Parti, le communiste… !

L’autre jour, qui n’était pas plus tard qu’hier, je me disais intérieurement : « Vous voyez, mon cher… Oui, lorsque je m’interroge comme cela, je me vouvoie toujours… et c’est une habitude prise depuis longtemps déjà. Respect bien ordonné commence par soi, et j’aime à me respecter, à respecter mon Égo, mon Soi, mon Moi, et même mon Sur-moi qui pourtant n’est pas toujours ce que l’on peut appeler un enfant de chœur, vous pouvez me croire sur parole… !

Où en étais-je… ? Oui, voilà… ! Je me disais donc en privé : « Vous voyez, mon cher, c’est assez étrange mais il y a encore quelques personnes qui ne se sont pas exprimés sur cette drôle d’épidémie de Covid 19… comme cette demoiselle Nabila ou bien encore la charmante Ophélie Winter, ou même cet homme politique qui a notre (n’oubliez pas que je me vouvoie dans l’intimité) goût se fait beaucoup plus rare depuis quelques temps à la télévision : l’excellent Georges Marchais…

« Mais, il est mort depuis belle lurette, ton Georges Marchais ! » que s’exclame alors ma femme qui reluque à longueur de journée par dessus mon épaule tout ce que j’écris, tout en repassant ses linceuls…

— Merde… t’es sûr, ma chérie ?

— Un peu, mon n’veu !

Cela m’a fichu un drôle de coup. Ouais, parce que je l’aimais bien, ce con. Enfin, je dis ce con, mais voyez-y seulement une marque d’affection à titre posthume bien sincère de ma part.

Hein ? Les linceuls ? Oui, ça, c’est notre nouveau business à ma femme et moi…

L’idée, c’est bibi qui l’a eu, bien sûr. Mais pour le reste, c’est surtout elle qui s’en occupe. « Monbeaulinceul.com » que l’on a appelé notre site de vente sur le net.

Jeannie (ma tendre) découpe, couds, et repasse, un linceul se doit d’être toujours impeccablement repassé, et se charge même des livraisons à domicile lorsqu’il y en a. On a commencé petit, vers la fin Mai, mais là ça redémarre bien depuis environ deux, trois semaines… on est content comme tout ! Faut savoir tirer partie des évènements et encore plus lorsqu’ils sont dramatiques. N’importe comment, si vous ne le faites pas d’autres n’auront aucun scrupule à le faire pour vous.

On propose toutes les tailles bien sûr, mais évidemment ce qui se vend le plus ce sont les grandes tailles. Faut dire que ça dégomme fort chez les obèses… ! Heureusement, on a prévu du stock. Mais s’il le faut vraiment, on sous-traitera.

Pour le design, c’est moi aussi. Et j’en suis assez fier, je dois dire. Il n’était pas question de tout révolutionner alors j’ai conservé une coupe assez sobre, bien droite, mais avec tout de même quelques petites touches personnelles. Pour les gamins, par exemple, nous pouvons rajouter des oreilles de Mickey ou bien pourquoi pas une longue queue de Marsupilami (ne riez pas : on nous l’a déjà demandé…). La gamme des couleurs disponibles est également impressionnante. Cela va du blanc bien immaculé, un classique, au noir le plus intense. C’est très classe, très sobre, le noir, et cela va avec presque tout. Les plus belles cérémonies sont souvent en noir. Non, assurément, jamais aucune faute de goût avec le noir…

Quand je pense que Marchais est mort… Il va me manquer, tiens !

Qui veut la peau d’Ernest Salgrenn ?


