Le Pommard m’a tuer !

Ouais, et alors ? J’aime pas le pinard bio ! Il n’a pas de goût ! Je préfère le gros rouge qui tache. Et qui râpe un peu aussi, avec ses vingt-cinq grammes de sulfite au litre. J’suis un dur. Un vrai, un tatoué, un qu’à pas peur d’avoir des trous commac dans l’estomaque… ! Ouais, le pinard bio, j’vous le dis, et bien en face : c’est d’la daube en bouteille !
Moi, j’ai des bras comme vos cuisses, une tête de rhinocéros, et des mains qui broient. Gaffe, les gars ! J’suis pas un tendre pour deux ronds ! J’écrase tout sur mon passage, je pousse fort, je piétine grave si ça remue encore un peu. Alors, j’vous le dis : faut pas me faire chier… moi !
Pas été longtemps à l’école. Juste assez pour comprendre que ça servait à que dalle ! Et puis, faut pas trop m’enfermer entre quat’murs, moi. J’ai besoin de respirer à plein poumons, de m’extérioriser, d’avoir de l’espace, de pouvoir bouger comme j’ai envie. Sinon, je peux vite devenir méchant…
J’suis déménageur de profession. Chez Balthazard et fils. Et c’est un boulot qui me plaît. Surtout quand faut monter des trucs vachement lourds au dernier étage. J’adore quand c’est lourd et que ça doit aller tout en haut. Et l’ascenseur, c’est pas pour moi. Encore un truc de pèdezouilles, les ascenseurs ! L’autre jour, j’me suis farci un piano à queue. Tout seul, comme un grand, et jusqu’au cinquième. Les copains ont dit que j’y arriverai pas. C’est des cons. Ils ne se doutent pas de quoi je suis capable, moi ! Même que la cliente, celle du piano, elle nous a joué un morceau après qu’on ait déballé l’instrument en question au milieu de son salon. C’est du classique, qu’elle nous a dit. Et putain, c’est chiant, le classique ! Ça vous donnerait presque envie de chialer, cette connerie ! Enfin, je dis ça, mais moi j’ai encore jamais versé une larme de ma vie… même si j’ai beaucoup de peine, ça ne vient pas, jamais… je préfère plutôt cogner sur quelque chose ou bien… sur quelqu’un… mais, ça soulage aussi !
Tiens, en causant de ça, l’autre soir, en rentrant du turf, y’a un type en bagnole qui m’a refusé une priorité. Merde ! Les stops, c’est quand même pas fait pour les chiens, non ?! Alors, j’lui ai fait réviser son code de la route à ma manière, à cet abruti, en lui défonçant bien sa gueule à grands coups de tatanes. J’chausse du quarante-sept fillette, ça aide pour les révisions ! «Maman, au secours, maman !» qui geignait, le guignol ! Moi, ma mère, je l’ai pas connu. J’suis un enfant de la Dasse…
À la Dasse, j’me suis pas fait que des copains. Et puis l’ambiance, c’était pas trop ça, non plus. On se faisait vite chier sa race au bout d’un moment ! Alors, je fuguais. J’allais voir les filles dehors. Enfin, ces dames, plutôt. Et elles m’avaient à la bonne, celles-là. Faut dire que j’leur faisais comme une petite distraction dans leur dure journée de tapin. C’est un peu longuet dix heures par jour sur le trottoir. Surtout quand il fait froid. Et du côté de Givet, dans les Ardennes, c’est pas la peine de vous tartiner la tronche de crème le matin pour éviter les coups d’soleil, non, vaut mieux investir dans un pébroc de bonne qualité ! Elles étaient bien sympas, mes putes…
En maison de correction, j’me suis pas fait que des copains, non plus. Et puis les matons y tapaient fort. De vrais brutes. Encore plus qu’à la Dasse. Là-bas, c’est style « Marche ou crève », si vous voyez ce que j’veux dire ! Bon, des mandales, c’est vrai que j’en ai distribué quelques-unes aussi. Faut savoir qu’à quinze ans, j’étais déjà presque bâti comme aujourd’hui. Tout en muscles. Alors, fallait pas trop me chercher des poux dans le chignon ! Des fois, ils se mettaient à cinq ou six pour me maintenir par terre. Sûr qu’ils en ont drôlement bavé avec moi… !
À l’Armée, j’me suis pas fait que des potes, là, non plus. C’est vrai. Je l’avoue bien volontiers. J’en ai cassé du kaki ! Même un capitaine, qui avait pourtant fait l’Indochine en cinquante-quatre. Faut voir comme j’lui ai fait bouffer ses décorations, à çui-ci ! «Maman, au secours, maman»… ! enfin, bref, vous connaissez mieux la chanson maintenant… Finalement, n’ont pas voulu de moi dans les paras, j’aurais bien voulu, moi, mais j’étais trop balèze d’après eux. J’savais pas, mais dans les parachutistes vaut mieux être nain, sûrement parce que ça prend moins de place dans les avions. Alors, m’ont incorporé dans les commandos-marine. Les Fusses-cos, qu’on dit. C’est bien aussi. Enfin, pour ceux qui comme moi aiment la castagne… ! M’ont appris le close-combat pendant les classes. Et puis comment égorger proprement une sentinelle ennemie en arrivant en loucedé par derrière. Et encore plein d’autres trucs qui peuvent toujours vous servir un jour, plus tard, quoi, on ne sait jamais… Bon, après, j’ai surtout fait du trou. Ces cons de militaires, ils ont tendance à vous envoyer au cabanon pour un oui, pour un non. Ils ont leur putain de règlement à respecter. Et la hiérarchie, aussi. Moi, la hiérarchie, elle m’a toujours fait chier. Ça m’file des boutons ! Mais, j’ai l’impression que vous vous en doutiez déjà un peu, non… ?
Après l’armée, comme fallait bien bouffer, j’ai trouvé ce boulot chez Balthazard et fils. J’avais tout à fait le physique de l’emploi, qu’ils ont dit en me voyant arriver. Je reconnais qu’ils avaient pas tort, porter des paquets lourdingues, c’est vraiment l’idéal pour moi. J’suis comme dans mon élément. Et puis, c’est grâce à ce boulot que j’ai rencontré ma moitié…
Suzanne, qu’elle s’appelle. Elle déménageait. On a tout de suite matchés tous les deux. Elle est chouette, ma Suzanne… et douce avec ça. Comme une grosse pelote de laine vierge. Du coup, c’est moi qu’ait vite déménagé ensuite. J’ai quitté mon gourbi minable de la Sonaco pour venir m’installer chez elle. Bon, c’est pas très grand chez nous, mais on n’a pas beaucoup d’affaires, non plus. Alors, du coup, ça compense. Là, elle est enceinte, ma Suzanne. Un garçon, qu’a dit le toubib. Il paraît que ça se voyait bien sur la dernière radio qu’on lui a fait, à Suzanne. Un garçon, c’est bien, non ? Enfin, une fille, ça m’aurait plu aussi, faut pas dire. J’aurais pas fait le difficile pour une fois…
Là, je descend chez le marocain, pour acheter une bouteille. On a décidé de fêter ça, avec Suzanne.
— Comment ça, t’as que du Bio, Rachid ? Tu te fous de ma gueule, ou quoi ?
Après, j’sais plus…

Texte d’Ernest Salgrenn. Avril 2021. Tous droits réservés (texte et photographie).

Affûtage de chaînes.

Achtung ! Avertissement de l’auteur : ceci n’est pas une fiction ! Aussi, citoyens responsables, écologistes de tous poils, ou bien simples amoureux de la Nature, passez vite votre chemin ! Vous ne supporteriez pas ce qui suit.


