Chapitre 35. Fuite d’huiles.

J-2. Villa Mektoub. Vingt minutes plus tard.

J’ai tout de suite pensé à WooWoo…

Quelques minutes plus tôt, ne venais-je pas de comprendre que cet enfoiré était capable de tout pour arriver à ses fins, de découvrir, stupéfaite, qu’il me faisait surveiller de près par ses sbires depuis un sacré bout de temps, écoutant toutes mes conversations, et notamment celles que j’avais eu dernièrement avec Gladys ? Alors, il n’y avait aucun doute possible dans mon esprit, si elle n’était plus là, à m’attendre comme elle me l’avait promis tout à l’heure, il ne pouvait y avoir qu’une seule raison : ce salaud de Woo Woo venait de la faire kidnapper !

Je suis perdue… complètement perdue, paumée, sidérée, désespérée, anéantie, liquéfiée… et voilà aussi que je pèse deux tonnes ! Deux tonnes d’horrible souffrance, deux tonnes de malheur qui me plaquent au sol, et pourtant, et pourtant tout de suite je veux courir droit devant moi, sans réfléchir, la chercher partout, dans tous les sens, dans tous les endroits possibles, la retrouver coûte que coûte, remuer la Terre entière et de fond en comble, crier, gueuler, hurler, cogner, oui, le cogner fort, ce Woo Woo, lui foutre ma main dans la gueule à ce gros lard, lui arracher une oreille, puis la seconde avec tout autant de rage, et les jeter ensuite à un gros chat pour qu’il s’en amuse, puis, lui péter un bras, d’un coup sec, crac ! le piétiner à pieds joints, longtemps, lui faire sauter toutes ses dents, du devant, d’en haut, du bas, et même celles qui sont tout au fond de sa petite bouche de fumier, bien planquées, et qu’il crache du sang, ce salaud, et que ça coule à flots encore, et qu’il se pisse dessus de frayeur, et qu’il pleure sa mère pendant des heures, et qu’il demande pardon dans un râle étouffé, et puis, enfin, qu’il agonise, cette sale pourriture jaune, mais qu’il parle avant ! Ô, oui…! Ô, que oui, faites-moi confiance ! Il finirait bien par parler, ce saligaud !

Mais, une main ferme me retient…

— Attendez une minute ! Partez donc pas comme ça ! C’est vous Madeleine… ?!

— … Quoi…?! … Madeleine ? Oui, oui, c’est moi ! Et vous, vous êtes qui… ?!

— Henri ! Je suis le chauffeur de madame Bordèrre… l’écrivaine !

— … L’écrivaine… ? Quelle écrivaine… ?! La connais pas celle-là ! Bon lâchez moi le bras maintenant sinon j’appelle du monde !

— Mais, elle est avec elle…

— Quoi… qui ça… ?!

— Votre amie, Gladys… elle est là-bas avec ma patronne mademoiselle Bordèrre et je viens pour vous le dire avant que vous ne la recherchiez partout ! Alors, ne vous en faites pas, madame, j’vous lâche bien sûr, y’a pas de souci !

— … Elle l’a kidnappée… ! Elle est dans le coup avec Woo Woo, hein, c’est ça… ?! Alors, c’est donc elle qui l’a kidnappé… ?! Salaud ! Elle est où… ? Tu vas finir par me le dire maintenant où elle est, ma Gladys… parle donc ou bien… je t’emplâtre !

— Hé, ho… c’est quoi cette histoire de kidnapping ?! Enfin voyons, calmez vous, personne n’a enlevée votre amie ! Elle est là-bas que je viens de vous dire, et elle discute tranquillement avec ma patronne !

Ce type avait l’air plutôt honnête, et très propre sur lui dans son costard-cravate, aussi je me suis tout de même un peu calmée. Et puis, je l’ai suivi, et ma Gladys était bien là, un peu plus loin, sereine, une coupette en cristal de Bohême pleine de bulles à la main…

— Ah ! Madeleine, te voilà enfin ! Tu ne t’es pas trop inquiétée, je l’espère ?!

Inquiète ?! Moi… ?! Mais non, tu parles, Chérie ! Que nenni ! J’étais juste à deux doigts de massacrer la moitié de la planète, d’exterminer sans aucun état d’âme tout ce qui bougerait même imperceptiblement une escourde, et sans oublier bien entendu de les torturer avec patience tous autant qu’ils étaient avant qu’ils ne crèvent, ces vermines ! Finalement, je lui aurai bien lacéré sa petite robe noire à coups de griffes… Elle a souri…

— Mais non… bien sûr que non !

Le chauffeur s’éloigne discrètement sans oublier de me jeter un petit coup d’œil en coin, amusé.

— Viens donc par ici que je te présente mon amie Phlycténiae… on s’est connu toutes les deux en classe prépa à Henri IV, et puis surtout, c’est ma romancière préférée ! Il n’est pas possible que tu n’es pas lu au moins un de ces ouvrages ?! Tiens, je suis presque certaine que tu connais le plus célèbre d’entre-eux : « Crise de nerfs sur un paddle fou »… ?! Celui-là est vraiment trop génial, non ?!

La Phlycténiae en question n’est pas épaisse. Et puis toute rouge aussi. Elle est entièrement peinturlurée de cette couleur. Tout le corps. Et très peu de fringues par le dessus, juste une espèce de mini tutu en tulle, cramoisi lui aussi, et un gros nœud, toujours en tulle et de la même teinte, dans les cheveux, et puis rien d’autre… rien… ! Ouais, sûr qu’elle est drôlement maigrichonne, cette Phlycténiae ! Un vrai coton tige ! Elle a des cannes de serin à se prendre des bains de pieds dans un canon de fusil ! Et pas du gros calibre, vous pouvez me croire ! À vue de nez du douze peut-être, et encore, je ne suis pas certaine ! Elle me tends une main… j’ose pas trop serrer… je vais lui péter quelque chose… !

— Bonsoir… Madeleine, c’est bien ça ? Alors, comme cela, vous travaillez avec notre Président de la république à ce que vient de me raconter Gladys… j’imagine que cela doit être follement amusant, n’est-ce pas… ?!

Encore une qui n’a rien compris à rien.

— Ouais, ouais, pour ça, je m’éclate bien ! Et puis on voyage pas mal aussi ! Et vous, alors… ? Même pas peur des taureaux, à ce que je vois ?!

Elle pouffe de rire. Il se pourrait bien qu’elle se brise en deux entre deux quintes.

— Tu vois, je te l’avais dis, Flick, elle est vraiment marrante, mon amie Madeleine !

— Oh, oui… je l’adore déjà !

Ma Gladys rayonne. C’est la première fois, depuis que je la connais, que je la vois comme cela… bon sang, qu’est-ce que t’es belle quand tu ris, ma beauté !

— Dis donc, toi, j’ai l’impression que ça te fait du bien de prendre un peu l’air ! Cela me fait rudement plaisir de te voir aussi gaie !

— C’est vrai, tu as raison, je suis tellement bien ici, ce soir, avec toi !

Je l’attire contre moi, et lui roule un big palôt de folie, avec la langue qui tournicote bien dans tous les sens. Et tout ceci devant la planche à pain qui doit rougir encore un peu plus dans son body-paint intégral. Ouah ! Comme cela fait du bien un peu de détente après tout ce stress !

Nous sommes encore bouche à bouche lorsque toutes les loupiotes autour de nous s’éteignent d’un coup, et qu’un type monte sur l’estrade installée en face de nous, et commence à nous faire l’article dans un microphone avec une voix de châtré. Il nous annonce les réjouissances du spectacle prévu ce soir, et même qu’on allait vraiment se régaler, promet-il.

— Et pour commencer, voici, sous vos applaudissements, l’ours Katmaï dans son numéro de jonglerie !

Pour mieux voir, on s’avance toutes les trois vers la scène installée en hauteur devant la pistoche. C’est plutôt marrant car l’ours qui se pointe porte, lui aussi, un tutu. Le plantigrade, beaucoup plus potelé et poilu que notre ablette cramoisie, debout sur ses pattes arrières, jongle adroitement avec des grosses bougies allumées, rapport direct, je le suppose, et cela est vachement touchant d’y avoir pensé, avec l’anniversaire à Mademoiselle canard WC…

Au bout d’un moment, la cire brûlante des bougies lui dégoulinant un peu partout sur le râble, cela se met à sentir fortement le roussi, et son dresseur, conscient du problème, préfère arrêter la démonstration avant que sa bête de foire ne finisse complètement épilé. Tout le monde applaudit bien fort. Très chouette, l’ambiance, ici…

— Et maintenant, voici les « Déglingoskaïa », des lutteuses formidables qui nous viennent directement de Bulgarie !

