Braves gens.

Il était une fois. Une fois de trop.
Ta jupe relevée, collant lacéré, les voisins, depuis le palier, matent sur tes cuisses, la jolie collection d’ecchymoses.
La Police alertée, sirènes, flashs de lumière bleutée, agitation bien illusoire et terriblement obscène dans cette nuit sourde, constate les dégâts en bons professionnels avertis. On enveloppe, on tire les rideaux, on note en silence tous ces détails qui ont une importance capitale, et on conclut au différend conjugal. Banale, si banale, cette histoire…
Petite princesse du faubourg, te voilà donc encore toute cabossée, esquintée, amochée, tuméfiée. Toute déchirée. En morceaux. Déjà séché, ton sang colle à tes boucles, et le Rimmel, en rivière éperdue de larmes noires, s’étale, bien gras, sur tes joues, sur tes lèvres fendues. Mâchoire brisée, la grimace est de si mauvais goût. Vache de triste, mon bijou. Vache de triste…
Mais, je vais te débarbouiller, ma Cendrillon, c’est promis, fini le conte de fée truqué, fini l’amour qui tue, fini les « Mais, tu sais bien que je t’aime pourtant, Bébé ! », fini tous ces coups qui blessent, ces humiliations, ces cris, ces pleurs, cette peine, cette vie toujours à demi étouffée…
Oh, comme on s’en veut maintenant. Braves gens. Ah, si seulement on avait su… si seulement on avait vu ce qui se passait… ah, si seulement… ! Mais, il est trop tard, bande de cons, bande de pauvres lâches, bande d’ignobles complices anonymes. Alors, oubliez tout cela, et retournez bien vite dormir, l’esprit tranquille. Oui, car cette fois, c’est terminé. Bien terminé. Cette fois de trop…
Gisèle, mon enfant, ma petite, dans cette mare de sang, n’avait pas encore trente ans.

Rose des sables (5).

— Vous reprendrez bien encore un peu de câpres en gelée, mon colonel… ?
— Non, merci, madame Georgino, cela serait vraiment abuser… !
— Du fromage… y resterait pas un peu de from’gi ? Tonton Monique, boulim’ mic-mac…
Je ne vous ai pas encore parlé de Simone, je crois. Simone, c’est notre chèvre. Et c’est une belle histoire, notre petite Simone…
Le père Jojo a débarqué un jour avec, au bout d’une corde en polyester tressé. Nous n’avons jamais trop su pourquoi, mais il désirait absolument se débarrasser de cet animal (Capra aegagrus hircus). Papa-Nazillon, sautant à pieds joints sur l’occasion (Pour mémoire, le père Jojo, lui, c’est sur une mine anti-personnel et en Afghanistan) a proposé de faire un troc avec sa collection inestimable de prépuces d’hommes célèbres, bien conservée dans de jolis petits bocaux en verre dépoli remplis de formaldéhyde aqueux.
— Celui-là, tu vois, mon Jojo, c’est Albert Einstein…
— Ouah… ! Une jolie pièce !
— Ouais… Et tiens, mate donc un peu çui-ci, c’est Amanda Lear… impressionnant, non ?!
Et c’est comme ça que notre père Jojo est reparti chez lui, clopin-clopant, une brouette rempli ras la gueule de petits morceaux de peau tout ratatinés. Simone, elle donne presque deux litres de lait par jour, et c’est grâce à ce lait plein de vitamines (A, B1, B2, B3, B5, B8, B9, B12, etc…) que maman nous fait de bons fromages. Simone, elle est toute blanche, des oreilles à la queue. Comme un berger suisse.
— Alors… Colonel… beurk… ! si vous nous causiez un peu maintenant de cette guerre… ? Papa-Nazillon, éructant aussi discrètement que possible.
— Escalade des provocations… ultimatum… le douze à minuit… et puis… bam, quoi… début des hostilités, mon vieux… !
— Hum… je vois… je vois… mais… c’est tout de même étrange… ils n’en ont pas du tout parlé aux informations… ?
— Quoi donc… ?
— La population… n’ont pas averti, la population…
— La population… ?
Le colonel jette un regard circulaire autour de lui, s’attarde sur Tonton Monique, la bouche pleine de crottin frais, observe ensuite attentivement Maman, Spontex-woumane (Rocher de Sisyphe, le ménage est un éternel recommencement…), me fixe quelques secondes, pour terminer par Bruno, qui lui tend timidement un crayon de couleur ainsi qu’une feuille froissée de papier A4…
— Dis… tu me dessines un avion… ?
La grande prière du début d’après-midi fut écourtée. Papa-Nazillon, un peu remué par tout ça, n’avait pas le cœur à l’homélie. Alors, pour compenser, on a joué aux dominos. Le Colonel, Papa, Tonton Monique, Bruno et moi, tandis que Maman, de son côté, dépeçait l’antilope dans la cuisine. C’est le Colonel van Dyck qui a gagné presque toutes les parties. En trichant. Je l’ai vu faire, ce salaud…
C’est pas beau de tricher. Non, ce n’est pas beau. Pas beau du tout. Surtout pour un officier d’active.
— Pourrais-tu pas me tailler de jolis escarpins dans la peau de cette bête, mon Nazillon… ?
— Quoi… qu’est-ce… ?
— Des escarpins en antilope… comme dans ce vieux film avec Bourvil…
— Bourvil… ?
— Bah… maintenant elle va marcher beaucoup moins bien… ! Tonton Monique, imitant (très mal) le célèbre acteur normand.
— Tiens, justement, c’est pas dans ce vieux nanard qu’une famille de pauvres ploucs recueille et sauve un parachutiste anglais… ?! Entre parenthèses, une sacrément belle ordure, celui-là… ! Moi, l’œil sombre et bien décidé à faire passer un message, au péril de ma vie, s’il le faut…

Croire.

Une vie a passé…

Loin, si loin aujourd’hui, nos amours adolescentes, nos belles aventures sans lendemain, nos étreintes maladroites sur un lit de fougères, et puis nos peines aussi, étouffées mais jamais vraiment oubliées. Loin, si loin encore, nos projets fous, nos châteaux en Espagne, nos parties de poker menteur sur avenir radieux, des as plein les manches, destins de rois ou bien de valets au cœur transi imaginant alors que le ciel serait éternellement bleu aux amoureux comme nous. Et surtout, qu’un timide « je t’aime, mon amour » durera toute une vie…

Naïf, j’étais. Si naïfs, nous étions…

Aux déceptions amères, traversées du désert, coups profonds qui blessent, tristes retours de noces, faire face et être si forts qu’à la fin se relever toujours.

Oui, croire, obstinés et courageux que nous sommes, qu’à la toute fin une dernière fois encore, on se relèvera…

Ernest Salgrenn. Mai 2021. Tous droits réservés ®.

Rose des sables (4).