Voilà, c’est fait ! Libéré ! Délivré ! Mais il est évident que cela devait sortir un jour… je ne tenais plus ! Ce matin encore, l’œil noir de ma conscience, terrible, me fixait du fond de mon bol de céréales. Alors, je me suis dénoncé et j’ai avoué avoir commis, non pas un, mais bien plusieurs dizaines de délits, tous passibles d’importantes amendes ou bien de lourdes peines de prison*…
— Allo ? La L.P.O ? Le W.W.F ? Nature et Découverte ? Les Amis de la Terre ? Greenpeace ? Agir pour l’Environnement ? Naturama ? Be Love be happy ? Avenir Forêt ? Vivre nu et heureux dans le foin ? Maison de la Nature de Boult-aux-bois ? Nicolas Hulot en short ? (Bon, j’abrège, la liste des associations et des O.N.G étant beaucoup trop longue à énumérer)… c’est moi… Ernest, le serial killer fou des Alpes du Sud !
Et puis, j’ai tout déballé, décrivant dans le détail toutes ces ignobles atrocités perpétrées ces derniers jours (aux températures douces et annonciatrices enfin du Printemps), donnant à ces braves gens par la même occasion un nom, le mien, qu’il serait dorénavant aisé pour eux d’associer à ce que l’on pouvait bien appeler la plus grande destruction volontaire, organisée, méthodique et massive de la Nature de cette dernière décennie… !


J’ai commencé par les arbres…

Centenaires, ou pas, et d’espèces parfois rares par ici : noisetiers, châtaigniers, chênes verts, chênes pubescents, chênes blancs, chênes noirs, arbousiers, faux pistachiers, sorbiers des oiseleurs, amandiers, érables de Montpellier, azéroliers, hêtres, muriers noirs, néfliers, et sans oublier la famille des pins : pins parasol, pins blancs, pins noirs d’Autriche, pins d’Alep, ni bien sûr les très beaux cades et autres génevriers thurifères géants (parfois plus de 5 mètres de haut pour un âge plus que canonique !). Ce n’était pourtant qu’un début, car vînt ensuite le tour des arbustes et autres plantes basses, et comme à tout seigneur tout honneur, je citais en premier lieu la Gesse de Vénétie (Lathyrus venetus), une fabacée découverte récemment en France continentale et connue aujourd’hui des seuls pourtours de la montagne de Lure, où elle occupe les chênaies fraîches et hêtraies, rectifiant tout de suite : «Pardon… excusez donc mon erreur ! je voulais bien entendu dire : OCCUPAIT… !» Il y avait aussi très certainement (mais j’avoue ne pas savoir toutes les reconnaître) d’autres espéces présentes sur mon terrain et protégées au niveau national dont l’Euphorbe à feuilles de graminée (Euphorbia graminifolia), le Scandix étoilé (Scandix stellata), rarissime ombellifère, protégée au niveau national et à aire de répartition circum méditerranéenne et iranotouranienne très morcelée, le Panicaut blanc des Alpes (Eryngium spinalba), ombellifère épineuse des éboulis thermophiles et des pelouses sèches endémique des Alpes sud occidentales, l’Orchis de Spitzel (Orchis spitzelii), la Tulipe de l’Écluse (Tulipaclusiana), non revue par les botanistes depuis 1920 mais pourtant bien présente sur ma propriété (voir pour ceci plus loin dans le texte, SVP), l’Ancolie de Bertoloni (Aquilegia reuteri), superbe renonculacée endémique des Alpes du Sud-Ouest, la Pivoine officinale (Paeonia officinalissubsp.huthii), plante spectaculaire des bois clairs et pour conclure, la rarissime Aspérule de Turin (Asperula taurina), caractéristique des hêtraies méridionales que je pulvérisa allègrement, comme les autres, au débroussailleur (Husqvarna-4 temps).
Puis, ce fût le tour des oiseaux…

Là aussi, la liste est assez longue, aussi je pris le parti de ne leur annoncer que les espèces protégées dont j’étais à peu près certain d’avoir, soit détruit l’habitat, soit (encore mieux) les petits de l’année toujours au nid en cette saison : grand duc d’Europe (Bubo bubo), chouette de Tengmalm (Aegolius funereus), huppe fasciée (Upupa epops), guêpier d’Europe (Merops apiaster), pic noir, et le vert, et surtout, ma plus grande fierté peut-être, ce grand nid de Circaètes Jean-le-blanc (Circaetus gallicus) perché à la cime d’un pin de plus de vingt-cinq mètres (abattu sans sommation lui aussi (Husvarna-4 temps)), et qui contenait deux jolis oisillons, bien mal en point après leur chute, que, bonne âme, j’achevai au sol à grands coups de talonnettes ferrées…
Restait encore à leur causer des mammifères.

Et puis aussi des reptiles.

Et puis encore des amphibiens…

Par choix délibéré, je débutai par les chauves-souris et notamment l’Oreillard montagnard (Plecotus macrobullaris) en pleine période de reproduction, comme ses cousins : le Petit Rhinolophe (Rhinolophus hipposideros), le Molosse de Cestoni (Tadarida teniotis), espèce remarquable de haut vol, la Noctule commune (Nyctalus noctula) espèce arboricole, chassant en hauteur et dans des zones dégagées (très rare en Provence) dont j’ai détruit avec soin, là encore, toutes les cachettes nidatoires. J’évoquai ensuite ( mais le plus souvent brièvement, ressentant déjà la plupart du temps une lassitude, bien compréhensive, de la part de mes interlocuteurs) les autres petits mammifères arboricoles présents sur mon terrain et que j’avais chassé eux aussi sans ménagement, comme le loir gris (Glis glis), l’écureuils gris ou roux (Sciurus vulgaris alpinus) et la martre des pins (Martes martes). Pour les reptiles et amphibiens exterminés tout aussi consciencieusement (à noter ici l’efficacité du brûlage intensif pour cela), les vedettes incontestées fûrent cette fois, la prestigieuse Vipère d’Orsini (Vipera ursinii), reptile d’affinité orientale aujourd’hui rare, très localisé, en régression et menacé purement et simplement d’extinction en France, ainsi que le Lézard ocellé (Timon lepidus) qui suit malheureusement le même chemin. De peu suivirent les tritons, les salamandres et les crapauds (beurk…!).
Je n’oubliai pas évidemment les insectes et les papillons.

Toutefois, je compris que la coupe était pleine. Inutile d’insister plus, et de citer peut-être l’Osmoderme ermiteou, le Pique prune (Osmoderma eremita), espèce de Cétoniidés (cétoines), rare et en régression, inféodée aux grosses cavités pleines d’humus dans les vieux arbres, le Clyte à antenne rousse (Chlorophorus ruficornis), coléoptère longicorne (Cerambycidés) déterminant, endémique floricole et forestier dont la larve se développe dans les branches mortes des chênes, la Rosalie des Alpes (Rosalia alpina), longicorne principalement inféodé aux vieux hêtres, le staphylin (Bryaxis lurensis), espèce endémique de la montagne de Lure vivant parmi les débris végétaux sous les pierres, dont l’existence fût découverte seulement en 2001 (laissant présager que d’autres espèces ne fussent pas encore découvertes à ce jour… mais, ça, franchement, ce n’est plus mon problème !).


Là, vous vous dites, toutes et tous : «Hé, ben, notre Ernest, on est pas prêt de le revoir de sitôt !». Mais détrompez-vous, je ne suis pas sot ! Et si je me suis dénoncé de mon propre gré pour avoir commis ces horribles crimes contre mère Nature, c’est parce que je sais que je ne risque absolument rien ! Oui, vous avez bien lu : rien, nada, que ‘t’chi ! Mieux que ça même, j’ai eu droit aux compliments de L’O.N.F !


