Qui veut la peau d’Ernest Salgrenn ?


Les choses changent. Ô que si, je vous l’assure, notre Monde change…


Là, je rentre de Paris. On m’a invité pour faire le guignol dans un célèbre Talk-Show. Ce n’est pas du tout dans mes habitudes mais j’ai accepté sous la pression de mon éditeur. La rentrée littéraire a donc, elle aussi, son pilori et ses martyrs.
Bruit et fureur, là-haut. Et toujours un peu de crasse aussi. J’avais oublié tout ceci depuis ma dernière visite qui remonte maintenant à plusieurs mois. Bien avant cette épidémie.
Je traîne donc ma petite valise à roulettes jusqu’à St Cloud, France-Télévision et son studio d’enregistrement numéro un. Le numéro deux, juste à côté, est réservé à l’émission « Questions pour un champion ». Accueil mielleux de circonstance derrière les masques filtrant l’atmosphère. On me tutoie direct, sans trop se poser de questions, et tout le monde semble très heureux de me rencontrer. Puis, ce tout le monde passe très vite à autre chose de plus important. Sur la porte de ma loge, plutôt riquiqui je dois dire, un vulgaire post-it avec un prénom qui n’est même pas le mien, et puis cette voix rauque de la styliste en chef qui s’esclaffe en ouvrant ma valoche :
« Mon Dieu… que c’est moche tout ça ! »
Le cri vient du cœur. Elle repart tout de même avec une de mes chemises à fleurs hawaïenne et mon pantalon Kenzo (vraiment le seul potable, selon elle…) pour donner un coup de fer à ces fripes d’un autre âge. J’ai honte… De moi, bien sûr, mais aussi un peu pour elle qui n’a pas su lire « Fumer tue » sur ses paquets de clopes. C’est pourtant bien écrit en gros.
Et me voilà seul dans ma loge maintenant. Seul, avec une bouteille d’eau de vingt-cinq centilitres. Plus de collation, ni de petits chocolats de chez Ducasse… Covid oblige, m’a-t-on appris face à ma surprise. Mais, j’imagine aussi la restriction budgétaire qui s’installe durablement un peu partout.
Puis, vient le maquillage. Fond de teint, ouais, mais de loin. On fait super gaffe… car On se méfie des types qui viennent de la Province as me. Le Sud est tout en rouge cramoisi sur la carte de France à Môsieur Véran, l’ancien aide-soignant si bien pensant, n’est-il pas ?! Un accent chantant de Marseille-lez-Oies fait trembler ici, pire qu’une tempête de mistral chez nous un soir de Novembre, alors On, petit bonhomme qui n’est pas courageux pour un sou, et drôlement efféminé aussi, manie son pinceau comme s’il peignait une bombe à neutron prête à lui exploser dans la tronche au moindre choc… Tic, tac… tic, tac…
J’attends ensuite. Toujours seul, et je trouve que c’est un peu longuet tout de même. J’ai déjà bu toute ma bouteille d’eau aussi je me rabats sur le robinet du lavabo. Il fait chaud, la clim’ ne fonctionne plus. Elle affiche vingt-sept obstinément. Je cogite un peu, beaucoup, je tourne en rond, et me demande vraiment ce que je fiche ici. Bon sang, qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur raconter de plus aujourd’hui qu’ils ne sachent déjà ? Mon dernier bouquin est sorti l’année dernière, alors déjà épuisé le sujet, et rien d’autre à vendre pour l’instant. Je suis presque à deux doigts de filer à l’anglaise lorsqu’un assistant plateau se décide enfin à venir me chercher.
« Ça y est, c’est à nous ! »
On me presse, docile, je suis le mouvement. Même pas le temps de saluer les trois autres invités qui patientent l’un derrière l’autre dans les coulisses sombres et que je ne reconnais pas. Pose d’un micro-cravate avec des gants en latex. Drôle d’ambiance, ma foi…
« Et surtout, n’oubliez pas de saluer la caméra en entrant… ! » nous indique le réalisateur-adjoint du haut de sa superbe. Monsieur se prend pour Francis Ford-Coppola. Dans le noir, une envie subite de pisser me saisit. Trop tard, on me fait signe d’entrer sur le plateau… Action…
Je n’ai même pas passé la première épreuve, celle des « Neufs à la suite »… Samuel Étienne qui m’a reconnu, lui, était un peu gêné pour moi. Un fiasco total. Je n’ai rien compris. Rien. Absolument rien. Abasourdi par la méprise, il m’a fallu presque cinq minutes pour me remettre de mes émotions, et comprendre dans quelle piège ignoble je venais de tomber. Assimiler le fonctionnement de ce buzzer placé devant moi m’en a pris cinq de plus. Mais appuie, appuie donc sur le champipi, champignon, bon Dieu… ! Et tout cela dans une vieille chemise à fleurs froissée. Je suis tout de même reparti avec une magnifique série d’ouvrages qui devrait me permettre de devenir un véritable expert de la cuisine sur barbecue.