— Côme ? Côme comme Côme, la ville d’Italie ? Papa-nazillon, se versant un grand verre de vinaigre tiède.
— Oui, c’est ça, mais sans l’accent… Le parachutiste, s’époussetant énergiquement le sable collé à sa tenue camouflage.
— Italien ? Papa-nazillon, buvant d’un trait son breuvage amère (grimace).
— Non, sur le « o »… ! Le parachutiste, s’épongeant le front humide d’un revers de manche galonnée.
— Dites voir un peu, le troufion, ça ne vous ennuierait pas d’aller plutôt vous secouer les miches dehors… ?! Ça ne se voit peut-être pas, mais je viens de me taper trois heures de ménage, moi ! Maman Georgino, une balayette, main droite, une pelle, main gauche.
Il a une sacrément drôle d’allure, ce para Come, que Papa-Nazillon nous a ramené à la maison tout à l’heure (avec une gazelle à goitre (Gazella subgutturosa) prise dans la nuit à l’un des nombreux pièges à mâchoires qu’il a disséminé un peu partout dans les dunes dans un rayon de trois kilomètres autour de chez nous). Cinq barrettes dorées sur le poitrail. «Ben, mon colon ! C’est un colonel !» s’est exclamé Bruno, si tôt qu’elle l’a aperçu. Et depuis, elle lui tourne autour telle une vilaine mouche bleue (calliphora vomitoria) au-dessus d’un estron encore frais.
— Et votre nom ? C’est quoi donc vot’nom ?! Papa-Nazillon, accompagnant le visiteur tombé du ciel (virgule) à l’extérieur.
— Par hasard ! Come… par hasard ! Tonton Monique, hilare et remontant ses bas de laine bien remplis.
— Doux Bézu ! Mais quelle est conne, celle-là ! Maman Georgino, pliée en deux (dans le sens de la hauteur).
Et on s’installe tous dehors, sur la terrasse surchauffée à cette heure zénithale. La gazelle, pendue au mur de chaux par les pattes arrières, nous fixant d’un œil flasque remplis de mouches domestiques (musca domestica). Comme dans une nature morte de…
— Van dyck… c’est van Dyck, mon nom ! Colonel van Dyck, pilote émérite et breveté, 3 ème escadrille de chasse de sa gracieuse majesté !
— Sa gracieuse majesté… ? Quelle gracieuse majesté… ? Papa-Nazillon, interloqué.
— Ben, la reine des Flandres Orientales ! Raoul, la deuxième du nom…
— Une reine… ? En Flandres Orientales… ? Et qui s’appelle Raoul… ? Raoul deux… ?! Papa-Nazillon, perplexe.
— Tout juste !
Et il raconte, le colon…
— Boum ! Explosion ! Moteur en feu… ! Altimètre qui s’affole… ! Vibrations terribles… ! L’badin bloqué… ! Odeur de cramé… ! Fumée noire… ! Mayday… mayday… ! Van dyck pour la base… je répète… ici Van dyck pour la base… mais… fait chier… radio H.S ! Vraiment pas de bol ! Éjection… ! Territoire ennemi… (Chez nous !) ! Prisonnier de guerre… comment ça… ? Oui, nous sommes en guerre ! Si, si, depuis hier…
Petite pause dans le récit. Distribution gratuite de vinaigre pour tout le monde (grimaces).
— On pourrait p’tête se faire de chouettes rideaux dans ce joli parachute… c’est de la soie, non ?! Maman Georgino, perdant pas le nord.
— Affirmatif… cinquante pour cent, soie, cinquante pour cent, Kevlar… ! Colonel Van dyck (Prise de guerre en puissance).
— Et si on mangeait maintenant ?! Tonton Monique (Estomac sur pattes).
— Vous aimez le lombric en sauce, mon colonel… ? Maman, très à l’aise dans son nouveau rôle d’hôtesse de stalag.
— Du lombric… ? Mais, bien sûr ! J’adore ça ! Colon, se léchant d’avance les babines.
— Z’aviez la post-combustion sur vot’ zinc ?! Et le stator-turbine ? Un Pratt et Whitney, vot’ stator-turbine… ? Bruno, les yeux plein de mirages IV.
— Mais, laisse donc môsieur Come tranquille ! Va plutôt aider ta mère à mettre le couvert ! Papa-Nazillon, Obergruppenfurher d’opérette.
Parait que tout ce qui tombe du ciel est béni. Pas sûr… non, pas sûr du tout…

Rose des sables (3).

Les effluves acrimonieuses de Propylène-Cétyl me sortent du lit de bonne heure. Au rez-de-chaussée, Maman astique. Frénétiquement. Et tout, tout du sol au plafond, sifflotant son air préféré d’opéra mécanique :
« … L’amour est enfant de problème… ! »
Il y a peu, comme tous les matins, à l’instant même où le soleil apparaît derrière les dunes, le vent furibond nocturne a soudainement cessé de souffler sa rage, laissant place à un silence étrange et peut-être plus angoissant encore. Sur le pas de la porte d’entrée, grande ouverte sur l’horizon morne, Tonton Monique balaie scrupuleusement le sable accumulé au long de la nuit…
— Ah… te voilà enfin, ma fille !
— Bonjour Maman… mais… j’suis un garçon, et sans contre-façon… !
—… Ton petit-déjeuner t’attend sur la terrasse… tu as bien mis ta crème, n’est-ce pas… ?
— Oui, mummy… oui… ( Maman a toujours raison… )
La crème antimélanomique, de fabrication artisanale, à base d’essence de cactus (néobuxbaumia polylopha) est très efficace pour se protéger des effets redoutables du soleil. De surcroît, son odeur pestilentielle, (Ô, combien !) éloigne les nombreux parasites dermatophytes qui pullulent ici par milliards.
— Et n’oublie pas de mettre ta casquette à rabats !
Maman Georgino faut pas trop l’enquiquiner lorsqu’elle fait le ménage. Je le sais, et ne me formalise donc pas plus que cela. Tout à l’heure, vers midi, elle sera bien plus aimable, une fois posés ses éponges et ses torchons imbibés d’alcool formique. À moins, bien entendu, que Papa-nazillon ne rentre bredouille…
Ce qui se produit assez souvent, notre père n’étant pas très doué pour la chasse. Avant, il était chef-comptable. Dans une grande entreprise internationale de sous-traitance informatique des données. La « Smith and Johnson United Corporation ». Qui a fait faillite. En deux jours à peine, Papa-nazillon s’est retrouvé à la rue. Et nous, avec.
«Tout cela, c’est à cause de la Bourse de New-York qui n’a pas suivi… !» répétait-il à longueur de journée. Puis, le reste du temps il le passait à chialer, la tête enfouie entre ses mains fines de bureaucrate naïf. Histoire de nous rassurer peut-être, maman nous a annoncé qu’il faisait sûrement une grosse dépression nerveuse post-réactionnelle. « C’est normal, fallait s’y attendre, votre père est un esprit si faible… ». Ensuite, c’est elle qui a eu l’idée de venir s’installer ici. Dans le Sud.
J’avale mon bol de soupe froide aux orties en deux temps trois mouvements. C’est vraiment dégueulasse ! Oh, oui, c’est tout de même dégueulasse de pouvoir virer ainsi les gens, non… ? Si seulement la Bourse avait suivi… si seulement… si…
Un bruit effroyable me saisit sur place… il s’agit d’un avion de chasse, oiseau métallique de mauvais augure, qui passe en rase-motte juste au-dessus de notre maison. J’ai comme le sentiment qu’ils sont de plus en plus nombreux depuis quelque temps…
Quand je pense que Bruno, cette idiote, rêve de devenir plus tard pilote de chasse ! Voilà bien une idée totalement saugrenue ! Moi, je rêve de tout autre chose… d’un métier bien plus passionnant que celui-là… je rêve de devenir thanatopracteur ! Et surtout d’être un grand maître de cérémonies. Et peut-être même le plus grand de tous. Celui qui organisera les plus belles, les plus somptueuses, les plus émouvantes, les plus tristes, les plus poignantes cérémonies funéraires qui n’aient jamais été réglées sur Terre. Avec de vrais macchabées, bien sûr. Pas comme celles que j’improvise jusqu’à présent, toujours pour de faux, avec Bruno. D’ailleurs, ma sœur ne sait pas faire le mort ! Elle est tout à fait nulle pour ça ! Alors, à chaque fois, cela foire ! Cette cruche ne peut s’empêcher de bouger, ou même, pire, de rigoler à un moment ou un autre. Ah, croyez-moi bien que si j’avais quelqu’un d’autre sous la main, je l’utiliserai volontiers…
Tonton Monique s’approche de moi. Son balai de paille en bandoulière.
— Dis-donc, toi… j’avais pas vu… t’as du poil qui pousse au menton, on dirait bien… ?!
C’est en levant la tête vers elle que je l’ai vu, lui. Là. Tout là-haut dans le ciel tout bleu azur. Un parachutiste…

Le Pommard m’a tuer !

