ! Mon avion pour Paris ne décolle que dans trois heures… allez j’te laisse… bisous tout plein, ma belle !

— Ouais… tchao !

A peine raccrochée d’avec sa copine, Zoé se lève du lit d’un bond et se plante devant moi. Toute nue…

 » Alors Chou… tu vois… !

— Quoi… ?

— Ben tu vois bien que j’avais raison… y’a bien un truc qui se passe avec les Chinois !

— … Oui… !

Un rayon de soleil qui avait réussi à passer insidieusement à travers l’un des rideaux délavés lui faisait une petite tache lumineuse vraiment très rigolote sur le nombril.

— … Qu’est-ce que t’as, Chou… ? Je vois bien que quelque chose ne va pas…

— Hein ? Non… rien… ! Tu étais strip-teaseuse… ?!

— … Hé ben, oui…! Mais je t’en ai déjà parlé, non… ? Alors c’est donc ça qui te chagrine tant ?! Non, j’le crois pas ! Voilà pas qu’il devient jaloux, mon gros bébé ! Si ça peut te rassurer, ce n’était jamais du nu intégral ! On gardait toujours un string !

— …. Ah… ?! Et c’est quoi aussi, ce nom ridicule… ?!

— … Quoi… ?!

— Oui… Ta copine Jocelyne… Tu l’as appelée Jane… Jane gros lolos… alors je te demande juste ; pourquoi ce nom stupide ?!

— D’abord ce n’est pas gros lolos… c’est beaux lolos ! C’était son nom de scène à Jocelyne… Tu vois, mon chéri, on avait toutes un petit nom de scéne à Pigalle… Et le sien, c’est moi qui lui avait choisi, rapport à ses oreilles, et puis à ses nichons bien sûr… Ah, si tu voyais ses roploplos à Jocelyne… de sacrés nibards de compét’, tu peux me croire sur parole !

Ceux de Zoé n’étaient pas mal du tout non plus… parfaitement symétriques à ce que je pouvais voir.

— … Ses oreilles ?! Comment ça, ses oreilles ? Je comprends pas là… ?!

— Ben si… Jane beaux… Jumbo, quoi…! Tu connais pas Jumbo le petit éléphant dans le dessin animé de Walt Disney ?! Au début, c’est vrai que c’est un handicap ses grandes oreilles, parce que tout le monde se moque de lui et il est très malheureux notre petit Jumbo, mais ensuite il découvre finalement qu’il peut s’en servir pour voler et à partir de là, sa vie c’est que du bonheur ! Comme je te l’ai dit, elle a vraiment de superbes nichons Jocelyne mais à cette époque elle avait aussi les oreilles toutes décollées ! Qu’est-ce qu’on a pu se foutre d’elle avec ça ! Bon depuis elle s’est quand même fait opérée des escourdes… et ça va beaucoup mieux maintenant !

— … Désolé… jamais vu ce dessin animé !

— Ben là, c’est sûr, mon chéri… si tu l’as jamais vu… C’est pas pareil… tu peux pas comprendre !

— … Oui… Et toi… ?!

— Quoi, moi ?! Mes oreilles… ?!

— Mais non ! Toi… ton nom de scène… ?! C’était quoi ton nom de scène ?

Elle pivote, pose ses deux mains sur ses hanches, se cambre légèrement en avant, et puis, sans prévenir, remue frénétiquement mais bien en cadence, son joli petit popotin…

— … Maryam… ! Maryam Boum-boum… ! Et boum, boum, boum… ! Et boum, boum, boum… ! Et…

Chapitre 24. De la buée dans le périscope !

J-2. Fort de Brégançon. En début d’aprem’.

Globalement, l’on pouvait affirmer que cela c’était plutôt bien passé avec la mère Gémiminiani. Pourtant c’était la toute première fois que je faisais la chose à coté d’une morte…

Et puis d’ailleurs avec un black aussi.

Mais que pouvais-je y faire moi après tout si « S.O.S MEDECINS » n’avaient pas trouvé mieux que de nous envoyer un docteur d’origine camerounaise ?! Joseph-marie N’Daye’Golo-Macumba, qu’il signait ses ordonnances, le toubib.

J’imagine que vous n’allez pas me croire, mais au début, je vous assure que l’on n’était pas du tout parti dans cette direction…

Il a commencé par l’ausculter, la Gémiminiani, avec beaucoup de sérieux et d’introspection, dans les règles de l’art, tout comme bien stipulé dans les gros bouquins des facultés de médecine.

Bon… elle était bien décédée. Pour ça, il s’en est rendu compte de suite, le toubib ! Mais ce qui le dérangea ensuite, c’est qu’elle fût aussi flasque, notre macchabée…

 » Hum… hum… c’est quand même bien mou, tout ça… ! qu’il a très exactement dit…

— Sûre que ça doit venir de la clim’…! que j’ai répondu, du tac au tac, histoire de noyer un peu l’poiscaille.

— Les gens ne font pas attention, ils te la mettent à fond… alors ensuite faut pas non plus qu’ils viennent se plaindre d’avoir chopé la crève ! que j’ai rajouté.

Je suppose qu’en réalité, la Gémiminiani, elle n’avait pas bien supporté notre formule de décongélation « express » en plein soleil du midi…

— Présentement, j’ai quand même bien envie de faire pratiquer une petite autopsie parce que je trouve que ce n’est tout de même pas très normal tout ça… non… vraiment… beaucoup trop molle, cet’p’tite dame…! qu’il a sorti alors, en jetant très adroitement sa paire de gants en latex bleu dans la poubelle en rotang du coin de la chambre.

— … Mais comment ça trop molle… ?! Une autopsie, vous dites ?! Mais comment ça, une autopsie… ?! Mais attendez, doc’… c’est que…

— Quoi… il y aurait un problème, madame… ?

— Oui… ! Enfin c’est à dire qu’en ce moment vous voyez docteur… disons que c’est un peu tendu pour le gouvernement… et pour notre Président aussi !

— Comment ça tendu… ?!

— Ben oui, parfaitement, tendu ! Tenez, comme qui dirait tendu comme une peau de chèvre sur un tam-tam !

— … Un tam-tam… ?

Là, évidemment, je me suis dit tout de suite : Mado, mais t’es vraiment trop conne, ma fille, et surtout t’en rate jamais une, parce que ce n’était peut-être pas ce qu’il y avait de mieux comme comparaison imagée pour qualifier un machin bien tendu avec ce N’Daye’Golo-Macumba…

Fort heureusement, et cela m’a sauvé bien des fois des pires situations, je suis plutôt du genre réactive…

— Oui… enfin ça marche aussi avec un tambour, docteur ! Mais moi pour tout vous dire… je suis plutôt flûte… !

Les hommes, il y a certains mots du dictionnaire qu’ils ne comprendraient pas tout a fait comme nous, les femmes. Et d’après ce que je sais, « flûte » en ferait partie…

— … Ou bien pipeau… !

— Ah… alors comme ça vous ètes musicienne ?!

— … Ouais… si on veut ! En tout cas une artiste réputée dans ma catégorie, ça c’est sûr ! Vous voulez peut-être que je vous montre docteur… ?!

J’avais dit ça sur un ton qui ne laissait aucune équivoque sur la proposition, et mon regard avide en direction de sa braguette, itou…

Je vous passerai volontairement les détails de la suite. Disons juste que la mère Gémiminiani eut droit à quelques bonnes secousses post-mortem…

Évidemment, je suis entièrement d’accord avec vous : ce n’était vraiment pas moral du tout, mais cela m’avait fait beaucoup de bien ceci dit en passant, et puis c’était toujours ça de pris comme dirait l’autre !

Le bon côté des choses –car il y a toujours un bon côté des choses, et même lorsqu’elles sont assez dégueulasses comme ici– est que le certif’ de décès, il me l’avait ensuite signé sans rechigner notre bon docteur N’Golo ! Et si le serment d’Hippocrate en avait pris, lui aussi, un bon coup, on allait au final et c’était surtout cela qui était important, pouvoir l’enterrer rapidement, la mère Gémiminiani…

Pour le reste aussi, cela suivait son cours.

Le Président n’ayant toujours pas changé d’avis, la guerre avec les Chinois se préparait doucement, mais sûrement. Bien entendu, on ne tiendrait pas les délais prévus au départ, mais cela avançait bien quand même…

Pour preuve, au moment même ou je vous cause, attablée en comité restreint pour le repas de midi, et bien au frais dans la grande salle à manger voutée, le Président nous apprend qu’il vient tout juste d’envoyer un ultimatum aux Chinois, via notre ambassadeur en poste là-bas, à Pékin, Edgard-Sulpice de la Motte du Pré de la Grand’Pièce, le si célèbre « Edgard d’Orsay », comme on le surnomme dans le « Monde diplomatique », et dans le monde tout court, digne descendant d’une très illustre famille de courtisans, grands princes des courbettes en marche arrière tout en se secouant bien le chapeau à plumes !

Et, tenant absolument à nous lire cette jolie bafouille officielle qu’il avait rédigé lui-même, tout seul, sans l’aide de personne, le voici donc qui se lève et s’éclaircit la voix…

« Hum… hum… Ultimatum adressé au peuple de Chine…

Hé ho, vous, là-bas… ! Le rossignol à gorge rouge cela doit certainement vous dire quelque chose, non ?!… Alors sachez, Chinois, Chinoises, qu’aujourd’hui notre courroux est immense ! Aussi je vous prie de bien vouloir cessez immédiatement de plumer ces pauvres petits oiseaux qui ne demandent rien à personne sinon que de vivre en paix comme tout un chacun, ou bien… il va vous arriver des bricoles ! La foudre de France (en accentuant bien les « r »…) risque bien de s’abattre sur vous… Alors tremblez misérables exterminateurs de petite volaille innocente que vous êtes ! »

La Josyane, à l’autre bout de la table, se dresse alors sur ses petites guiboles fraîchement épilées et se met à applaudir de toutes ses forces.