Les choses changent. Ô que si, je vous l’assure, notre Monde change…


Là, je rentre de Paris. On m’a invité pour faire le guignol dans un célèbre Talk-Show. Ce n’est pas du tout dans mes habitudes mais j’ai accepté sous la pression de mon éditeur. La rentrée littéraire a donc, elle aussi, son pilori et ses martyrs.
Bruit et fureur, là-haut. Et toujours un peu de crasse aussi. J’avais oublié tout ceci depuis ma dernière visite qui remonte maintenant à plusieurs mois. Bien avant cette épidémie.
Je traîne donc ma petite valise à roulettes jusqu’à St Cloud, France-Télévision et son studio d’enregistrement numéro un. Le numéro deux, juste à côté, est réservé à l’émission « Questions pour un champion ». Accueil mielleux de circonstance derrière les masques filtrant l’atmosphère. On me tutoie direct, sans trop se poser de questions, et tout le monde semble très heureux de me rencontrer. Puis, ce tout le monde passe très vite à autre chose de plus important. Sur la porte de ma loge, plutôt riquiqui je dois dire, un vulgaire post-it avec un prénom qui n’est même pas le mien, et puis cette voix rauque de la styliste en chef qui s’esclaffe en ouvrant ma valoche :
« Mon Dieu… que c’est moche tout ça ! »
Le cri vient du cœur. Elle repart tout de même avec une de mes chemises à fleurs hawaïenne et mon pantalon Kenzo (vraiment le seul potable, selon elle…) pour donner un coup de fer à ces fripes d’un autre âge. J’ai honte… De moi, bien sûr, mais aussi un peu pour elle qui n’a pas su lire « Fumer tue » sur ses paquets de clopes. C’est pourtant bien écrit en gros.
Et me voilà seul dans ma loge maintenant. Seul, avec une bouteille d’eau de vingt-cinq centilitres. Plus de collation, ni de petits chocolats de chez Ducasse… Covid oblige, m’a-t-on appris face à ma surprise. Mais, j’imagine aussi la restriction budgétaire qui s’installe durablement un peu partout.
Puis, vient le maquillage. Fond de teint, ouais, mais de loin. On fait super gaffe… car On se méfie des types qui viennent de la Province as me. Le Sud est tout en rouge cramoisi sur la carte de France à Môsieur Véran, l’ancien aide-soignant si bien pensant, n’est-il pas ?! Un accent chantant de Marseille-lez-Oies fait trembler ici, pire qu’une tempête de mistral chez nous un soir de Novembre, alors On, petit bonhomme qui n’est pas courageux pour un sou, et drôlement efféminé aussi, manie son pinceau comme s’il peignait une bombe à neutron prête à lui exploser dans la tronche au moindre choc… Tic, tac… tic, tac…
J’attends ensuite. Toujours seul, et je trouve que c’est un peu longuet tout de même. J’ai déjà bu toute ma bouteille d’eau aussi je me rabats sur le robinet du lavabo. Il fait chaud, la clim’ ne fonctionne plus. Elle affiche vingt-sept obstinément. Je cogite un peu, beaucoup, je tourne en rond, et me demande vraiment ce que je fiche ici. Bon sang, qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur raconter de plus aujourd’hui qu’ils ne sachent déjà ? Mon dernier bouquin est sorti l’année dernière, alors déjà épuisé le sujet, et rien d’autre à vendre pour l’instant. Je suis presque à deux doigts de filer à l’anglaise lorsqu’un assistant plateau se décide enfin à venir me chercher.
« Ça y est, c’est à nous ! »
On me presse, docile, je suis le mouvement. Même pas le temps de saluer les trois autres invités qui patientent l’un derrière l’autre dans les coulisses sombres et que je ne reconnais pas. Pose d’un micro-cravate avec des gants en latex. Drôle d’ambiance, ma foi…
« Et surtout, n’oubliez pas de saluer la caméra en entrant… ! » nous indique le réalisateur-adjoint du haut de sa superbe. Monsieur se prend pour Francis Ford-Coppola. Dans le noir, une envie subite de pisser me saisit. Trop tard, on me fait signe d’entrer sur le plateau… Action…
Je n’ai même pas passé la première épreuve, celle des « Neufs à la suite »… Samuel Étienne qui m’a reconnu, lui, était un peu gêné pour moi. Un fiasco total. Je n’ai rien compris. Rien. Absolument rien. Abasourdi par la méprise, il m’a fallu presque cinq minutes pour me remettre de mes émotions, et comprendre dans quelle piège ignoble je venais de tomber. Assimiler le fonctionnement de ce buzzer placé devant moi m’en a pris cinq de plus. Mais appuie, appuie donc sur le champipi, champignon, bon Dieu… ! Et tout cela dans une vieille chemise à fleurs froissée. Je suis tout de même reparti avec une magnifique série d’ouvrages qui devrait me permettre de devenir un véritable expert de la cuisine sur barbecue.
Retour au Ritz. À pied cette fois, pour raison de grève surprise des transports publics. Le long de la Seine qui charrie ses immondices, j’ai le spleen bien douloureux. Il en faut moins que cela à certains d’entre-nous pour se foutre à la baille, une grosse pierre attachée autour du cou. Mais je survivrai, enfin je l’espère, même si après une telle humiliation publique rien ne sera plus comme avant, c’est entendu. Et merde, tiens… quand je pense que la cagnotte était quasiment à quarante mille balles ! C’est bien plus que ce que m’a rapporté mon dernier bouquin, une fois les impôts passés…
Il est encore un peu tôt, mais je me tape sans aucun scrupule un Bloody Mary au bar Hemingway refait à neuf. Les olives vertes et la note sont un peu salées et aucune ristourne n’est consentie, même pour des types comme moi qui se prénomment Ernest (ce qui est pourtant assez lourd à porter). En désespoir de cause, on en vient à causer barbeuque avec le barman bien désœuvré à cette heure. Une passion récente que je voudrai partager. Je lui demande, entre deux recettes de grillades, s’il connait par hasard le nom du mec qui a inventé la carte à puce. Juste histoire de voir s’il est aussi bourrin et ignare que moi. Il ne sait pas, et quelque part j’avoue que cela me rassure : je reprends peu à peu confiance dans l’espèce humaine.
J’ai du réseau sur mon portable, ce qui me change de la maison, alors j’appelle Tonton. Tonton Frédéric qui crèche à Neuilly. Tonton Frédéric c’est un peu mon oncle d’Amérique à moi. En tout cas, le plus bel homme que je connaisse. Je ne parle pas du physique mais du cœur, bien sûr. Tonton Frédéric a fait fortune et maintenant il se la coule douce. Et il a bien raison.
Il propose de venir me chercher dans cinq minutes, et puis d’aller casser une graine tous les deux au café de Flore, trop ravi de me revoir, le tonton. Deux heures plus tard, il se pointe dans sa jolie Tesla bleu canard, une sacrée bagnole que l’on n’entend pas du tout arriver. C’est vachement beau le progrès. Surtout quand on a du flouze…
Au « Café de Flore », ce n’est pas la cohue. En terrasse, pas même l’ombre d’une japonaise avec son bob Chanel bien enfoncé sur le citron. Tonton s’installe à une table. Sa table. Ici, il est connu comme le loup blanc de Wall street. Mais partout ailleurs aussi. J’aperçois Yann Moix à une autre table (beaucoup moins en vue que la nôtre). Il dessine sur la nappe et fait semblant de ne pas me voir. Définitivement, ce n’est pas mon jour… Mais ce n’est pas très grave : je n’avais rien à lui raconter d’intéressant n’importe comment. Les Intellos dans son genre m’ont toujours fatigué assez rapidement. Et cela doit être réciproque, je suppose.
Je préfère écouter mon Tonton me parler des avantages indéniables du moteur électrique. Lui au moins ne se pose pas d’inutiles questions métaphysiques sur la bonne marche de notre Monde. Son humanité transpire à flots. Elle vous éclabousse l’âme. Vous lave en profondeur. Et un tel bain d’humanité par les temps qui courent, je vous garantis que cela vous fait beaucoup de bien.
Je l’aime, mon tonton Frédéric. Sincèrement. Avec lui je me sens toujours quelqu’un de bien. Et je sais que cela fonctionne aussi avec tous ceux qu’il croise sur sa route. Les serveurs du Flore, par exemple, l’adorent tout autant que moi. Alors, ils nous chouchoutent. Et hop ! Deux tournées de mousses pour le prix d’une !
Et ça tombe bien parce qu’ici non plus la bière pression n’est pas donnée…
Tandis que l’on débat tranquillement stator, rotor et bobine à induction électromagnétique, une dame, d’un âge certain, avec un petit chien tout frisé qui tire la langue au bout d’une laisse en croco, s’arrête et vient me demander si elle peut faire un selfie.
J’accepte, malgré son âge. Pour une fois que quelqu’un me porte un peu d’attention aujourd’hui, je ne vais pas faire la fine bouche. En partant, elle me lance : « Merci, monsieur Luchini ! »
Tonton manque de s’étouffer avec son croque-monsieur ( que je vous conseille, ils sont moëlleux au possible). Et je remets mon masque sur le nez, cela est plus prudent.
Le lendemain, mon TGV Oui-Go est arrivé à l’heure en gare d’Avignon. Pas même une seule seconde de retard. Alors… vous voyez bien, les amis, quand je vous dis que le monde change !

