Lui.

Vous parler de Lui.

Lui est né en cinquante-cinq. Dans l’un de ces faubourgs parisiens sans âme où des pelotons d’ouvriers-mécaniciens, de laborieux sans grades, rentrent chaque soir, harassés de leur journée, trainant des galoches, l’œil éteint, et la gamelle vide. Un faubourg comme tant d’autres en France en ces temps-là, où la grisaille dispute le plus souvent à l’ennui, l’ennui à la déprime, où l’on n’attend plus rien de la vie, où l’on se désespère ainsi, lentement, comme à petit feu.

La sage-femme, madame Besnard, usée après presque quarante années de carrière, et bien lasse d’en avoir vu d’aussi nombreux pointer le bout fripé de leur frimousse, lui a tout de même claqué fort sur ses petites fesses : «Bon sang, gamin ! Vas-tu donc te décider à vivre… ?!». Et Baby boomer, tout violacé, la tête en bas, crachouille son mucus, et puis, enfin, inspire. Inspire et pousse son premier cri. Demain matin, c’est elle, madame Besnard, fière comme si ce mioche était le sien, qui ira le déclarer à la mairie. Le géniteur de Lui est aux abonnés absents, habitude qu’il a prise depuis longtemps…

À trois ans et demi à peine, Lui sait déjà parfaitement lire, écrire, et même compter jusqu’à mille. Et peut-être plus encore. À la fin des repas de famille, on installe ce petit prodige bouclé debout sur la table, et, sans se faire prier, il récite alors des poèmes, des fables, ou bien vous raconte de puériles historiettes inventées et qu’il connait par cœur. Oh ! Avez-vous vu ce petit singe savant si bien élevé ?! On s’extasie de ses belles manières, de sa mémoire étonnante, mais on rit et on se moque beaucoup aussi. La mère, toujours dans l’ombre, ne dit jamais un mot et tente de cacher sa tristesse profonde. Cela est inutile, tout le monde autour d’elle sait son malheur. Tandis que son père, ivre comme si souvent, fanfaronne et revendique maintenant, haut et le plus fort possible, sa géniale progéniture. «Ben, ouais, c’est mon fiston !». Il était temps…

Au début, Lui travaille très bien à l’école. Premier de la classe, mais aussi souffre-douleur tout désigné dans la cour de récré. Myope, il porte lunettes que l’on piétine sans pitié. Déjà seul, bien seul face à la Vie. Heureusement, le soir venu, il s’évade très vite dans ses livres, parcourant le Monde. Son petit Monde à lui. Libre cette fois, et surtout bien courageux, toujours. Alors, là, d’aventures en aventures, il retrouve Jules Verne qui l’emporte très haut dans un ballon dirigeable, Jack London qui le réchauffe auprès d’un feu de bois, Melville et le capitaine Achab qui lui laissent prendre la barre du « Péchod », ou encore l’intrigante et sensuelle Milady de Winter qui lui fait toujours ses yeux les plus doux. Il est heureux, il rêve éveillé, et ainsi transporté, loin, très loin, il oublie tout au fil des pages de ces merveilleux romans d’aventures. Tout. Enfin, non, presque… restent, à demi étouffés, les pleurs de sa mère…

Puis, un jour vient où Lui n’aime plus l’école. Il reste silencieux au fond de la classe, s’ennuie ferme, ne s’intéresse plus à rien, accumule les reproches de ces professeurs, redouble. Sortie du cursus. Échec scolaire. L’Institution ne cherche pas à comprendre, l’Institution demeure bien académique. L’école de la République à d’autres chats à fouetter. Manque de moyens, manque de temps, manque de personnels, manque de compétence, mais surtout manque d’attention. On lui fait tout de même passer des tests. Juste comme ça, pour voir un peu. Tiens donc… surdoué ! Cette fois-ci, on comprend encore moins ! Mais que se passe-t-il donc dans la tête de ce gosse ?! Magnanimes, ces pédagogues d’opérette lui laissent une dernière chance, mais attention : «Qu’il en profite, hein, sinon… Sorry, but out of the system, guy… !». Ignorants, ils ne saisissent pas qu’il est déjà trop tard…

Ensuite, Lui trouve un job. Pas terrible ce boulot : du porte à porte. Et payé au lance-pierre. Pourtant, il s’accroche et s’applique malgré tout. Sans aucun diplôme en poche, ce n’est pas facile, nécessité d’apprendre à se débrouiller comme on peut. Et puis, quitter ces parents aussi. Ce n’est plus possible de rester dans cette piaule insalubre, avec ce père si maladroit, si brutal, qui ne l’a pas seulement serré une seule fois dans ses bras. Jamais. Et cette mère, toujours l’ombre d’elle-même, souffreteuse, dépendante de son bourreau, déjà un peu morte quelque part. Alors, vivre seul aujourd’hui. Mais ce n’est pas tout à fait une découverte, rien ne change vraiment. Seul, cela fait longtemps qu’il l’est. Partir à l’étranger peut-être ? Pourquoi pas, le courage ne lui a jamais manqué après tout. Il se souvient aussitôt de ses lectures, de ses héros, de leur pugnacité face aux éléments déchaînés, à l’adversité menaçante, aux quolibets moqueurs. Alors, finalement, il se décide. Et ce sera le Canada, Montréal…