« … Merci, ma chérie… merci… !

— Ô, mais c’est tellement beau… on dirait presque du Gilbert Montagné !

— Oui, je sais… je me suis appliqué !

Et les autres, autour de la table applaudissent à leur tour… À nouveau, le cortège triomphal de la connerie ordinaire s’ébranlait ainsi sous mes yeux ébahis, avec toute la grâce d’un vieux porte-avion rouillé que l’on remise en cale sèche…

— Bon… mais attendez… attendez donc… que je continue… j’ai pas fini… ! Où en étais-je… ? Ah oui… voilà… misérables exterminateurs que vous êtes… toutefois, magnanimes que nous sommes, nous vous laissons encore quarante-huit heures à compter de maintenant pour stopper toutes vos velléités génocidaires de la gente aviaire… sinon cela vous pend au nez que ça va vous tomber dessus comme à Gravelotte ! À bon entendeur salut ! Signé : Le Président de la France et des Français outré… Vive la France ! Et vive la république !

Re-tonnerre d’applaudissements…

Cette fois la séance de clapping me donne la nausée et j’ai besoin de respirer un peu d’air frais, je m’éclipse alors discrètement avant de gâcher lamentablement l’ambiance en leur vomissant tout mon bol alimentaire sur son lit de fiel et d’acide chlorhydrique…

Quelques minutes plus tard, tandis que je reviens tout aussi discrètement dans la salle à manger, le Président demande à Dekka, indispensable ministre de la guerre, s’il ne pouvait pas nous briefer rapidement sur tous nos moyens d’attaque nucléaire à notre disposition, histoire de vérifier que sa menace de destruction massive serait bien prise au sérieux par les Chinois…

Il était peut-être un peu tard pour s’y intéresser, me direz-vous, mais jusqu’à présent, c’est à dire durant ses deux premières années de quinquennat, le bougre avait aussi pas mal délégué de ce côté là…

C’était tout juste d’ailleurs s’il connaissait par cœur le premier couplet de la Marseillaise.

Enfin passons là-dessus… Dekka, qui n’est pas non plus le dernier pour se débiner lorsque cela est possible, aurait très certainement préféré laisser sa place à un vrai spécialiste de la chose, comme par exemple notre bon maréchal Escartefigue. Mais depuis notre installation ici, le « Milky Way » se trouvait enfermé, en compagnie d’une bonne vingtaine d’autres militaires de haut rang, dans le PC enterré du sous-sol. Alors, n’ayant guère le choix, il se décide finalement et nous expose de façon très exhaustive, la situation de nos missiles longues portées, de nos avions qui décollent en rafale en moins de deux minutes montre en main, et puis de nos marins qui pissent le nez en l’air et qui ne dorment que sur une oreille comme des oriflammes…

Nous voici bien rassurés… et le Président, en premier, bien satisfait d’apprendre qu’avec nos trois cents têtes nucléaires opérationnelles, que l’on pouvait envoyer au même instant vers les quatre coins de la planète, cela devraient suffire largement pour raser entièrement la Chine, et quelques pays frontaliers comme la Mongolie et le Kirghizistan, qui eux pourtant ne demandaient rien à personne !

Restait bien entendu à remettre la main sur ce fameux manuel avec les codes secrets, mais de cela, personne n’en parla vraiment… Comme du retour de manivelle fort probable de la part des Chinois, qui ne sont pas du tout, mais alors pas du tout, du style à se laisser faire, et qui possèdent à quelque chose près les mêmes bombinettes de gros calibre pointées sur nous, nous cette bande d’occidentaux arrogants qui nous mêlions un peu trop de leurs petites combines…

Ensuite, le Président demande, toujours à Dekka, mais cette fois entre la poire Williams et le fromage à pâte molle persillée, s’il n’était pas possible de visiter l’un de nos sous-marins nucléaire d’attaque… qu’il est tellement fan de Jules Verne depuis qu’il est gosse, et que ce serait même son auteur préféré, et que, justement, il venait de relire en diagonale « Vingt milles lieues sous les mers » avec le capitaine Némo…

Dekka, brave garçon doté d’une très bonne constitution… et si je précise cela c’est parce que tout le monde autour de la table a bien senti que cela le faisait quand même un peu caguer d’organiser de telles visites à la dernière minute, lui répond qu’il allait voir si c’était possible mais ne promettait rien…

À titre d’information, nous en avons quatre des sous-marins nucléaires…

Trois sont toujours de sortie, éparpillés dans la grande bleue en mode silence radio, tandis que l’on révise à fond le quatrième. Ce qui n’est pas un luxe apparemment, vu que l’on y retrouverait toujours, dans ces gros suppositoires de la mort, une durite ou deux qui fuiraient, version moderne et radioactive du supplice de la goutte d’eau…

Au moment de nous servir l’expresso avec son petit chocolat noir dans la sous-tasse, voilà t’y pas Jules-Théodule qui nous déboule comme un cheveu sur la soupe…

Ce Jules-Théodule est le père du Président.

Oui, j’en conviens moi aussi : il s’agit d’un prénom assez ridicule. Mais si pratique pour la rime en « ule » dans une belle lettre d’insultes… ! Crapule, mule, pustule, testicule et bien entendu scrofule qui est, comme chacun le sait, une infection purulente des ganglions, et même, pour ceux qui osent tout et n’ont pas peur d’une rime trop riche : « Et je… avec la grosse… à Dudule ! »…

Bien, bon, bref… pour vous le résumer en deux mots, ce Jules-Théodule est un magnifique enfoiré de première !

Car ce pauvre type, soit-disant dépressif et pleurnichard depuis que sa femme s’était barré, c’est à dire depuis plus de trente ans maintenant, cachait drôlement bien son jeu… mais il faut vous avouer aussi que sur ce coup- là, j’avais eu beaucoup de chance… ouais, une sacré chance même, parce qu’il se trouvait qu’avant que notre si estimé Président de la République Française n’occupe ce poste, je l’avais déjà rencontré son pater… oui, messieurs, dames… et cela se passait au « Sphynx »…

Le « Sphynx », c’est un club.

Bon, pour ceuzécelles qui ne connaissent pas, c’est au dix-sept, rue des Alouettes, dans le 18 ème.

Le « Sphynx » faisant partie de cette catégorie de clubs où l’on ne va pas trop pour danser ou même écouter de la musique cool qui détend, mais plutôt pour faire des belles rencontres, et plus si affinités… et en règle générale, des affinités, tu t’en trouves toujours là-bas… et assez rapidement bien souvent, pour cela il n’y a jamais trop de soucis si vous voyez ce que je veux dire, surtout maintenant que vous avez certainement un peu mieux cerner le genre d’établissement dont il s’agit !

Et notre Jules-Théodule était un habitué des lieux…

En ce qui me concerne, j’accompagnai un ami pour lui faire plaisir. Enfin, c’est généralement ce que l’on doit dire dans ces cas là…

Aussi, lorsque nous nous sommes reconnus, à l’Élysée, un peu plus tard, avec le Jules-Théodule –tout habillé, cette fois– forcément il s’est senti un peu démasqué, le gros coquin. Et il a vite compris qu’avec moi cela ne marcherait pas du tout son petit cinéma habituel de pleureuse andalouse. Il ne faut pas trop me la raconter à l’envers non plus… !

Depuis, on se surveille poliment du coin de l’œil, et si Jules-Théodule est assurément une enflure de première, pour ça je confirme ; je dois dire qu’avec moi il se tient plutôt à carreaux, le neurasthénique !

« Papa… mais qu’est-ce que tu fais là… ?!

—… J’étais pas bien… ! Vraiment pas bien du tout ! Besoin de parler à quelqu’un… et comme j’ai appris que t’étais ici alors j’ai sauté dans un train tôt ce matin et… me voilà !

Il remet ses lunettes noires sur son gros pif tout rouge pour cacher ses yeux qui sont tout rouges aussi parce qu’il a, et c’était forcément évident pour tout le monde ici, beaucoup trop chialé avant de venir, histoire de bien montrer qu’il était vraiment malheureux ce pauvre type, alors qu’en réalité il s’est tout juste un peu frotter fort les deux neunœuils, mais que personne ne le devine à part moi, et qu’en remettant comme ça ses lunettes sur son gros pif tout rouge qu’il avait du se frotter aussi pour que ça fasse encore plus vrai, sa peine, il abusait encore plus son monde car les autres se diraient ainsi qu’il devait être tellement malheureux ce pauvre type et qu’en plus il ne voulait pas qu’on le sache en remettant vite fait ses lunettes noires sur son gros pif qui coule, alors que tout ça c’était juste du flan… du flan… ouais, madame, du bon gros flan de maniaco-manipulateur-casse-burnes !

« Hé ben… on peut dire que ça tombe drôlement bien alors… ! Y’a justement une jolie chambre qui vient de se libérer… !