Poussée d’Archimède et tutti quanti.

Mon beau-frère est platiste. Pour ceux qui l’ignore, les platistes sont persuadés que la Terre n’est pas ronde, mais plate. Plate comme une limande…
Pourtant, ce n’est pas qu’il soit tellement plus idiot que la moyenne d’entre-nous. Enfin, je ne le pense pas. Il est tout à fait capable par exemple de vous faire des additions et même des multiplications à deux chiffres lorsqu’il s’agit de partager une note de restaurant.
Le sujet –que la Terre soit ronde ou bien plate– revient très souvent sur le tapis dans nos discussions. Au début, j’ai bien essayé de le convaincre de sa fourvoyerie, mais cela n’arrangeait pas du tout les choses. Bien au contraire, cela avait même plutôt tendance à augmenter sa conviction. Il n’y a rien de plus têtu qu’un aveugle qui ne veut pas voir la vérité en face.
Et il ne croit pas plus à la Gravité… Celle de Newton bien sûr, pas celle de certaines situations dramatiques. Pour lui, voilà encore une invention montée de toute pièce. Comme d’ailleurs pas mal d’autres choses à son avis. Ceci dit, pour ce qui est d’une remise en question des forces gravitationnelles, on peut lui accorder une certaine cohérence dans son cheminement intellectuel. Il est indiscutable qu’une Terre bien plate ne peut pas exercer d’attraction, ou beaucoup moins en tout cas qu’une jolie planète bien rondelette comme la nôtre. Il y a donc une certaine logique là-dedans, il faut bien se rendre à l’évidence.
En cette période assez trouble et plutôt virale, Conrad (c’est le prénom de mon beau-frère) est remonté comme un pendule de Foucault… Le voici maintenant tout à fait contre cette nouvelle idée de rendre le masque obligatoire partout, même dans la rue. Personnellement, je me doutais un peu que chez lui cela n’allait pas fonctionner comme sur des roulettes. Homme de principes bien affirmés, quoi qu’erronés, il les respecte vaille que vaille.
« Mais, mon pôvre vieux, tu comprends bien que tout ça c’est uniquement pour nous forcer ensuite à nous faire vacciner comme des moutons qu’on mène à l’abattoir… ! »
J’ai eu beau lui expliquer, d’une, que je ne voyais pas trop le rapport entre le port du masque, le vaccin, et un gigot d’agneau, et de deux, que si l’on arrivait à se débarrasser de cette saloperie de virus une bonne fois pour toute en ne le faisant plus circuler, il ne serait peut-être pas nécessaire d’avoir recours à la vaccination… arguant, fort adroitement, que cela s’était déjà réalisé par le passé, en citant pour exemple connu de tous, la variole, qui a ainsi disparue des radars épidémiologiques. Mais de ma variole, il n’en a eu rien à fiche, Con-con (c’est son petit surnom à mon beau-frère) ! Mais alors, absolument rien… !
Tant et si bien que l’autre jour, il n’a pas trouvé mieux que d’aller manifester dans la rue, le Bof. Sans masque, évidemment. Avec une bande d’autres platistes, mais pas que, il y avait aussi d’autres illuminés qui doutent que l’homme ait marché sur la Lune ou bien encore que Donald Trump porte une moumoute. Trop vénères, les gars, alors grosse colère contre ce Gouvernement qui touche à nos libertés individuelles. Il en est revenu le soir, couvert de bleus aprés une interpellation musclée des forces de Police (tout aussi efficaces que celles de la Gravitation universelle). Mais, jusque-là rien de très anormal, me direz-vous. C’est exact. Non, ce qui est le plus marrant dans toute cette histoire, c’est qu’il a été contaminé, mon beau-frère Con-con. Ouais, comme je vous le raconte ! Trois jours après la manif : fièvre, toux et difficulté à respirer normalement. De surcroît, avec son diabète à deux grammes et des brouettes en permanence, ça n’arrangeait pas trop son tableau…
A un moment donné, il est sorti sur le balcon. Pour prendre un peu l’air, qu’il a dit à ma sœur. Ce furent d’ailleurs ces dernières paroles, car, et on ne sait pas trop ce qui s’est passé réellement, on l’a retrouvé vingt mètres plus bas, encastré dans le toit d’une bagnole garée juste en dessous (la sienne, pas de pot, mais forcément quand ça ne veut pas… ça ne veut pas !). Et c’est bien triste.
On l’enterre demain, Conrad. Mais pas trop profond, et ceci selon ses toutes dernières volontés…

Chronique désabusée.