Ouais, et alors ? J’aime pas le pinard bio ! Il n’a pas de goût ! Je préfère le gros rouge qui tache. Et qui râpe un peu aussi, avec ses vingt-cinq grammes de sulfite au litre. J’suis un dur. Un vrai, un tatoué, un qu’à pas peur d’avoir des trous commac dans l’estomaque… ! Ouais, le pinard bio, j’vous le dis, et bien en face : c’est d’la daube en bouteille !
Moi, j’ai des bras comme vos cuisses, une tête de rhinocéros, et des mains qui broient. Gaffe, les gars ! J’suis pas un tendre pour deux ronds ! J’écrase tout sur mon passage, je pousse fort, je piétine grave si ça remue encore un peu. Alors, j’vous le dis : faut pas me faire chier… moi !
Pas été longtemps à l’école. Juste assez pour comprendre que ça servait à que dalle ! Et puis, faut pas trop m’enfermer entre quat’murs, moi. J’ai besoin de respirer à plein poumons, de m’extérioriser, d’avoir de l’espace, de pouvoir bouger comme j’ai envie. Sinon, je peux vite devenir méchant…
J’suis déménageur de profession. Chez Balthazard et fils. Et c’est un boulot qui me plaît. Surtout quand faut monter des trucs vachement lourds au dernier étage. J’adore quand c’est lourd et que ça doit aller tout en haut. Et l’ascenseur, c’est pas pour moi. Encore un truc de pèdezouilles, les ascenseurs ! L’autre jour, j’me suis farci un piano à queue. Tout seul, comme un grand, et jusqu’au cinquième. Les copains ont dit que j’y arriverai pas. C’est des cons. Ils ne se doutent pas de quoi je suis capable, moi ! Même que la cliente, celle du piano, elle nous a joué un morceau après qu’on ait déballé l’instrument en question au milieu de son salon. C’est du classique, qu’elle nous a dit. Et putain, c’est chiant, le classique ! Ça vous donnerait presque envie de chialer, cette connerie ! Enfin, je dis ça, mais moi j’ai encore jamais versé une larme de ma vie… même si j’ai beaucoup de peine, ça ne vient pas, jamais… je préfère plutôt cogner sur quelque chose ou bien… sur quelqu’un… mais, ça soulage aussi !
Tiens, en causant de ça, l’autre soir, en rentrant du turf, y’a un type en bagnole qui m’a refusé une priorité. Merde ! Les stops, c’est quand même pas fait pour les chiens, non ?! Alors, j’lui ai fait réviser son code de la route à ma manière, à cet abruti, en lui défonçant bien sa gueule à grands coups de tatanes. J’chausse du quarante-sept fillette, ça aide pour les révisions ! «Maman, au secours, maman !» qui geignait, le guignol ! Moi, ma mère, je l’ai pas connu. J’suis un enfant de la Dasse…
À la Dasse, j’me suis pas fait que des copains. Et puis l’ambiance, c’était pas trop ça, non plus. On se faisait vite chier sa race au bout d’un moment ! Alors, je fuguais. J’allais voir les filles dehors. Enfin, ces dames, plutôt. Et elles m’avaient à la bonne, celles-là. Faut dire que j’leur faisais comme une petite distraction dans leur dure journée de tapin. C’est un peu longuet dix heures par jour sur le trottoir. Surtout quand il fait froid. Et du côté de Givet, dans les Ardennes, c’est pas la peine de vous tartiner la tronche de crème le matin pour éviter les coups d’soleil, non, vaut mieux investir dans un pébroc de bonne qualité ! Elles étaient bien sympas, mes putes…
En maison de correction, j’me suis pas fait que des copains, non plus. Et puis les matons y tapaient fort. De vrais brutes. Encore plus qu’à la Dasse. Là-bas, c’est style « Marche ou crève », si vous voyez ce que j’veux dire ! Bon, des mandales, c’est vrai que j’en ai distribué quelques-unes aussi. Faut savoir qu’à quinze ans, j’étais déjà presque bâti comme aujourd’hui. Tout en muscles. Alors, fallait pas trop me chercher des poux dans le chignon ! Des fois, ils se mettaient à cinq ou six pour me maintenir par terre. Sûr qu’ils en ont drôlement bavé avec moi… !
À l’Armée, j’me suis pas fait que des potes, là, non plus. C’est vrai. Je l’avoue bien volontiers. J’en ai cassé du kaki ! Même un capitaine, qui avait pourtant fait l’Indochine en cinquante-quatre. Faut voir comme j’lui ai fait bouffer ses décorations, à çui-ci ! «Maman, au secours, maman»… ! enfin, bref, vous connaissez mieux la chanson maintenant… Finalement, n’ont pas voulu de moi dans les paras, j’aurais bien voulu, moi, mais j’étais trop balèze d’après eux. J’savais pas, mais dans les parachutistes vaut mieux être nain, sûrement parce que ça prend moins de place dans les avions. Alors, m’ont incorporé dans les commandos-marine. Les Fusses-cos, qu’on dit. C’est bien aussi. Enfin, pour ceux qui comme moi aiment la castagne… ! M’ont appris le close-combat pendant les classes. Et puis comment égorger proprement une sentinelle ennemie en arrivant en loucedé par derrière. Et encore plein d’autres trucs qui peuvent toujours vous servir un jour, plus tard, quoi, on ne sait jamais… Bon, après, j’ai surtout fait du trou. Ces cons de militaires, ils ont tendance à vous envoyer au cabanon pour un oui, pour un non. Ils ont leur putain de règlement à respecter. Et la hiérarchie, aussi. Moi, la hiérarchie, elle m’a toujours fait chier. Ça m’file des boutons ! Mais, j’ai l’impression que vous vous en doutiez déjà un peu, non… ?
Après l’armée, comme fallait bien bouffer, j’ai trouvé ce boulot chez Balthazard et fils. J’avais tout à fait le physique de l’emploi, qu’ils ont dit en me voyant arriver. Je reconnais qu’ils avaient pas tort, porter des paquets lourdingues, c’est vraiment l’idéal pour moi. J’suis comme dans mon élément. Et puis, c’est grâce à ce boulot que j’ai rencontré ma moitié…
Suzanne, qu’elle s’appelle. Elle déménageait. On a tout de suite matchés tous les deux. Elle est chouette, ma Suzanne… et douce avec ça. Comme une grosse pelote de laine vierge. Du coup, c’est moi qu’ait vite déménagé ensuite. J’ai quitté mon gourbi minable de la Sonaco pour venir m’installer chez elle. Bon, c’est pas très grand chez nous, mais on n’a pas beaucoup d’affaires, non plus. Alors, du coup, ça compense. Là, elle est enceinte, ma Suzanne. Un garçon, qu’a dit le toubib. Il paraît que ça se voyait bien sur la dernière radio qu’on lui a fait, à Suzanne. Un garçon, c’est bien, non ? Enfin, une fille, ça m’aurait plu aussi, faut pas dire. J’aurais pas fait le difficile pour une fois…
Là, je descend chez le marocain, pour acheter une bouteille. On a décidé de fêter ça, avec Suzanne.
— Comment ça, t’as que du Bio, Rachid ? Tu te fous de ma gueule, ou quoi ?
Après, j’sais plus…

Texte d’Ernest Salgrenn. Avril 2021. Tous droits réservés (texte et photographie).

Affûtage de chaînes.

Achtung ! Avertissement de l’auteur : ceci n’est pas une fiction ! Aussi, citoyens responsables, écologistes de tous poils, ou bien simples amoureux de la Nature, passez vite votre chemin ! Vous ne supporteriez pas ce qui suit.