Ils sont passés, pas plus tard qu’hier, dans mon quartier. Pour contrôler…
— Bravo, monsieur Salgrenn, vous avez fait du bon boulot ! ont-ils dit très contents, rajoutant cependant, vous êtes sur la bonne voie, continuez comme ça !
Il est vrai qu’il reste encore à l’hectare deux ou trois arbres, dans la pleine force de l’âge, à abattre, et que j’ai conservé (grossière erreur de ma part !) histoire de ne pas perdre la main trop vite…
Puis, ils sont repartis dans leur jolie kangoo jaune vif sur les portières de laquelle on peut lire : «Vite ! Abattons nos forêts avant qu’elles ne brûlent !». La dame à galons dorés (ils étaient deux, un homme et une femme, un couple donc, comme les bengalis d’Australie (Amandava amandava) mais en beaucoup moins colorés) est repartie avec un magnifique bouquet d’orchidées et de tulipes sauvages (Tulipa sylvestris subsp. sylvestris) que j’ai coupé moi-même à son intention. Par courtoisie.
Alors, en effet, je ne risque rien. J’ai simplement suivi les instructions à la lettre. Les instructions de la directive sur le « débroussaillement » des parcelles en zone naturelles (et également classée en réserve « Natura 2000 », ici). C’est monsieur le préfet qui me l’a ordonné, et puis ce bon monsieur le maire.
«Protégeons nos maisons du feu, qu’ils nous disent à l’envie… » !
Aussi, bon citoyen, c’est ce que j’ai fait !
Alors, mes amis ? Elle est pas belle la vie dans nos déserts ?!

Auteur : Ernest Salgrenn. Avril 2021. Tous droits réservés texte et photographie).

  • * Dans notre pays, la destruction d’une espèce protégée est un délit puni par l’article L 415-3 du code de l’Environnement, sanctionné d’une peine de 2 ans de prison et/ou d’une amende pouvant atteindre 150 000 euros. Par ailleurs, en cas de destruction « en bande organisée » (Voisins-Voisines, par exemple !), la sanction peut aller jusqu’à 7 ans d’emprisonnement et 750 000 € d’amende ! Qu’on se le dise… !

Remerciements de l’auteur (Ernest Salgrenn) au Ministère de l’environnement, de l’énergie, et de la mer (les descriptions de la flore et de la faune sont très largement empruntées à la fiche : « ZNIEFF 930012706 – (Massif de la Montagne de Lure)) ».

Rédacteur de la fiche : Jean-Charles VILLARET, Jérémie VAN ES, Luc GARRAUD, Stéphane BELTRA, Emilie RATAJCZAK, Stéphane BENCE, Audrey PICHARD, Cédric ROY, Géraldine KAPFER.

Et pleurer de rire, on peut encore ?

Je ne sais pas toi, lectorat avisé, mais des fois, moi, je tombe des nues ! Et pas plus tard que hier matin…
Petit aparté (et juste parce que suite à une « association d’idées fortuite » : j’y pense d’un coup) : le Nu, c’est ce que je préfère en peinture ! Un simple et succinct dessin d’un sein au fusain me transporte ! Mais n’y voyez surtout rien de malsain : c’est d’art dont il s’agit, rien de cochon là-dedans. Voilà, c’est dit !
Donc, pas plus tard qu’hier matin, (un jeudi, pour ceux qui suivent) tandis que je reluquais tranquillement ma collection d’attestations dérogatoires (douze mille vingt-deux au total, m’en manque que trois mais je ne désespère pas de les retrouver un jour prochain en faisant du ménage), voilà pas que mon téléphone sonne… «dring, dring… !»
— Ouais, c’est qui ? (Suis jamais très aimable au bout d’un fil, par principe).
— C’est moi !
— Qui ça, MOI ?!
— Mais moi, voyons, moi, bien sûr… !
Bon, je le fais marcher, en vérité je l’ai reconnu tout de suite (peut-être que vous aussi, d’ailleurs ?). C’est Benoit. Ben, pour les intimes. Monsieur Benoit Poelvoorde pour tous les autres. Ou, éventuellement, Monsieur Manatane, pour celles et ceux qui avaient encore quelques brouzoufes en poche pour s’abonner à Canal+ dans les années quatre-vingt dix.
Ben, je l’ai connu en atelier de travaux manuels. L’atelier de travaux manuels de la Clinique du Parc (Suisse du sud). On a vite sympathisé tous les deux. De tous les patients, nous étions les seuls à nous intéresser à la pâte à modeler et cela nous a rapproché assez vite. Nous étions aussi les seuls à faire le mur le soir, après le couvre-feu obligatoire, pour descendre nous arsouiller dans un night-club au bord du lac (Léman et brothers), la Grange aux loups. Et ce, jusqu’au petit matin. Hasard, nous avions le même praticien (le vénérable docteur Schmoll-Veigt). Un vrai con, il n’a rien vu !
— Ben ? C’est toi, Ben… ?! (oui, je sais, mes dialogues sont tout pourris aujourd’hui).
— Mais oui, c’est moi ! Bien sûr, que c’est moi !
— Et qu’est-ce qui t’amène ? Une descente de delirium qui se passe tremens ? (Et mes jeux de mots, itou…).
— Arrête tes conneries, Nénesse ! Tu sais bien que je suis clean maintenant…
Sans vouloir trahir le secret médical, et vous savez que je suis plutôt réglo là-dessus, inutile sans doute de vous rappeler qu’il n’y a pas de pire menteur qu’un type qui s’adonne au vice. Et vice-versa. Tout le monde connait la musique : « Qui a bu, boira, qui a pêché, pêchera, qui dort, dîne… etc, etc… » !
— Ouais… (perplexité)
— Dis, t’es chez toi en ce moment ?
— Ouais… (surprise)
— Je me disais que je pourrais p’tête passer te voir, histoire de…
— Histoire de quoi… ?! Histoire de vider ma cave ?!
— Putain, tu fais chier ! J’viens de te dire que j’étais clean maintenant, merde… ! (Vous noterez que dans l’intimité, Benoit Poelvoorde est un garçon plutôt grivois, ce qui n’arrange pas les choses chez quelqu’un qui a d’autre part un physique ingrat).
— Est-ce que tu sais que nous sommes en confinement, ici ? Et que nous n’avons pas le droit de faire plus de dix bornes autour de chez nous ? Tu es tout de même au courant de ça, ou pas ?!
— Oui… mais moi… je suis belge !
— Et alors, raison de plus ! Si moi je n’ai pas le droit de faire plus de dix bornes sans une bonne raison, je ne vois pas comment, toi, tu pourrais te taper Namur-**x-en-Provence (Le nom complet de ma ville de résidence est volontairement caché par mesure de préservation de ma vie privée) simplement parce que ma tronche te manque ?!
— C’est là que tu te goures, mon vieux (Le saligot ! j’ai seulement deux ans de plus que lui !) ! As-tu bien lu la directive du 16 avril dernier émanant de votre ministère de l’Intérieur ?
— … Non… !
— Ben, tu devrais… ! Bon, alors c’est décidé… j’arrive demain !
Là, en tout cas pour ceux d’entre-vous qui n’ont pas encore lu cette fameuse directive du 16 avril dernier, vous devez penser : « Mais, qu’est-ce qu’il nous raconte, Ernest, comme connerie… ?! »
Hé, ben, non… ! Ce n’est pas une connerie du tout, chers amis français confinés et bloqués chez vous depuis bientôt 15 jours ! D’ailleurs, voici le lien : https://www.interieur.gouv.fr/Actualites/L-actu-du-Ministere/Attestation-de-deplacement-et-de-voyage
En effet (selon le paragraphe 2 de cette directive), si vous êtes Belge, Allemand, ou même pire : Roumain (où la pandémie bat son plein) vous pouvez tout à fait venir faire du tourisme en France, et vous déplacer à loisirs sur le territoire national !
Comment que c’est écrit déjà sur le fronton de nos mairies ? Liberté, égalité, fraternité… c’est bien ça, hein ?! Liberté… Liberté, j’écris ton nom, sur les murs de ma prison… !
Alors, pour terminer, et comme dirait quelqu’un d’autre (de plus talentueux) : « Non, mais sérieusement… ! »

Rose des sables. (2).

Un peu plus tard.