Prompte, vous commencer à me connaître, je saute immédiatement sur l’occasion de pouvoir faire du bien autour de moi, histoire peut-être de me rattraper un peu après mes vilaineries de ce tantôt avec ce bon docteur N’Daye’Golo-Macumba du Cameroun…

« Hein…?! Comment ça… ?! Mais qui qu’est parti… ?! Mais qui qu’est donc parti, madame Goret, sans m’avoir demander la permission… ?!

— Vous affolez pas, m’sieur le Président, c’est madame Gémiminiani ! Je n’ai pas encore eu le temps de vous prévenir, mais elle nous a quitté… et de façon définitive cette fois-ci ! On l’a retrouvé toute raide ce matin dans son lit ! Sûrement la clim’ d’après ce que m’a laissé entendre le docteur ! Oui, faut vraiment faire bien gaffe et surtout pas la mettre trop fort… maxi sur six ou sept, le bouton… jamais plus, sinon ça risque fort de vous dessécher la peau pour de bon !

— Ah… je préfère ça… !

Son vieux renifleur de père se mouche, et puis se tourne vers moi…

— Dites… cette chambre… elle a une vue sur mer… ?!

Chapitre 23. Les doigts dans la prise.

J-3. Camping bord de mer. A mi-chemin entre la fin d’après-midi et le début de soirée.

« Nom d’un chicon ! c’est quoi c’bazar, chou… ?!

— … j’sais pas… !

Mais je mentais. Je mentais parce qu’évidemment je savais très bien ce qui se passait…

Lorsque nous sommes sortis de la caravane, main dans la main avec Zoé, ils étaient là. Ils m’attendaient…

La petite vingtaine de tout à l’heure, plus quelques autres, que je n’avais encore jamais vu auparavant, et si cela se trouve cela faisait déjà un sacré bout de temps qu’ils poireautaient ainsi dans notre chemin sans que l’on ne se soit rendu compte de rien…

Dans le lot, je reconnais tout de suite mon barbu… ainsi que le noyau de pêche, qu’il porte maintenant en sautoir sur son poitrail velu !

Et là, vous avouerez tout de même que ce n’est vraiment pas de chance d’être tombé sur ce genre de type, aussi poilu qu’un singe mais malheureusement beaucoup moins intelligent !

« … M’sieur… on voulait encore vous remercier… c’est tellement miraculeux ce que vous avez fait tout à l’heure pour sauver la petite Daisy !

— … Ah… Elle s’appelle Daisy, la p’tiote… ?!

— … Oui…

— … Et elle va bien ?

— Oh, que oui ! Tout à fait bien ! Mais elle se repose un peu maintenant… Bungalow 357… Travée 5… Allée 3… Vous verrez… on a déposé des fleurs et de jolies bougies parfumées tout le long du chemin !

Zoé me lâche la main. Et malheureusement je sais d’avance ce qu’elle va dire…

 » Bon, ok, chou… est-ce que tu veux bien m’expliquer ce qui se passe, là… ?!

— Oui… écoute… bon… voilà… c’est assez simple en réalité ! Je suppose tout bêtement qu’il doit y avoir une petite méprise avec ces messieurs-dames !

— Une petite méprise… ?

— Oui, tout à fait, c’est exactement cela… une méprise !

— Explique… je suis toute ouie…

— Bon… Il se trouve que tout à l’heure je les ai aidé à ranimer une petite gamine… et puis bien mignonne, si tu savais… qui avait malencontreusement avalée de travers un noyau de pêche… Tu vois, donc, rien de vraiment bien extraordinaire dans tout ceci ! Un simple fait banal et sans importance, qui arrive quasiment tous les jours !

— Nectarine, m’sieur Chou… nectarine… !

Le yéti, tout fier de lui, montre son joli noyau à Zoé…

 » Oui, bon… si vous y tenez absolument… nectarine ! Mais cela ne change pas grand-chose, je suppose ! Alors ensuite de ça, et je ne comprends vraiment pas pourquoi d’ailleurs, il semblerait bien que tous ces braves gens y voient là-dedans une manifestation de l’ordre du… du surnaturel… ! Ou tout au moins de quelque chose de vaguement approchant, dirons-nous ! Mais quelle absurdité ! Ô, oui, vraiment, quelle idée saugrenue parce que je t’assure que j’ai tout simplement appliqué et suivi à la ligne près ce qui est indiqué dans tous les bons manuels de secourisme ! Primo : dégager les voies aériennes, deuxio : vérifier le pouls et la respiration, et tertio : ranimer la victime si nécessaire, et puis… hop… !

— … Et puis hop ?! Comment ça « et puis hop »… ?!

— Ben oui… hop, quoi… ! Cela repart tout naturellement ensuite… et je ne vois vraiment pas ce qu’il y a de si mystérieux là-dedans ! Pour ça, tu peux me croire sur parole, Zoé ! Aussi, pourquoi en faire toute une affaire maintenant, puisque je te le répète une fois de plus : cela arrive tous les jours ce genre de situation !

— Mais elle était morte, m’sieur Chou… ! Elle était morte depuis au moins dix bonnes minutes, notre petite Daisy… !

— Hein… ? Morte… ?! Mais comment ça elle était morte… ?! Mais bien sûr que non, qu’elle n’était pas morte, cette petite ! Qu’est-ce que vous nous chantez là… ?! Et puis d’abord, qu’est-ce que vous y connaissez, vous, en réanimation ?! Rien ! Ou en tout cas pas grand chose d’après ce que j’ai pu en voir ! Alors s’il vous plaît, mon vieux, arrêtez donc de raconter n’importe quoi pour faire votre intéressant devant tout le monde ! Elle va bien maintenant cette petite ? Oui… ?! Bon, parfait, parce que c’est cela le principal ! Alors on va vite oublier cette histoire et puis surtout on va tous profiter de nos vacances bien tranquillement ! Allez… commencez donc par m’enlever ce noyau pêche de votre cou !

— Non… ! Mais bien sûr que non ! C’est un miracle ! Oui, un miracle ! Monsieur Chou a ressuscité Daisy ! Chou… Chou… Monsieur Chou… !

Ah, les imbéciles…

Je n’aimais pas du tout la tournure que prenait les événements. Mais alors, pas du tout…

Les voici maintenant qui forment un arc de cercle autour de nous, se tenant les mains et psalmodiant ce nom ridicule…

— Chou… Chou… Chou… ! Chou… Chou… Chou… ! C’est lui, c’est lui, monsieur Chou !

Nécessité absolue de temporiser avant que cette bande d’énergumènes n’ameute tout le camping… À voix basse, je glisse discrètement à Zoé, qui les regarde faire, médusée :

— … Écoute-moi, il ne faut pas trop s’inquiéter… tu vas voir qu’ils vont finir par se lasser au bout d’un moment !

Puis m’adressant ensuite à cette cohorte d’abrutis surexcités :

— Bon… cela suffit ! C’est bon, vous avez gagné ! Alors vous allez nous suivre maintenant… mais attention… en mode silence, les gars ! Allez, go ! C’est parti… on va tous s’amuser dans la mousse !

Je reprends la main de Zoé et nous nous dirigeons en direction des « boums-boums ». Comme il fallait s’y attendre, ils nous suivent comme des moutons…

Quelques instants plus tard, je découvre ce en quoi consiste une soirée « Mousse ». Concept plutôt amusant bien que très simple finalement. Déjà pas mal de monde s’agite là-dedans, et cela rigole bien. Tandis que j’hésite un peu, Zoé m’attire de force dans l’épaisse couche de bulles. Bien entendu, notre bande de colle-au-train fait de même. Si un court instant, j’imagine tenter de les semer dans toute cette mousse, je me dis presque aussitôt que cela n’aurait certainement pas un grand intérêt ; ils finiraient toujours pas me retrouver à un moment ou à un autre…

Zoé se trémousse dans tous les sens, au son des flonflons assourdissants. Conquis, je suis le mouvement !

 » Je savais bien que ça te plairait, « môsieu » chou !

—… Oui… vraiment… très amusant !

Drôlement sympatoche et bonne ambiance, il est vrai, mais je garde toujours à l’esprit mes zigotos. Il me faut absolument trouver une solution pour m’en dépêtrer…

C’est lorsque le type de la sono nous a passé la chanson « Tombé du ciel » que j’ai eu comme un flash… ou plutôt… comme un éclair…

« Tombé du ciel rebel aux louanges…

Chassé par les anges du paradis originel… »

« Tu aimes ?! C’est Higelin… Vachement beau, les paroles, hein… ?!

— Oui… oui… j’adore !

— Sacré poète… Dommage qu’il soit décédé y’a pas très longtemps… ! Ça m’a fait tellement de peine, si tu savais… c’était vraiment un type bien !

Cathode, anode, courant alternatif ou continu, de l’eau, de la mousse, beaucoup de mousse… et puis des électrons… des électrons… des tonnes d’électrons… ô magie si merveilleuse de l’électricité…

Alors, au bout de quelques temps que l’on se tortillaient ainsi, à s’en déboiter presque les articulations les unes après les autres, lorsque Zoé, toute trempée de sueur et de mousse, m’a demandé si je ne voulais pas boire quelque chose, j »ai répondu en plaisantant :

« Oui… ok… pourquoi pas une petite mousse ?! » rajoutant immédiatement « Viens… vite… baissons-nous… on va essayer de sortir en douce sans qu’ils nous voient… ! ».

Ce que nous avons réussi à faire.

