File d’attente.

Je suis moche. De ces mochetés peu banales qui font peur aux enfants.
J’ai la tronche de traviole, plombée de cratères acnéiques, balafrée d’une cicatrice de bec de lièvre que dissimule à grand peine une moustache raide, les oreilles en chou-fleur, le tarin proéminent. Premier prix assuré, toutes catégories confondues, des concours de sales gueules. Faciès ingrat du type peu recommandable qui a pris perpète et qui vient de s’évader de taule. Me rencontrer, seul, ou même à plusieurs, dans un endroit obscur et désert, vous laissera après coup, et pour toujours, comme le sentiment étrange d’en avoir réchappé… Oui, moche. Je suis moche.
Ma lovely brunette, je l’ai rencontrée dans une file d’attente, cordon humain se déroulant sans fin devant la pharmacie de mon village. Ce jour-là, il y avait arrivage de gel hydro-alcoolique. Évènement quasi miraculeux d’une chronique de vies sous anesthésie gouvernementale, et d’existences anxieuses tout en pointillé, où l’on craint pour sa santé en respirant simplement le même air que tout le monde…
Elle est devant moi. À son bon mètre cinquante de distance. Gestes barrières obligent, certes, mais reconnaissons que cela ne facilite pas les tentatives de drague !
« Bonjour mademoiselle… alors, comme ça, vous êtes du village, vous aussi… ?! »
Elle se retourne, et ne semble pas du tout apprécier cette subite intrusion verbale dans le sacro-saint périmètre de sécurité sanitaire. Elle me détaille rapidement, des pieds à la tête. J’ai du goût pour me saper, ce qui me paraît être un minimum lorsque, comme moi, avec cette gueule en biais, l’on recherche encore l’âme sœur à l’approche de la trentaine… Je ne traîne jamais en survêtement, et mes pompes sont bien cirées tous les matins.
« …Oui… ! »
Sa silhouette harmonieuse engage à pousser plus loin l’investigation. Elle est belle comme un cœur, cette demoiselle masquée, et je me sens pousser des ailes.
« … C’est curieux… je ne vous ai pourtant jamais croisée jusqu’à aujourd’hui… ?! »
Elle a compris. Les filles sont balèzes pour ça. Elles comprennent dans l’instant même où vous ouvrez la bouche, au tout premier mot que vous prononcez, que vous vous intéressez à elles… et ce n’est donc pas la peine de chercher ensuite à dissimuler –très maladroitement la plupart du temps, d’ailleurs– vos intentions, vous êtes déjà découvert… !
« C’est peut-être parce que je sors très peu… et encore moins, bien sûr, depuis cette folle histoire de confinement ! »
En temps normal, je lui aurais sans doute proposé d’aller boire un verre en terrasse, là, à seulement deux pas, au bar des Sports. On se serait alors assis tous les deux, à l’ombre des platanes centenaires, elle aurait commandé un Perrier menthe, ou une citronnade, et moi, un Monaco comme à mon habitude, mais aujourd’hui… aujourd’hui est nécessité absolue de faire preuve d’un peu plus d’imagination !…
« Dites… Ça ne vous dirait pas qu’on aille se promener, tous les deux… cet après-midi par exemple, le long du canal… ? Le coin est tellement agréable en cette saison… et cela nous permettrait de faire un peu mieux connaissance ?
— Ah… vous croyez que cela est autorisé… ? »
Bon point d’encouragement. Elle n’a pas dit non… !
On avance. D’un mètre cinquante.
 » Avec l’attestation de sortie correctement remplie… Je pense que…
— Qu’est-ce qui vous est arrivé aux oreilles… ?!
— Oh, ça… c’est à cause du rugby… Ça frotte dur dans les mêlées !
— Sportif, alors… ?!
— Oui… un peu… mais maintenant je me suis mis au tennis… C’est beaucoup plus cool quand même, le tennis… !
— Mais vous avez de très beaux yeux, par contre…
Elle se rapproche. D’un bon mètre. Un mètre vingt peut-être même…
 » … Verts… ils sont verts, vos yeux !
— Et les vôtres, en bleu clair, ne sont pas mal non plus, mademoiselle… !
De l’amour naissant, de ce doux printemps, et de ma reconnaissance éternelle à cette saloperie de virus qui nous oblige à porter masque en permanence…

22 Replies to “File d’attente.”

    1. Merci ! Le malheur des uns fait TOUJOURS le bonheur des autres…
      Ce masque fait c…. tout le monde, sauf peut-être quelques-uns d’entre-nous, comme ce type un peu défavorisé par la nature. J’ai imaginé une fin (que j’ai gardé pour moi) où ils enlevaient leurs masques en même temps (au bord du canal du midi…) :
      « Allez… on y va… un… deux… trois… ! »
      ….Ô Seigneur… qu’elle est laide… !

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      1. Consolez-vous. La beauté est transitoire… l’esprit, beaucoup moins.
        Que vaut-il mieux? S’ennuyer à en crever auprès d’une jolie gourde qui finit tôt où tard par être rattrapée par son avenir impitoyable… ou se marrer à en mourir avec une femme d’esprit dont on espère que lui, au moins, vous suivra ou, à défaut, vous rejoindra plus tard? Je n’impose pas… je demande… (ça n’est pas du Audiard).
        Il y avait dans la Rive Gauche des Trente glorieuses une Suissesse femme de lettres nommée Suzanne Delacoste; elle était bossue et très fine. Elle était souvent notre invitée dans ce Midi où il y avait encore des lucioles à Cap Martin – à vingt mètres de la mer – et où le Pirate, qui débutait et péchait lui-même, le matin, le homard qu’il nous servait le soir était « mon pote ». Nous l’avions surnommée « la Rôdeuse ». À mon père, qui l’avait priée à mon baptême, elle avait gentiment remarqué – elle qui avait la dent dure, mais sélective: « Vous avez invité la fée Carabosse? » et comme telle, elle m’avait fait cadeau d’un don…
        Sa lumière s’est éteinte au milieu des Glorieuses, en 1963; vraiment beaucoup trop jeune. Mais elle avait eu dans son lit ce que Paris faisait de mieux et de moins ennuyeux…