Georgino (en mode self-défense) :
— T’as pas touché ses bubons ?! T’es bien sûre de ça, hein ?
Tonton Monique (Veuve noire en titre) :
— Juré ! Pas touché ! Pas touché les bubons à Bibine ! Je vous jure que c’est la vérité vraie, que le petit Bézu aille en enfer, si j’mens… !
Papa-Nazillon (Condescendant du haut de ses grands chevaux) :
— Oh ! Non ! S’il te plaît, Monique, ne mêlons surtout pas le petit Bézu à tout ceci ! Allons, allons, souvenons-nous plutôt tous ensemble des préceptes immuables du Grand-Machin-Chose : Respect, amour et cordialité universelle… respect, amour et cordialité universelle…
Et tout le monde se tient la main et répète alors trois fois après lui : « Respect, amour et cordialité universelle » !
— Amen ! conclut, une nouvelle fois, Papa-nazillon.
Puis, dans le fracas de la tempête de sable, un silence pesant s’ensuit…
Georgino, son Larousse médical grand ouvert aux pages 856-857 posé sur les genoux, reste perplexe. Elle a l’air d’une vieille poule déplumée venant de dénicher un couteau en inox au beau milieu d’un tas de fumier. J’hésite un peu, puis je me lance :
— C’est quoi donc des bubons, Maminou ?
— Rien ! On vous expliquera tout ça plus tard lorsque vous serez en âge de comprendre la perplexité de la vie ! Allez, au lit maintenant, mes doux agneaux ! Lavez-vous bien les dents, et surtout n’oubliez pas de réciter la prière à votre petit ange gardien…
Avec Bruno, on obtempère sans dire un mot, comprenant d’instinct que le moment ne prête pas à la récrimination. Dehors, le vent redouble de violence et la charpente, au dessus de nous, craque en couinant. Je sais déjà que cette nuit encore, je ferai de terribles cauchemars…
Je laisse volontairement la porte de ma chambrette entrebâillée, histoire d’écouter en douce la suite de la conversation. Et l’on dirait bien que le ton monte !
Georgino :
— Une bouche de plus à nourrir… c’est que ça ne va pas nous arranger, ça !
Tonton Monique :
— Vous allez pas me laisser crever seule… j’suis de la famille tout de même, merde !
Papa-nazillon :
— Elle a raison… La famille, c’est sacrée !
Georgino :
— C’est p’tête bien sacré comme tu dis, mais cette grosse vache-là bouffe comme quatre !
Tonton Monique :
— Oh… !
Papa-Nazillon :
— Du calme, du calme, mes jouvencelles ! On trouvera bien une solution… et puis, ça va être la bonne saison bientôt… les perroquets verts et bleus sont de retour…
Remontant des côtes septentrionales d’Afrique chaque année, les perroquets verts et bleus annoncent les beaux jours. Leur capture est facile, suffit de badigeonner leurs reposoirs avec de la glu de synthèse. Ils agrémentent alors délicieusement nos repas. Et avec leurs plumes, Bruno et moi, confectionnons de très chouettes coiffes d’indiens.
Georgino (renonçante amère) :
— Bien… mais tu coucheras dans le débarras ! Et surtout, que je ne te surprenne pas à fouiller dans le garde-manger ! C’est compris, hein ?
Tonton Monique (triomphante sur son tabouret à trois pattes) :
— Compris !
Papa-Nazillon (concupiscent dans un coin de la pièce) :
— Ben, voilà, y’avait pas de raison de s’énerver ! Après tout, deux femmes dans une maison ne sont jamais de trop !
J’ai lu que les indiens d’Amérique avaient beaucoup souffert. Mais aussi, qu’ils avaient une danse spéciale pour faire tomber la pluie. Et que cela marchait presque à tous les coups. Alors, je me demande bien pourquoi nous ne faisons pas de même et ne dansons jamais…

Mon petit ange gardien
Sur moi, Rose, veille bien…
Et fais aussi que demain
la pluie revienne enfin…

DAB.

Rue de l’Arménie
C’est la tragédie…
L’amnésie transitoire
La perte de mémoire
J’hésite, je foire
Distributeur de flouze
Au-to-ma-tique
Au-to-ma-ti-que…
Des sueurs, la lose
Crache mon fric
Mon oseille, mon cash
Dab, Ô mon dab !
À tous les coups, ça matche !
M’laisse pas dans la panade !
Le code erroné ?
Dernier coup de dés…
Qu’elle ricane
Saleté d’bécane !
Dix petits indiens
Attaquent une banque
Et tous les gens biens
Bien vite se planquent !
Société Générale
L’scénario s’emballe
Dix, vingt, trent’mille balles
L’pistolet mitrailleur
Au-to-ma-ti-que
Au-to-ma-ti-que…
Dans mon collimateur
Tirs sporadiques
Fourre tes billets
L’costume-cravate
T’fais pas prier, l’endimanché
Sinon, promis, j’t’éclate !
V’lan ! dans la fourmilière !
Une vraie souricière
Même pas peur
De l’argent du beurre
Des bonbons au porteur
Du calcul des agios
Au-to-ma-ti-que
Au-to-ma-ti-que…
Rafle tout l’rabiot
Sortie acrobatique
Mais dehors, les héros
N’ont pas froid aux yeux
Fin du numéro
Cela valait mieux
Sortie de piste
D’un prolo qu’épargnait
La vache, c’est triste !
Les pinces aux poignets
Page cinq, coupure de presse
Pour une justice expresse
Serre les fesses !
Dix piges minimum
C’est au-to-ma-ti-que !
C’est au-to-ma-ti-que !
Sept, deux, quat’, six
Revient l’code à ma pomme !
Sept, deux, quat’, six
Trop tard, mon bonhomme… !

Ernest Salgrenn. Mars 2021. ®Tous droits réservés.

Rose des sables. (Feuilleton).

Quelque part, dans un temps plus ou moins lointain.