L’humiliation est un vil procédé, indigne de celui ou celle qui en use. Alors, que l’on coupe la tête à cette Autrichienne passe encore, mais pourquoi donc l’avoir humiliée ainsi… oui, pourquoi donc… ?

    Il vient de terminer le « Marie-Antoinette » de Stéphan Sweig. Un monument de la Littérature. Et il a adoré. Bien plus que cela même : il a vécu la tragédie dans sa propre chair. Il était debout à ses côtés sur cette charrette, a traversé Paris sous les quolibets et les crachats de ces misérables gens, et comme elle, il a eu une dernière pensée pour ses enfants, son cher amant, Monsieur de Fersen, et puis son petit chien, abandonné seul dans sa geôle…

    Oh, bien sûr, les rois, les reines, tous ces princes et tous ces marquis ne sont pourtant pas sa tasse de thé. Et de loin s’en faut. Mais là, tout de même… ignobles tortionnaires, qu’ont-ils fait…

    Il se rappelle aussi qu’il n’a pas voté au second tour des élections. Trop d’hésitation et surtout pas assez de convictions. Entre cette bêtise haineuse et cette froide et hautaine intelligence, le choix était trop difficile pour lui. D’autres n’ont pas hésité… D’autres n’ont pas hésité une seule seconde… De si braves gens qui savent sans jamais douter ce qu’ils désirent pour leur avenir… De si braves gens, ma foi…

    Fin Août déjà, les grandes vacances se terminent. Enfin… si l’on peut véritablement appeler cela des vacances ! Vivre avec une épée de Damoclès en permanence au-dessus de la tête n’inspire aucunement à la relaxation de l’esprit. Respirer devient presque un acte de courage insensé. Et il est toujours là. Minuscule salopard !

    La rentrée, alors. Et que nous réserve-t-elle encore de pire ? Il n’allume plus son poste de télévision depuis plusieurs jours déjà. Et il ne lit plus les journaux. Il a finalement décidé de ne plus s’informer. À quoi cela peut-il bien servir après tout d’être informé ? Les chiffres sont faux, on nous ment sans cesse, et les masques ne tomberont jamais.

    Mais, aujourd’hui tout ceci n’a plus vraiment d’importance… La Reine est morte hier soir, page 523. Sa Reine…

Chapitre 29. Sur son trente-et-un.

J-2. St Tropez. Dans les airs, pas très loin de la Villa Mektoub. Même moment…


Boum ! Boum ! Et boum ! Mais bon sang, ça cogne fort là-dedans ! Mon cœur s’emballe… ! Ce léger crochet sur Toulon et la Préfecture du Var, où nous venons de la récupérer, et maintenant notre bel hélicoptère qui fend l’air à pleine turbine en direction du golfe de St Tropez, et me voici la femme la plus heureuse du monde… Gladys est là, près de moi, tout contre moi…

Et drôlement bien pomponnée. Waouh ! Quelle classe elle a, ma jolie Préfète, dans cette élégante petite robe noire en mousseline… Son charme chic agit tout de suite sur moi et je ne résiste pas bien longtemps : allez, hop ! Emballez, c’est pesé ! Une belle roulade de patin devant tout le monde !

Mais attention… quand je dis tout le monde, je parle uniquement du colonel Du Thilleul, sur ma gauche, et de madame Fifignon qui est assise à l’avant de l’appareil, à coté du pilote.

À ce propos, comme je m’y attendais : elle va beaucoup mieux, la Fifignon ! Elle ne trimballe plus sa bouée gonflable, et si j’osai même, je dirai qu’elle nous pète le feu, la Fifi ! Il n’y a vraiment pas à dire ; le nain est un as de première lorsqu’il s’agit de vous remettre quelqu’un d’aplomb ! Par contre, en ce qui concerne Du Thilleul, c’est franchement pas la joie de vivre. J’ai l’impression qu’il suit une très mauvaise pente, le colon. Aussi, comme il me semblait bien trop risqué de le laisser se morfondre tout seul au fort, j’ai insisté pour qu’il nous accompagne ce soir. Et c’est aussi sur mes conseils avisés qu’il a accepté d’abandonner pour la soirée son bel uniforme bien repassé, avec tous les plis réglementaires dans le dos, contre un bermuda et une magnifique chemise hawaïenne que lui a très aimablement prêté Jean-Lain, qui fait la même taille que lui à peu de chose près.

Bien entendu, inutile de vous dire que cela le change beaucoup, notre militaire ! Et, bien qu’il tire toujours autant la gueule, cela lui donne avec sa moustache qui rebique, un petit air bien sympathique de Tom Selleck dans Magnum ! Avant le décollage, j’ai préféré vérifier moi-même qu’il bouclait correctement sa ceinture de sécurité. J’avais un peu la trouille qu’il ne saute en plein vol, le colonel morose… ! Déjà un enterrement de prévu demain, avec celui de la mère Gémiminiani, aussi n’était-ce peut-être pas la peine d’en rajouter !

Au fait… une fois de plus, j’avais encore eu du pif ! Elle adorait le Limoncello, notre picolo, mais n’était pas Corse du tout ! C’est même pire que je ne le pensais : cette impostrice était originaire du Pas-de-Calais ! Comme promis à Jean-Lain, je me suis occupé de tout comme une grande fille, et j’ai fait envoyer son corps –tout mou– à Arras dans un fourgon frigorifique Vivagel. Bien sûr, aux frais de la République. Avec les grosses chaleurs du moment et tous nos vieux de la vieille qui clamsent comme des mouches : il n’y avait plus rien de disponible pour le transport en pompe funèbre classique, alors je me suis débrouillée comme j’ai pu en réquisitionnant ce qui restait… !