Voilà, c’est fait ! Libéré ! Délivré ! Mais il est évident que cela devait sortir un jour… je ne tenais plus ! Ce matin encore, l’œil noir de ma conscience, terrible, me fixait du fond de mon bol de céréales. Alors, je me suis dénoncé et j’ai avoué avoir commis, non pas un, mais bien plusieurs dizaines de délits, tous passibles d’importantes amendes ou bien de lourdes peines de prison*…
— Allo ? La L.P.O ? Le W.W.F ? Nature et Découverte ? Les Amis de la Terre ? Greenpeace ? Agir pour l’Environnement ? Naturama ? Be Love be happy ? Avenir Forêt ? Vivre nu et heureux dans le foin ? Maison de la Nature de Boult-aux-bois ? Nicolas Hulot en short ? (Bon, j’abrège, la liste des associations et des O.N.G étant beaucoup trop longue à énumérer)… c’est moi… Ernest, le serial killer fou des Alpes du Sud !
Et puis, j’ai tout déballé, décrivant dans le détail toutes ces ignobles atrocités perpétrées ces derniers jours (aux températures douces et annonciatrices enfin du Printemps), donnant à ces braves gens par la même occasion un nom, le mien, qu’il serait dorénavant aisé pour eux d’associer à ce que l’on pouvait bien appeler la plus grande destruction volontaire, organisée, méthodique et massive de la Nature de cette dernière décennie… !


J’ai commencé par les arbres…

Centenaires, ou pas, et d’espèces parfois rares par ici : noisetiers, châtaigniers, chênes verts, chênes pubescents, chênes blancs, chênes noirs, arbousiers, faux pistachiers, sorbiers des oiseleurs, amandiers, érables de Montpellier, azéroliers, hêtres, muriers noirs, néfliers, et sans oublier la famille des pins : pins parasol, pins blancs, pins noirs d’Autriche, pins d’Alep, ni bien sûr les très beaux cades et autres génevriers thurifères géants (parfois plus de 5 mètres de haut pour un âge plus que canonique !). Ce n’était pourtant qu’un début, car vînt ensuite le tour des arbustes et autres plantes basses, et comme à tout seigneur tout honneur, je citais en premier lieu la Gesse de Vénétie (Lathyrus venetus), une fabacée découverte récemment en France continentale et connue aujourd’hui des seuls pourtours de la montagne de Lure, où elle occupe les chênaies fraîches et hêtraies, rectifiant tout de suite : «Pardon… excusez donc mon erreur ! je voulais bien entendu dire : OCCUPAIT… !» Il y avait aussi très certainement (mais j’avoue ne pas savoir toutes les reconnaître) d’autres espéces présentes sur mon terrain et protégées au niveau national dont l’Euphorbe à feuilles de graminée (Euphorbia graminifolia), le Scandix étoilé (Scandix stellata), rarissime ombellifère, protégée au niveau national et à aire de répartition circum méditerranéenne et iranotouranienne très morcelée, le Panicaut blanc des Alpes (Eryngium spinalba), ombellifère épineuse des éboulis thermophiles et des pelouses sèches endémique des Alpes sud occidentales, l’Orchis de Spitzel (Orchis spitzelii), la Tulipe de l’Écluse (Tulipaclusiana), non revue par les botanistes depuis 1920 mais pourtant bien présente sur ma propriété (voir pour ceci plus loin dans le texte, SVP), l’Ancolie de Bertoloni (Aquilegia reuteri), superbe renonculacée endémique des Alpes du Sud-Ouest, la Pivoine officinale (Paeonia officinalissubsp.huthii), plante spectaculaire des bois clairs et pour conclure, la rarissime Aspérule de Turin (Asperula taurina), caractéristique des hêtraies méridionales que je pulvérisa allègrement, comme les autres, au débroussailleur (Husqvarna-4 temps).
Puis, ce fût le tour des oiseaux…

Là aussi, la liste est assez longue, aussi je pris le parti de ne leur annoncer que les espèces protégées dont j’étais à peu près certain d’avoir, soit détruit l’habitat, soit (encore mieux) les petits de l’année toujours au nid en cette saison : grand duc d’Europe (Bubo bubo), chouette de Tengmalm (Aegolius funereus), huppe fasciée (Upupa epops), guêpier d’Europe (Merops apiaster), pic noir, et le vert, et surtout, ma plus grande fierté peut-être, ce grand nid de Circaètes Jean-le-blanc (Circaetus gallicus) perché à la cime d’un pin de plus de vingt-cinq mètres (abattu sans sommation lui aussi (Husvarna-4 temps)), et qui contenait deux jolis oisillons, bien mal en point après leur chute, que, bonne âme, j’achevai au sol à grands coups de talonnettes ferrées…
Restait encore à leur causer des mammifères.

Et puis aussi des reptiles.

Et puis encore des amphibiens…

Par choix délibéré, je débutai par les chauves-souris et notamment l’Oreillard montagnard (Plecotus macrobullaris) en pleine période de reproduction, comme ses cousins : le Petit Rhinolophe (Rhinolophus hipposideros), le Molosse de Cestoni (Tadarida teniotis), espèce remarquable de haut vol, la Noctule commune (Nyctalus noctula) espèce arboricole, chassant en hauteur et dans des zones dégagées (très rare en Provence) dont j’ai détruit avec soin, là encore, toutes les cachettes nidatoires. J’évoquai ensuite ( mais le plus souvent brièvement, ressentant déjà la plupart du temps une lassitude, bien compréhensive, de la part de mes interlocuteurs) les autres petits mammifères arboricoles présents sur mon terrain et que j’avais chassé eux aussi sans ménagement, comme le loir gris (Glis glis), l’écureuils gris ou roux (Sciurus vulgaris alpinus) et la martre des pins (Martes martes). Pour les reptiles et amphibiens exterminés tout aussi consciencieusement (à noter ici l’efficacité du brûlage intensif pour cela), les vedettes incontestées fûrent cette fois, la prestigieuse Vipère d’Orsini (Vipera ursinii), reptile d’affinité orientale aujourd’hui rare, très localisé, en régression et menacé purement et simplement d’extinction en France, ainsi que le Lézard ocellé (Timon lepidus) qui suit malheureusement le même chemin. De peu suivirent les tritons, les salamandres et les crapauds (beurk…!).
Je n’oubliai pas évidemment les insectes et les papillons.

Toutefois, je compris que la coupe était pleine. Inutile d’insister plus, et de citer peut-être l’Osmoderme ermiteou, le Pique prune (Osmoderma eremita), espèce de Cétoniidés (cétoines), rare et en régression, inféodée aux grosses cavités pleines d’humus dans les vieux arbres, le Clyte à antenne rousse (Chlorophorus ruficornis), coléoptère longicorne (Cerambycidés) déterminant, endémique floricole et forestier dont la larve se développe dans les branches mortes des chênes, la Rosalie des Alpes (Rosalia alpina), longicorne principalement inféodé aux vieux hêtres, le staphylin (Bryaxis lurensis), espèce endémique de la montagne de Lure vivant parmi les débris végétaux sous les pierres, dont l’existence fût découverte seulement en 2001 (laissant présager que d’autres espèces ne fussent pas encore découvertes à ce jour… mais, ça, franchement, ce n’est plus mon problème !).


Là, vous vous dites, toutes et tous : «Hé, ben, notre Ernest, on est pas prêt de le revoir de sitôt !». Mais détrompez-vous, je ne suis pas sot ! Et si je me suis dénoncé de mon propre gré pour avoir commis ces horribles crimes contre mère Nature, c’est parce que je sais que je ne risque absolument rien ! Oui, vous avez bien lu : rien, nada, que ‘t’chi ! Mieux que ça même, j’ai eu droit aux compliments de L’O.N.F !