Georgino (Maman) a passé une bonne partie de l’après-midi à nous préparer des boulettes aux lombrics (Haplotaxida lumbricina). C’est une spécialité de son pays d’origine, le désert de Gobie. Maintenant, elle se lave les mains avec de la poudre aux extraits de cambuis. L’hygiène est primordiale en cuisine. Four, thermostat sur trente pendant quatre heures, et hop ! c’est parti, mon kiki !
Aujourd’hui, Mirda, le temps s’est très légèrement gâté : il n’a pas fait plus de quarante cinq degrés à l’ombre. Papa dit que c’est sûrement à cause de ces saloperies de satellites chinois qui, là-haut, nous tournent sans arrêt autour. Moi, je veux bien le croire, car avec les Chinois : il n’y a jamais rien eu de bon à attendre si ce n’est d’avoir encore plus de malheur sur nous. Papa dit aussi que le vinaigre d’alcool, s’il est de bonne qualité, est très sain pour la santé. D’ailleurs, il en boit plus de trois litres et demi par jour et se porte comme un charme. Ceci dit, il y a longtemps maintenant que tous les charmes de la planète ont été décimés par la Graphiose (ou maladie hollandaise). Alors, si, bien sûr, la question n’est pas de refaire le Monde, on est tout de même en droit de s’interroger sur la pertinence de certaines expressions.
Le père Jojo, notre plus proche voisin, est passé nous voir dans la matinée.
Et sa jambe au père Jojo a encore bien gonflé depuis sa dernière visite. Elle fait maintenant presque le triple de l’autre (la droite) qui est en bois de rose. Avec Bruno, ma sœurette, on a fait des selfies avec sa grosse guibole, enflammée et purulente. Faut bien se marrer un peu de temps en temps, et pour ça, vrai qu’il n’y a toujours rien de mieux que la misère des autres. Papa a sauté sur l’occasion pour déclarer de façon péremptoire que l’argentique était bien mieux que le numérique. Notre daron, je trouve qu’il raconte de plus en plus de conneries en ce moment. Georgino, qui feuillette le dico médical dès qu’elle a cinq minutes, pense que cela proviendrait peut-être de perturbations endocriniennes induites par l’andropause. Va savoir ?
Une fois n’est pas coutume, le père Jojo a refusé de boire un coup, car il ne venait pas pour ça, a-t-il annoncé, l’œil grave (il est borgne en plus d’être unijambiste). «J’dois vous dire que j’ai pas de bonnes nouvelles du front… voilà qu’on a encore perdu une bataille, cette semaine… !».
Le père Jojo, est un ancien militaire de carrière. Cela explique certainement son obstination à ne parler que de la Guerre, le seul sujet de conversation ayant un véritable intérêt pour lui. Il a fait la « Der des der », qui était un peu comme celle de quatorze mais en quarante. La plus sanglante d’entre toutes, d’après notre expert. Beaucoup de ses copains –tous de bien chics types– y sont restés, et il les pleure encore chaque jour que Dieu, « le tout-puissant miséricordieux », fait. «Un carnage, mes braves petits… !». Lui, il a survécu, mais a perdu une jambe (pour rappel : la droite) et un œil (le gauche, cette fois) à cause d’éclats incontrôlés d’une p….. de grenade quadrillée. Des fois, lorsque l’on va chez lui en promenade de courtoisie, le Daminche, il nous sort de gros albums photographiques de ses placards. Avec une bouteille de Guignolet aux queues de cerises vertes qu’il fait lui-même. Ces albums, sont une collection personnelle de jolis clichés souvenirs, en noir et blanc, de tous les ravages de sa guéguerre à Jojo. Et je peux vous assurer que ce n’est pas bien beau à voir, même pour de jeunes enfants comme ma sœur et moi, qui pourtant en ont déjà vu d’autres. Terrible chose que la Guerre, n’est-ce pas… ?
Il est reparti ensuite, après avoir bu tout de même un petit coup vite fait, et toujours en traînant la patte, laissant derrière lui une profonde trace, reconnaissable entre mille dans le sable brûlant. Georgino a tout désinfecté au Propylène-Cétyl dès qu’il eût franchit le pas de la porte. «C’est vraiment pas le moment de se choper une vilaine cochonnerie !». Comme je l’ai déjà sous-entendu plus avant : Georgino est très stricte sur la propreté, les microbes, et tout ça. Toujours une lavette ou bien un torchon en lin, tissé à la main, à la main.
Maintenant, comme il commence à se faire tard, on attaque la « Prière commune » de fin d’après-midi. Celle qui est dédiée au petit Bézu barbu qui nous aime tous, sans aucune distinction de race, ni de couleur (« Je ne suis qu’amour… etc, etc… »).
Quatre heures plus tard, c’est la sonnerie de la minuterie du four qui nous a subitement réveillés…
« À table, maintenant, tant que c’est encore chaud !» a gueulé Georgino, qui n’aime pas du tout être réveillée ainsi par surprise.
— Amène… !» a du-tac-au-tacoté papa, très affamé pour le coup, et surtout ne perdant ni le nord, ni son sens inné de la répartie religieuse.
— Oui, mais lavez-vous d’abord les mimines, mes chéris !»
Le lombric, est particulièrement délicieux, surtout bien crâmé. J’en ai repris deux fois comme tout le monde. Après le dessert, des câpres natures en gelée, on s’installe tous, comme à l’habitude, sur le canapé à rallonges devant notre télévision Schaub-Lorentz. Ce soir, c’est le soir de l’émission « The Noise ». Une émission que nous ne ratons jamais. Sauf, bien entendu, lorsqu’il y a une panne de satellite. Mais, cela est assez rare, il faut l’avouer. Le principe de l’émission, pour ceux qui ne connaissent pas, est d’auditionner et de sélectionner des personnes plus ou moins douées pour faire du bruit, beaucoup de bruit, le plus de bruit possible. Et, il y en a qui sont drôlement fortiches pour ça, vous pouvez me croire ! Pas plus tard que la semaine dernière, Bruno a eu un tympan éclaté. Cette imbécile avait oublié de mettre ses protections d’oreilles en cire de frelons…
— Silence… ça commence ! gueule papa-Nazillon (c’est le petit surnom affectueux qu’on donne à papa depuis qu’on est tout petit avec ma sœur).
— Mince, j’ai pas eu le temps d’aller pisser ! qu’interjecte Georgino en se trémoussant.
Mes parents sont loin d’être des lumières, et ils ont aussi, par ailleurs, pas mal de défauts, mais je les aime bien quand même. Néanmoins, je suppose que ceci est tout à fait normal : tous les gamins du Monde n’aiment-ils pas ainsi tendrement leurs parents ?
Un peu plus tard dans la soirée, alors que l’émission touche à sa fin et qu’un concurrent en salopette mauve et avec une capacité pulmonaire dépassant les huit litres vient tout juste de pulvériser le record en lâchant un contre-ut absolument remarquable à plus de cent-vingt cinq décibels, on frappe à la porte…
«Mais qui peut donc venir faire chier les honnêtes gens à une heure pareille… ?!» chuchote papa immédiatement, n’en ratant jamais une pour pousser un coup de gueule à minima.
C’est tonton Monique…
Tonton Monique, cela fait un sacré bail qu’on ne l’a pas vue. Elle habite pour ainsi dire à l’autre bout du Monde. Enfin, c’est en Ardèche, de l’autre côté du Rhône à sec, mais c’est tout comme.
Et elle a une sale tronche, le tonton Monique. M’ait avis qu’il a dû se passer quelque chose de pas normal, par là-bas, chez les Ploucs (C’est papa qui emploie cette expression lorsqu’il parle du pays de sauvages à tonton Monique !).
«Une invasion de criquets… des millions… des millions, et ces sales bêtes ont tout bouffé… tout… ! Nous reste plus que nos pauvres yeux pour pleurer… !»
Nous, les criquets, ou bien leurs copines, les sauterelles géantes du Sahel, on ne les a jamais eu. Faut dire que par ici, il n’y a plus grand chose à bouffer maintenant que le sable recouvre tout le paysage. Il parait même qu’on aurait la plus haute dune d’Europe du côté de Saint Popaul-les-trois-Têtons. D’ailleurs, un jour, papa a promis qu’on irait tous ensemble voir ça, que cela valait vraiment le déplacement. En attendant, nous voilà bien maintenant, avec tonton Monique, qui pleurniche toutes les larmes de son corps. En parlant de ça, son corps à tonton Monique, je le trouve plutôt bizarre… mince, alors, je me souvenais pas qu’elle était aussi difforme, la dernière fois ! Papa, qui est un peu con, certes, mais pas aveugle, non plus, a bien l’air de l’avoir remarqué aussi…
«Dis, donc, ma p’tite Monique… tu ne serais quand même pas enceinte… ?!
Les femmes, papa-Nazillon et le tact ont toujours fait trois. C’est un peu notre Laurent Ruquier à nous en quelque sorte… !
— Non ! Quelle idée ! Ça (elle montre son gros bidou)… c’est parce qu’en route j’ai bouffé un peu trop de tricholomes de la Saint Georges ! Et surtout, je n’aurai pas du boire ensuite… dingue, comme ça te fait gonfler grave !
— Ah… j’aime mieux ça !
Et tonton Monique s’assoie sur un tabouret que lui pousse gentiment du pied sous son cul Georgina.
— Et vous ne me demandez même pas des nouvelles de Bibine… ?
Bibine, c’est le mari à tonton Monique. Ma tantine, quoi.
— Ben, si, si, bien sûr que si… alors, comment qu’y va donc, notre vieux Bibine ?
— Je l’ai enterré y’a trois jours… !
Silence. Enfin, presque, le vent, furieux, comme toutes les nuits, hurle dans les tuiles disjointes.
— Crotte, alors ! (C’est l’un des jurons favoris de papa-nazillon).
Le Bibine à Monique, est (était…) un sacré numéro. Jamais le dernier pour faire son couillon, lorsque l’occasion se présentait ! Et toujours bourré comme un coing, il va de soi.
— Bon… je suppose que tu vas t’installer ici, maintenant que tu as tout perdu… ? reprend papa, le choc passé.
— Ouais, pourquoi pas… si y’a moyen… !
Re-silence. Enfin, presque, mais ça, je l’ai déjà dit, je crois bien.
— Et vous ne me demandez pas non plus de quoi il est mort, mon Bibine ?! Tonton Monique au bout d’un moment.
— Hein ? Ben, si, voyons ! Bien sûr, qu’on veut savoir… ! Il est mort de quoi, alors, ce brave Bibine ?! papa, qui tente tant bien que mal de se rattraper.
— … De la peste… ! De la peste bubonique qu’il est mort, mon Bibine !