Évidemment, je sais bien que ce n’est pas trop conseillé de recongeler un truc déjà congelé, mais il y avait vraiment urgence : elle commençait à se vider d’un peu partout… !

À ma demande, on enverra aussi deux ou trois peigne-culs du Gouvernement en délégation à sa cérémonie funèbre, avec un joli drapeau tricolore de deux par trois à poser sur le cercueil, histoire de marquer quand même le coup, bien que je pense aussi, avis personnel qui vaut ce qu’il vaut, que ce ne soit pas non plus la peine de trop se prendre le chou pour une simple ministre déléguée des droits de la Femme. La mère Gémiminiani, n’était pas notre si charismatique Simone nationale, alors dans une petite quinzaine tout au plus, tout le monde l’aurait complètement oubliée, cette alcoolique.

Pour en revenir à notre soirée : en définitive, le Président n’a pas voulu que toute sa smala vienne chez Gonfarel, et au final nous ne sommes plus qu’une petite demi-douzaine à faire le déplacement. Il avait peut-être jeté un coup d’œil vite fait dans le traité des bonnes manières de Nadine la petite baronne rigolote, et appris ainsi que de débarquer dans une soirée privée accompagné de huit cents personnes n’était pas forcément du meilleur goût… Essentiel d’avoir un minimum de savoir-vivre en société lorsque l’on dirige un grand pays tel que le nôtre…

La baraque au gazier du désert d’Arabie est gigantesque.

Et je pèse volontairement mes mots pour une fois…

D’en haut, on a une très belle vue sur la propriété et son parc de sept hectares. Sur la pistoche aussi, et croyez-moi, c’est très loin d’être un pédiluve ! Pas mal de spots et de loupiotes installées un peu partout. Assurément, le Linky vert anis d’Énédis ne devait pas être souvent à la fête ici ! A lui tout seul, l’arabe, devait nous bouffer la production entière de l’une de nos centrales nucléaires… Par chance, Patrice D’al Longo n’est pas venu avec nous ce soir pour voir ça ( Le pauvret marche maintenant avec des béquilles et a récupéré la bouée de Fifignon… !) sinon il aurait probablement pété un câble, lui qui se démène tant, jour après jour, pour lutter contre le gaspillage énergétique et conserver intact la beauté de ce merveilleux monde qu’est le nôtre…

Et puis, il y a du petit personnel aussi. Et comme prévu ce sont bien des jeunettes lituaniennes qui nous accueillent à notre descente d’hélico, et qui nous proposent sans attendre de grands verres de cocktails exotiques très colorés, avec de jolies ombrelles japonaises plantées dedans et un zeste d’orange amer qui flotte par le dessus. Je ne suis pas sûre qu’elles soient toutes majeures les gamines, mais ce qui est incontestable c’est qu’elles n’ont pas froid aux yeux… !

Ni aux fesses. Elles sont toutes en string ficelle, avec tout de même un petit tablier noir et blanc, assez strict sur le devant.

Seins nus, toutefois.

Nous comprenons assez vite, tout en remerciant chaleureusement la directive européenne sur les travailleurs détachés, que le thème de la soirée n’est pas le bon goût à la française !

Sous un immense parasol, mode toit en paille, j’aperçois l’ancien Président Gonfarel vautré dans un canapé fluo au beau milieu d’une nuée de donzelles et je propose à Gladys de le lui présenter, elle qui ne l’a encore jamais rencontré en chair et en os.

De loin, il a toujours l’air aussi con. De près, aussi…

 » Oh… ! Madame Goret ! Comme cela me fait plaisir de vous revoir ! Mais, laissez-moi donc vous présenter Suscha, mon amie…  »

C’est vraiment marrant, mais en la voyant pour la première fois sa nouvelle cop’s à Gonfarel, je ne suis pas du tout surprise… Elle est à peu de chose près très exactement comme je m’y attendais : une superbe pouffe de vingt-cinq balais dans toute sa splendeur juvénile !

Bonne âme, j’essaye tout de même de lui trouver un peu de charme, mais ce n’est pas facile, et curieusement je n’ai qu’une seule envie, lui demander si par le plus grand des hasards, ce joli prénom « Suscha » dans sa langue maternelle ne signifierait pas « bouche à pipe » ?! Ce qui serait, n’est-il pas, une coïncidence bien extraordinaire ?!

Toutefois, je me retiens, réalisant qu’il ne serait pas très convenable d’avoir un peu trop d’humour décalé en de telles circonstances mondaines…

« … Enchantée… !

Oui, je sais… ce n’est pas sympa de mentir !

— Alors, comment allez-vous, madame Goret… ?

— … Ça va… ça va ! Enfin disons plutôt que l’on fait aller… ! Vous savez bien ce que c’est, Gonfarel… avec tous ces incapables au Gouvernement ce n’est pas évident tous les jours !

— Oh… madame Goret… madame Goret… ! Vraiment votre insolence me manque beaucoup ! Si vous saviez… depuis que j’ai quitté les affaires, je rigole beaucoup moins !

Mais à mon avis, confirmé par les lèvres gonflées comm’ac de sa poupée russe, il devait par contre se faire pomper le poireau plus souvent…

— Tenez, Gonfarel… à mon tour de vous présenter ma fiancée… mademoiselle Gladys Von der Froofroome !

Il la regarde, interloqué, comme si elle venait de débarquer de la planète Mars, ou bien encore d’Éthiopie septentrionale, que peu de personnes savent exactement où cela se situe…

— Elle est passionnée par les tortues… !