De l’autre côté de l’Atlantique, Lui démarre comme simple vendeur de journaux. Un classique pour les types paumés comme lui et qui ne savent rien faire. Grosse galère, soupe populaire, les squats de misère. Mais Lui résiste. Et s’applique encore, encore, et encore. Et puis la chance, mais n’en faut-il pas un peu ? Ce monsieur, rencontré dans la rue, bien gentil, bien habillé, bien élevé, bien riche aussi, et qui l’a observé, écouté, étudié, jaugé, jour après jour, et qui s’étonne au bout du compte : des diplômes ? Mais, Tabernacle ! il s’en fiche pas mal, lui ! Il y a bien d’autres choses plus importantes qui vous donnent la valeur d’un homme. Alors, coup de pouce inespéré, salvateur… Et voilà qu’ainsi l’on reprend tout à zéro ! Cours du soir, remise à niveau, on avance, on construit enfin quelque chose. Quelque chose de bien, quelque chose qui s’appellerait peut-être tout simplement un avenir. Un véritable conte de fée ! Merci beaucoup monsieur Delachapelle !

À trente ans maintenant, Lui se marie et fonde une famille. Heureux homme. Sa maison d’édition est une réussite totale, un million de dollars sur le compte, ou deux peut-être. Sa femme est merveilleuse, attentionnée, belle comme une reine. Et ses deux enfants si charmants. Lui jardine, joue au golf avec ses amis, supporte tous les week-end son équipe de hockey, les « Canadiens de Montréal », organise des barbecues-parties, et puis voyage aussi, dans les îles du Pacifique, au Mexique, ou encore à Venise, en Italie…

Mais… mais Lui s’ennuie… Voilà donc que Lui s’ennuie à nouveau… Et rien n’y fait, c’est comme cela, personne n’y peut rien. Déprime en sourdine, moral au plus bas. Jusqu’au dégoût de vivre cette fois-ci. Repli sur soi-même, terrible, inexorable…

Madame Besnard, à la retraite depuis bien longtemps, s’est éteinte le douze octobre mille neuf cent quatre-vingt dix. Elle avait atteint l’âge plus que respectable de quatre-vingt quinze ans. Coïncidence étrange, le même jour, de l’autre côté de l’océan, Lui mettait fin à ses jours. À sa femme Daisy, à ses enfants, à tous ses amis, il laissait une lettre d’adieu. Une lettre très émouvante, où il explique simplement n’avoir jamais pu trouvé sa place dans notre société…

Lui.

9 Replies to “Lui.”

  1. A la première phrase j’ai sursauté : ce ronchon d’Ernest m’a débusqué et il va me faire une biographie pire que les quatre années de Trump à la Maison Blanche. C’est en arrivant à la fin du texte que je me suis ravisé : ce n’est pas de moi, mais bien de Lui dont il est question, car je suis encore vivant. Mais peut-être plus pour longtemps…
    Et puis, mourir à 35 ans, c’est un peu djeun, tabarnak !
    Sinon, madame Besnard (1896-1980) n’a rien à voir avec l’ « empoisonneuse de Loudun » je suppose.🤔

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    1. Né en 55, Karouge ?! Désolé, je choisi toujours mes dates au hasard. Madame Besnard était tout sauf une empoisonneuse, bien sûr ! Concernant Ernest, tu as raison : il est souvent ronchon (on le lui reproche d’ailleurs bien souvent dans son entourage) mais c’est quand même un chic type qui n’est pas le dernier pour f

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  2. Ca change du style auquel tu nous avais habitué. C’est très bien aussi. Si ce n’était que nous lisons ce beau texte dans une période aussi sombre que l’est le caractère profond de Lui.
    On dit que tout se joue dans les première années de l’enfance. Quoi qu’il en soit, tu as du relire London ou un du genre il n’y a pas si longtemps… il y a un arrière goût de ces ambiances…
    Bravo j’ai adoré.

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    1. Non, Dominique, je n’ai pas relu London ces derniers jours ! En ce moment je lis trois bouquins en même temps (un pour le matin, un à l’heure de la sieste, et un petit dernier le soir avant de m’endormir !). Cavanna (les ruskoffs), Houellebecq (Sérotonine) et le soir : Tom Wolfe (Le bûcher des vanités). Tu vois, c’est varié ! Ensuite, j’attaquerai : Pennac, Kafka, et Proust !
      Merci pour tes compliments, et bonne soirée à toi.

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    1. Oui, mais pas que… L’éducation nationale se souciait bien peu à cette époque des petits traînards. J’espère qu’aujourd’hui cela a changé…
      J’aime bien votre expression :  » à haut potentiel  » ! Elle est plus juste, je trouve que le terme de surdoué qui ne veut finalement rien dire du tout ! Pour être surdoué dans quelque matière que ce soit, encore faut-il être stimulé ! Ce qui est le plus dommageable est que la société se prive ainsi de personnes « à fort potentiel » (!) favorisant d’autres individus mieux entourés ou parfois seulement plus motivés pour les études en général (et plus travailleurs aussi, il faut le reconnaître !). J’ai tellement vu (et j’en rencontre tous les jours encore !) des personnes bourrées de diplômes, mais finalement peu (ou disons moyennement, pour ne pas tomber dans la caricature) intelligents ! Et tant d’autres, éjectés du cursus scolaire assez tôt, et ayant malgré tout une vivacité d’esprit hors du commun…

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