Deux nanas, tout en muscles et le corps entièrement enduit d’huile, apparaissent dans les projos. De sacrées bestiasses, ces lutteuses, bien grassouillettes dans des maillots de bain très échancrés, et qui, sans attendre, commencent par s’attraper par le derrière du cou pour se faire tomber sur le tapis. Ce genre de spectacle a toujours beaucoup de succès, surtout auprès des mecs. Apparemment, cela les excite grave de voir des pouffiasses dans le genre rouler et surtout se tripoter ensuite dans de l’huile de friture ou bien encore dans de la boue immonde ! Et il n’y a qu’à les entendre tous gueuler, ce soir, pour s’en persuader… ! Mais, ce n’est pas tout, ça, j’ai pas mal de choses à régler, moi…

— Ne bouge pas… ! J’ai un petit coup de fil a passer ! que je chuchote à l’oreille de Gladys. Et je me recule, de deux petits pas seulement, histoire de ne pas trop la quitter de l’œil non plus.

— Allo… ? Jean-Lain ?! Nom d’un chien, qu’est-ce que tu foutais… pourquoi tu répondais pas… ?!

— Madeleine… ?! Ah, c’est toi, Madeleine ?! Excuse-moi, je m’étais endormi !

— Endormi ?! Mais, comment ça… ?! Tu es déjà couché ?! Il est à peine vingt deux heures… ?!

— Non… non, je me suis endormi sur une chaise dans la salle à manger ! Je sais… c’est vraiment pas de moi ! La fatigue sûrement ! Je prépare tout pour demain matin… il y a la reine d’Angleterre qui vient pour le petit-déj’ ! Tu ne vas pas le croire, mais elle s’est encore invité à l’improviste, la garce ! On vient de l’apprendre juste après que vous soyez partis… la grosse tuile, quoi ! Comme si on avait vraiment besoin de ça en plus en ce moment !

L’une des deux lutteuses a réussi à coincer fermement la tête de l’autre entre ses cuisses musclées…

La reine d’Angleterre, je la connais bien aussi, et ce n’est pas la première fois qu’elle nous fait ce coup-là de débarquer sans prévenir. C’est une habituée de la chose. Et, comme Madame est toujours la reine du Monde, et même du Commonwealth, on n’ose pas trop lui dire quoi que soit. Surtout que si elle t’as dans le collimateur, elle ne te lâchera jamais plus ensuite parce que c’est une sacrée bourrique, celle-ci ! Et puis très observatrice… rien ne lui échappe, elle est vigilante au possible ! D’ailleurs, je sais qu’elle note tout sur un petit calepin, son putain de petit calepin royal à son altesse, qu’elle planque toujours dans son sac à main ! Je le sais, j’l’ai vu faire, la vieille… !

— Bon, écoute-moi, mon Jeannot… la reine d’Angleterre, tu la laisses en plan pour le moment ! J’ai besoin de toi en urgence !

— Hein… ? Quoi… ? Mais…

— Y’a pas de mais ! Tu vas monter rapido dans ma piaule et récupérer ma valoche qui est posée sur le lit…

— Ta valise… ?! Mais, tu pars, Madeleine ?!

— Oui, je pars ! Ouah, c’est dingue comme tu captes drôlement vite ! Impressionnant !

— Mais, tu pars où… ? Madeleine… tu ne vas pas partir maintenant tout de même ? Et qu’est-ce que je vais devenir, moi, si tu pars… ?!

— Bon… écoute, écoute-moi bien au lieu de chialer comme une… enfin, bref, tu récupères Balou aussi ! Il te suivra sans problème, il te connait bien, toi. Et n’oublies pas de prendre sa petite gamelle qui est posé au pied du lit… pour les croquettes, ce n’est pas la peine, laisse tomber, je me débrouillerai !

— Balou… ?! Tu pars avec Balou ?!

Son premier ministre actuel à la reine d’Angleterre, Sir Walter Charles Huddington, la surnomme « Elizabeth on ice », et ça, c’est parce qu’il affirme que sa Majesté est tout comme une patinoire : froide et lisse comme peuvent l’être toutes les patinoires du Monde, mais surtout parce que sur elle tout glisse à merveille ! Il dit aussi volontiers, le Lord, que ses rebords à la Queen doivent être en caoutchouc car à chaque fois, et quoi qu’il fasse, cela lui revenait toujours dans sa gueule, à ce Charlot… !

Les deux grâces bulgares ont bientôt terminé de s’emmancher et de se brouter bien consciencieusement la savonnette. Cela se voit qu’elles commencent à fatiguer. Évidemment, comme il fallait s’y attendre, elles se sont entre-déchirés les maillots avec méthode et sont maintenant quasiment à poil…

— Tu récupères un hélico et tu rappliques fissa ! Je t’attends ! Et surtout, ne pose pas de questions ! On n’a pas de temps à perdre pour ça ! Allez, magne-toi maintenant ! Si t’es pas là dans moins de vingt minutes : je raconte tout au sujet de madame Gémiminiani !

Et je raccroche. Je sais bien que j’ai été, une fois de plus, un peu vive avec lui mais la situation l’impose. Il ne faut pas que l’on traînaille trop par ici maintenant. Il ne fait aucun doute que le Woo Woo, ce vicieux, doit déjà s’organiser, lui aussi, de son côté. Et comme je sais dorénavant qu’il écoute toutes mes conversations téléphoniques : cela lui fait toujours un coup d’avance sur moi…

Les lutteuses quittent maintenant la scène sous des tombereaux d’applaudissements et de sifflets puissants et enthousiastes, puis des types viennent immédiatement passer des serpillères pour tenter d’enlever le trop plein d’huile répandu sur le tapis ciré. Belle organisation, je dois le dire.

Je me rapproche de Gladys et de sa copine.

— Rien de grave au moins… ?

— Non, non, aucun souci, juste deux ou trois petits trucs de dernière minute à régler pour le boulot !

Si je ne désire pas trop l’inquiéter pour l’instant, je sais pourtant qu’il faudra bien que je lui raconte tout, et assez vite maintenant, au sujet de Woo Woo et de mes petites combines avec cet ignoble pourceau. Toutefois, à cet instant, j’ai encore besoin de réfléchir calmement à la suite, car, si j’ai déjà mes deux billets en première classe pour les îles Fidji, avec un décollage prévu demain dans la soirée de Roissy, soit trois heures seulement avant la fin de l’ultimatum de l’autre abruti, j’ai aussi bien conscience que ce n’est pas encore gagné, cette histoire. Attention, va vraiment pas falloir que tu te loupes, ma petite Mado… !

— Et voici maintenant, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, les célèbres clowns Julius et Marcel… !

Le premier a apparaître sur la scène est le clown blanc, tout en habit de lumière scintillant de mille feux et chapeau pointu. Puis, voilà le second qui nous déboule aussi sec à fond les ballons… Et, c’est là… c’est là que ça a légèrement déraillé dans le programme… ! Ah, oui, ça, pour débouler, il a déboulé, l’auguste au nez rouge ! Il a jailli comme une grosse fusée de la NASA, ou bien plutôt, et l’image vous parlera peut-être encore mieux, comme un godemichet bien vaseliné sorti fébrilement d’un tiroir de table de chevet un soir de la Sainte Catherine… ! Pfffuittt ! qu’il nous a fait sur la toile cirée avant de décoller direct ! Les premiers rangs l’ont vu passer au-dessus d’eux en battant des ailes, enfin je veux dire des bras, puis assez rapidement il a perdu de l’altitude, loi de la gravité oblige, et vlan… l’impact… ! Je crois bien qu’elle ne l’a pas du tout vu venir, la Phlycténiae, et c’est en plein dans l’buffet qu’elle se l’est enquillée, l’allumette suédoise… !

Chapitre 34. Les œufs dans le panier.

J-2. Villa Mektoub. Un quart d’heure plus tard.

Lorsque nous le voyons revenir, notre Marcel, le nez rouge tout de traviole, blanc comme un linge d’autel, et avançant d’une façon assez peu orthodoxe, les pieds en canard et les jambes très écartées, nous comprenons tout de suite qu’il a du se passer quelque chose d’anormal. Zoé, qui le tient délicatement par la main, le fait asseoir avec précaution sur la deuxième chaise bancale, juste à côté de J-T.

— Une dingue… !

— Hein… ?

— Ton copain s’est fait attaqué par une dingue ! Une véritable folle furieuse ! Complètement tarée, la nana ! Faut croire qu’elles ne sont pas toutes enfermées !

Dans la foulée, elle nous explique dans les moindres détails le déroulement de la scène sus-mentionnée, et là, inutile de dire que nous avons extrêmement de mal à nous contenir, avec Julius, pour ne pas éclater de rire ! Ah ! Ce pauvre Marcel ! Lui qui se la joue sans discontinuer « Gros bras et roulement de mécaniques à toutes épreuves » le voici bien arrangé cette fois !

— Allez… cela va finir par passer ! Ça n’a pas l’air si grave ! Et puis surtout, il y a bien plus important pour le moment…

— Et quoi donc, mon Chou ? Qu’est-ce qu’il vous a raconté le vieux schnok… ?