Et là, je crois bien que je lui porte le coup de grâce, au petit père Gonfarel ! Cet abruti ne sait plus quoi dire, alors j’embraye aussi sec…

— Et votre petite Suscha… ? C’est quoi son truc, à elle ?!

— …Moi… ?! J’adorrre les huîtrrrres !

C’est pas vrai… ?! Voilà donc qu’elle cause not’ langue maternelle, la bimbo lituanienne ?! Et en plus de ça, elle a de la répartie ! J’sais pas si j’vais pas l’aimer en fin de compte, cette petite chatte à son gros pépère !

—… Les huîtres… ?! Ouah… ! Mais dites, c’est drôlement bien ça !

—… Oui… et la queue aussi !

—… Ah… tiens… ?!

—… Oui, Suscha bien aimer aussi la queue… lan… gousss… ssste… ! C’est bien comme cela que vous dire en français ?! Oh, oui… bien aimer aussi ! Mais torrrtue… moi jamais encorrre mangé la torrrtue, madame Gorrrette !

Hé ben, ça y est ! Voilà que je la kiffe pour de bon, la p’tite slave avec son drôle de bec d’ornithorynque !

À ce moment, je ne sais trop pourquoi… je me retourne… Et surprise, devinez donc qui c’est qui qui nous arrive… ?! Tout de go, et franco de port ?! Et je vous le donne en mille, Émile !

Hé, ben… oui ! Bingo ! Gagné le gros lot ! La Josyane !

Et, toujours fidéle à son image, et notamment lorsque le dress-code l’exige formellement comme ce soir, elle s’est fringuée tout en transparence l’icône nationale… D’ailleurs plus transparent, je ne pense pas que tu trouves sur le marché de la loque. Même chez Tati, rue Barbés, au rayon « Reines du macadam »… C’est bien simple ; on croirait presque de la moustiquaire, son machin moulant !

Mais ce soir, étonnamment, elle a enfilé une petite culotte notre première Dame de France… et que l’on distingue très bien !

Mais pas de soutif.

Disons que cela fait la balance. Quoi qu’à bien y réfléchir, l’expression soit totalement inappropriée chez elle, vu que ses gros nichons sont en plastique et que ça ne balance pas du tout ! C’est même bien raide derrière la toile à mosquitos !

Gonfarel, en arrêt cardio-respiratoire depuis l’apparition de la madone à gros tétons, reprend peu à peu ses esprits…

— Josyane… ma petite Josyane…! Oh, là, là…! Vous êtes vraiment toute en beauté ce soir ! Mon dieu… mais vous êtes de plus en plus belle, ma chère ! »

Je profite alors, assez lâchement, de cet instant magique entre tous où la vulgarité frise l’indécence, pour tirer Gladys par le bras et lui glisser à l’oreille :  » Viens, ma chérie, on se tire dans un coin plus tranquille… j’ai tout un tas de choses à te raconter… ! »

Et je l’entraine sur-le-champ vers un endroit plus isolé de l’autre coté de la piscine aux dimensions olympiques. Au passage nous acceptons une coupette de roteux que nous propose une pulpeuse hôtesse.

En tout cas, il n’y a pas à dire : il y a vraiment du beau monde à cette soirée, et si d’en haut la bicoque ressemble au château de Cendrillon ou bien de la Belle au bois dormant, vue d’en bas c’est plutôt la Casa Nostra du grand méchant loup ! Il est de notoriété publique que notre bon ami Gonfarel, comme tellement d’autres politicars de son espèce, a trempouillé et trempouille encore dans quelques affaires plus ou moins nettes, pour ne pas dire carrément louches, mais ce soir, j’ai l’impression qu’ici tout le gratin de la pègre mondiale s’est donné rendez-vous…

Des véreux en tous genre donc, mais aussi du People à foison, et pas mal d’artistes de variété bien connus, sachant que l’un n’empêche pas l’autre me direz-vous peut-être avec une certaine pertinence qui n’appelle pas à la contradiction…

Quelques rappeurs notamment.

Je ne suis pas vraiment fane de leur zique, mais j’en reconnais tout de même quelques uns dans la masse chamarrée et grouillante… Faut avouer qu’avec eux c’est toujours relativement facile de ne pas se tromper… Manteau de fourrure de bête, bonnet en laine, une casquette et la capuche du sweet par dessus le tout ! Celui-là –qui se fait appeller « le Skunks » sur scène (ou le Furet peut-être, je ne sais plus…)– un tantinet frileux, a même rajouté une énorme paire de lunettes de ski ! Et sans oublier les breloques et les gri-gris… Bagouzes monstrueuses, gourmettes sur-dimensionnées et amas de colliers scintillants de mille feux à vous en faire exploser un à un ces précieux cônes tapis tout au fond de vos rétines ! Tandis qu’à leurs cotés, leurs gonzesses blondes comme le blé qu’ils ont amassé en banque en braillant toutes leurs poésies insalubres dans un microphone, se trémoussent frénétiquement en skimpy short dorés et ras la touffe…

« Hey, frêrot… ! Zy’va donc comprendre le Rap, toi… ?! »

On a touché le fond depuis longtemps mais ils continuent quand même à creuser, ces cons !

Beaucoup de sportifs également…

Des pelles de fouteux, dont la courte saison de championnat doit être terminée, aux coiffures structurées, ou plutôt destructurées, mais c’est selon le point de vue ou bien parfois la distance d’où l’on se trouve, de beaux gosses à la peau toujours bien bronzée et recouverte de tatoo plus ridicules les uns que les autres, accompagnés, eux aussi, d’une dinde de service généralement pas très farouche, qui vous fait « bling-bling » dès qu’on lui appuie un peu fort sur le percing du nombril…

Chemin faisant, nous croisons aussi un célèbre tennisman sur terre battue d’avance, avec un bras vraiment beaucoup plus gros que l’autre, puis, un peu plus loin, un champion de formule one avec un cou de taureau et des mollets de coq, qui taille le bout de gras avec un ancien coureur cycliste recyclé ( c’est bien le cas de le dire ! ) dans la vente de pendules de salon en toc, qu’il essaye de refourguer à des qui seraient encore plus con que lui, ce qui, très honnêtement et même avec pas mal de recul et un brin de compassion, reste une sacrée gageure !