Retour au Ritz. À pied cette fois, pour raison de grève surprise des transports publics. Le long de la Seine qui charrie ses immondices, j’ai le spleen bien douloureux. Il en faut moins que cela à certains d’entre-nous pour se foutre à la baille, une grosse pierre attachée autour du cou. Mais je survivrai, enfin je l’espère, même si après une telle humiliation publique rien ne sera plus comme avant, c’est entendu. Et merde, tiens… quand je pense que la cagnotte était quasiment à quarante mille balles ! C’est bien plus que ce que m’a rapporté mon dernier bouquin, une fois les impôts passés…
Il est encore un peu tôt, mais je me tape sans aucun scrupule un Bloody Mary au bar Hemingway refait à neuf. Les olives vertes et la note sont un peu salées et aucune ristourne n’est consentie, même pour des types comme moi qui se prénomment Ernest (ce qui est pourtant assez lourd à porter). En désespoir de cause, on en vient à causer barbeuque avec le barman bien désœuvré à cette heure. Une passion récente que je voudrai partager. Je lui demande, entre deux recettes de grillades, s’il connait par hasard le nom du mec qui a inventé la carte à puce. Juste histoire de voir s’il est aussi bourrin et ignare que moi. Il ne sait pas, et quelque part j’avoue que cela me rassure : je reprends peu à peu confiance dans l’espèce humaine.
J’ai du réseau sur mon portable, ce qui me change de la maison, alors j’appelle Tonton. Tonton Frédéric qui crèche à Neuilly. Tonton Frédéric c’est un peu mon oncle d’Amérique à moi. En tout cas, le plus bel homme que je connaisse. Je ne parle pas du physique mais du cœur, bien sûr. Tonton Frédéric a fait fortune et maintenant il se la coule douce. Et il a bien raison.
Il propose de venir me chercher dans cinq minutes, et puis d’aller casser une graine tous les deux au café de Flore, trop ravi de me revoir, le tonton. Deux heures plus tard, il se pointe dans sa jolie Tesla bleu canard, une sacrée bagnole que l’on n’entend pas du tout arriver. C’est vachement beau le progrès. Surtout quand on a du flouze…
Au « Café de Flore », ce n’est pas la cohue. En terrasse, pas même l’ombre d’une japonaise avec son bob Chanel bien enfoncé sur le citron. Tonton s’installe à une table. Sa table. Ici, il est connu comme le loup blanc de Wall street. Mais partout ailleurs aussi. J’aperçois Yann Moix à une autre table (beaucoup moins en vue que la nôtre). Il dessine sur la nappe et fait semblant de ne pas me voir. Définitivement, ce n’est pas mon jour… Mais ce n’est pas très grave : je n’avais rien à lui raconter d’intéressant n’importe comment. Les Intellos dans son genre m’ont toujours fatigué assez rapidement. Et cela doit être réciproque, je suppose.
Je préfère écouter mon Tonton me parler des avantages indéniables du moteur électrique. Lui au moins ne se pose pas d’inutiles questions métaphysiques sur la bonne marche de notre Monde. Son humanité transpire à flots. Elle vous éclabousse l’âme. Vous lave en profondeur. Et un tel bain d’humanité par les temps qui courent, je vous garantis que cela vous fait beaucoup de bien.
Je l’aime, mon tonton Frédéric. Sincèrement. Avec lui je me sens toujours quelqu’un de bien. Et je sais que cela fonctionne aussi avec tous ceux qu’il croise sur sa route. Les serveurs du Flore, par exemple, l’adorent tout autant que moi. Alors, ils nous chouchoutent. Et hop ! Deux tournées de mousses pour le prix d’une !
Et ça tombe bien parce qu’ici non plus la bière pression n’est pas donnée…
Tandis que l’on débat tranquillement stator, rotor et bobine à induction électromagnétique, une dame, d’un âge certain, avec un petit chien tout frisé qui tire la langue au bout d’une laisse en croco, s’arrête et vient me demander si elle peut faire un selfie.
J’accepte, malgré son âge. Pour une fois que quelqu’un me porte un peu d’attention aujourd’hui, je ne vais pas faire la fine bouche. En partant, elle me lance : « Merci, monsieur Luchini ! »
Tonton manque de s’étouffer avec son croque-monsieur ( que je vous conseille, ils sont moëlleux au possible). Et je remets mon masque sur le nez, cela est plus prudent.
Le lendemain, mon TGV Oui-Go est arrivé à l’heure en gare d’Avignon. Pas même une seule seconde de retard. Alors… vous voyez bien, les amis, quand je vous dis que le monde change !