— Et bien, il nous a tout simplement appris la véritable raison de la présence du Président de la République à cette soirée…

— Cool !

— Oui… cool ! Donc, s’il est venu ici, vois-tu, c’est dans l’unique but de récupérer auprès de son copain Gonfarel, un petit manuel…

— Un manuel ?

— Oui, un petit manuel, mais d’une importance capitale !

Alors, je narre, et j’explique l’importance de cet objet qui contient la marche à suivre et surtout les fameux codes secrets indispensables si l’on désirait déclencher une attaque thermonucléaire. Je lui apprends ensuite, et tout aussi incroyable que cela puisse être, que l’ancien Président Gonfarel avait tout bonnement oublié de le transmettre à son prédécesseur, il y a donc deux ans de cela, et plus incroyable encore, que ce dernier venait à peine de s’en apercevoir !

— Oh, ben, ça ! Vraiment du grand n’importe quoi ! Et ces types sont censés nous diriger ?! Mais, quelle bande d’incapables !

— Effectivement, tu as raison, tout ceci n’est pas très sérieux ! Il reste néanmoins que pour nous cela est assez inespéré…

— Comment ça… ?

— Imaginons que nous arrivions à remettre la main sur ce fameux manuel avant le Président…

— Oui… ?

— Et bien, du coup, il est clair qu’ils ne pourront jamais les faire partir leurs satanés missiles ! Et je me tourne vers Julius…

— N’est-ce pas, Julius ? C’est bien ce que tu m’as dit tout à l’heure ? Sans les codes, impossible de lancer les missiles ?

— Ja, ja ! Zela est tout à fait correck ! Zans zeux, qui zont enregistrés dans le logiziel-leu, faut abzolument réinizializer tout le program-meu ! Natürlich, zela est toujours pozi-bleu, mais zela prendre beaucoup de temps !

— Voilà ! Et ainsi, l’on pourra calmer le jeu tranquillement comme on a toujours eu l’habitude de le faire jusqu’à présent depuis là-haut !

— … Comment ça… ?! Qu’est-ce que tu veux dire, Chou… ? Là-haut… ? Où ça donc, là-haut… ?!

— Quoi… ?! Là-haut ? Mais non… rien ! Là haut, là-bas… c’est du pareil au même, non ? Oui, bon, c’est exact, je crois bien que j’ai dit là-haut mais comme j’aurai tout à fait pu dire autre chose !

— Oui, peut-être, mais j’ai très bien entendu là-haut ! Tu as bien dit là-haut, Chou… !

— Si je peux encore me permettre… et sans vouloir trop m’immiscer dans vos affaires, je crois que vous faites fausse route les gars ! Notre J-T sorti des vapes…

— Quoi… ?!

— Hé, oui ! Vous vous égarez, là, parce que le manuel ce n’est pas du tout Gonfarel qui le détient ! Non, ça, je peux vous assurer que ce n’est pas lui du tout ! Par contre… je sais très bien qui c’est qui l’a, moi !

On pourrait sûrement en raconter beaucoup sur ce J-T, et pas que des jolis compliments, c’est une évidence, mais, pour le coup, il me sauvait la mise…

— Hein… ?! Qu’est-ce que tu nous racontes, le vieux ?! Et pourquoi tu nous l’as pas dit tout à l’heure quand t’étais encore sous hypnose ?!

— Mais, parce que vous ne me l’avez pas demandé, tiens donc !

— Bon… OK… vrai que c’est pas faux ! En attendant, si ce n’est pas Gonfarel qui détient le manuel, qui est-ce, alors ?!

— Si j’vous le dit… vous promettez de me relâcher ensuite ?!

— Faut voir… j’sais pas trop… peut-être… !

— Non, j’veux savoir avant ! Sinon, j’vous dit rien du tout ! Et ce n’est pas la peine de recommencer ce vilain truc avec votre doigt… cette fois, je ne me laisserai pas faire !

— Et avec ma main sur ta gueule ?! Tu nous causerais mieux ?! Marcel, qui semble avoir récupéré de son petit dommage aux orphelines…

— Laisse donc, Marcel ! Après tout, pourquoi pas le relâcher s’il nous promet sur l’honneur de ne pas nous causer d’ennuis par la suite… et puis, il va finir par nous encombrer plutôt qu’autre chose !

— Promis ! Promis sur mon honneur ! Et même sur tout ce qui vous plaira ! Je vous jure que je me tiendrai tranquille et je ne dirai absolument rien à personne ! C’est promis, les gars ! Je vous le jure !

Évidemment, l’on devinait bien tous ici présent que la première chose que ferait sans aucun doute, ce J-T, avec sa face de faux-cul et sa panoplie complète de simagrées, serait d’aller nous dénoncer illico presto ! Pour jurer sur l’honneur faut-il encore en avoir un minimum de disponible en stock, et j’en avais déjà malheureusement connu quelques autres, des comme lui, des qui, pour être encore plus clair sur le sujet, vous donneraient le bon Dieu sans confession, et qui pourtant n’hésitent pas un seul instant par la suite à vous mettre dans le pétrin dès que la première occasion se présente !

— C’est entendu, alors vas-y maintenant, on t’écoute, la fouine ! C’est qui, le manuel… ?!

Notre J-T a maintenant les yeux plus que globuleux, et qui sait, peut-être même vont-ils finir par lui sortir complètement des orbites s’il s’obstine comme cela à nous jouer son cinéma sur le mode «J’impressionne fort mon petit monde avant de lâcher le morceau» ! Me demande si sa prochaine beigne ce n’est pas moi, cette fois, qui vais finir par lui refiler… ?!

— Bon, t’accouche, ou quoi… ?! Mon Marcel, perdant, lui aussi, dangereusement patience.

— Oui, oui… voilà… c’est… c’est Madeleine… ! Cette sacrée salope de Madeleine ! Je sais que c’est elle qui l’a, votre foutu manuel ! Je le sais parce que j’y étais moi aussi, il y a deux ans, et je l’ai bien vu le prendre en douce quand elle croyait que personne ne l’observait, cette garce !

— Ah, ben, merde, alors… !

— … Quoi… ?! Qu’est-ce qui t’arrive, Marcel ?!

Le voilà qui se lève en se frottant très délicatement les testicules probablement encore un peu douloureuses…

— Madeleine… ?! J’ai bien entendu, là… ? Il a bien dit Madeleine, hein… ?! Madeleine, mais, pute borgne, cette Madeleine, c’est notre folle dingue de tout à l’heure !

— Quoi… ? Moi, surpris.

— Cette Madeleine dont y nous cause, le vieux, ben… je crois bien que c’était elle dans les chiottes… !

— Et sûrement que pour sûr que c’était elle ! Y’a pas d’erreur possible ! Parce que je vais vous le dire, moi qui la connait bien, c’est tout simplement le diable en personne, celle-ci ! Oh, oui… le Diable ! Alors… ? C’est bon maintenant, vous aller me relâcher, les gars… ?

Émoti-conne.

Une chanson d’actualité…

Comme un virus qui traînerait dans l’air

L’air du buzz, et déjà l’plein des galères

Défense d’afficher, nos envies, nos pensées

Sur des murs de carton-pâte, d’pâte à modeler

Murailles de dédain, aux décos de cinoche

Vous nous mentez, hou ! Com’ c’est moche !

Depuis notre naissance, depuis le début

Des laitues, vous nous vendez, déçus, déçus…

Depuis notre naissance, depuis le début

Des laitues, vous nous vendez, déçus, déçus…

Pauvreté du discours, au secours la syntaxe !

Médiocrité, rouge sang, impaire et passe

Défauts des papiers, roule sans l’assurance

Tombereau d’ordures, frisant l’indécence

Internet pas très net, cache l’adresse IP

Et crache son venin, asséne ses vérités

Et surtout n’oublie pas, pauvre… môme

De décorer ton fumier, d’un émoticone !

Et surtout n’oublie pas, pauvre… môme

de décorer ton fumier, d’un émoticonne !

Échange d’opinion, des mots de passe-passe

Suivre protocole, mais jamais personne en face

Qu’un avatar en pixels, une tronche de spam

Intelligence artificielle, c’est ça le programme ?

Vide ton panier, tu t’es planté, ma jolie !

Out le Black Berry, déconnecte ton Wifi

Réalité devient virtuelle avec application

La puce à l’oreille, et casser l’fil des émotions…

Réalité devient virtuelle avec application

La puce à l’oreille, et casser l’fil des émotions…

Et surtout n’oublie pas, pauvre conne

De décorer ton fumier, d’un émoti-conne !

D’un émoti-conne… !

Texte Ernest Salgrenn® Tous droits réservés. Février 2021.

Camargue.

Voilà, voilà*. Je m’installe dans mon fauteuil club en cuir pleine fleur de vachette. Vachette de Camargue, il va de soi, animal d’une race bovine de petite taille mais au courage sans borne, aux yeux noirs toujours pétillants de malice, et dont l’espèce en remontre à plus d’un razetteurs, les Dimanches après-midi, dans nos arènes provençales. Juste avant de finir estourbie d’un coup de pistolet à tige captive perforante dans un abattoir de proximité.