Youpi, alors ! C’est notre Président qui va être content : va pouvoir faire son petit marché bien tranquillement, le pépère, dans cette véritable cour des miracles s’il envisage un prochain remaniement ministériel !

Attendez… ! Bougez pas, les amis… ! Le plus beau reste encore à venir… !

« Hey ! Mais c’est ma belle Mado à moi ! Alors, tu viens plus chez l’oncle Charly ! Lui, c’est Franky Pine ( prononcez Païne, à l’english…).

Nom d’artiste, choisi après s’être certainement beaucoup creusé le ciboulot.

Monsieur Pine est animateur à la télé. Le plus grand, le plus fort, et le plus drôle aussi, et donc forcément le plus adulé de tous nos animateurs du petit écran… Ah oui… et « Oncle Charly », c’est un club. Un club libertin, comme le Sphinx, mais en plus classieux tout de même car la moquette en velours y est beaucoup plus épaisse.

— Ben, non… plus l’temps, la Couille !

Je sais pertinemment qu’il n’aime pas du tout lorsqu’on l’appelle comme ça, surtout en public. Pourtant, c’est bien l’exacte vérité : il n’en a qu’une de glande qui lui pendouille entre les pattes, le Franky ! L’autre ne serait jamais descendue dans sa petite sacoche à ce qui paraîtrait.

Notre Franky a débuté comme chanteur de variétés dans les années soixante-dix. Années bénies entre toutes de la chanson populaire, où l’on n’était pas trop regardant sur la qualité des vocalises, et où l’on se sapait pattes d’éph et flamboyantes chemises col « pelle à tartes ». Puis, monsieur s’est reconverti tout doucement dans l’animation télévisuelle. En conservant toutefois quelques uns de ses costumes de scène d’époque.

Il a pondu des bouquins aussi. Pas uniquement sur son orpheline et les moyens de s’en servir, mais rassurez-vous : il en parle beaucoup quand même ! Et les gens aiment ça : il en vend des tonnes de sa littérature, que l’on retrouve systématiquement en tête de gondole à la Fna’que, temple s’il en est bien un de la culture beaufulaire.

J’avoue qu’une fois j’en ai lu un, moi aussi, de ses chefs-d’œuvre au Franky. Pur voyeurisme de ma part, ou plutôt vilaine curiosité malsaine, un peu comme lorsqu’on ralentit sur une route nationale verglacée pour mieux voir des bagnoles enchevêtrées et encore fumantes, et qui sait avec un peu de chance, apercevoir un joli macchabée agonisant dans une mare de sang…

« Moi, je déconne pas avec le salami ! » pour titre, l’ouvrage. Et cela donnait déjà envie de se plonger dedans, non ?! Tout à la fin de son bouquin, page cinquante-quatre, en épilogue et concluant en beauté crescendo, il nous assène, grand philosophe de la vie qu’il est maintenant devenu notre Franky en prenant de la bouteille : « Plus les années passent et… plus j’me dis que ça passe vraiment trop vite ! »

 » C’est que du jus de pomme… ! T’inquiète pas ! me précise notre animateur-écrivain, en désignant le verre qu’il tient à la main. Comme il raconte à tout le monde qu’il a cessé de picoler, il doit se sentir obligé. Sa tronche couperosée et bien enflée de partout nous raconte malheureusement toujours un peu l’inverse à chaque fois qu’on le croise.

J’écourte la discussion. Je me connais trop bien : je pourrais vite devenir désagréable… !

— Mon pauvre Franky… arrête donc ton cinoche ! Tout le monde sait bien qu’il n’y a pas un jour de la semaine où tu n’es pas torché comme un coing ! Et puis tiens… que tu bandes plus, aussi !

Il reste, tout pensif, comme un gland qui ne va pas tarder à tomber de l’arbre au début de l’automne et se faire bouffer tout cru par un sanglier de passage. Et nous, on s’avance avec Gladys.

« Mais, qu’est-ce que tu as donc de si important à me dire… ?!

— Tu vas être contente… je te l’avais promis… hé bien… ça y est… ! J’ai fait le nécessaire pour nos tortues !

—Nos tortues… ?!

— Oui, nos ! Bon sang, c’est aussi un peu les miennes maintenant, non ?!

— … Oui… bien sûr…

— Alors, voilà… c’est bon, que je te dis… tout est réglé !

— Réglé… ? Comment ça… ?! Mais qu’est-ce que tu as obtenu… ?

— Tout ! Et même plus, je crois bien ! Tu vas voir…on va les sauver ces sacrées bestioles !

Elle doute, ma Gladys. Si, je le vois bien qu’elle doute… aussi, je lui raconte en détail mon entrevue avec Patrice D’al Longo… et elle rigole cette fois, surtout lorsque vient le moment de lui parler de notre futur drapeau national avec l’une de ces adorables petites bêbêtes à carapace dessinée en plein milieu.

Et elle est encore plus belle quand elle rit, ma Gladys…

— T’es rudement gonflée tout de même ! Oh, je t’aime, tu sais…

— …Moi aussi, Gladys… j’t’aime !

Ces yeux pétillent de bonheur. Et les miens, sûrement aussi. Alors, vite, on se serre fort toutes les deux… très fort… Et on s’embrasse, fort aussi, encore plus passionnément que ce matin… N’allions-nous pas finir par avoir des bleus sur tout le corps si l’on continuait comme cela… ?! C’est pas faux ce qu’on dit : le bonheur fait un peu mal parfois… !