Ils sont passés, pas plus tard qu’hier, dans mon quartier. Pour contrôler…
— Bravo, monsieur Salgrenn, vous avez fait du bon boulot ! ont-ils dit très contents, rajoutant cependant, vous êtes sur la bonne voie, continuez comme ça !
Il est vrai qu’il reste encore à l’hectare deux ou trois arbres, dans la pleine force de l’âge, à abattre, et que j’ai conservé (grossière erreur de ma part !) histoire de ne pas perdre la main trop vite…
Puis, ils sont repartis dans leur jolie kangoo jaune vif sur les portières de laquelle on peut lire : «Vite ! Abattons nos forêts avant qu’elles ne brûlent !». La dame à galons dorés (ils étaient deux, un homme et une femme, un couple donc, comme les bengalis d’Australie (Amandava amandava) mais en beaucoup moins colorés) est repartie avec un magnifique bouquet d’orchidées et de tulipes sauvages (Tulipa sylvestris subsp. sylvestris) que j’ai coupé moi-même à son intention. Par courtoisie.
Alors, en effet, je ne risque rien. J’ai simplement suivi les instructions à la lettre. Les instructions de la directive sur le « débroussaillement » des parcelles en zone naturelles (et également classée en réserve « Natura 2000 », ici). C’est monsieur le préfet qui me l’a ordonné, et puis ce bon monsieur le maire.
«Protégeons nos maisons du feu, qu’ils nous disent à l’envie… » !
Aussi, bon citoyen, c’est ce que j’ai fait !
Alors, mes amis ? Elle est pas belle la vie dans nos déserts ?!

Auteur : Ernest Salgrenn. Avril 2021. Tous droits réservés texte et photographie).

  • * Dans notre pays, la destruction d’une espèce protégée est un délit puni par l’article L 415-3 du code de l’Environnement, sanctionné d’une peine de 2 ans de prison et/ou d’une amende pouvant atteindre 150 000 euros. Par ailleurs, en cas de destruction « en bande organisée » (Voisins-Voisines, par exemple !), la sanction peut aller jusqu’à 7 ans d’emprisonnement et 750 000 € d’amende ! Qu’on se le dise… !

Remerciements de l’auteur (Ernest Salgrenn) au Ministère de l’environnement, de l’énergie, et de la mer (les descriptions de la flore et de la faune sont très largement empruntées à la fiche : « ZNIEFF 930012706 – (Massif de la Montagne de Lure)) ».

Rédacteur de la fiche : Jean-Charles VILLARET, Jérémie VAN ES, Luc GARRAUD, Stéphane BELTRA, Emilie RATAJCZAK, Stéphane BENCE, Audrey PICHARD, Cédric ROY, Géraldine KAPFER.

Et pleurer de rire, on peut encore ?

Je ne sais pas toi, lectorat avisé, mais des fois, moi, je tombe des nues ! Et pas plus tard que hier matin…
Petit aparté (et juste parce que suite à une « association d’idées fortuite » : j’y pense d’un coup) : le Nu, c’est ce que je préfère en peinture ! Un simple et succinct dessin d’un sein au fusain me transporte ! Mais n’y voyez surtout rien de malsain : c’est d’art dont il s’agit, rien de cochon là-dedans. Voilà, c’est dit !
Donc, pas plus tard qu’hier matin, (un jeudi, pour ceux qui suivent) tandis que je reluquais tranquillement ma collection d’attestations dérogatoires (douze mille vingt-deux au total, m’en manque que trois mais je ne désespère pas de les retrouver un jour prochain en faisant du ménage), voilà pas que mon téléphone sonne… «dring, dring… !»
— Ouais, c’est qui ? (Suis jamais très aimable au bout d’un fil, par principe).
— C’est moi !
— Qui ça, MOI ?!
— Mais moi, voyons, moi, bien sûr… !
Bon, je le fais marcher, en vérité je l’ai reconnu tout de suite (peut-être que vous aussi, d’ailleurs ?). C’est Benoit. Ben, pour les intimes. Monsieur Benoit Poelvoorde pour tous les autres. Ou, éventuellement, Monsieur Manatane, pour celles et ceux qui avaient encore quelques brouzoufes en poche pour s’abonner à Canal+ dans les années quatre-vingt dix.
Ben, je l’ai connu en atelier de travaux manuels. L’atelier de travaux manuels de la Clinique du Parc (Suisse du sud). On a vite sympathisé tous les deux. De tous les patients, nous étions les seuls à nous intéresser à la pâte à modeler et cela nous a rapproché assez vite. Nous étions aussi les seuls à faire le mur le soir, après le couvre-feu obligatoire, pour descendre nous arsouiller dans un night-club au bord du lac (Léman et brothers), la Grange aux loups. Et ce, jusqu’au petit matin. Hasard, nous avions le même praticien (le vénérable docteur Schmoll-Veigt). Un vrai con, il n’a rien vu !
— Ben ? C’est toi, Ben… ?! (oui, je sais, mes dialogues sont tout pourris aujourd’hui).
— Mais oui, c’est moi ! Bien sûr, que c’est moi !
— Et qu’est-ce qui t’amène ? Une descente de delirium qui se passe tremens ? (Et mes jeux de mots, itou…).
— Arrête tes conneries, Nénesse ! Tu sais bien que je suis clean maintenant…
Sans vouloir trahir le secret médical, et vous savez que je suis plutôt réglo là-dessus, inutile sans doute de vous rappeler qu’il n’y a pas de pire menteur qu’un type qui s’adonne au vice. Et vice-versa. Tout le monde connait la musique : « Qui a bu, boira, qui a pêché, pêchera, qui dort, dîne… etc, etc… » !
— Ouais… (perplexité)
— Dis, t’es chez toi en ce moment ?
— Ouais… (surprise)
— Je me disais que je pourrais p’tête passer te voir, histoire de…
— Histoire de quoi… ?! Histoire de vider ma cave ?!
— Putain, tu fais chier ! J’viens de te dire que j’étais clean maintenant, merde… ! (Vous noterez que dans l’intimité, Benoit Poelvoorde est un garçon plutôt grivois, ce qui n’arrange pas les choses chez quelqu’un qui a d’autre part un physique ingrat).
— Est-ce que tu sais que nous sommes en confinement, ici ? Et que nous n’avons pas le droit de faire plus de dix bornes autour de chez nous ? Tu es tout de même au courant de ça, ou pas ?!
— Oui… mais moi… je suis belge !
— Et alors, raison de plus ! Si moi je n’ai pas le droit de faire plus de dix bornes sans une bonne raison, je ne vois pas comment, toi, tu pourrais te taper Namur-**x-en-Provence (Le nom complet de ma ville de résidence est volontairement caché par mesure de préservation de ma vie privée) simplement parce que ma tronche te manque ?!
— C’est là que tu te goures, mon vieux (Le saligot ! j’ai seulement deux ans de plus que lui !) ! As-tu bien lu la directive du 16 avril dernier émanant de votre ministère de l’Intérieur ?
— … Non… !
— Ben, tu devrais… ! Bon, alors c’est décidé… j’arrive demain !
Là, en tout cas pour ceux d’entre-vous qui n’ont pas encore lu cette fameuse directive du 16 avril dernier, vous devez penser : « Mais, qu’est-ce qu’il nous raconte, Ernest, comme connerie… ?! »
Hé, ben, non… ! Ce n’est pas une connerie du tout, chers amis français confinés et bloqués chez vous depuis bientôt 15 jours ! D’ailleurs, voici le lien : https://www.interieur.gouv.fr/Actualites/L-actu-du-Ministere/Attestation-de-deplacement-et-de-voyage
En effet (selon le paragraphe 2 de cette directive), si vous êtes Belge, Allemand, ou même pire : Roumain (où la pandémie bat son plein) vous pouvez tout à fait venir faire du tourisme en France, et vous déplacer à loisirs sur le territoire national !
Comment que c’est écrit déjà sur le fronton de nos mairies ? Liberté, égalité, fraternité… c’est bien ça, hein ?! Liberté… Liberté, j’écris ton nom, sur les murs de ma prison… !
Alors, pour terminer, et comme dirait quelqu’un d’autre (de plus talentueux) : « Non, mais sérieusement… ! »

Chapitre 39. Sécotine en stock.

J-1. Villa Mektoub. Fin de soirée.