À l’intention de ceux et celles qui ne connaissent pas cet outil magnifique qui est le pistolet à tige captive perforante (appelé aussi parfois, pistolet pneumatique d’abattage à percuteur captif) il s’agit d’un instrument, certes dangereux, mais bien utile, dont l’ingéniosité est tout à fait remarquable : une tige en acier trempée sort du canon de l’arme, perfore l’os frontal, puis s’introduit tout aussi facilement dans le cerveau de l’animal, causant une mort quasi instantanée, ou en tout cas des dégâts irrémédiables. L’animal est ensuite lié par les pattes arrière, relevé ainsi et acheminé mécaniquement dans les plus brefs délais vers la zone d’équarrissage, se vidant en chemin de son sang et notamment s’il continue à gigoter psalmodiquement avant de mourir tout à fait. C’est propre, c’est net.

Donc, je m’installe dans mon vieux fauteuil club, un verre de whisky à la main. Du Glenn Fish Balmoral. Je ne bois que celui-là. Enfin, en vérité, plus jeune il m’arrivait de consommer d’autres marques que celle-ci, mais cela était bien plus par nécessité financière que par goût. Le Glenn Fish Balmoral, et le vingt ans d’âge de surcroît, n’est pas à la portée de toutes les bourses. Il est la marque certaine d’une réussite sociale que je revendique sans aucune honte. Oui, j’ai les moyens de boire ce whisky hors de prix, et cela me réconforte un peu quelque part. Je me saisis de la télécommande de la télévision, tandis que ma chatte, Simone de Beauvoir, saute sur mes genoux et s’y love confortablement, tout autant confortable que puissent être une paire de vieux genoux cagneux comme les miens. Oui, encore une fois, ma chatte s’appelle Simone de Beauvoir ! J’aurai pu me contenter de la nommer simplement Simone, mais la provocation désirée eut été fort amoindrie. Simone de Beauvoir laisse le champ libre aux récriminations et invectives des féministes de tous poils de passage à mon domicile (assez rares ces derniers temps, il faut tout de même l’avouer très objectivement). Mais rassurez-vous, je le leur rends bien dès que j’en ai l’occasion. Ma chatte a les yeux bleus, elle aussi. Mais, pas de ridicule turban indien noué dans les cheveux. Elle est adorable (ma chatte…). Elle sera de façon certaine le dernier amour de ma vie. C’est une Siamoise. Une magnifique Siamoise pure race. Cette race, l’une des plus ancienne sur Terre, est généralement d’un très grand attachement pour son maître. Et cela me convient tout à fait : j’aime –j’ai toujours aimé– tout ce qui s’attache ainsi aux gens, sans retenue ni arrière-pensée. J’allume maintenant le téléviseur. C’est un Bang et Olufsen. Une marque danoise de prestige. Très design, très smart, très bien comme il faut pour un intérieur soigné tel que le mien, où le souci du détail l’emporte sur tout le reste. J’ai toujours eu ce souci du détail, c’est indéniable. L’ensemble, poste de télévision et enceintes Multiroom Beosound, m’a coûté plus de dix mille euros. Dix mille trois cents cinquante neuf euros très exactement, j’ai conservé la facture quelque part, si vous ne me croyez pas. Mais, pour quelle raison ne me croiriez-vous pas ? Et pourquoi, après tout, ai-je ainsi besoin de me justifier comme cela à tout bout de champ ? Une image apparait. C’est celle d’une jeune ingénue dans une quelconque émission de Télé-réalité. Elle a des seins énormes. Autrefois, j’ai adoré les gros seins. En plus du silicone, elle est aussi maquillée à outrance. Et je suis gentil, outrance est un euphémisme de bon ton pour l’occasion. Je zappe rapidement. Aujourd’hui, les fortes poitrines n’ont plus guère d’influence sur ma façon de vivre ou de penser. Me voici maintenant sur la Cinq et devant une autre vulgarité télévisuelle, mais il s’agit, cette fois-ci, de l’inévitable talk-show de « Fin d’après-midi-Début de soirée ». Des interlocuteurs et trices (toujours les mêmes, tous les soirs, à croire qu’ils n’ont rien d’autre à fiche que de passer à la téloche) s’étripent en direct, dans la cacophonie habituelle, histoire de faire monter l’audience tout doucement, avant la plage infantilisante des pubs. L’une de ces dames déclare à l’autre, d’une façon péremptoire et avec une grande suffisance, que nos banlieues (c’est apparemment le thème du jour) ont tout de même apporté de grands artistes à la Société (elle dit plus exactement : « …de grandes réussites sociales » !) comme, et elle les cite l’un après l’autre, cet humoriste notoire, ce joueur de football, et pour finir ce grand acteur que même Hollywood nous envie. Réussites sociales ? Gratins de notre Société ? J’hallucine en direct. Voici donc, ce que représenterait aujourd’hui pour cette dame (et sûrement pour un grand nombre d’autres personnes) l’image d’une formidable réussite sociale ? Joueur de football, humoriste, acteur, une belle réussite sociale ? Je zappe à nouveau, me ressers un verre de Glenn Fish Balmoral, et Simone de Beauvoir ronronne de plus belle. Issu, moi aussi, d’un milieu très modeste, pour ne pas dire pauvre, j’ai lutté ma vie durant pour gravir tous les échelons. Je suis chirurgien. Ou bien plutôt, j’étais, car à cette heure me voici à la retraite. Un spécialiste reconnu des transplantations cardiaques. J’ai fini professeur à la faculté de médecine. En fin de carrière, mon salaire était de huit mille quatre cent soixante quatre euros par mois. J’ai opéré pendant plus de trente ans. Trente années à sauver des vies en suspend tous les jours. Alors, non ! Non, Madame « j’ai un avis à la con sur tout et je le dis à tout le monde », ne me parlez surtout pas de footballeur, et même s’ils empochent des millions par mois, ou bien je ne sais encore de quel raconteur de blagues à deux balles lorsque vous parlez ainsi de réussite sociale ! Avoir été chirurgien du cœur, et puis siroter à la retraite du Glenn Fish Balmoral de vingt ans d’âge, voici réellement un bel exemple de réussite sociale !

Je regarde mes mains. Ce soir, elles tremblent énormément. Ma petite Simone, je l’ai adopté il y a trois ans de ça. Après la disparition de mon épouse, j’ai ressenti le besoin d’avoir quelqu’un près de moi, à qui parler de temps en temps. Cette race de chat miaule beaucoup, et cela tombe bien. Je crois qu’elle comprend absolument tout ce que je dis. Non, mieux que cela, elle lit toutes mes pensées ! Tiens, là, en ce moment, je suis persuadé qu’elle devine mon désespoir devant toutes ces conneries que l’on nous assènent tranquillement jour après jour. J’éteins le zinzin cathodique. Le silence se fait dans la pièce. J’aime aussi le silence. Le silence me repose, c’est une évidence, et j’ai besoin de me reposer ces temps-ci. J’ai presque terminé mon verre. Et, la boite est là, posée sur la table d’appoint. La Camargue est un lieu insolite. Et bien mystérieux. J’y ai passé de belles années. Celle d’une jeunesse éclatante d’insouciance, de joie, d’amour. De si beaux souvenirs me rattachent pour toujours à cette région. Je ne saurais trop conseiller à tous les bobos parisiens, fonçant à bord de leur SUV dernier cri vers l’Espagne, et Barcelone (Le dernier endroit à la mode où il est nécessaire de passer du bon temps en ce moment) d’y faire une halte, ne serait-ce que quelques heures. Bien sûr, il y a ces hordes de moustiques qui ne manquent jamais de vous assaillir à l’instant même où vous mettez le nez à l’extérieur, mais le jeu en vaut la chandelle. Par exemple, un coucher de soleil sur les marécages, la veille d’une journée de Mistral, alors que la flamboyance extraordinaire de l’astre, rouge vif, illumine le ciel entier, vous laissera un souvenir impérissable. Je vous en prie, ne ratez surtout pas cela…

Je saisis la boite, je l’ouvre. Tout est prêt, l’amorce d’air comprimé à vingt-cinq bars est déjà introduite, il n’y a plus qu’à appuyer sur détente…

* « Voilà, voilà. » : une fois de plus, l’auteur se démarque immédiatement de ses congénères en employant ici, une formulation audacieuse n’ayant aucun sens si ce n’est celui de surprendre dès le début, le lecteur-trice. Bravo, l’artiste !

Texte et photos protégés. Ernest Salgrenn. Février 2021. Tous droits réservés.

Belle-de-jour.