Quelques secondes plus tard, tandis que nous nous dirigions déjà vers le bar en catimini, un bel éclair tombait du ciel… surprenant tout le monde, puissant, magistral, droit comme un « Z », et surtout électrisant de toute sa force ces crétins d’illuminés !

Chapitre 22. Capt’ain Igloo et Mister Freeze sont dans un frigo…

J-3.Le fort de Brégançon. Presque midi pétante maintenant…

C’est Jean-Lain qui est venu nous décoller. Façon de parler, bien sûr.

On se serraient tellement fort l’une contre l’autre, j’aurais souhaité me fondre en elle si cela avait été physiquement possible…

Il commence par un discret « Hum…Hum… ! » à la manière d’un type qui sait bien qu’il dérange son monde, mais comme on ne bronche pas d’un millimètre toutes les deux, attend un peu, puis impatient, voyant bien qu’il ne se passe pas grand chose, finit par murmurer :

—… Madeleine… s’il-vous-plaît, Madeleine… c’est vraiment très important… !

Je tourne lentement la tête vers lui. Il est en sueur, l’animal. Et là seulement, je saisis que cela doit être assez grave, car de mémoire je ne l’ai encore jamais vu dans un état pareil, Jean-Lain faisant partie de ces individus qui ont la chance, quoi qu’ils fassent, de ne jamais transpirer plus que de raison…

« … Bon… ok… alors c’est quoi le problème, cette fois… ?!

—… C’est… c’est madame Gémiminiani !

Cela se passait dans ses yeux. Oui, il y avait bien quelque chose d’étonnant là-bas, tout au fond de ses pupilles, comme une petite lueur douce et bienfaisante…

— Quoi Gémiminiani… ?! Qu’est-ce qu’elle a encore foutu celle là… ?!

— Ben… Elle est con… Elle est congelée, Madeleine… complètement congelée !

Et cette petite lueur magnifique que l’on distinguait ainsi dans son regard était tout simplement son âme… oui, son âme… j’en étais absolument certaine maintenant. Il s’agissait de son âme, radieuse, chaude, enivrante, enveloppante et si réconfortante, qui diffusait en virevoltant à travers ses pupilles…

— Quoi… ?! Comment ça… CON-GE-LÉE… ?! C’est quoi encore cette histoire… ?!

— On vient de la retrouver, en bas dans les cuisines… enfermée dans l’un des gros frigidaires ! On ne sait pas vraiment ce qui a pu se passer… la porte a dû claquer derrière elle… mais ce qui est sûr… c’est qu’elle est toute raide maintenant !

Il se tamponne le front avec un mouchoir brodé à ses initiales… Qui de nos jours pouvait bien encore utiliser des mouchoirs en tissu brodés à son nom, mis à part ce couillon ?!

— Ça… c’est sûrement à cause du Limoncello… !

— …Hein… ?!

— Ben oui, mon p’tit Jean-Lain, le Limoncello ça se fout toujours au congèl ! J’vais quand même pas vous apprendre ça, non… ?! Toujours bien glacé, le Limoncello !

Je lui prends à nouveau les mains et me replonge sans modération dans son âme bienveillante… Je suis si bien tout au fond de ses yeux bleus…

— Madame Goret… allons… s’il te plaît, Madeleine ! Mais qu’est-ce qu’on va faire maintenant avec elle… ?!

Il commence vraiment à me taper sur le système nerveux, ce Jean-Lain, avec ses grandes auréoles sous les bras…

— Oh… non… ?! Tu t’appelles Goret… ?! C’est vraiment trop mignon ! Cela me fait penser à ces petites tirelires… tu vois bien ces petits cochons roses… vraiment trop mignon !

— Ouais… bof… tu trouves-toi ?! Moi, perso, je n’aime pas trop ! C’est moins bien quand même, tu l’avoueras, que Von der Froofroome… parce que ça au moins ça a de la gueule, comme nom… ! Von… der… Froo… froome…! Voilà un nom qui claque bien !

— Il me vient de mon arrière-grand-père paternel… un colonel de hussards en Autriche-Hongrie… J’ai quelques vieilles photos de lui à la maison… si tu veux, je te les montrerai un jour…

— Foutez-là au soleil… !

— …Hein… ?

— Non… T’inquiète, ma chérie… C’est à Jean-Lain que je cause… ! Oui, foutez-là donc en plein cagnard sur un transat, nom de Dieu, et vous verrez bien qu’elle va finir par dégeler ! et ensuite, recouchez-là dans son lit… Ça fera déjà plus propre !

— … Oui… entendu… mais… et après… ?!

— Et après ?! Mais je ne sais pas moi, mon vieux ! Après, on avisera ! On fera venir un toubib du coin, et là, il verra bien qu’elle est morte, la mère Gémiminiani ! Faut se dire qu’on a de la chance parce qu’avec la congélation du corps on a un peu de temps devant nous… J’ai déjà vu ça à la téloche dans un Colombo…!

-Un Colombo… ?!

-Mais oui, Jean-Lain ! L’inspecteur Colombo ! Vous ne regardiez pas Colombo ?! Le type tue sa femme, la fourre direct au congélateur et puis ensuite il a tout son temps pour se dégoter un alibi en béton… le crime parfait, quoi ! Hé ben, nous, on va faire la même chose… ! On va la laisser décongeler tout doucement, la mère Gémiminiani, le temps de s’arranger tranquillement avec tout ça !

Cela l’avait semble-t-il rassuré un peu cette histoire de congélo avec l’inspecteur Colombo. Rien de tel que ces vieilles séries américaines pour vous refiler la solution à tous vos petits problèmes du quotidien…

— Bon… Hé bien… alors je vais faire comme on a dit… Merci Madeleine… et à plus tard, donc… !

— Ouais, c’est ça, Jean-Lain… à plus tard !

-… Oui… oui… à plus tard… bien sûr… et encore merci… oui, oui, ça va aller… ça va aller maintenant… !

Et il repart comme il était venu, sans bruit, mais avec peut-être un peu plus d’assurance. Je ne sais pas trop pourquoi mais cela me fait quand même un peu quelque chose de le voir ainsi tout chamboulé, mon petit Jean-Lain. En définitive, n’était-il pas totalement demeuré, ou bien n’étais-je pas moi-même aussi méchante et cruelle que j’en donnai l’impression…

 » Je trouve que tu as été vachement sec avec lui quand même, non… ?!

-Mais… c’est un con, ce Jean-Lain ! D’ailleurs… c’est tous des cons, tiens ! Et si tu savais comme j’en ai marre de tout ces clampins ! Ils ne savent pas quoi m’inventer pour me faire tourner en bourrique ! Et c’est comme ça tous les jours de la semaine ! Crois-moi bien que si un jour on se décide à foutre tous les cons dans une boite, hé bien ceux-là, j’peux te garantir qu’ils ne resteront pas longtemps à tourner autour !

— … Ah… toi aussi, alors… tu… tu es comme moi… tu ne supportes plus ton boulot, hein… ?

— Non… C’est surtout eux que je ne supporte plus ! Tous des imbéciles que j’te dis ! Même le Président est un sacré connard !

Elle me passe une main sur les cheveux, tout doucement, avec une tendresse infinie, comme le ferait une maman aimante avec son enfant chéri ayant un gros chagrin sur le cœur…

— Bon, Gladys, ne parlons plus de ça, ok… ?! Dis-moi plutôt si cela ne te dirait pas de m’accompagner ce soir, à cette soirée chez Gonfarel… ? Allez, Gladys… Dis-moi oui… ! Oh, oui… ça me ferait tellement plaisir si tu me disais oui !

— Ah… Il y a une soirée chez Gonfarel… ?!

— Oui… Enfin ce n’est pas exactement chez lui, je crois… C’est dans la baraque de l’un de ses potes… Un émir du Koweit ou de je ne sais plus trop d’où… En tout cas, c’est à St Trop… Je suis certaine que cela te ferait beaucoup de bien de sortir un peu… Allez… dis-moi oui, s’il-te-plaît… ! S’il-te-plaît, Gladys… ?!

Elle accepte, et moi, Mado, la petite Mado, je lui promet encore de m’occuper de ses tortues… Oh, bon sang… comme la vie est drôlement belle parfois !

Chapitre 21. Le trouillomètre à zéro.

J-3. Camping « Les Palmiers d’or ». En toute toute fin d’après-midi.

« Dis donc, chou… ils organisent une soirée mousse au camping, ce soir, et si on allait y faire un tour… ?! »

Comment à présent aurais-je pu lui refuser quoi que ce soit… ?!

Nous venions de faire l’amour…

Passionnément, intensément, follement.

Monstre ! Un monstre ! Le plus ignoble , le plus vil des monstres, voilà bien ce que j’étais devenu à présent…

Et pourquoi donc avions-nous fait cela ?! Et pourquoi donc avais-je cédé aussi facilement ?! Oui, pourquoi… ?!

« Yamachi Electron corporation » est une entreprise japonaise spécialisée dans le domaine de la sécurité « NBC ». « NBC » pour nucléaire, bactériologique et chimique. D’après Zoé, Il s’agit même de la plus importante du genre dans le monde. Rien de vraiment bien sympathique dans tout ceci, si ce n’était de fort lucratives activités.

« Tu vois, mon Chérinou, ces boâtes-là, elles te font un sacré bond en bourse à chaque fois qu’il y a un conflit qui se précise quelque part dans le monde, et c’est bien compréhensif, les guerres sont leur fond de commerce, à ces enfoirés ! Alors dès qu’une petite menace se présente à l’horizon : leurs carnets de commande se remplissent à vitesse grand V !