(La suite au prochain numéro (ou peut-être pas…)).

Ulysse.

Désir de fuite, couper les liens

Besoin de zapper tout ce quotidien

De ne pas rater, une fois encore, ma rentrée des classes

Sortir enfin de la nasse

De cette impasse…

Alors ce soir, comme un déclic

Une porte qui claque

Et d’un palier noir, libre, je glisse, je glisse,

Dans l’escalier de service

Dans l’escalier de service…

Prends donc tes cliques

Et puis aussi toutes tes claques

Tes cliques, tes claques…

Tes cliques et puis aussi toutes tes claques…

Sur le boulevard de l’Escampette

Seule la pluie m’fait la causette

Ce soir d’octobre, tout recommencer, oui, mais ailleurs

Oublier pour toujours, le malheur

Mêm’ plus peur !

Hep ! Taxi ! Loin d’ici ! Vite !

Y’a le feu au lac !

L’échappe d’une vie trop lisse, trop lisse

La rengaine d’un long supplice

La rengaine d’un long supplice…

Prends donc tes cliques

Et puis toutes tes claques

Tes cliques et puis toutes tes claques…

Tes cliques et puis toutes tes claques…

Par une nuit glacée, j’me fais la malle

En pouvais plus, j’avais trop mal

Un coup d’éponge effacera tout sur mon ardoise

Avion Roissy, Val-d’Oise

Fini la poisse !

En Première classe, l’Amérique

Et voilà, j’vous plaque !

Souvenirs déjà s’évanouissent, s’évanouissent

Fumées dans la coulisse

Fumées dans la coulisse…

Prends donc tes cliques

Et puis toutes tes claques

Tes cliques et puis toutes tes claques…

Tes cliques et puis toutes tes claques…

La tête baissée, tu te carapates

Vl’à qu’t’as cassé l’fil à la patte !

Décider d’remettre tous mes compteurs à zéro

Déchirer les photos, tourner le dos

Jeter à l’eau

Aucune trace, aucun risque

Loin, quitter la baraque !

Trop de bagages alourdissent, alourdissent

Le petit frère d’Ulysse

Le petit frère d’Ulysse…

Prends donc tes cliques

Et puis toutes tes claques

Tes cliques et puis toutes tes claques…

Tes cliques et puis toutes tes claques…

Auteur : Ernest Salgrenn. Mars 2021. ®Tous droits réservés.

Bon sens.

  • NDA : Ceci est une pure fiction. Ne vous méprenez pas, cela n’arrivera jamais ! Jamais…

Aux environs de 20H00. Paris. Gare de Lyon.

« Bonsoir… 55, rue du faubourg Saint-Honoré, je vous prie…

— Bien, monsieur…

Le taxi démarre dans le silence feutré de son puissant moteur électrique. Cela fait à peu près un an maintenant que l’ensemble du parc des taxis de France est en motorisation électrique. Ainsi d’ailleurs que tous les véhicules de livraison et les autobus. Et pour les automobiles particulières, cela est prévu dans deux ans au plus tard.

— Si vous avez froid, monsieur, je peux augmenter le chauffage à l’arrière… Désirez-vous écouter de la musique ? Peut-être avez-vous une préférence pour la station ?

— Non, merci, c’est gentil, mais je n’ai pas froid pour l’instant. Un peu de musique, pourquoi pas… RTL, ou bien alors sinon, France Inter, si cela ne vous dérange pas…

Depuis que les publicités, la plupart idiotes et infantilisantes, et surtout venant entrecouper sans arrêt les programmes musicaux, sont abolies sur les toutes les chaînes de radio (et de télévision), il est vrai qu’il est bien plus agréable de les écouter.

— Dites, vous n’êtes pas d’ici, vous ?

— Du 12 ème arrondissement ?

— Non ! Je voulais plutôt dire de ce pays… !

Il sourit.

— C’est tout à fait exact, je m’appelle Ishka et je suis arrivé d’Afghanistan, il y a trois ans à peine…

— Seulement trois ans… ?! Oh ! Comme vous parlez bien le français, et… sans aucun accent de surcroît !

— Oui ! Merci, mais, je le dois à ce formidable programme de prise en charge, d’intégration et de formation des immigrés que le nouveau Gouvernement a mis en place dès le mois de juin 2022. Aussi, je n’ai pas trop de mérite à vrai dire ; on s’occupe tellement bien de nous dès notre arrivée sur le territoire français, ah, ça oui, faut voir, monsieur, comme on nous chouchoute ! Autant de bienveillance et d’attention vous motive beaucoup, aussi il faudrait vraiment être un parfait idiot pour ne pas en profiter !

Un gri-gri en métal doré pendouille au rétroviseur.

— Vous êtes croyant, Ishka ?

— Hein ? Oui, comme tout un chacun, je le suppose ! Mais, attention, monsieur… je n’en parle jamais ! Cela ne regarde que moi ! Quelle impolitesse serait de parler ainsi de sa religion ! Moi, je considère que c’est du domaine du privé ! Enfin…

— Quoi donc… ?

— Ben, pour tout vous dire : depuis que j’ai suivi, comme beaucoup de gens, des cours de philosophie et d’humanité… cela m’a un peu ouvert les yeux sur tout ceci… la Mort, par exemple, me fait beaucoup moins peur maintenant, alors, du coup, les bondieuseries et tout ce qui va avec, voyez-vous… comment vous dire… ce n’est plus vraiment ça !

— Oui… je comprends… je comprends très bien… Et vous êtes marié, Ishka, vous avez des enfants ?

— Oui ! Une gentille épouse et deux adorables gamines ! La plus grande vient de rentrer au CM1, cette année, et la petite va à la crèche gratuite de notre quartier pendant la journée. Enfin, je ne sais pas trop pourquoi je dis ça, c’est idiot ! Toutes les crèches de notre pays sont gratuites aujourd’hui !

— Et surtout beaucoup plus nombreuses !

— Bien vrai ! Nous n’avons eu aucune difficulté pour lui trouver une place !

— Ainsi, si je comprends bien, votre épouse travaille donc aussi ?

— Mais, bien sûr ! Tiens donc, il ne manquerait plus que ça qu’elle reste sans rien faire à la maison ! Elle ne le supporterait pas, je crois ! Elle est surveillante en chef à la commission des TIG…

— Les TIG ? Rappelez-moi donc un peu ce que c’est déjà… ?

— Les travaux d’intérêt généraux ! Vous savez bien, les travaux obligatoires pour les quelques chômeurs qui nous restent encore*, et puis les détenus…

— Ah, oui, c’est ça ! Et alors, cela lui plaît ?

— Y’a pas à se plaindre, qu’elle dit ! L’ambiance est très bonne dans son job ! Généralement, elle est sur le terrain, alors elle profite du bon air de Paris ! Et les gars, eux aussi, sont bien contents de pouvoir mettre le nez dehors comme ça tous les jours, et puis surtout d’être un peu utiles à la société. Vous avez vu comme toutes nos rues sont propres aujourd’hui ? C’est grâce à eux ! Et les tags ? Plus un tag sur les murs ! C’est dingue, non ?! Ces gens-là font un travail remarquable…

Il me plaît bien ce chauffeur de taxi.

— Vous avez raison, Paris n’a jamais été aussi propre ! Et de cette façon, tout le monde y trouve son compte ! On m’a dit que le taux de récidive avait été divisé par deux… Incroyable, mais nos prisons se vident !

— Oui, je l’ai lu, moi aussi… mais, n’est-ce pas plutôt cette fois le résultat de l’amélioration des conditions de détention, ainsi que de l’effort important consacré à la formation et à l’instruction de nos délinquants ?