Avant de vous livrer ma dernière composition, et il s’agit aujourd’hui d’une chansonnette, quelques nouvelles de l’artiste : malgré ce silence de presque deux semaines, et un dernier post plutôt mélancolique, je l’avoue (pour ne pas dire triste à mourir !)… il va bien ! (oui, je sais, je parle de moi parfois à la troisième personne, mais c’est mon petit côté Delonnesque)

Très bien même, ce matin, car je viens de me rendre compte que la barre des 10000 (dix mille !) lectures de mon roman « Le coup du Dodo » avait été dépassée sur la plate-forme SCRIBAY.com ! Ce qui bien entendu me fait énormément plaisir, et me laisse surtout à imaginer que cette œuvre puisse un jour trouver le chemin de l’édition conventionnelle. Ceci dit en passant (vite, j’ai de bonnes jambes !) ceci est d’autant plus remarquable que ce roman n’est pas encore terminé ! D’ailleurs, à ce propos… faut que j’y retourne ! Bye, bye, à la prochaine, les amis !

Belle-de-jour.

Belle-de-jour, petite flamme en perdition

Dangereuses liaisons en macadam version

Se donne en spectacle, long d’un trottoir

Écarlates pulsions d’un abîme si noir

Effusions de nos lèvres, secret chuchoté

Abandon de ses rêves, le cœur toujours menotté

La nuit, lorsqu’il fait noir, la Belle se donne à voir

Cinq à sept, d’adultérines promesses

Infidèles addicts avares de caresses

Fieffés bonimenteurs, coquins menteurs

Si pressés de jouir, œil rivé sur l’heure

Hôtels du malsain, alcôves anonymes

Abritent en leur sein de bien tristes déprimes

La nuit, lorsqu’il fait noir, la Belle vous donne à voir

Redresseurs d’âmes dont l’ombre plane

Voyeurs obscènes, sous vos belles soutanes

Bondieuserie puante, Machiavel pâles

Derrière la vitre sans tain, criez scandale

Dénonçant l’illicite, le sexe trop explicite

Pourtant le monde sait comme cela vous excite

La nuit, lorsqu’il fait noir, la Belle leur donne à voir

Sous draps de soie, l’amour n’a pas de loi

Oublié les contrats, c’est chacun pour soi

Perce alors ce désir d’étreintes toxiques

Corps déchirés, dézingues érotiques

Mais sous sa poitrine nue, il berce encore

Ce tendre espoir d’aimer, mais d’un amour plus fort

La nuit, lorsqu’il fait noir, la Belle nous donne à voir

Refrain (ou pas… !):

Dieu, que la vie joue bien des tours

aux amoureux éperdus

à tous les amants perdus

éperdus d’amour… éperdus d’amour… d’amour…

Texte : Ernest Salgrenn ® (tous droits réservés).

Jour de pluie.

Ce matin, j’ai pleuré.

J’ai chialé comme un gamin, à chaudes larmes, en écoutant Camilla Jordana chanter la célèbre chanson de Dalida, « Mourir sur scène ». Je ne sais pas ce qui m’a pris. Désolé, mais je ne sais pas. L’interprétation magnifique, pleine de sensibilité, de cette chanteuse n’explique sûrement pas tout. Mince, un sacré coup de blues qui t’as pris, mon Jeannot… ! Un sacré coup de blues… oh, oui, alors, un sacré coup…

Et pourtant, si… si, et je vous mens, mes amis, car je le sais maintenant : j’ai chialé parce que le Monde fout le camp. Le Monde, mon Monde, ce Monde qui est le vôtre aussi, messieurs, mesdames. Oui, voilà, c’est bien ça l’embrouille : notre joli Monde part tout doucement en cacahuètes ! Dérive incontrôlée…

Tôt, en ouvrant mes volets, j’ai perçu, là-bas, juste un peu plus loin dans la forêt, le bruit furieux d’une tronçonneuse. On coupe encore des arbres ce matin. Peut-être est-ce pour dégager l’accès au chantier de la future antenne relais. «Allons, laissez, place aux ondes ! Et voyez donc, braves gens, comme on vous installe la 5G de bon matin !». Oui, cette fois c’est certain, notre Monde fout le camp…

À moins que cela ne soit plutôt pour cette nouvelle centrale de panneaux solaires ? Dix sept hectares à défricher. Dix sept hectares de vigoureux chênes centenaires. Dix sept hectares pour quelques mégawatts. Est-ce vraiment raisonnable tout ceci ? Monsieur Le Préfet a dit que oui ! Mais, Monsieur Le Préfet n’est pas contrariant pour un sou… pas contrariant du tout même, et surtout avec ceux qu’il aime…

J’ai observé qu’il y a moins d’oiseaux cet hiver qui viennent manger les petites graines que je leur dispose sur ma terrasse. Beaucoup moins. Mes anges, nos derniers rendez-vous ? Je frissonne. L’étau se resserre encore un peu plus, je le crains…

«Il y a ceux qui veulent mourir un jour de pluie et d’autres en plein soleil… »

J’ai choisi un jour de pluie, comme aujourd’hui…

Un bâton dans la roue.

Il est des résolutions qui vous changent une vie, mais je ne parle pas de celles prises souvent dans l’euphorie festive d’un début d’année, comme de promettre d’arrêter de fumer, de boire, ou de se remettre au squash, ou bien encore, plus rarement, d’être aimable avec sa belle-mère. Résolutions qu’on oublie d’une manière générale presque aussi vite qu’on a eu la sottise de les adopter. Non, je veux plutôt parler de promesses bien plus importantes, de ces résolutions qui vous engagent sur le long terme, qui révolutionnent tout bonnement le cours de votre existence, et comparable à celle que je pris au Pouldu-sur-mer, charmant petit port de pêche du Finistère sud, le 10 Août 1975, jour où je décidai de mettre un terme définitif à ma pourtant si prometteuse carrière de coureur cycliste…

J’ai toujours eu un faible pour les majorettes. D’ailleurs, j’observe qu’elles se font de plus en plus rares ces derniers temps, et cela est fort regrettable. Les majorettes sont pour moi la quintessence même de la féminité. Une féminité innocente qui n’a pas peur de sortir dans les rues en jupette courte, chaussée de bottines blanches, et surtout les cuisses gainées de collant résilles. À ce propos, Francine avait d’énormes cuisses. Presque aussi grosses que les miennes. Francine occupait la fonction tant convoitée de capitaine du peloton de majorettes du Pouldu-sur-mer, un grade acquis à la force du poignet, si je peux me permettre d’employer ici cette expression imagée, étant devenue par la seule volonté et beaucoup de travail une virtuose émérite du jeté de bâton à paillettes. Elle avait également de très gros nichons, ce qui ne gâtait rien, et surtout pas mon envie, immédiate dès que je les aperçus et bientôt dois-je l’avouer obsédante, de les pétrir à pleine mains…

Au Pouldu-sur-mer, s’il y a bien un évènement important dans l’année qui mobilise l’ensemble de la population de cette petite bourgade bretonne et attire une masse considérable de spectateurs, il s’agit à coup sûr de la fête votive, la saint Gildas, qui a lieu tous les deuxièmes dimanches du mois d’Août. Lors des festivités, les deux attractions les plus marquantes et les plus attendues sont de l’avis partagé de tous, d’un côté la grande course cycliste réservée à l’élite pédalistique du canton, et de l’autre, le défilé des majorettes au son de la fanfare locale, « la joyeuse clique Pouldreuzienne », défilé qui suit immédiatement l’arrivée de la course cycliste. Francine et moi, étions donc sans aucun doute prédisposés à nous rencontrer. En effet, selon la coutume, ce fût elle qui me remis le bouquet du vainqueur, m’embrassa ensuite sur les joues, encore toute en sueur de sa prestation au bâton, rouge comme un gratte-cul, et cela devant une foule joyeuse et passablement avinée. Mais, ce fût elle aussi qui m’ouvrit les yeux sur l’impasse dans laquelle je me trouvais à vouloir persévérer dans le sport cycliste. Malgré mes indéniables qualités physiques, mon endurance à toute épreuve, mon sérieux lors des entraînements, en un mot ma détermination sans borne, je n’étais manifestement pas fait pour devenir coureur cycliste professionnel… Non, grâce à cette Francine, je compris ce jour-là qu’une autre voie, bien différente de celle-ci, s’ouvrait devant moi, une voie bien plus digne de mon intelligence et surtout de mes capacités à rebondir : je serais chirurgien. Oui ! Chirurgien ! Et de surcroît, un spécialiste de la chirurgie maxillo-faciale…