— Oui… mais là… là, dans le cas présent… Il n’y a rien de particulier ? En tout cas, rien de bien plus inquiétant que la routine habituelle !

— Ouais ! Et c’est bien pour cette raison que la chose m’a mis direct la puce à l’oreille ! Mais tout ça, c’est de ta faute aussi…

— Zoé… je t’assure qu’il va se passer quelque chose… Je ne peux pas te dire de quelle manière je le sais, mais il faut vraiment que tu me fasses confiance…

— Bon, ok, admettons ! Enfin bref… finalement, je leur ai téléphoné tout à l’heure, pendant que tu étais sous la douche !

— … Hein ?! Comment ça, tu leur as téléphoné ?! Mais à qui as-tu téléphoné… ?!

— Ben, aux Japs, voyons ! Je les ai appellé, histoire d’en avoir le coeur net une bonne fois pour toute ! Et pourquoi que j’me gênerais, hein ?! Avec mon forfait Premium, c’est gratos, le Japon !

— …

— En plus avec le décalage horaire, dont je t’ai déjà causé, ça tombait pile-poil : ils z’embauchaient tout juste à l’usine !

— … Tu parles japonais, toi ?!

— Bien sûr que non ! Enfin si… quelques mots comme tout le monde, du genre : « Merci, à bientôt mon chéri ! », ou encore : « On touche pas à la marchandise, coco, sinon j’appelle un videur ! »… Tu vois, juste deux ou trois trucs de base, assez simples, mais qui peuvent toujours t’être utiles dans la vie courante !

— Mais comment ça… « On ne touche pas »… ?!

— Bon… Écoute… je leur ai parlé en english, aux Japs ! Ça te va mieux comme ça ?! Et puis si tu veux tout savoir, j’ai connu un anglais pendant quelques temps… voilà ! Et c’est grâce à lui que j’ai fait des progrès dans la langue de Shake-que-spire !

— Ah… moi aussi, j’ai un ami anglais !

— Et là, tu vois, c’est marrant, mais j’m’en doutais un peu que t’allais m’en sortir un nouveau de ton vilain panier à crabes ! Et celui-ci, je parie que c’est Jack l’Éventreur, hein… ?! Tiens… allez, cent balles que c’est lui, ton pote ?!

Elle est pliée en deux. Je n’apprécie pas tellement lorsqu’elle se moque de moi comme ça.

 » Non… Il s’appelle William !

— William… ?! Hé ben, tu vois, mon chou, si tu veux que je te donne mon avis, ça sonne beaucoup moins bien, WILLIAM l’Éventreur !

— Peut-être bien… mais il se trouve pourtant que c’est son véritable prénom…

— Ok… Bon… Où c’est que j’en étais moi déjà… ah oui… alors ensuite j’ai demandé à causer à un responsable des ventes en me faisant passer pour une journaliste de « France 3-Auvergne » qui se rencardait pour un reportage sur les moyens de protection contre le radon !

—Mince ! T’es drôlement gonflée quand même ! Et c’est quoi ce radon… ?!

—Un gaz radio-actif, Chou ! Une saloperie de gaz qui te sort de terre et qui te contamine à petit feu sans que tu t’en rendes vraiment compte… et il parait qu’il y en aurait des tonnes en Auvergne… Ça te sort d’un peu partout là-bas ! À cause des volcans, je crois…

— Savais pas… !

— Le type qu’on m’a passé à l’autre bout du fil a mordu de suite à l’hameçon… y sont peut-être mignons tout plein mais pas très futes-futes, les japonais ! Il a commencé par me faire une jolie liste de tout ce qui pourraient m’être utile dans le cas d’une fuite de radon. Bon, pas très malins, c’est vrai, mais pour le commerce ils sont quand même pas si nuls que ça, les Japs ! J’ai fait semblant d’être très intéressée par toute leur quincaillerie et puis ensuite je lui ai demandé un peu plus de détails, au cas où on voudrait leur passer une commande… !

—… Et… ?!

— Et c’est là, tu vas voir, que ça devient vachement intéressant !

— Comment ça ?!

— Parce que, tiens-toi bien… mon Yamagochi, au bout du phone, tu sais pas c’qui me sort… ?!

— Ben… non !

Et là aussi, j’avais du avoir l’air très… très… enfin, bref…

— Hé ben, le citron, y’me sort que si j’veux commander maintenant va falloir que j’attende un peu avant d’être servi ! Tout ça parce qu’y z’ont plus rien en stock !

— …Comment ça, plus rien… ?!

— Exactement… plus rien ! Y’zont plus que dalle en stock, qu’il m’annonce !

— Mais… je ne comprends pas… comment est-ce possible… ?!

— Parce qu’ils ont tout vendu dans la journée d’hier, les gonzes ! Tout ! T’entends bien, Chou, tout ce qu’ils avaient ! À un gros client… leur resterait même pas un seul masque à gaz taille cinq, que ça pourtant d’habitude, ils en vendent moins de cette taille-là qu’il me précise aussi ! Non, y z’ont plus rien à vendre pour le moment… !

Je reste sans voix. Un peu sidéré, même. Malgré tout, j’essaye de réfléchir le plus calmement possible à la situation, tout en me disant intérieurement qu’elle est sacrément dégourdie cette gamine. Et vachement craquante aussi… ce qui n’aide pas à se concentrer…

« C’est les Chinois… !

— …Quoi… ?!

— Leur gros client… ben, c’est les Chintocks, Chou ! Le type voulait pas me le dire au début… il m’a fait tout un pataquès à cause du secret des affaires, et que soi-disant, ils sont particulièrement pointilleux là-dessus, les Japonais ! Mais il a quand même fini par me sortir le morceau au bout d’un moment… disons que j’ai un peu insisté lourdement… enfin, c’est surtout lorsque j’ai branché la cam sur mon portable…

— … La cam… ?

— Oui, la caméra, quoi… ! T’es lourd des fois, Chou… ! Enfin bref… Y z’ont tout vendu au chintocks !

— Les Chinois… alors ça signifierait donc qu’ils…

— Qu’ils ont la trouille ! Ouais, ils ont les pépettes, les Jaunes, parce qu’apparemment quelqu’un les menace… Alors ils prennent les devants… et là je sais pas comment t’as fait mais je crois bien que t’avais raison… ça va sûrement péter grave par là-bas… ! »

Moi aussi, je parle un peu anglais. C’est William, justement, qui m’a appris. Niveau grammaire, il n’est certainement pas le meilleur, mais pour ce qui est du vocabulaire, il se pose là. Surtout question vocabulaire médical. Il voulait devenir médecin, William, mais quand t’es né dans la rue, ou presque, ce n’est pas gagné d’avance. Alors il a tout appris sur le tas, en autodidacte comme il le dit si bien en rigolant…

Love… make love… We made love… loving… love… on venait de faire l’amour avec Zoé !

Make est un verbe irrégulier… make, made, made… Mais moi, je serais plutôt du genre bien régulier, et dans celui plus précisément à faire un tas de grosses bêtises les unes après les autres…

Bon… Pour être tout à fait honnête, c’était elle qui m’avait sauté dessus en premier. Comme ça, tout de go, sans préavis aucun. Effet de surprise… oui, mais ça ne minimise pas… pas du tout… J’aurai dû refuser… j’aurai dû refuser… mais elle a la peau si douce, Zoé… Ô, oui, si douce, si vous saviez… même le velours de Bruges à côté n’est que de la vulgaire toile à paillasson…

« Alors, mon Chou… soirée mousse… ?!

— Hein ?! Oui, oui… bien sûr… soirée mousse ! »

Chapitre 20. Grosse pointure.

J-2. Fort de Brégançon. Pour l’heure précise, merci de voir un peu plus bas.

Le Président est encore en peignoir. Il sort tout juste de la douche et d’après la taille impressionnante des cernes sous ses yeux, j’imagine sans peine que la nuit a dû être courte…

Quant à sa Josyane, elle pionce toujours dans l’immense paddock à baldaquin, en ronflant comme une locomotive. Depuis son opération des nibards, elle respire beaucoup moins bien : ses énormes implants mammaires lui pèsent terriblement sur le thorax et cela n’aide guère côté ventilation…

« Mais que se passe-t-il donc, Madeleine… ?

— Le Préfet… Enfin… je voulais plutôt dire… madame la Préfète du Var est là, monsieur le Président… Elle désirerait vous entretenir cinq minutes… C’est rapport aux divers désagréments que l’on occasionnerait… soit-disant… à la population du coin depuis que nous nous sommes installés ici…

— Hein… ?! Comment ça des désagréments ?! Mais quels désagréments ?! Nom d’une pipe ! Elle nous prend pour des Bohémiens, ou quoi… ?! Oh, mais c’est qu’elle va pas m’emmerder longtemps celle-là… surtout que le moment est mal choisi !