Je sais. Oui, je sais très bien ce que vous allez me dire, bande de gros malins que vous êtes, j’aurai du faire gaffe et m’en douter un peu ! Hé, ben, non ! Voilà, c’est comme ça… je n’ai rien vu venir ! Rien de rien ! Et lorsque je suis arrivée toute essoufflée sur le parking : il était déjà trop tard…

Oh, j’ai bien tenté de les arrêter, en lui arrachant tout de suite des mains son flingue, à ce trépané du cerveau de Goofie qui me restait planté là, au beau milieu, aussi raide qu’une grosse bitte d’amarrage en bronze tanquée sur un quai mal pavé de la Mer du Nord, et puis même que je leur ai tiré dessus ensuite, et même que tout le chargeur y est passé, jusqu’à la dernière balle, mais ils se sont évaporés en trombe dans la nuit tropézienne… avec ma Gladys… évanouie, évanouie ma passion, mon amour, ma petite chérie, mon unique raison de vivre…

Alors c’est vrai, je ne vais pas le nier ; je n’aurai jamais du la laisser sans surveillance, ne serait-ce même que durant ces cinq petites minutes qui me furent nécessaires pour récupérer mon Balou dans cet hélicoptère.

Ah, ils avaient bien préparé leur coup, ces salauds ! Mais d’où qu’ils sortaient donc encore, ceux-là… ?! M’ont bien baisée en tout cas ! Quelle conne ! Et ce mollasson de Jean-Lain, ce pauvre larbin de première classe, qui n’a rien compris lorsqu’il m’a vue partir comme une flèche, sans même lui dire au revoir et merci, et puis, ce putain de semi-remorque déboulant à tout berzingue, que je n’ai pas vu arriver et qui a bien failli m’aplatir comme une crêpe si je n’avais pas eu ce réflexe de dingue de me jeter sur le côté au dernier instant, sauvant aussi in extremis mon Balou. Et ma valise.

Cependant, j’avais eu le temps de reconnaître le type au volant. Et là, aucun doute, encore lui… ce salopard de clown… cette espèce de petite ordure !

Mado, ma chérie, va falloir que tu te calmes maintenant, que t’analyses la situation, que tu trouves une solution… oui, c’est ça, te calmer, te calmer à tout prix, t’as le palpitant qui cogne si fort dans la poitrine… voilà, c’est bien, oui, tu as raison, assois-toi cinq minutes sur ta Samsonite et essaye donc de respirer plus calmement, et puis surtout… arrête un peu de chialer ! Alors, je reste assise, comme çà, comme une véritable loque, un chiffon mou, un énorme tas de gélatine, et je ne bouge plus, plus du tout, hébétée, inerte, en crise, sonnée, en état de choc, semi-comateuse peut-être même, car allez savoir ce qui peut bien se passer dans ces moments où on a complètement perdu la raison, et puis aussi toute cette joie de vivre que l’on avait en soi avant, juste avant, avant que le malheur, sans prévenir, ne vous tombe sur le coin du nez, et cela a duré ainsi, pendant de très longues minutes, de celles qui passent très lentement, qui prennent tout leur temps, qui durent, et qui durent encore… ainsi je n’avais définitivement plus d’avenir, j’allais mourir, là, ici, sur ce foutu gazon anglais, toute seule, en sueur, abandonnée…

Puis, soudain, après ce très long moment d’éternité, voici que j’aperçois vaguement une ombre qui s’approche dans le noir… Goofie, qui revient me voir… Et l’on dirait bien qu’il n’a pas trop l’air en forme lui non plus…

— Tout baigne, M’dame Mado… ?!

— … Hein… ? Oui, oui… merci ! Vous avez vu ça, mon pauvre Goofie… ils nous les ont enlevés… tous… ! Même ce charmant docteur… si gentil, si prévenant, et puis l’autre aussi, la p’tite-là, celle qu’est taillée à coup de serpe dans une queue de cerise, vrai qu’elle n’est vraiment pas épaisse celle-ci, hein, pas vrai… ?! Et ma Gladys… ma Gladys… ils me l’ont pris mon petit amour… ma chérie, si belle, si fragile… mais… mais pourquoi donc ils nous ont fait ça, Goofie… pourquoi donc… pourquoi… ?!

— Et papa Président, m’dame Mado, lui aussi, l’ont kidnappé… !

— Ah bon… ?! Jules-Théodule ?! Vous êtes sûr… ?! Mais que vient-il faire là-dedans, celui-ci ?!

— Sais pas, m’dame ! Mais sûr que je vais me faire taper sur les doigts, moi !

— C’est pour ça, Goofie… faut absolument qu’on les retrouve maintenant ! Et d’ailleurs qu’est-ce que vous fichez-là encore ?! Merde ! Pourquoi ne les avez-vous pas pourchassés immédiatement avec tous vos collègues ?! Et le GIGN ? Et l’Armée… ?! On a prévenu l’Armée, bien sûr… ?! Parce qu’il n’est peut-être pas trop tard…

Il toussote.

— Bon… promis, faut pas pleurer, M’dame Mado… ?!

— … Quoi… ?

M’a l’air drôlement embarrassé le Goofie, il se frotte le pif maintenant et ce n’est pas bon signe…

— … Promis faut pas pleurer… ?

— Comment ça… ?

— Président a dit de laisser tomber l’affaire ! Pas grave pour son papa, qu’il a dit !

— … Quoi… ?! je hurle. Et je me relève malgré mes deux guiboles encore toutes molles et qui flageolent…

— Qu’est-ce que vous venez de me dire, là… ?! que je hurle encore plus fort.

— … Ça m’fera un peu des vacances ! même qu’il a ajouté en rigolant, le boss ! Alors, les ordres maintenant c’est qu’on va attendre la demande de rançon, et puis on payera ce qu’ils veulent… c’est vraiment pas la peine de trop s’en faire qu’il a dit aussi, le Président… ils le garderons sûrement pas longtemps, ça c’est sûr… et même que si on paye pas : ils finiront bien par nous le rendre… !

— Mais bon Dieu ! Pour qui y s’prend, celui-là ?! La rançon ?! Mais putain, quelle rançon, Goofie ?! Et s’il n’y avait pas de rançon… ?! Hein… ?! Et si ce n’était pas de l’argent qu’ils voulaient ces enflures… Et si c’était plutôt…

— OK… ça va… ! J’suis bien rassuré maintenant ! Goofie voit que vous vous sentez mieux alors va falloir que j’vous laisse, m’dame Mado ! Faut que je retourne les aider là-bas… à cause de toute cette k’lue, m’dame Mado… ! Une véritable k’lue, qu’y ont dit !

— La k’lue ?! C’est quoi encore, cette histoire… ?!

— Ben, c’est ce drôle de type avec son éléphant tout à l’heure… l’éléphant, il a arrosé tout le monde avec de la k’lue qu’y pompait direct dans la piscine, et plus personne pouvait bouger à cause qu’y z’étaient tout collés ! C’est comme ça qu’ils ont pu faire leur coup tranquillo, les autres… à cause que plus personne pouvait bouger avec toute cette k’lue partout… !

— … De la glu… ? C’est de la glu, que vous me dites… ?!

—… Oui… Korrec’que, m’dame ! D’la klue ! qu’y balançait de partout !

Je trouve, et c’est tout à fait sincère de ma part, que notre Goofie a réalisé d’important progrès dans la langue de Molière, néanmoins, je préfère tout de même me rendre compte de visu…

— Allons voir ça, passez devant, je vous suis…

Et effectivement, je peux vous assurer que ce que je découvre alors n’est pas très beau à voir ! Un véritable carnage ! Une Bérézina ! Non, que dis-je… l’Apocalypse !

En faisant bien attention de ne pas marcher dans les flaques gluantes, je retrouve notre Président à la même place que tout à l’heure. S’il ne s’en est pas trop mal tiré finalement, il n’a que les deux pieds collés au sol, pour Woo Woo, toujours vautré en face de lui, ce n’est pas du tout la même limonade… ! Je suppose qu’il devait se situer pile-poil dans une trajectoire de jet, le gros citron, aussi je ne vous raconte pas la dose de colle qu’il s’est encapé dans le portrait ! Tandis qu’il braille sa mère, deux de ses sbires lui aspergent le fondement à grands renforts de bassines d’eau brûlante, mais malgré ça, il demeure désespérémment figé sur son fauteuil en rotin plastique ! Encore heureux que l’on vient de leur déclarer la guerre aux bouffeurs de riz cantonais, sinon, à coup sûr, nous frisions l’incident diplomatique !