Après avoir fait plus ample connaissance avec Francine, une première fois dans les toilettes des vestiaires de la salle des fêtes, puis un peu plus tard sur la banquette arrière de ma 4L, et visité moults établissements du même genre, nous finîmes notre soirée au « Petit Navire », une boite de nuit qui portait donc assez curieusement, et allez savoir pourquoi, le nom d’une vulgaire conserverie de sardines. J’étais déjà ivre en y entrant. Et les choses ne s’arrangèrent pas par la suite. Il faut préciser, à ce stade du récit, que je n’avais pas (encore) pour habitude de boire de l’alcool. J’étais à cette époque, rappelons-le si besoin, un athlète de haut niveau, et en tant que tel, suivait une discipline de vie ascétique assez proche de celle d’un moine tibétain. Alors, s’il est tout à fait exact que je m’enfilais mes deux ou trois comprimés de bétaméthasone, plus quelques autres d’amphétamines («Avec la Centramine, on pose des mines !») avant le départ de chaque compétition, cela s’arrêtait strictement là, et je ne buvais jamais, je le jure, une goutte d’alcool. Francine était de bonne compagnie et connue comme le loup blanc dans toute la région. Sa réputation semblait l’avoir précédée partout où nous nous étions rendus ensemble cette nuit-là. Une réputation de joyeuse fêtarde, d’ambianceuse hors pair (quoique ce terme n’existât pas encore) et de meneuse de soirée inégalable. Oui, c’est sûr, la bringue, elle avait vraiment ça dans le sang, notre Francine. Et moi, un peu trop d’alcool déjà, aussi ne me demandez pas pourquoi nous nous sommes battus, je serai bien incapable de vous le dire ! Ce type faisait dans les deux mètres, peut-être même un peu plus. J’appris par la suite (en signant ma déposition à la brigade de gendarmerie pour être plus précis) qu’il était militaire de carrière chez les commandos marine, une troupe de guerriers d’élites basée à Lorient. Et ceci pouvait expliquer ses étonnantes aptitudes à foutre des mandales…

Le gendarme (derrière sa machine à écrire) :

— Il affirme que vous lui avez touché les seins… !

Moi (devant le bureau) :

— Quoi… j’ai… mais comment ça… je lui ai touché les seins ?!

Le gendarme :

— Oui, ceux de sa copine… ! Le plaignant, le sergent-chef Duchmol, affirme que vous lui avez… je lis ses propres termes sur le procès-verbal… vous lui auriez titillé vivement les tétons !

Moi :

— Ah… ? Ah, bon… titillé… ?!

Francine (assise à côté de moi et pleurnichant) :

— T’aurais pas dû… ! Ou p’t’ête attendre que cette brute épaisse ait le dos tourné… !

Ainsi, la mémoire des faits me revenant petit à petit, il est vrai que je la revoyais très bien maintenant, cette blondasse décolorée et ses énormes nibards qui pointaient sous son chemisier. Et elle avait sûrement raison, Francine, j’aurai pas dû…

Toujours est-il que j’avais la tronche fort amochée. Et Francine aussi. Ma pauvre Claudette avait cru bon de prendre ma défense face à ce monstre aux oreilles en chou-fleur et au sourire édenté, mais une seule baffe avait suffit pour lui éclater le nez ! Bref, on n’étaient pas beaux à voir, là, tous les deux, au fond de notre cellule de dégrisement… !

Le lendemain matin, vers dix heures, les flics ont été vachement sympas : ils nous ont ramenés jusque sur le parking du « Petit Navire ». Et, c’est véritablement à ce moment précis que je l’ai eu, mon p…. de déclic !

Au moment très précis où, stupéfait, abasourdi, hébété, assommé une fois de plus, je découvris, que d’une, l’on m’avait fauché ma super bécane de course, toute montée en Campagnolo et que j’avais négligemment laissée sur la galerie de ma 4L, et de deux, la gueule abîmée de Francine, mais en plein jour cette fois, et surtout alors que j’avais maintenant un peu décuvé… J’étais partagé entre la douleur intense d’avoir perdu un objet cher… non, que dis-je ? bien plus qu’un objet, presque un être de chair et de sang, auquel je tenais comme à la prunelle de mes yeux, et celle d’avoir, par ma seule bêtise, ôté de façon irrémédiable toute sa beauté candide à ce petit minois de jouvencelle bretonne…

— Berde… ! On dirait bien qu’on t’as bolé ton bélo ! dit-elle, un œil clos et les narines bourrées de coton hydrophile.

— C’est pas grave, ma majorette… oublions tout ça… ! Maintenant, je vais devenir chirurgien ! Et je vais t’arranger ça, j’te le promet… !

Quinze ans plus tard, je lui refaisais le pif à ma Francine. En trompette…

Alors ? Elle est pas belle, la vie ?!

Note de l’auteur (c’est moi !) :

Texte librement (très librement…) inspiré du roman de Jack London : « Martin Eden ». Oui, je sais, à première vue, on n’y voit aucune correspondance, mais cherchez bien tout de même… ! (Pour celles et ceux qui ne l’ont pas encore lu, cela vous donnera l’occasion de lire ce chef-d’œuvre !)

Art éphémère.

Voilà que, tondeuse électrique en main, ma sœur, Patty la mollasse, a décidé de me couper les tifs. J’ai grave le seum, ce matin. Un quart d’heure plus tard, je me retrouve avec une coupe au bol dégradée de ouf sur les bords du crâne. Elle voulait être toiletteuse pour chien, la Patty, alors elle a suivi des cours par correspondance pendant deux mois avant de renoncer définitivement à ce projet ambitieux. Depuis, j’imagine qu’elle se venge sur moi, cette conne. J’enfile ma doudoune rouge Lacoste, un bonnet ras les oreilles, et comme chaque jour, je sors voir les copains. Dehors, il neige, et toute la bande s’est planquée, bien au chaud, peinarde, dans le hall du 3.

— Salut… et si on construisait un bonhomme de neige, les gars ?!

— T’es t’charbé, ou quoi ? En est pas tombé assez… en faudrait beaucoup plus !

     Je devine déjà qu’on va rester comme ça toute la journée, à rien foutre de bon. Au moins, un bonhomme de neige, cela nous aurait occupé cinq minutes. Rachid sort son packet de beuh, une feuille de Rizzla, et se roule un pet. J’ôte mon bonnet de laine.

— Oh, putain ! La haine… !

— Ouais, t’as raison ! C’est ma frangine, le blème… !

Gégé, notre facteur, se pointe. Et manque de se foutre en l’air avec sa bécane qui glisse sur le verglas. On l’aide à relever sa mob jaune avec les grosses sacoches en cuir de chaque côté qui débordent de courrier. À peine dix heures au compteur et déjà fin bourré, le Gégé. Tristes PTT…

— On vous en roule un, m’sieu Gérard ?

— Pas de refus, les mômes… ! Comme un remake du « Salaire de la peur » aujourd’hui avec ce temps de merde ! Z’auraient pu saler le parcours tout de même !

     Monsieur Gérard, cela fait maintenant plus de trente piges qu’il distribue le courrier dans la cité. Et encore plus qu’il picole. Ici, la distribution a souvent un jour ou deux de retard, mais faut jamais trop s’inquiéter.

— Z’avez déjà vu le « Salaire de la peur », les mômes… ? Avec Charles Vanel… ça au moins c’était du cinéma… du vrai cinoche… avec de vrais acteurs… pas comme maintenant !

     Avec lui, tous les matins, c’est comme le festival de Cannes des années cinquante qui déboulerait chez vous. Sans le tapis rouge bien sûr, mais c’est chouette quand même.

— Si vous voulez, j’vous passerai la cassette un jour… !

     Son salaire de la peur, ça doit bien faire une centaine de fois qu’il nous le raconte alors on le connait par cœur le scénario, et la nitro empilée dans des caisses avec une tête de mort dessinée dessus, cent fois déjà qu’elle nous pète à la gueule ! Et boum !

     Pendant qu’il fume son pétard et raconte, les larmes aux yeux, le passage sublime où le père Montand se vautre dans le pétrole, on fourre le courrier dans les boites aux lettres. Histoire de lui faire gagner un peu de temps dans sa tournée, à monsieur Gégé.

— Bon… sur ce… les gamins… faut qu’j’y aille maintenant ! Merci encore pour le coup de main !

     Cette fois, c’est madame Bobodilassou, du Congo Belge et du troisième étage, qui rentre de la supérette Cash and Carry. Sur le coup, on a eu du mal à la reconnaître, tellement ce matin elle s’est foutu des couches de vêtements sur le dos.

— Fait pas chaud aujourd’hui, hein, m’dame Bobo ?!

— Oui, mon petit, je sens plus mes pieds… et pourtant j’ai mis trois paires de chaussettes !

— Z’avez reçu du courrier, m’dame Bobo… c’est votre fils Arsène, je crois bien… alors, il va sortir quand de la zonzon… ?

    Son fiston, il s’est fait pincer l’année dernière pour avoir traficoté dans l’électronique. Enfin, disons qu’en vérité, il revendait au marché de Saint-Ouen des téléphones portables de seconde main, et tous plus ou moins débloqués maison, si vous voyez ce que je veux dire.

— Bientôt… pour bonne conduite !

— Ça ne m’étonne pas, c’est pas un vrai méchant, vot’fils, m’dame Bobo… !

Kevin, le rouquin, se porte volontaire pour lui monter son caddy à roulettes jusqu’au troisième. On sait qu’il redescendra avec un paquet ou deux de Pépito. Des fois, j’avoue que ça nous arrange bien que l’ascenseur ne fonctionne plus depuis cinq ans !