— Effectivement, effectivement… Il était peut-être temps de comprendre qu’une incarcération seule, dans des conditions souvent inhumaines, et favorisant la rancœur envers la société, ne servait strictement à rien, sinon à repousser un peu le problème… Dites… Ça vous dirait de passer prendre l’apéritif, un soir dans la semaine, accompagné de votre épouse ? L’on pourrait ainsi discuter plus tranquillement…

— Et pourquoi pas, monsieur ! Alors, on apportera du Kabuli palaw, vous verrez, ma femme le réussit à la perfection !

— En voilà une bonne idée ! C’est un plat que j’adore !

— Et bien évidemment… inutile de vous préciser que tous les ingrédients sont issus de l’agriculture biologique !

— Mais… je croyais qu’il n’y avait plus que du Bio maintenant sur le marché français… ? N’a-t-on pas fait interdire tous les pesticides, le glyphosate et puis toutes ces autres saloperies toxiques qui nous bousillaient la santé à petit feu et détruisaient la Nature depuis tant de décennies ?

— Oh ! Suis-je bête… ! C’est exact, vous avez raison, je l’avais déjà oublié !

— Et c’est heureux, car cela commence à avoir réellement des effets sur le fameux trou de la sécu ! D’après le dernier rapport officiel, que j’ai pu lire, les cancers digestifs auraient reculé de moitié en seulement deux ans !

— Oui, mais… attention, Monsieur ! si je peux me permettre, bien entendu ! Cela est peut-être dû aussi au fait que notre gouvernement a multiplié par trois le budget de la recherche médicale, ne croyez-vous pas ? Il parait que l’on découvre de nouveaux traitements toutes les semaines ! Nous, avec ma femme, pour se tenir informés : tous les dimanches soirs, on ne rate jamais l’émission « Médecine 2 » à la télévision…

— « Médecine 2 » ?

— Oui, c’est à la place de « Stade 2 » ! Comme les sports de compétitions, et le football en particulier n’intéressent plus personne, à part quelques irréductibles…

— Il est vrai que comme abrutissement des foules, on ne faisait guère mieux… ! Et puis quelle image aussi pour nos jeunes, en leur faisant croire que d’avoir un peu de talent pour taper dans une baballe méritait autant de reconnaissance !

— Et sans parler des salaires mirobolants ! Vous avez bien raison, quelle honte c’était !

— Tenez, à ce sujet, qu’avez-vous pensé aussi, de cette réforme des émoluments de tous les hauts-fonctionnaires, ainsi que des élus nationaux ? Votre avis m’intéresse là-dessus…

— Mais que du bien, évidemment ! Que du bien, monsieur ! Voilà encore une réforme intéressante et efficace de ce nouveau gouvernement ! Était-il vraiment raisonnable de s’obstiner à rémunérer à une telle hauteur tous ces gens qui nous gouvernent ? Notre Pays exsangue n’en avait plus les moyens depuis bien longtemps !

— Encore une fois, je suis bien de votre avis !

— Et vous pouvez me croire que la France entière l’était aussi ! Abolir des privilèges inconcevables à notre époque, diviser par deux les salaires après avoir réduit d’un bon quart le nombre des élus ne pouvait qu’avoir toute l’approbation de la Nation ! Tenez, et vous allez peut-être vous moquez, mais tant pis, je prends le risque… avec ma petite femme, lorsque le Président de la République a annoncé qu’il reverserait la moitié de son salaire à des œuvres caritatives, on en a pleuré de joie, tous les deux !

— À ce propos, l’épouse du Président, vous l’aimez bien ?

— Oh, ça, oui ! En voilà bien une de discrète pour une fois ! Elle ne s’occupe de rien ! Et ce n’est pas plus mal, avouons-le !

Il en rajoute une couche.

— Au moins, elle, elle ne coûte rien au Pays ! Encore de belles économies de faites ! Quand, je pense que la précédente nous coûtait plus de quatre cent mille euros par an en frais divers !

— Oui, et cela compense un peu avec l’augmentation des salaires des professeurs, des instituteurs, des personnels soignants, et de toutes ces professions bien utiles, elles, qui nous rendent la vie beaucoup plus agréable…

— Parfaitement ! Et tenez, justement… permettez donc que je m’arrête deux petites secondes pour dire bonjour et tout le bien que je pense d’eux, et de tous leur semblables, à ces policiers en faction…

— Mais… Ishka… nous sommes arrivés… ! C’est ici, le 55 !

Il se retourne. Et comprend alors sa bévue…

Il est vingt heures trente, et un Président, plein de bon sens, rentre chez lui…

* Dès son arrivée au pouvoir, le nouveau gouvernement a divisé par deux toutes les taxes pesant sur les entreprises françaises (et payant tous leurs impôts en France…), et dans le même temps multiplié par deux celles sur tous les produits importés. L’effet fût quasi immédiat sur la reprise de l’activité industrielle et commerciale de notre pays. Ainsi, le nombre des demandeurs d’emploi est aujourd’hui insignifiant. Simple, efficace, il suffisait juste d’y penser…

Texte Ernest Salgrenn. Mars 2021. ©Tous droits réservés.

Émoti-conne.

Une chanson d’actualité…

Comme un virus qui traînerait dans l’air

L’air du buzz, et déjà l’plein des galères

Défense d’afficher, nos envies, nos pensées

Sur des murs de carton-pâte, d’pâte à modeler

Murailles de dédain, aux décos de cinoche

Vous nous mentez, hou ! Com’ c’est moche !

Depuis notre naissance, depuis le début

Des laitues, vous nous vendez, déçus, déçus…

Depuis notre naissance, depuis le début

Des laitues, vous nous vendez, déçus, déçus…

Pauvreté du discours, au secours la syntaxe !

Médiocrité, rouge sang, impaire et passe

Défauts des papiers, roule sans l’assurance

Tombereau d’ordures, frisant l’indécence

Internet pas très net, cache l’adresse IP

Et crache son venin, asséne ses vérités

Et surtout n’oublie pas, pauvre… môme

De décorer ton fumier, d’un émoticone !

Et surtout n’oublie pas, pauvre… môme

de décorer ton fumier, d’un émoticonne !

Échange d’opinion, des mots de passe-passe

Suivre protocole, mais jamais personne en face

Qu’un avatar en pixels, une tronche de spam

Intelligence artificielle, c’est ça le programme ?

Vide ton panier, tu t’es planté, ma jolie !

Out le Black Berry, déconnecte ton Wifi

Réalité devient virtuelle avec application

La puce à l’oreille, et casser l’fil des émotions…

Réalité devient virtuelle avec application

La puce à l’oreille, et casser l’fil des émotions…

Et surtout n’oublie pas, pauvre conne

De décorer ton fumier, d’un émoti-conne !

D’un émoti-conne… !

Texte Ernest Salgrenn® Tous droits réservés. Février 2021.

Camargue.

Voilà, voilà*. Je m’installe dans mon fauteuil club en cuir pleine fleur de vachette. Vachette de Camargue, il va de soi, animal d’une race bovine de petite taille mais au courage sans borne, aux yeux noirs toujours pétillants de malice, et dont l’espèce en remontre à plus d’un razetteurs, les Dimanches après-midi, dans nos arènes provençales. Juste avant de finir estourbie d’un coup de pistolet à tige captive perforante dans un abattoir de proximité.

À l’intention de ceux et celles qui ne connaissent pas cet outil magnifique qui est le pistolet à tige captive perforante (appelé aussi parfois, pistolet pneumatique d’abattage à percuteur captif) il s’agit d’un instrument, certes dangereux, mais bien utile, dont l’ingéniosité est tout à fait remarquable : une tige en acier trempée sort du canon de l’arme, perfore l’os frontal, puis s’introduit tout aussi facilement dans le cerveau de l’animal, causant une mort quasi instantanée, ou en tout cas des dégâts irrémédiables. L’animal est ensuite lié par les pattes arrière, relevé ainsi et acheminé mécaniquement dans les plus brefs délais vers la zone d’équarrissage, se vidant en chemin de son sang et notamment s’il continue à gigoter psalmodiquement avant de mourir tout à fait. C’est propre, c’est net.