— C’est bien ce que je me suis pensé aussi… mais elle a tellement insisté…

— Hé bien, ne perdons pas plus de temps avec cette chieuse… Madame insiste ? Bien, alors faites-la donc entrer, votre Préfète… ! »

Je lui fais un petit signe de tête dans la direction de Josyane, toujours endormie dans le grand plumard à fanfreluches…

« Ah oui… Vous avez raison, Madeleine ! Bon… ben, alors poussez-là plutôt à côté, dans le petit salon… j’arrive tout de suite ! »

La Préfète du Var se nomme Gladys Von der Froofroome. Mais, d’après Jean-Lain, qui a des informateurs très bien placés un peu partout, il y a deux ans à peine on l’appelait encore monsieur le Préfet. Elle aurait, comme qui dirait, subit une grosse intervention chirurgicale aux niveau des choses de la vie…

Le problème, car il y avait manifestement un petit blème, n’était pas qu’elle soit transgenre, parce qu’à part pour le chapeau du costume officiel cela n’avait pas changé grand chose, non, le hic, c’est qu’il y avait environ six mois de cela, elle nous avait pété un A.V.C, la Préfète…

Selon le grand ponte de la Faculté de Médecine de Marseille, qui la suivait depuis le début, le professeur K. pour ne pas le nommer, il n’y avait absolument rien d’anormal. Cela serait tout bêtement dû à son traitement hormonal de substitution, le « THS » pour les initiés, qu’elle devait prendre sans faute tous les matins et tous les soirs depuis son opération chirurgicale, et qui, pour lui –qui avait quand même fait douze longues années d’études aprés le baccalauréat et sans jamais redoubler ne serait-ce qu’une seule fois– présentait quelques effets indésirables, tous fort bien décrits d’ailleurs dans la littérature médicale, comme dans cette revue anglaise, « The Lancet », qui faisait référence en la matière. Il n’y avait aucun doute là-dessus…

Avec Gladys, ils avaient d’ailleurs bien relu ensemble la notice, qui était encore pliée en quatre dans la boite de médocs, et, effectivement, cela était bien écrit, noir sur blanc, et en tout petits caractères, dans la longue liste des choses à connaître :

« Risques très importants de troubles vasculaires cérébraux…« 

Elle n’avait plus un seul poil au menton, et des petits seins qui avaient commencé à pousser, alors comme il lui avait susurré en refermant derrière elle la porte capitonnée de son luxueux cabinet :

« Vous savez dans la vie… on n’a jamais rien sans rien ! »

La parole du grand Sage n’a pas de prix. Enfin, dans le cas présent si quand même un peu : deux cents euros de dépassement d’honoraires, à régler à ma secrétaire, et en cash uniquement, s’il-vous plaît, merci !

Bon, il n’avait pas tort non plus le spécialiste marseillais de l’anévrisme et du caillot fibrineux : parfois il faut savoir un peu composer. Mais voilà, cette Gladys depuis son accident vasculaire n’était plus vraiment au top…

Préfet de la République n’est pas un boulot de tout repos. Entre les poses de première pierre d’une salle des fêtes en plein cagnard et les pots de l’amitié qui s’éternisent dans des maisons de retraite où tu peux te choper une mauvaise grippe, ou même une gale comme qui rigole si tu ne fais pas bien gaffe, c’était loin d’être une sinécure ce job !

Alors, si physiquement elle n’avait pas eu de séquelles importantes de cet AVC -toujours balèze, malgré son opération, la Gladys, avec son bon mètre quatre-vingt à la toise, et du muscle un peu partout– et qu’elle tenait encore à peu près le coup, c’était plutôt moralement que ça n’allait plus très bien… car l’on devait bien se rendre à l’évidence ; notre petite Préfète déprimait grave, souffrant de ce que l’on appelle assez communément un « Syndrome anxio-dépressif réactionnel post-opératoire », affection qu’aurait du diagnostiquer l’autre non-conventionné de mes deux, s’il avait bien entendu daigné porter un chouïa plus d’attention à sa patiente…

« Ah… bonjour, madame la Préfète ! Excusez-moi, mais j’ai oublié vot’ nom… C’est comment déjà… ?! Won der… Won der fioul… ?!

— Von der Froofroome… Monsieur le Président !

— Oui, voilà… Von der Froofroome ! Alors… qu’est-ce qui vous amène si tôt de bon matin ?! »

Il en profite pour zieuter sa Rolex en or à quinze mille boules et s’aperçoit avec étonnement et stupeur qu’il est quand même déjà, mine de rien le temps passe vite, onze heures moins le quart… !

« … Monsieur le Président… La population locale s’est plainte auprès de mes services d’avoir eu à subir de très nombreux débordements et atteintes graves à l’ordre public faisant suite à votre arrivée ici… et cela est tout à fait regrettable…

— … Hein… quoi… de quoi donc… ?!

— Je veux parler de tout ce bruit, de ces va-et-vient incessants d’hélicoptères, ou bien encore de ces individus complètement ivres qui viennent sonner aux portes des riverains en pleine nuit…

— Comment… ?

— Si, si… ! Et sans parler bien évidemment de cette installation, sans la moindre autorisation administrative, de dizaines de baraques de chantier sur une plage tout ce qu’il y a de plus publique, et maintenant, et là ma foi, je crois bien que c’est le bouquet… de ce gigantesque incendie que nous n’arrivons toujours pas à circonscrire à l’heure où je vous parle, et qui ravage notre magnifique forêt protégée… Saviez-vous qu’elle est pleine de tortues cette forêt, monsieur le Président… ?!… Oui, des tortues… ! Mais pas n’importe quelles tortues… des tortues de Hermann… Une espèce protégée par la convention de Washington ! Je suppose, tout de même, que vous avez déjà entendu parler de la convention de Washington… ?!

— Heu… oui, évidemment !

— Donc, en résumé… vous vous êtes installés ici il y a moins de vingt quatre heures et la population est déjà très en colère après tous vos… gens, monsieur le Président ! Alors, et cela malgré tout le respect que je vous dois bien sûr… il faut que vous appreniez que par ici nous tenons énormément à notre tranquillité… ainsi qu’à nos chères petites tortues ! »

Maintenant qu’elle avait lâché le morceau, on la sentait presque au bord des larmes, notre Préfète… Sa jolie voix, profonde et au timbre grave du début, était passée progressivement dans la bande des trémolos, beaucoup moins mélodieuse aux oreilles, et le Président, qui l’avait jusque-là laissé parler sans l’interrompre, restait scotché comme deux ronds de flan. Il hésitait, semble-t-il… Aurait-elle touchée une corde sensible ?! Après tout, n’étaient-elles pas trop mimis, ces petites tronches de tortues ?!

« Mais qu’est-ce que j’en ai à foutre moi de vos saloperies de bestioles, la Préfète… ?! »

Hé ben non… raté !

« Imaginez-vous un peu, madame, que j’ai bien d’autres chats à fouetter en ce moment, et que ces misérables sensibleries de votre populasse sont parfaitement inopportunes et totalement déplacées ! Alors, transmettez donc de ma part à tous vos planqués du Département que l’heure n’est certainement pas à se plaindre, madame Vroumvroum…!

— Von der Froofroome, monsieur le Président… !

— Oui, c’est ça ! Tiens… Vous voyez, même vot’nom m’horripile ! Vous devriez peut-être penser à en changer un jour prochain, non… ?! Lorsqu’on possède un nom comme celui-là… hé bien… je crois que l’on devrait en changer rapidement, madame !

— … Mais… j’ai déjà changé de prénom !

Cette fois, surpris, il marque un léger temps d’arrêt, et la regarde un peu plus attentivement…

En définitive, peut-être n’était-il pas aussi idiot que cela notre Président, et venait-il, tout à coup, de comprendre ce qui clochait dans le physique hors norme de cette Préfète ?! Maintenant je devine qu’il a remarqué quelque chose en particulier et qui semble l’intriguer bien plus encore que tout le reste… Et ce sont ses pieds, à la préfète !

« … Mais… nom d’une pipe en bois de rose !… Vous… vous… Dites donc un peu… vous chaussez du combien, vous… ?!

— …Du quarante-six et demi… monsieur le Président… ! Ou parfois un petit quarante-sept… cela dépend des chaussures !

— Oh, ben merde alors ! De sacrés panards que vous nous avez-là tout de même !

Il se gratouille la tête, embarrassé apparemment… puis reprend, mais sur un ton beaucoup plus mielleux…

« Ok… Écoutez… on va quand même voir ce qu’on peut faire pour ces tortues ! Bon, pour les hélicos, je ne vous promets rien, mais pour vos tortues, c’est promis, on va essayer de s’en occuper ! Et puis tiens… et si vous restiez manger avec nous à midi ?! Y’aura sûrement de la langouste et du Bandol bien frais ! Vous aimez la langouste… ?!

Ce qui, allez savoir, pourrait devenir une habitude dorénavant à chaque fois que l’on prononçait le mot langouste : Josyane apparut…

Elle était nue comme un ver, et s’était fait un masque de beauté, ce qui n’arrangeait pas le tableau…

Si le Président et moi-même l’avions déjà vu, maintes et maintes fois, à oualpé, la Josy, la greluche n’étant pas pudique –et c’est le moins que l’on puisse dire– pour la Préfète, la chose était forcément une grande première…

« … Oh… pardon ! J’savais pas que vous receviez du monde !

— Mais y’a pas de mal, Josyane ! Laissez-moi donc vous présenter notre Préfet… fète… M’dame…

— Gladys Von der Froomfroome ! Très enchantée madame la Présidente…! Je suis absolument ravie de faire votre connaissance…

— Et moi de même…! Excusez pour la tenue… ! Dites donc, mon cher… n’auriez pas vu mes escarpins jaunes, par hasard… ?! Vous savez bien ceux avec des petits brillants sur les cotés ? C’est quand même incroyable ça… avec tout ce foutoir, je n’arrive pas à remettre la main dessus !