     Il neige toujours, et celui-là par contre, ce drôle d’oiseau qui s’amène, si on ne sait pas encore qui c’est, son costard-cravate qu’on devine sous le manteau épais et surtout sa serviette en cuir noir toute gonflée ne nous dit rien de bon. On s’écarte en chœur. Il hésite…

— … Bonjour… le numéro trois, c’est bien ici… ? en se secouant les pieds.

     Les numéros sur les immeubles, c’est vrai que ça fait un sacré bail qu’ils n’y sont plus. Tombés en même temps que le crépi, peut-être…

— Oui, ça s’peut bien, m’sieu ! en me frottant le nez.

     Il mate ma nouvelle coupe de cheveux, et amorce un sourire sur ses putains de lèvres, ce bâtard. Et voilà, je le savais que ça allait très vite déraper, cette histoire…

— Je cherche madame Bobo… Bobo… Il sort un papelard d’une poche de son manteau… madame Bobodilassou Germaine… c’est bien là ?

— Et qu’est-ce que vous lui voulez, m’sieu, à madame Bobo… ?

— Ça ne te regarde pas, petit ! qu’il me répond, cet abruti.

— Ben, si… un peu quand même ! Dites donc, m’sieu, vous seriez pas un de ces enfoirés d’huissiers de justice de mes deux, par hasard… ?!

— …

— Rachid… dis-moi voir, ta mother… elle met bien toujours des carottes dans son couscous, hein… ?

     La neige, plus d’un mètre en tout, elle a bien tenu quinze jours avant de fondre complètement. Et notre joli bonhomme de neige, pareil…

Selfie.

Ce matin, je ne sais pas ce qui m’a pris, je me suis tiré le portrait.

Un selfie comme on dit aujourd’hui. Selfie d’un self-made man…

Hier soir déjà, je n’étais pas dans mon assiette, et la nuit n’a pas arrangé les choses. J’ai le cafard en ce moment. Peur de vieillir. Peur de mourir surtout.

Je devrais voir quelqu’un. Et quand je dis quelqu’un, je pense bien sûr à mon médecin. Mon Psy d’occasion comme je le surnomme. Un brave type, mais encore plus déprimé que moi depuis qu’il a perdu sa femme, l’année dernière. Dans sa salle d’attente, il y a des affiches d’expo de peintures un peu partout. Toujours le même artiste, un certain Radowitz. Des expositions à Vienne, à Stuttgart, à Prague, et même à New-York. J’imagine qu’il a suivi ce peintre partout dans le monde, à chaque nouvelle exposition. Lui et sa petite femme. Lui et sa petite femme chérie. Lui et sa petite femme chérie avec son cancer du sein.

Cette salle d’attente ne convient pas du tout à des patients comme moi. Des patients qui ont beaucoup trop d’imagination. Beaucoup, beaucoup, et beaucoup trop.

Je ne regarde pas l’objectif. Je ne regarde jamais l’objectif de l’appareil photo. Mon regard est toujours fuyant. Fuyant et vide. Même dans le miroir je ne me regarde jamais droit dans les yeux. Non, jamais en face, c’est un principe…

Mon psy se nomme Lébonitzky. Et un jour, il n’y a pas très longtemps de cela, je lui ai appris que j’avais rencontré quelqu’un qui portait le même nom que lui.

Quelqu’un de votre famille peut-être ? Impossible ! Tous les membres de ma famille sont décédés ! m’a-t-il répondu. Je n’ai pas insisté. Je sais très bien qu’il ment pourtant. Dans une famille, même décimée, ce n’est pas possible, il doit toujours rester quelqu’un de vivant quelque part. Quelqu’un, même quand tout le monde est mort. Mon psy est donc un menteur. Comme tous les médecins d’ailleurs.

Pourquoi ce selfie ? Peut-être le besoin inconscient de laisser une dernière trace de mon passage sur cette terre ? C’est idiot. Une photo a très bien pu être trafiquée, alors une photo ne prouvera jamais rien à personne. Aujourd’hui, il est tout à fait possible de gommer tout ce que l’on souhaite sur une photographie, un regard désespéré aussi facilement qu’une vilaine cellulite sur des cuisses.

Des murs blancs. Blancs immaculés. Voilà ce qui serait tout à fait idéal dans une salle d’attente. Faire obstacle à toute réflexion. Attendre son tour sans penser à quoi que ce soit. Attendre son tour sans se poser de questions, sans s’imaginer un passé, un avenir, sans imaginer surtout une histoire qui n’est même pas la sienne.

J’ai fait des recherches sur ce peintre, ce fameux Radowitz. Chez lui, le vert n’est pas vert, le bleu n’est pas bleu, le rouge n’est pas rouge. Rien n’est à sa place. Le trait est large, grossier, dépassant les limites. La matière est trop épaisse. Les sujets peints, eux-mêmes, ne sont pas à leur véritable place. Radowitz est mort récemment. Fou. Comme beaucoup de peintres d’ailleurs.

Qu’est-ce que je vais faire maintenant de cette photographie ? La ranger quelque part, dans un tiroir bien profond, ou bien plutôt l’abandonner là, négligemment posée sur un meuble, comme si de rien n’était ? J’hésite encore… mais ce n’est pas nouveau, toute ma vie j’ai hésité ! Je n’ai jamais su prendre une décision.

Il y a longtemps de cela, je me suis essayé à la peinture. C’était bien avant d’écrire. Je ne sais trop pourquoi, mais je m’étais persuadé avoir un don pour le dessin. L’auto-suggestion est parfois efficace, mais dans le cas présent, j’ai vite laisser tomber l’idée d’avoir du talent. À l’évidence, cela ne fonctionne pas à tous les coups !

Lébo, mon Psy, est juif. Cela n’a guère d’importance. Je ne sais même pas pourquoi je vous le dit. À quelque chose près, il doit avoir le même âge que moi. Lui aussi doit penser à la mort tous les jours. Mais, je serai curieux de savoir comment il se débrouille avec ça. Comment font les Psy face à ça ? Face à ce terrible compte à rebours ? Vont-ils eux-aussi se confier à l’un de leurs collègues, et attendre leur tour dans d’ignobles salles d’attente aux murs tapissés d’affiches déprimantes ? Je crois que je lui poserai la question la prochaine fois que je le verrai… Oui, Lébo, mon Psy est juif, comme la plupart des Psy d’ailleurs.

Au dos de ma photo, j’ai inscrit la date du jour. C’est important une date sur une photographie. Le temps passe, et puis on oublie. On oublie les dates, les gens, et les vies mêmes des gens. On oublie tout à la fin, c’est triste. Alors, j’ai inscrit mon nom aussi au dos de cette photographie. Meilleure façon peut-être d’imaginer que personne ne pourra dire plus tard : «C’était qui celui-là ?»… Le nom, la date, quoi de vraiment plus important ?

Un peintre sans aucun talent, ce Radowitz. Et mort fou ! Pourquoi donc manifester autant d’intérêt pour un tel peintre ? N’y en avait-il pas d’autres à admirer, bien meilleurs et bien moins névrosés que lui ? La prochaine fois, j’arracherai toutes ces affreuses affiches de cette salle d’attente ! Et la prochaine fois, je lui dirais aussi tout ce que j’en pense vraiment, à ce docteur Lébonitzky, de toute cette mascarade pseudo artistique. Et je lui déballerais tout ! Tout ! Tout ! Oui, absolument tout ce que j’ai sur le cœur…

Et si je l’installais dans un cadre après tout ? Un joli cadre argenté. Comment ? Cela ne se fait pas ? Trop égocentrique d’avoir sa propre photographie encadrée chez soi ? Mais, je m’en fiche pas mal ! J’aurais peut-être ainsi le courage de me regarder en face, bien droit dans les yeux pour une fois. Contempler la mort venir en face, et admettre que voilà après tout le seul véritable intérêt de ce cliché prit aujourd’hui…

— Allo ? Bonjour Mademoiselle, je désirerai prendre un rendez-vous avec le docteur Lébonitzky… le plus tôt possible serait le mieux… quoi… décédé… ? Comment ça, le docteur Lébonitzky est décédé ?! Mais… quand… ? Hier soir… ah bon… un suicide… vous êtes sûre… ?!

Il n’avait pas menti, Lébo : j’étais seul à son enterrement. Personne d’autre que moi, et puis mon spleen collé aux basques. Finalement, ma photographie, ce selfie au regard qui fuit, ce regard qui ne veut pas voir, avec mon nom et la date bien inscrite au dos, je l’ai déposé sur son cercueil, un peu avant qu’on ne recouvre définitivement le tout… Oublié Lébo, et pour l’éternité…

Martha.

Texte pour répondre à un concours de nouvelles très très courtes sur SHORT-EDITION. Le thème (glacé !) : «-15°». Thème de saison donc, avec nécessité de faire peur ou de donner dans le mystérieux ! Le plus difficile pour moi fût de réduire mon texte à 8000 signes (espaces compris). Pas évident du tout !