Mais, le plus cocasse se passe ailleurs. À quelques dizaines de mètres à peine, derrière l’estrade installée pour le spectacle…

Ici, on peut admirer un étonnant tableau d’une scéne vivante qui vous laisse carrément sur le cul ! Un happening époustouflant où l’on découvre avec surprise notre petite Josyane présidentielle et le Bibronzic de Ploudalmézeau-sur-mer ! Les deux protagonistes, sont toujours bien soudés l’un à l’autre et dans une posture peu orthodoxe (surtout pour une première Dame de France) mais qui ne laisse toutefois aucun doute sur l’indéniable souplesse de son bassin… La Josy pratique le yoga trois fois par semaine, alors forcément, pour Madame, le grand écart latéral, c’est du gâteau à la crème ! Fingers in the nose et les chakras toujours grands ouverts ! Cette fois-ci, il était évident qu’ils allaient avoir beaucoup de mal à s’expliquer, ces deux-là ! Les voilà bels et bien coincés, au sens propre comme au figuré, et il devenait clair que pour notre breton cela deviendra plus compliqué maintenant pour son avancement futur dans les affaires du Pays ! Minimum minimorum, il pouvait s’attendre à recevoir une sacrée ronflante dans le biniou à coulisses, surtout que vu l’attroupement déjà formé autour de nos deux zygotos, et le nombre de personnes dans le paquet qui prennent, sans demander évidemment l’autorisation des principaux intéressés, des clichés de la scène avec leurs smartphones, à l’heure qu’il est tous les réseaux sociaux doivent déjà commencer à s’affoler vitesse grand « V » ! Et ben, ouais, moi, quand j’aime… je like ! Et souriez donc un peu, le petit oiseau bleu va sortir… !

Sur ces entrefaits, voici le colonel Du Thilleul qui me rejoint et éclate de rire immédiatement en apercevant nos deux comiques englués. Certes, Il y a matière à se fendre la poire, mais je me rends compte très vite que notre colon a du, profitant de l’ambiance festive, se lâcher un peu plus que prévu, lui aussi, dans le programme initial de la soirée… Chemise hawaïenne grande ouverte sur les poils du torse, moustache frisée vers le haut, il n’est plus du tout stable sur ses cannes et puis surtout embaume très fort le rhum agricole, celui qu’on fout dans le Planteur martiniquais pour lui donner du goût et de la saveur ! Une adaptation rapide dans les îles, prochaine affectation si tout se déroulait bien de l’énergumène, semblait d’ors et déjà acquise d’avance…

— Ouaaah… ! Comme j’l’ai échappé belle, madame de Minusse ! J’piquai un petit somme par là-bas, de l’autre coté du jardin… sûrement pour ça qu’ils m’ont raté… !

— … De Villeminus… c’est de Villeminus plutôt ! Enfin ce n’est pas grave… et vous n’avez rien vu alors… ?

— Hein… ?! Mais non… presque rien… deux verres de punch… et c’est tout… j’vous le jure !

— Non… vu… ! C’est vu, que j’ai dit !

— Ah… vu ?! Excusez, mademoiselle… mais si, si un peu quand même que j’ai vu… !

— … Je m’en doutais aussi… !

— C’est que comme les gens gueulaient très fort alors au bout d’un moment ça m’a réveillé tout ce vacarme ! C’est un éléphant qui crachait toute cette colle sur eux… j’lai vu cet éléphant… J’lai bien vu l’animal !

— Bon… un éléphant, OK… et le dresseur… ? Est-ce que vous l’avez-vu son dresseur ?

— Mais bien sûr que je l’ai vu ! C’est lui qui a changé l’eau en colle dans la piscine ! Il avait déjà fait la même chose, il y a deux jours, avec du champagne qu’y paraitrait… c’est ma copine Suscha qui me l’a raconté tout à l’heure !

— … Suscha… votre copine ?! La Suscha de Gonfarel… ?!

— Ben, oui, on a tout de suite sympathisé tous les deux… forcément elle a été scoute comme moi… même que son totem c’est « Sangsue habile » !

— Ah, ouais… ?! Sangsue habile ?! Alors cela confirme bien ce que je pensais… !

— … Hein… ?

— Non, non, rien, mon vieux… ! Bien, c’est très sympa vos histoires de scouts mais, ensuite, il est parti par où ce dresseur avec son éléphant ?

— Par là… derrière ce bâtiment ! Un autre type les attendait…

— Un clown, je parie… ?!

— Mais oui, c’est ça ! Vous avez raison… un clown ! Et puis ils ont tous embarqué dans un gros camion et ils sont partis à fond de train comme s’ils avaient le diable à leur trousses !

— Et pour Gladys… et puis les autres… avez-vous vu comment cela s’est passé ?

— Bien sûr !

Quelqu’un du service de protection rapprochée vient jeter un seau d’eau chaude sur nos deux contorsionnistes embriqués l’un dans l’autre mais sans aucun résultat immédiatement perceptible… Cela ne décolle toujours pas…

— Et… ?

— Un clown, là encore ! Et une jolie petite nana aussi avec… et drôlement bien roulée, la gamine !

— Et pas de Chinois… ?! Vous êtes bien sûr qu’il n’y avait pas de Chinois dans le coup ?!

— Des Chinois… ?! Mais non… aucun Chinois, madame Madeleine ! Ils ont simplement attendu que tout le monde soit bien collé sur place et puis ils sont tous partis tranquillement en direction du parking…

— Comment ça, tranquillement ?! Ils les ont forcément menacés avec des armes… ce n’est pas possible… ils ont du se défendre un peu tout de même ! Allons… du Thilleul… vous n’avez certainement pas du bien voir d’où vous étiez !

— Mais non… pas du tout, madame Madeleine… ! Et même qu’ils rigolaient bien en se dirigeant vers le parking… !

Tandis que je suis plongée en pleine réflexion, mon portable vibre à l’intérieur de ma pochette en soie…

Pour être un peu plus à l’aise pour répondre à cet appel, je refile Balou (que je porte depuis tout à l’heure sous le bras, et croyez-moi, il n’est pas léger, le petit gros !) au colon, ainsi que ma valoche, mais pour cela… il a l’habitude !

— Et surtout, ne le lâchez pas, du Thilleul… il s’en foutrait plein les pattes de cette saloperie de glu !

Le numéro d’appel est masqué…

— Oui ? Allo… c’est qui… ?

— Madeleine… ? C’est toi… ? C’est moi… Gladys !

Chapitre 38. «Et mes fesses, tu les aimes mes fesses… ?»

J-1. La Madrague. Vers trois heures trente du matin.

     N’étant pas tout à fait sot, je me rends bien compte que cela ne va pas être simple maintenant pour vous raconter la suite de l’histoire… ! Oh, ça, oui, pas simple du tout ! Aussi, accrochez-vous, parce que « ça va dépoter grave ! » comme dirait quelqu’une que je connais bien !

     Bon, là, à cet instant, nous sommes toujours chez Brigitte. Et cette Brigitte n’est ni plus ni moins que Madame Brigitte Bardot en personne.

     «Elle ne pourra pas refuser d’aider une bête en détresse !» a imaginé Zoé, qui, je le reconnais volontiers, a souvent de bonnes idées.

     L’ancienne vedette de cinéma habitait à quelques pâtés de villas de luxe de la résidence Mektoub. Ce qui tombait plutôt bien. Malgré l’heure tardive à laquelle nous nous sommes pointés chez elle (il était pas loin de deux heures du matin avec tout ça !), la vieille dame fût très heureuse de nous recevoir, précisant gentiment, pendant que de notre côté nous nous confondions à mi-voix en de bien confuses excuses pour tout ce dérangement occasionné en pleine nuit :

      «Faut surtout pas vous en faire pour ça, je ne dormais pas encore mes petits chéris… !»