… Et elle reste là, cette dinde, ses deux pamplemousses de concours, son minou épilé au laser et son masque au concombre, plantée au beau milieu du salon…

J’ai honte pour elle. Et pour notre Nation aussi… vraiment honte…

 » C’est que… pour votre invitation… je vous remercie beaucoup monsieur le Président, mais… je ne vais pas pouvoir, j’ai déjà une inauguration prévue cet après-midi… Et je ne peux vraiment pas annuler. Et puis de toute façon je suis allergique aux crustacés ! Cela me donne des boutons partout ! »

Ce qui aprés tout n’était peut-être pas plus mal…

D’ailleurs, moi aussi je commençai à saturer grave de la crevette siliconée…

« …Bien… bien… Ce n’est pas grave ! Nous nous reverrons sûrement, madame Von de… madame la préfète… ! Oui… voilà… nous aurons très certainement l’occasion de nous revoir prochainement… Et bien sûr, on va s’occuper de vos p’tites bestioles… Ne vous inquiétez pas ! On va faire le nécessaire ! Hein, Madeleine… hein, n’est-ce pas ? Prenez donc acte, Madeleine… ! Oui… Voilà… alors à bientôt ! »

Il ne lui serre même pas la main, bien trop occupé à mater l’autre pouffe, qui, maintenant à quatre pattes sur le carrelage en tomettes rouges, regarde sous une chaise, le cul bien en l’air, toujours à la recherche de ses pompes à brillants… Et nul besoin de posséder un master en Sciences du comportement animal pour imaginer la suite des évènements…

J’accompagne Gladys sur le palier. Elle n’a vraiment pas l’air en forme…

« …Dites… Il est toujours comme ça… ?!

— Aussi excité… ?!

— Mais non… Je voulais dire aussi pédant et désagréable avec les gens… !

— Ben… Je crois bien, oui… !

— … Et il n’en a vraiment rien à faire de mes tortues, n’est-ce pas… ?!

— Mais non… Allons, faut pas dire ça ! Bon c’est vrai qu’en ce moment il serait plutôt piaf, le président… !

— Les oiseaux… ?! Mais les oiseaux aussi vont mourir dans ce terrible incendie… ! Mais bien sûr ! Et puis les renards… Et les écureuils… Et tout le reste ! C’est tellement dégueulasse d’avoir foutu le feu comme ça à notre forêt ! N’importe comment vous êtes tous les mêmes les Parisiens… Vous ne faites jamais attention à rien ! Vous savez, ce n’est pas pour rien si on ne vous aime pas par ici… ! »

Elle se laisse tomber, toute flagada, sur le sofa en tissus écossais traité scotchgard, et puis se prend la tête entre les mains…

Je m’assieds à coté d’elle… Bon sang, Elle est tellement touchante cette Préfète avec ses états d’âmes écologiques… Je ne sais pas ce qui m’arrive, mais j’ai bien envie de l’aider un peu quand même…

« Écoutez-moi… Gladys… je peux vous appeler Gladys… ? »

Elle relève la tête.

« … Comment… ?!

— Est-ce que vous me permettez de vous appeler Gladys ?

— Hein… Oui… Mais oui… Évidemment…!

— Bon, alors voilà ce que l’on va faire Gladys… Moi aussi ces petites tortues et puis toutes les autres bestioles qui vivent dans la forêt elles m’intéresse…

— Ah bon… Vraiment ?!

— Mais oui, je vous assure… J’adore les bêtes ! Tiens, la preuve : j’ai moi-même un petit chien à la maison ! Balou, que je l’appelle… Il est adorable !

— Ah… ?! Moi aussi j’avais un chien… Un chihuahua… Je l’avais appellé Moumoune… Mais il est mort, le pauvre !

— …Ah… ? Mince… vous m’en voyez désolée… !

— Mais non… merci… mais faut pas ! Il avait à peine six mois mon petit Moumoune lorsqu’il s’est fait écraser !

— … « 

Elle va chialer… Oh, merde tiens… Et ben voilà, ça y est, elle éclate en sanglots pour de bon cette fois… Je ne sais pas trop ce qui me prends à nouveau mais voilà pas que je lui passe un bras autour des épaules…

Je sens bien alors ses deltoïdes et ses trapèzes. Ils sont très puissants. C’est tout à fait surprenant de trouver des trapèzes aussi musclés chez une femme.

« … Mince alors… Une voiture, j’imagine… ?!

— …Non, non, pas du tout ! Des géraniums ! Je le promenai tranquillement en bas de chez moi, comme tous les soirs, et un pot de fleurs s’est détaché du quatrième étage… ! Il est mort sur le coup… je n’ai absolument rien pu faire !

Et c’est reparti, mon kiki… Elle se remet à chouiner de plus belle.

Je la serre un peu plus fort coté deltoïdes, tout en lui posant mon autre main sur sa cuisse gauche. Elle a également un muscle droit fémoral d’une impressionnante tonicité…

« Bon… bon… allez reprends-toi Gladys… ! Je vais m’occuper de toi… Allons quoi, faut vraiment pas pleurer comme ça ! »

Elle relève la tête à nouveau, mais cette fois-çi me regarde bien droit dans les yeux…

« … C’est vrai… ? Tu veux vraiment m’aider… ? Mais… je ne sais rien de toi… !

Et c’est à ce moment précis que je l’ai embrassé…

Folle… Oui Mado, tu deviens folle… ! Complètement folle ! Et voilà que ta vie s’envole…

Chapitre 19. Coup de bourse.

J-3. Camping « les palmiers d’or ». Toute fin d’après-midi.

« Du nouveau… ?!

—Écoute, si tu veux bien, je t’expliquerai tout ça à la fin du repas… Les tomates farcies à Zozo, ça n’attends pas, mon chou ! Et puis tu dois commencer à avoir un peu la dalle, non… ?!

—… Oui ! »

—Alors, installe-toi… et mange ! »

Maintenant, on en était au dessert. Et cette tarte tropézienne, spécialité du coin depuis que madame Brigitte Bardot s’était mise à la pâtisserie dans les années soixante, aprés avoir mis fin brutalement à sa carrière cinématographique, était une véritable tuerie.

« Alors… ? Tu t’es régalé, hein… ?!

— Oh, que oui ! Sûrement le meilleur repas que j’ai pris depuis… un sacré bout de temps !

— Tant mieux ! Faut que tu te requinques ! Bon… jette donc un coup d’œil là-dessus maintenant, pour voir ! »

Elle me passe un journal posé à coté d’elle.

« Tiens… lis donc ça… !

— Ça… ? Ça quoi ?! Les cours de la Bourse… ?! Excuse-moi, mais je ne comprends pas… ?!

— C’est le canard de ce matin… tu vois, je surveille le cours de la Bourse tous les jours ! Vrai que pour le moment j’ai pas un seul flèche à placer là-dedans, mais j’aime bien m’informer quand même, parce que je m’dis que le jour où j’en aurai un peu d’oseille, et bien… je pourrai le mettre sans me faire avoir ! Faut vraiment s’y connaître, mon chou, si on veut foutre son pognon en bourse ! Y’a un tas de gens qui se font baiser là-dedans et qui perdent tout ! Ma tante Yolande par exemple… J’ t’ai déjà causé de ma tante Yolande… ?

—… Non… je ne crois pas !

— Ben, tu vois, elle a tout perdu, ma tante Yolande ! Toutes ses économies y sont passées, à Tatie ! Elle avait investi dans le Tunnel, la pauvre !

— …Le Tunnel… un tunnel… ?! Quel tunnel… ?!

— Mais enfin… chou… celui sous la Manche, bien sûr ! Une drôle d’arnaque organisée encore que ce tuyau sous la Manche… parce qu’y z’ont tout perdu les gonzes… ! Tout leur fric est parti en fumée… Fouiiit ! Lessivée, la tatie Yolande, et en une seule journée encore… !

— Ah… ?… Ils ne l’ont finalement pas percé ce tunnel… ?! »

Elle se marre. Ce n’est pas facile à gérer non plus lorsque tu n’es au courant de rien, ou presque, comme moi…

« Mais bien sûr que si, ils l’ont percé le tunnel ! Sauf que la construction de leur usine à gaz elle a duré un an de plus que ce qui était prévu au départ, et surtout, le pompon sur le bonnet en laine, c’est qu’au final, ça leur a couté plus du double pour le creuser l’trou ! Alors, tu comprends, l’action elle ne valait plus un pet de lapin à la fin… ben, forcément… si la moitié du chiffre d’affaire sert à rembourser les intérêts qui courent, tu penses bien que les dividendes tu peux toujours te les carrer où que j’pense ! « 

Vrai que cela est toujours beaucoup plus clair lorsque c’est bien expliqué !

« Bon, alors maintenant regarde mieux ici ! Et ce tableau-là, surtout… ça, c’est le cours du Nikkei 225 !

— …?! … »

Elle se lève et vient s’installer tout à coté de moi.

Lorsqu’elle se déplace, Zoé, on dirait une chatte.

Une petite chatte, souple et féline…

Gamin, j’ai eu un chat. On l’avait appelé Moïse. Ainsi nommé parce qu’il avait failli se noyer dans un abreuvoir à bestiaux : il n’arrivait plus à remonter sur les bords, cela glissait de trop…

 » Éh ho… tu m’écoutes toujours là… ?!

— Hein… ?! Oui, oui, je t’écoute !

— Ok… j’t’explique mieux les détails !

— … Je veux bien… parce que je t’avoue que là je suis un peu perdu !