Martha.

La tempête hivernale qui toucha la France le 31 décembre 2020 fût d’une effroyable violence. Elle surprit tout le monde par son intensité, et à commencer par tous les éminents météorologistes qui n’avaient pas prévu un tel déchaînement des éléments. Ce soir de réveillon, des milliers de gens se retrouvèrent ainsi bloqués dans un froid quasi polaire sur des routes enneigées devenues impraticables, et bon nombre d’entre eux y laissèrent malheureusement leur vie. Décidément, jusqu’à son ultime jour, cette année maudite ne nous apporta rien de bon…

Impressionnant ! On n’y voit pas à dix mètres ! Et à présent, avec cette camelote de GPS qui semble avoir perdu définitivement tout sens de l’orientation, je ne suis même plus certain d’être sur le bon chemin. Les essuie-glaces, pourtant à pleine vitesse, ont de plus en plus de difficulté à évacuer la neige qui tombe et tourbillonne en lourds paquets. Autant de neige d’un seul coup, je crois bien que je n’ai jamais vu cela de toute ma vie ! J’imagine que Bob, et son épouse Lina, doivent commencer à se demander ce que je fabrique. Peut-être même à s’inquiéter, j’avais promis d’arriver avant la nuit mais la nuit est déjà là… Ah, quelle andouille je suis ! Oui, une belle andouille d’avoir ainsi cédé et accepté leur invitation pour le réveillon ! « Allons, mon vieux, tu ne vas tout de même pas rester seul chez toi ! »… Oh, mais si ! Bien sûr que si, mon petit Bobby, je pouvais très bien rester tout seul chez moi plutôt que de m’embarquer dans cette galère ! Non, je n’aurais jamais du accepter cette… hé, mince… là… juste là, devant, dans les phares… un arbre ! Un arbre gigantesque couché en travers de la route ! Me voilà bel et bien piégé…

Je n’envisage même pas le demi-tour. Habile comme je me sais au volant, je serai bien capable de me foutre dans le ravin ! Et puis la couche de neige est devenue maintenant trop épaisse, quarante centimètres minimum, pour espérer pouvoir encore avancer. Même avec des chaînes, que je n’ai pas d’ailleurs, cela serait probablement impossible. Mais, le pire est que je n’ai pas la moindre idée de l’endroit exact où je me trouve. Je tente de joindre Bob, mais là aussi… rien ! Pas une seule barre de réseau sur mon portable. En pleine zone blanche, et dans tous les sens de l’expression ! Je me rends vite à l’évidence : à moins d’un miracle, auquel je ne crois pas un seul instant, me voilà bon pour passer le réveillon ici, et à me geler dans la bagnole toute la nuit…

J’enfile ma doudoune. Pas trop le choix : je ne tiens plus, je dois sortir pisser ! À peine dehors, les violentes bourrasques de flocons m’aveuglent et se faufilent jusque dans mes oreilles. Ça caille sec et je ne suis pas vraiment équipé pour affronter un tel froid. J’ai conscience tout de suite que je ne dois pas m’éloigner de trop. Attention ! Danger, frérot ! Surtout ne pas perdre de vue la voiture ! Sur le côté, à une dizaine de mètres peut-être, il me semble distinguer vaguement quelque chose dans ce brouillard blanc. Poussé par la curiosité, bien imprudemment peut-être, je m’avance. Il s’agit d’une grille d’entrée… une grille monumentale… il y a là aussi un panneau sur lequel je devine plutôt que je lis : «Château du Paradis» ! Le Paradis ?! Alors, là ! Non, sans rire ?! N’abuseraient-ils pas un peu ?! Et puis, attend… ça… c’est quoi, ça… ?! De la musique ! Oui, oui, parfaitement : j’entends une musique ! Une musique lointaine, atténuée, étouffée par les rafales de vent, mais qui arrive tout de même à percer la nuit glaciale. Boum… boum… boum… !

Cinq minutes au moins que je tambourine à cette porte… Dans l’obscurité ouateuse, je me suis guidé au son, me traînant telle une bête blessée dans cette poudreuse qui colle et vous arrive maintenant au dessus des genoux ! J’ai les pieds et les mains complètement gelés. Je grelotte et je claque des dents en cadence. Bon Dieu ! Ce n’est pas possible, il y a forcément quelqu’un là-dedans ! D’après ce que j’ai pu en deviner, il s’agit bien d’un château, ou en tout cas, de l’ombre lugubre d’une grande bâtisse perdue au milieu de nulle part. Soudain, la musique s’arrête… silence total… alors, je cogne encore, encore, et enfin… la porte s’ouvre… me voici donc sauvé ?

Elle est belle. Non, bien mieux que cela, elle est sublime. Est-ce que je rêve… ?! Elle tient un chandelier dans une main.

— Vite ! Oui, entrez vite, et venez vous réchauffez près du feu !

Et bien, non, je ne rêve pas ! Je la suis, saupoudrant derrière moi de la neige sur des tapis orientaux. Nous traversons l’entrée, un corridor, puis, un salon enfin. Une cheminée gigantesque, un feu qui crépite à l’intérieur… Elle se retourne… robe longue de soirée au décolleté vertigineux…

— Martha ! Enchantée ! Et vous ?

Mes lèvres encore engourdies, je peine à articuler correctement.

— Sté-pha-ne… enfin Steph ! Oui, tout le monde m’appelle Steph !

D’immenses yeux dans lesquels se projettent la lueur des flammes, une longue chevelure aux doux reflets bruns… et moi, bel idiot frigorifié, voilà que j’ai le nez qui coule ! Et merde ! Mais, ce n’est pas vrai, ça ! D’une poche, je sors, gêné, un kleenex et me mouche ensuite aussi discrètement que possible. Elle sourit. Je m’excuse, ôte ma doudoune trempée.

— Donnez donc, on va la mettre à sécher. Je vous offre une boisson chaude pour vous réchauffer ? Un thé ? Un chocolat ? Autre chose… ?

— Un thé, oui, merci bien ! Un thé, ce sera parfait !

Quoi ? Un thé ? Mais qu’est-ce qui te prend ?! Hey, tu ne bois jamais de thé, gros nigaud ! Bon sang, rappelle-toi : tu as horreur du thé ! Elle me désigne le sofa de velours vert derrière moi.

— Installez-vous confortablement, Stéphane, je reviens tout de suite…

Elle disparait dans un léger bruissement de soie, et je reste ainsi, planté dans la seule clarté vive du foyer, tout enveloppé des effluves capiteuses de son parfum, et toujours un peu groggy par le froid. J’en profite pour inspecter avec plus d’attention les lieux autour de moi. L’ameublement et la décoration sont particulièrement soignés et luxueux. Mais, et cela est assez curieux, tout semble dater du siècle passé. Un peu comme si, ici, le temps s’était arrêté dans les années trente…

Dans la pénombre, un tableau, accroché parmi d’autres aux murs tendus de tissus aux motifs floraux, attire mon regard. Je m’approche. C’est elle… oui, j’en suis certain, il s’agit bien d’elle sur cette ravissante peinture. Elle pose en tenue de cavalière, redingote rouge à boutons dorés, jupe longue d’amazone, une cravache à la main. Merveilleuse et énigmatique beauté…

— Vous vous intéressez à la peinture ?

Surpris de ce retour silencieux, je bafouille.

— Non… enfin si, si, bien sûr ! C’est vous, n’est-ce pas ?

— Oui ! Cela vous plait ?

— Oh, oui, beaucoup !

Camellia Asamica

— Pardon ?

— Thé du Népal… aussi rare que son goût est exceptionnel !

Elle dépose un lourd plateau d’argent sur une table basse, puis s’assoie à l’une des extrémités du sofa.

— Venez près de moi, mon ami, que vous me racontiez vos mésaventures dans cette horrible tempête…

Je sens que l’on me serre la main. J’ouvre les yeux.

— Ah, enfin ! Ben, on peut dire que tu t’en sors bien ! Quelle chance !

Je reconnais Bob. Et Lina aussi, de l’autre côté du lit…

— Le docteur dit que ta température corporelle est descendu à 35 degrés ! Tu devrais être mort à l’heure qu’il est !

— Mort… ?

— Oui ! Mort d’avoir passé la nuit dans ta voiture par moins vingt !

— Et cette tempête… est-elle terminée maintenant ?

— Oui, mais on s’en souviendra de celle-ci ! Martha, la tempête du siècle !

— Martha… ?

— C’est comme cela qu’ils l’ont appelée… tiens, d’ailleurs, c’est étrange…

— Quoi donc ?

— Hé, bien, maintenant que j’y pense, c’était aussi le prénom de cette horrible femme qui a assassiné toute sa famille à la fin des années trente, dans ce château, ce château en ruines maintenant et près duquel les secours t’ont retrouvé au petit matin…