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  1. Hourra ! Grâce à ces interdictions et à ces obligations de nous comporter autrement, le soi-disant Quasimodo que tu es a su faire preuve d’imagination pour chercher à séduire.
    Certes, elle n’a pas vu le reste du visage mais elle trouvé que tes yeux étaient beaux puisqu’elle a même fait attention à leur couleur. Une fois le long du canal en pleine balade, viendra bien le moment où vous aurez envie de vous voir l’un l’autre à 1 mètre cinquante de distance.
    Et là que se passera-t-il ? Sera-t-elle belle comme Blanche-Neige ou tomberas-tu de haut devant un laideron ?

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    1. Boaf… un masque réel ou figuré… dans un monde dominé par les faux-semblants et mené par des faux-culs… après tout…
      En passant; à qui doit-on le génial « Dans chaque vieux il y a un jeune qui se demande ce qui s’est passé »?
      Nous passons tous, mais heureusement, la vie trouve toujours son chemin. Pour le bon sens… c’est moins évident.

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  2. Je m’attendait à la chute… des masques ! Tu as vraiment des histoires sympas à lire !
    Bon elle est tout de même passée par la case des yeux où il se passe un tas de trucs qui peuvent faire l’impasse sur le reste. Il lui reste des chances pour autant qu’il ait un cerveau bien fait (ça améliore nettement un physique et c’est peut-être ce qu’on appelle la beauté intérieure !) 😉

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  3. Toujours en passant: Ça n’est pas le petit “Alien” dont on parle tant – et qui n’en revient toujours pas de son succès d’estime – qui nous oblige à porter ce groin de mandrill; ce sont les serviteurs zélés de tout à fait autre chose.

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  4. J’aime bien vos « passages » ivernazza… ! Le plus dingue dans tout ceci est que l’un des êtres vivants parmi les plus petits sur cette planète arrive à modifier toute nos vies d’une façon aussi importante… le fameux grain de sable dans la belle mécanique…

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      1. Oui!!! Bravo Dominique et merci pour cet argument qui va faire son chemin. (Mon groin de mandrill me sert de support d’affichage pour contre-arguments – par un jeu de clips… je garde le groin, mais je change les arguments) ainsi, le premier: « Bâillon pour mougeon insoumis. Dessous, il y a une sourire (narquois) ». J’envisage: « “Pour votre protection” si demain la Gouvernance vous demande d’insérer votre pouce droit dans votre oreille gauche*, n’hésitez pas à le faire. » Les anglais qualifient ça de “reversed psychology”: un peu lorsque l’on conseil au bambin de surtout mettre la main dans le pot de confiture. Le risque d’être lynché perdure, mais comme la plupart ne sait plus lire…
        Note: *J’ai longtemps hésité sur l’orifice éventuel… mais, la bienséance… n’est-ce pas…

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    1. →Salgrenn →Dominique
      Ces “passages” sont faciles, Salgrenn, je sens chez vous, comme chez Dominique une certaine parenté d’esprit sur bien des points. Les Romains – et Molière avec eux – disaient vachement (ou peut-être avec humilité) « asinus asinum fricat »… cela me va très bien car je prétends que toutes les relations entre humains (et sans doute aussi avec les humanoïdes et autres formes de réalités, virus compris) sont basées sur l’intérêt. J’en veux pour preuve la phrase définitive: « Il/elle n’a aucun intérêt ». Cette évidence n’est pas injurieuse au vu de la taille de la palette qui s’étend du plus noble au plus vil. Votre message m’a fait très plaisir. Dommage qu’il nous faille faire une si longue route avant d’enfin découvrir où se tient l’essentiel. Ce qui me plaît, lorsque quiconque écrit; c’est d’y découvrir des accents de vérité. Dans tout roman réussi, se trouve aussi cet ingrédient que je pense indispensable. On peut toutefois observer que lorsque l’on entreprend de rédiger ses mémoires arrivent des moments inavouables où il est apparemment inévitable que la vérité prenne des vacances – les plus habiles usent alors d’omission. Le mensonge; les artifices et les faux-semblants tournent court très vite. (Pardon pour cette tartine; il me manquait le temps de faire plus court.)
      Meilleurs messages à tous deux.

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      1. Je suis entièrement d’accord avec vous Ivernazza : je crois aussi au « hasard » des rencontres de gens inspirés par le même moteur (la plupart du temps la curiosité de l’autre, tout bêtement !). Vous avez également raison ( ben, dis donc… !) en ce qui concerne l’écriture (celle que je pratique en tout cas) où le vécu s’immisce par touches plus ou moins subtiles. Certaines de mes petites histoires contiennent des moments réels de ma vie. Et sans parler de thérapie comme certains osent le faire, cela fait quand même souvent du bien à l’âme de pouvoir les écrire…

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        1. Les petits marioles qui parlent de “thérapie” (« osent » en parler – ainsi que vous le relevez) s’enlisent dans l’illusion qu’invariablement ils s’adressent à des malades. Lesquels sont, après tout, leur fond de commerce. Déformation “professionnelle”… Ou: lorsque l’illusion et la tromperie commerciale finissent par se muer en des miroirs…

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