— Bon, le Nikkei 225, c’est la bourse du Japon… Ok ? Nikkei, c’est juste une abréviation, ça vient du nom du journal japonais qui publie l’indice tous les jours depuis qu’ça été inventé… Ensuite, le 225, c’est simplement parce qu’il y a 225 entreprises qui sont cotées dans cet indice boursier… Tu vois pour le moment ce n’est pas très compliqué… !

— Oui… pas compliqué ! Mais… je ne comprends toujours pas où tu veux en venir ?!

— Seconde papillon ! C’est pas fini, on va y arriver ! Bon… ensuite, maintenant que t’as compris pour le Nikkei, comme tu peux le voir écrit ici : il a fini en baisse hier soir à 22487,86 points… Mais là, pas d’inquiétude, c’est tout à fait normal avec le décalage horaire que l’on a avec le Japon !

— …Le décalage horaire… ?!

— Exactement, le décalage horaire ! Et du coup, ça clôture toujours en soirée pour nous, ici… Bon, la baisse n’est pas significative… Deux ou trois cents points de moins à la clôture, c’est vraiment pas grand chose ! Si tu commences à t’affoler pour si peu, mon chou, alors t’as pas fini ! Faut savoir que c’est toujours comme ça la Bourse… ça monte… et ça descend ! C’est very normal ! Et faut surtout pas s’affoler pour des bricoles ! Ceux qui font les meilleurs coups en bourse ce sont toujours ceux qui ont su garder la tête froide jusqu’au dernier moment !

— Mais… je ne m’affole pas ! Non, non… je ne m’affole pas du tout ! »

Elle s’appuie maintenant sur la table en formica jaune et se penche légèrement en avant, son visage délicat n’est plus qu’à quelques petits centimètres du mien… Je peux distinguer de minuscules gouttelettes de sueur qui s’accrochent au léger duvet, juste au-dessus de sa lèvre supérieure… Elle est si…

« Bien… mais vois-tu, ce n’est pas ça qui a attiré mon attention… non… c’est plutôt ça… ! »

Et elle pose alors vigoureusement son index sur une ligne bien précise du tableau…

« … Yamachi Electron corporation… ! »

— … Yama… chi… ?!

— Oui… Yamachi, chou… !

Je ne sais pas trop quoi dire, alors j’attends un peu en la regardant bêtement. Et c’est certainement ce que j’ai de mieux à faire pour le moment, même si cela ne me met pas du tout en valeur. Une fois de plus.

« … Quarante pour cent ! T’entend… ?! L’action a pris plus de quarante pour cent en une seule journée de cotation ! Et ça, tu peux me croire que c’est pas normal du tout ! Ouais… sûr qu’il se passe quelque chose de pas clair… ouais… de pas clair du tout… ! »

Chapitre 18. Midnight blues.

J-2. Plage de Brégançon. Très très tôt.

L’incendie a démarré vers deux heures trente environ…

C’était bien beau à voir, alors au début tout le monde sur la plage a imaginé qu’il s’agissait certainement du bouquet final de ce magnifique feu d’artifice que Jean-Lain nous avait concocté aux petits oignons…

Puis, les bouteilles de gaz des barbeuques ont explosé les unes après les autres… Mais c’est surtout lorsque l’on vit les premiers grands pins maritimes s’enflammer en torche que nous comprîmes finalement que ce n’était peut-être pas ça du tout !

Le pin ça brûle bien. Et assez vite. Surtout en plein été quand il est bien sec…

L’alcool aidant, il n’y a pas véritablement de panique. Les gens restent très calmes. Si ce n’est Jean-Lain, qui n’ayant peut-être pas bu autant que la plupart d’entre nous, court dans tous les sens en criant au feu…

Fort heureusement, les secours arrivent très vite, toutes sirènes hurlantes, mais comme les Canadairs ne peuvent pas intervenir en pleine nuit, un gradé en chef de la Sécurité Civile du coin nous déclare, du haut du marche-pieds de sa jolie Land-Rover rouge-orange vif, et sur un ton tout empreint de cette remarquable et stupéfiante sérénité que l’on peut rencontrer chez un type aguerri qui maîtrise parfaitement une situation de crise :

« …Ben, écoutez-moi donc, Messieurs-dames… dans ces conditions y’a qu’à laisser cramer tout ça tranquillement jusqu’à demain matin… ! Et si ça se trouve… ça s’arrêtera tout seul ! »

Preuve indéniable qu’ils ont un moral à toute épreuve nos pompiers et nos petits gars de la Sécu Civile, et qu’il en faut assurément bien plus que deux ou trois cent hectares de forêt dévastés pour les abattre.

Du coup, notre petite bringue on the beach se termine un peu en eau de boudin, et tout le monde rentre finalement se coucher paisiblement. Comme cela a déjà bien brûlé tout autour des douzaines de bungalows que Jean-Lain a fait installé sur le bord de mer, il semble que cela ne risque plus rien de ce côté-là. Surtout que, par chance, le sens du vent n’ayant pas tourné, il pousse rapidement le brasier vers l’intérieur des terres…

Ocarina-Mimimoun-Doudouillet nous affirme, très sûr de lui, que ce sont des thermiques dynamiques venant du large. Question « Aérologie », nous pouvons lui faire confiance ; le gonze a quand même perdu la moitié de ses deux guiboles en parapente…

Moi, je suis tous les V.I.P qui logent au fort, et qui grimpent là-haut, à la queue leu leu, par les escaliers taillés dans le rocher.

J’ai de la chance car grâce à Jean-Lain, qui m’a un peu à la bonne à vrai dire, je dors seule dans ma piaule. Mais d’autres, comme Didier Van Conninsgloogloo et madame Fifignon doivent partager la même chambre, faute d’assez de place. Alors, sur le chemin du retour, et sur le ton aimable de la plaisanterie, je lui demande à Fifignon si elle a prévu des rustines pour sa bouée canard, au cas où on ne sait jamais…

Elle rigole, mais je ne suis pas du tout certaine qu’elle ait vraiment compris le joke. Nous verrons bien demain matin si son coccyx va mieux…

Le Président, toujours très en forme, et ne voulant pas aller se coucher tout de suite, nous demande si l’on ne souhaite pas profiter de sa piscine pour un dernier bain de minuit. Paraîtrait que la chose est devenue une tradition immuable depuis l’ère Pompompidou, et qu’il faut absolument la respecter. Monsieur aurait soi-disant lu tout cela dans l’après-midi, en feuilletant le grand livre d’or du fort, qui est recouvert d’une jolie suédine verte.

Vu l’heure avancée et la fatigue générale, il n’y a aucun volontaire –pas même la Josyane, qui pourtant ne manque jamais une occasion pour montrer son cul– mis à part Tanguy Le Bibronzic, qui lui est déjà à moitié à poil avant que l’on ait le temps de dire ouf… Suédine ou pas, il n’est jamais le dernier celui-là pour se faire mousser devant le Président…

Éventuellement, si Dekka avait accepté l’invitation, je serai peut-être restée moi aussi, mais ce dernier nous dit en baillant qu’il a encore pas mal de pain sur la planche pour peaufiner en détail le plan « B » de notre invasion de la Chine. Cela est bien dommage, mais d’un autre coté si lui ne s’intéresse pas sérieusement à ce plan d’attaque, déjà bien foireux, je ne sais pas trop qui ici va s’en occuper… !

Alors, on les laisse tous les deux, le Président et l’autre suce-boule, se baquer en tête à tête, et tout le monde s’éparpille dans les couloirs afin de rejoindre ses pénates.

Chemin faisant, je croise Madame Gémiminiani qui cherche les cuisines…

« … Je boirai bien encore un petit Limoncello… ! Ça ne vous dirait pas de m’accompagner Madame Goret… ?!

— Non… Désolée, mais je suis complètement vannée là… Et puis moi, la citronnade, ça me donne des aigreurs ! »

Elle a déjà beaucoup picolé la mère Gémiminiani, et pour avançer droit elle doit se tenir aux murs, qui, anecdote architecturale intéressante, font quasiment partout ici un bon mètre vingt cinq d’épaisseur.

Depuis la petite fenêtre à meneaux de ma chambre j’ai une très belle vue panoramique sur la mer. Balou me fait la fête, il est heureux de me revoir. J’avais préférée ne pas l’emmener à cette soirée car il était vraiment trop épuisé par son bain de mer de l’après-midi ainsi que par cette partie de frisbee endiablée qui avait suivie.

Je m’assois sur le bord du lit, j’enlève mes chaussures pleines de sable et puis sans attendre plus longtemps, j’allume mon portable.

Voilà… Ça y est… trois barres de réception… J’ouvre maintenant ma boite mail… Oui… parfait… un nouveau message… j’ai le cœur qui bat la chamade… le message s’affiche enfin… je le relis plusieurs fois de suite… mais il n’y aucun doute… Non, vraiment aucun doute, c’est bien écrit… là… quinze millions d’euros… je compte à haute voix les zéros… un, deux, trois… c’est bien ça… quinze millions… quinze millions d’euros into the pocket ! Balou me regarde avec de gros yeux, ce qui n’est pas non plus la révélation de l’année ; il a ces gros yeux-là depuis qu’il est né…

 » Mon chéri… Je crois bien que l’on va pouvoir s’acheter une jolie maison…et tout au bord de la mer celle-là ! Mon gros chérinou à sa maman… allez, viens donc par ici, ma p’tite beauté, que j’t’embrasse ! »

Et je me laisse enfin tomber sur le lit… heureuse…