10 Replies to “Qui veut la peau d’Ernest Salgrenn ?”

  1. Ô tempora ô mores ! En d’autres temps, ces messieurs de la télévision t’auraient reçu en déroulant le tapis et avec tous les égards qui te sont dûs. Maintenant, le moindre peigne-cul qui travaille à la télévision se prend pour une vedette ou un futur réalisateur star en devenir. Toi, l’écrivain n’est rien à leurs yeux !
    Il vaut mieux passer la soirée avec le tonton d’Amérique c’est plus sympathique surtout si vous passez une soirée dans la chaude ambiance germanopratine du Café de Flore.
    Et qu’importe l’attitude du sieur snob et dédaigneuse Moix ou cette dame qui t’a pris pour Lucchini, le principal est d’avoir retrouvé ton tonton, de t’être offert une bonne Bloody Mary au bar du Ritz et d’avoir bien rempli ta panse en compagnie agréable.

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  2. Magnifique! Un vrai délice. Le bar Hemingway… ne s’appelait-il pas « Le Cirro’s » (une prémonition pour Ernst?) du temps où l’inbibé ex-tueur de prisonniers boches (for the fun of it) déjouait avec la complicité du barman la surveillance « tempérante » de sa « bloody » Mary? Le Flore en perdition… Yann qui? Le tout petit renégat… Vous m’avez remonter en bouche la nostalgie du Picon-bière chez Lipp… du temps où l’on demandait au Père Cazes:
    – Qui est le type, là, qui vient de rentrer?
    – C’est le con qui a eu le Prix Nobel.
    (Une des choses que j’aime vraiment beaucoup chez les Français – il paraît qu’il en reste – c’est leur divin sens du raccourci. Chez les Germaniques; la femme du gars qu’a eu le Nobel: c’est « Frau Professor Doktor »… en Suisse, même si c’est une parfaite analpha-bête (ce qui est bien aimable pour elle… mais pas tant pour les animaux.)

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup Ivernazza !
      J’aimerai tant avoir votre culture générale (et celle des lieux de prestige en particulier). Pour info, Lipp vient tout juste de ré-ouvrir (Covid 19…).
      Concernant Mr Moix, que j’ai effectivement aperçu vendredi dernier chez Flore* : je n’ai pas une opinion aussi marquée que la vôtre, et je me méfie toujours des types avec une sale tronche (un peu comme la mienne d’ailleurs !), car on peut avoir des surprises : ils gagnent parfois à être connus, sinon reconnus ! Quant aux cons qui chopent un prix Nobel ce sont souvent les mêmes qui obtiennent le Goncourt ou bien le Renaudot… alors vous pensez bien que j’ai aucune crainte a avoir de ce côté là… Ma femme peut dormir tranquille ! Bien amicalement, Ernest.

      * Quand je vous dit que tout est inventé dans mes histoires : faut me croire !

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