     Cela passait ric-rac au portail, aussi Marcel dût s’y reprendre à plusieurs fois pour rentrer le camion en marche arrière dans le beau jardin planté de palmiers exotiques et de magnifiques bougainvilliers (en fleurs en cette saison), avouant tout de même, avec un brin d’humilité ce qui est assez rare chez lui, en descendant de l’engin et s’épongeant le front, avoir un peu perdu la main depuis l’Armée, où il avait passé son permis poids-lourd, et où il y conduisait des gros porte-chars d’assaut d’un camp de manœuvres à l’autre. J’imagine aussi pour sa défense que l’on devait être un peu moins regardant dans le milieu martial pour la réalisation de créneaux parfaits, sachant bien, pour en côtoyer tous les jours là-haut, que chez les troufions l’efficacité prime toujours sur la beauté du geste !

     Annabelle s’est tout de suite sentie comme chez elle. Et c’est tant mieux. Sitôt sortie de la remorque, elle a commencé à renifler un peu partout du bout de sa trompe agile, puis à faire connaissance avec ses nouveaux amis, chiens, chats, moutons, chèvres, et surtout Gropépère, le baudet du Poitou, qui l’a adopté immédiatement. Cela nous a tous rassurés.

     Ensuite, et malgré nos protestations polies, Brigitte a tenu absolument à ce que l’on goûte l’une de ses tisanes faite maison avant de nous laisser reprendre la route. Elle ne boit d’ailleurs plus que ça maintenant, Brigitte, de la tisane.

     «C’est diurétique ! Et vous savez, mes amis, c’est tellement important pour la santé de bien pisser !»

    Personnellement, je n’en ai pas besoin, n’ayant aucun problème de ce côté-là, mais j’ai bu une pleine tasse comme tout le monde, pour lui faire plaisir, à madame Bardot.

    Nous lui avons raconté grosso modo le topo pour Annabelle et elle nous a félicités vivement pour notre dévouement envers la cause animale, qui lui est si chère à elle aussi et depuis si longtemps déjà. Bien entendu, Marcel n’a pas pu s’empêcher de profiter de l’occasion pour lui causer de ses chers pitbulls, et Zoé, dans la foulée, de ses chihuahuas… ! Cependant, madame Brigitte est plutôt orientée berger allemand. Un peu comme ce crétin d’Adolph… D’ailleurs, elle nous en a présentés quelques uns, des spécimens qu’elle avait eus par le passé, et qui avaient été ses préférés et qu’elle avait fait joliment empailler à leur décès. De fil en aiguille, elle a fini par nous sortir du fin fond d’une armoire en pin des landes un vieil album-photos de bébés phoques vachement photogéniques que c’en était presque à pleurer tellement ils étaient mignons tout plein avec leurs petites bobines si craquantes et moi j’en ai profité pour lui dire qu’on lui laissait aussi le trente-huit tonnes Volvo avec sa remorque si cela ne la dérangeait pas de trop bien sûr vu que l’on n’en avait plus besoin maintenant car on pourrait tous se caser sans aucun problème dans la grosse Lexus de Phlycténiae qui était bien assez grande finalement pour nous sept surtout que ce bon docteur Jacques-Ni on l’avait allongé dans le coffre et qu’il y était encore en ce moment et même à roupiller très profondément et même plus agréablement installé qu’au départ car avec ces deux jolis trous de balles que l’on nous avait fait inopinément sur l’arrière de la malle l’air extérieur pouvait ainsi rentrer sans problème pour qu’il n’étouffe pas complètement dans son sommeil réparateur notre charmant petit toubib amoureux… !

   Évidemment, en lisant tout ceci (et de surcroît d’une seule traite sans respirer), je me doute bien que vous devez certainement vous dire un truc dans le genre «Mince alors, j’ai forcément du rater un épisode !» Mais, surtout ne vous inquiétez pas, je vais y venir tout doucement pour ce qui est du complément de l’histoire…

    D’ailleurs, pour parler tout de suite de ces deux trous dans la carrosserie, je ne vous cache pas que si l’on avait pu faire autrement on aurait bien sûr évité. Cela ne fait jamais plaisir ce genre d’incident où l’on frôle de très peu la catastrophe ! D’après J-T, qui pourtant n’avait rien vu, ce serait peut-être l’œuvre d’un certain Goofie qui était son garde du corps désigné pour la soirée. Ce qui est certain en tout cas, est que si ce gonze-là visait uniquement les pneus de notre voiture, quelques séances supplémentaires d’entraînement au stand de tir précédées d’une consultation chez un ophtalmologiste compétent ne semblait pas superflues du tout.

    Ensuite, pour ce qui s’est déroulé un peu avant, cela est peut-être un peu plus compliqué à raconter mais je vais tout de même essayer de faire au mieux…

     Ainsi, pour commencer par le début, ou en tout cas là où nous en étions restés ensemble, lorsque Marcel et Julius sont revenus de leur piètre représentation clownesque avortée prématurément ; il a bien fallu que nous nous organisions très rapidement. Par chance, le court vol plané avec atterrissage forcé de Marcel au beau milieu des spectateurs lui avait permis de repérer notre fameuse Madeleine, ainsi que ses deux copines. Un sacré coup de bol, car si le manuel, avec les codes secrets, on ne savait toujours pas pour le moment où il se trouvait exactement, la méchante Madeleine, oui… !

     Cela n’était pas dans nos habitudes (comme je l’ai déjà précisé auparavant) seulement cette fois il y avait véritablement urgence, et c’est ainsi que je décidai d’improviser en organisant le kidnapping de cette fameuse Madeleine. Ensuite, disons que tout s’est enchaîné assez rapidement… peut-être même un peu trop rapidement… car, in fine, rien, ou presque, ne s’est déroulé tout à fait comme prévu… ! Ceci dit en passant, et sans vouloir me dédouaner de quoi que ce soit, il est évident que dans toutes opérations délicates de ce type, et même bien préparées sur du joli papier millimétré, vous n’êtes jamais à l’abri d’une petite surprise de dernière minute…

     En théorie, dans mon plan, chacun avait sa place bien définie dans l’enlèvement. Marcel se chargerait évidemment de conduire le camion, quant à Julius et Zoé, leur mission consisterait tout d’abord à filer discrètement les trois copines parmi la foule, puis à se débrouiller ensuite, à mon signal donné, pour enlever la Madeleine en question, qui seule nous intéressait dans cette affaire. En ce qui concernait Jules-Théodule, ce sacré boulet dont on se serait bien passé, il n’était pas envisageable de le relâcher avant la fin de l’opération ; aussi nous nous décidâmes finalement à le bâillonner et le ligoter, puis à l’enfermer au fond de la remorque. Nous le relâcherions sans doute un peu plus tard, dès que tout ceci serait terminé. Forcément, vous vous doutez bien que le vieux loupiot a encore pas mal braillé, mais nous n’avions guère le choix !

     Pendant ce temps, j’assurerais le show comme prévu, à ma façon, c’est à dire avec ma petite idée toujours bien en tête ! Petite idée qui selon mes calculs nous permettrait, j’en étais en tout cas persuadé à ce moment-là, de mener jusqu’au succès notre action…

    Ainsi, quand le petit tortilleur du cul est venu nous prévenir, tout affolé qu’il était, le pauvret, du chamboulement dans le programme de la soirée, et que cela allait être à nous dans deux minutes, j’étais plutôt confiant. Et c’est serein que je me suis dirigé vers la grande piscine accompagné d’Annabelle…

     «Mais, attendez donc… vous en reprendrez bien une petite tasse avant de partir ?!»

    BB, elle a le sens de l’hospitalité dans le sang, et, malgré nos protestations unanimes, nous n’avons pu échapper à une deuxième tournée de sa bonne tisane au thym de la garrigue provençale…