Donc, je m’installe dans mon vieux fauteuil club, un verre de whisky à la main. Du Glenn Fish Balmoral. Je ne bois que celui-là. Enfin, en vérité, plus jeune il m’arrivait de consommer d’autres marques que celle-ci, mais cela était bien plus par nécessité financière que par goût. Le Glenn Fish Balmoral, et le vingt ans d’âge de surcroît, n’est pas à la portée de toutes les bourses. Il est la marque certaine d’une réussite sociale que je revendique sans aucune honte. Oui, j’ai les moyens de boire ce whisky hors de prix, et cela me réconforte un peu quelque part. Je me saisis de la télécommande de la télévision, tandis que ma chatte, Simone de Beauvoir, saute sur mes genoux et s’y love confortablement, tout autant confortable que puissent être une paire de vieux genoux cagneux comme les miens. Oui, encore une fois, ma chatte s’appelle Simone de Beauvoir ! J’aurai pu me contenter de la nommer simplement Simone, mais la provocation désirée eut été fort amoindrie. Simone de Beauvoir laisse le champ libre aux récriminations et invectives des féministes de tous poils de passage à mon domicile (assez rares ces derniers temps, il faut tout de même l’avouer très objectivement). Mais rassurez-vous, je le leur rends bien dès que j’en ai l’occasion. Ma chatte a les yeux bleus, elle aussi. Mais, pas de ridicule turban indien noué dans les cheveux. Elle est adorable (ma chatte…). Elle sera de façon certaine le dernier amour de ma vie. C’est une Siamoise. Une magnifique Siamoise pure race. Cette race, l’une des plus ancienne sur Terre, est généralement d’un très grand attachement pour son maître. Et cela me convient tout à fait : j’aime –j’ai toujours aimé– tout ce qui s’attache ainsi aux gens, sans retenue ni arrière-pensée. J’allume maintenant le téléviseur. C’est un Bang et Olufsen. Une marque danoise de prestige. Très design, très smart, très bien comme il faut pour un intérieur soigné tel que le mien, où le souci du détail l’emporte sur tout le reste. J’ai toujours eu ce souci du détail, c’est indéniable. L’ensemble, poste de télévision et enceintes Multiroom Beosound, m’a coûté plus de dix mille euros. Dix mille trois cents cinquante neuf euros très exactement, j’ai conservé la facture quelque part, si vous ne me croyez pas. Mais, pour quelle raison ne me croiriez-vous pas ? Et pourquoi, après tout, ai-je ainsi besoin de me justifier comme cela à tout bout de champ ? Une image apparait. C’est celle d’une jeune ingénue dans une quelconque émission de Télé-réalité. Elle a des seins énormes. Autrefois, j’ai adoré les gros seins. En plus du silicone, elle est aussi maquillée à outrance. Et je suis gentil, outrance est un euphémisme de bon ton pour l’occasion. Je zappe rapidement. Aujourd’hui, les fortes poitrines n’ont plus guère d’influence sur ma façon de vivre ou de penser. Me voici maintenant sur la Cinq et devant une autre vulgarité télévisuelle, mais il s’agit, cette fois-ci, de l’inévitable talk-show de « Fin d’après-midi-Début de soirée ». Des interlocuteurs et trices (toujours les mêmes, tous les soirs, à croire qu’ils n’ont rien d’autre à fiche que de passer à la téloche) s’étripent en direct, dans la cacophonie habituelle, histoire de faire monter l’audience tout doucement, avant la plage infantilisante des pubs. L’une de ces dames déclare à l’autre, d’une façon péremptoire et avec une grande suffisance, que nos banlieues (c’est apparemment le thème du jour) ont tout de même apporté de grands artistes à la Société (elle dit plus exactement : « …de grandes réussites sociales » !) comme, et elle les cite l’un après l’autre, cet humoriste notoire, ce joueur de football, et pour finir ce grand acteur que même Hollywood nous envie. Réussites sociales ? Gratins de notre Société ? J’hallucine en direct. Voici donc, ce que représenterait aujourd’hui pour cette dame (et sûrement pour un grand nombre d’autres personnes) l’image d’une formidable réussite sociale ? Joueur de football, humoriste, acteur, une belle réussite sociale ? Je zappe à nouveau, me ressers un verre de Glenn Fish Balmoral, et Simone de Beauvoir ronronne de plus belle. Issu, moi aussi, d’un milieu très modeste, pour ne pas dire pauvre, j’ai lutté ma vie durant pour gravir tous les échelons. Je suis chirurgien. Ou bien plutôt, j’étais, car à cette heure me voici à la retraite. Un spécialiste reconnu des transplantations cardiaques. J’ai fini professeur à la faculté de médecine. En fin de carrière, mon salaire était de huit mille quatre cent soixante quatre euros par mois. J’ai opéré pendant plus de trente ans. Trente années à sauver des vies en suspend tous les jours. Alors, non ! Non, Madame « j’ai un avis à la con sur tout et je le dis à tout le monde », ne me parlez surtout pas de footballeur, et même s’ils empochent des millions par mois, ou bien je ne sais encore de quel raconteur de blagues à deux balles lorsque vous parlez ainsi de réussite sociale ! Avoir été chirurgien du cœur, et puis siroter à la retraite du Glenn Fish Balmoral de vingt ans d’âge, voici réellement un bel exemple de réussite sociale !

Je regarde mes mains. Ce soir, elles tremblent énormément. Ma petite Simone, je l’ai adopté il y a trois ans de ça. Après la disparition de mon épouse, j’ai ressenti le besoin d’avoir quelqu’un près de moi, à qui parler de temps en temps. Cette race de chat miaule beaucoup, et cela tombe bien. Je crois qu’elle comprend absolument tout ce que je dis. Non, mieux que cela, elle lit toutes mes pensées ! Tiens, là, en ce moment, je suis persuadé qu’elle devine mon désespoir devant toutes ces conneries que l’on nous assènent tranquillement jour après jour. J’éteins le zinzin cathodique. Le silence se fait dans la pièce. J’aime aussi le silence. Le silence me repose, c’est une évidence, et j’ai besoin de me reposer ces temps-ci. J’ai presque terminé mon verre. Et, la boite est là, posée sur la table d’appoint. La Camargue est un lieu insolite. Et bien mystérieux. J’y ai passé de belles années. Celle d’une jeunesse éclatante d’insouciance, de joie, d’amour. De si beaux souvenirs me rattachent pour toujours à cette région. Je ne saurais trop conseiller à tous les bobos parisiens, fonçant à bord de leur SUV dernier cri vers l’Espagne, et Barcelone (Le dernier endroit à la mode où il est nécessaire de passer du bon temps en ce moment) d’y faire une halte, ne serait-ce que quelques heures. Bien sûr, il y a ces hordes de moustiques qui ne manquent jamais de vous assaillir à l’instant même où vous mettez le nez à l’extérieur, mais le jeu en vaut la chandelle. Par exemple, un coucher de soleil sur les marécages, la veille d’une journée de Mistral, alors que la flamboyance extraordinaire de l’astre, rouge vif, illumine le ciel entier, vous laissera un souvenir impérissable. Je vous en prie, ne ratez surtout pas cela…

Je saisis la boite, je l’ouvre. Tout est prêt, l’amorce d’air comprimé à vingt-cinq bars est déjà introduite, il n’y a plus qu’à appuyer sur détente…

* « Voilà, voilà. » : une fois de plus, l’auteur se démarque immédiatement de ses congénères en employant ici, une formulation audacieuse n’ayant aucun sens si ce n’est celui de surprendre dès le début, le lecteur-trice. Bravo, l’artiste !

Texte et photos protégés. Ernest Salgrenn. Février 2021. Tous droits réservés.

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