— Bon, attends un peu… j’ai autre chose à te dire… ou plutôt à te demander… Cette fois, je prends un air beaucoup plus sérieux…

— Voilà… j’ai décidé de partir !

— Partir…?! Mais comment ça partir… ?! Tu m’abandonnes déjà ?!

— Mais bien sûr que non ! Au contraire… on va partir ensemble ! Enfin si tu acceptes… mais je suis persuadée que tu vas dire oui ! Tu dois dire oui, Gladys !

— …Partir ?! Moi… avec toi… ?!

— Oui, toi avec moi ! On va s’acheter une maison ! Une belle maison… rien que pour nous… et pour mon Balou aussi !

— Une maison… ?

— Oui, une très grande maison, et à Turtle island… !

— Turtle island… ?! C’est une blague… ?! Allez arrête, s’il te plaît ! Ce n’est vraiment pas sympa de me faire marcher comme ça !

— Mais non ce n’est pas une blague ! C’est aux iles Fidji ! Dans le Pacifique sud ! Si je te le dis qu’on va vraiment partir toutes les deux… faut vraiment me croire Gladys !

— Mais…

— Quoi ?! Tu ne trouves pas toi aussi qu’il y en a marre maintenant de cette vie que nous menons toutes les deux ?! Et puis surtout ne t’inquiète pas pour l’argent… ! J’ai tout prévu ! On va pouvoir se la couler douce !

— … T’as héritée… ?!

Là, c’est bibi qui rit aux éclats !

— Non… pas exactement… disons plutôt que j’ai eu une très grosse rentrée d’argent ces derniers jours… un petit placement en bourse qui m’a bien rapporté, vois-tu…

Ironie.

Elle m’attend depuis bien longtemps déjà. Impatiente de nos rendez-vous manqués, manqués de si peu parfois, presque à deux doigts d’y passer…
Cette nuit, elle s’assoit au bord de mon lit. Sans bruit. Ombre à peine masquée face à ma dérisoire ironie.
« Est-ce l’heure, cette fois… ?
— Oui… « 

Chapitre 28. Au vent mauvais.

J-2. St Tropez. Villa Mektoub. Au même moment…

« Hé, dites donc, monsieur… vot’chien, c’est quoi comme race… ?!

— Berger belge malinois !

— … Ah… !

— Et ça, tu vois, gamine… c’est la Rolls-Royce des chiens de défense !

Ce vigile de « Gimenez-Sécurité », comme écrit en grosses lettres orange fluo sur son tee-shirt noir, montait la garde au portillon de l’entrée de service, en compagnie d’un chien muselé d’une espèce canine que je ne connaissais pas encore. Et cela faisait déjà aussi deux bonnes minutes que je recherchais fébrilement la carte de visite du président Gonfarel dans mes poches de jean’s…

Zoé et moi, n’étions pas du tout là par hasard.

Les heures passant, je m’étais d’ailleurs rendu à l’évidence : le hasard n’avait pas grand chose à voir dans toutes mes péripéties, et cela dès l’instant même où j’avais débarqué l’autre soir…

Cette boite de nuit à St Tropez, la rencontre avec Zoé ensuite, dont le deuxième prénom était Maryam, en souvenir d’une grand-mère maternelle polonaise et catholique fervente, puis cette invitation par ce Gonfarel à cette soirée au cours de laquelle assisterait le nouveau Président de la République Française, celui-là même qui désirait tant aujourd’hui en découdre avec les Chinois, n’était en réalité et à l’inverse de ce que j’avais pu imaginer au départ manifestement pas le fait du hasard… Ô, bien sûr que oui… le hasard n’avait rien à voir là-dedans… !

« Hé ben, moi, je préfère quand même les chihuahuas !

Le molosse grogne et son maître se touche le pif qu’il porte plutôt de traviole…

—Ah ouais… ?! Un chihuahua… ? Et ça te saute peut-être un mur de trois mètres de haut comme une fleur… et sans élan… ?! Et même que s’il te chope, ma pt’ite, il te lâchera plus… !

— Rien à faire ! Un chihuahua… c’est tellement plus mignon !

Zoé est hilare. Elle nargue ce maître-chien et la bête belge qui montre les dents sous sa jolie muselière en cuir fauve…

— Au pied, Tintin !… Pied… pas bouger… !

—Comment… ?! Tintin ?! C’est une blague, non ?! Vous ne l’avez tout de même pas appelé Tintin, vot’ kléb’s… ?!

— Ben, si ! Quoi… ? C’était l’année des « T » ! Et quand même… Tintin et Milou, ils sont bien Belges, non… ?!

—… Ouais… c’est sûr… vu comme ça ! Sauf que dans les « Tintin et Milou », le chien c’est Milou et pas Tintin, mon vieux !

—… Milou ? Comment ça, le chien, c’est Milou… ?!

—… Et uuuiii ! Et puis c’est un fox-terrier aussi ! Et vachement plus intelligent que vot’ clébard, ce fox-là !

La tension monte subitement d’un cran entre Zoé, le sac à puces, et son maître. Et je ne retrouve toujours pas cette fichue carte…

— Moi… j’ai un copain Belge ! Denis ! Il a assassiné pas mal de monde… !

Je ne savais vraiment pas pourquoi j’avais dit ça. Peut-être pour gagner un peu de temps…

— Oh, non, Chou ! C’est pas vrai… ?! Tu ne vas pas encore recommencer avec tes potes de prison… ?!

— Comment ça ?! Vous avez fait de la prison… ?!

— Hein… ?! Mais non ! Bien sûr que non ! Elle a dit ça pour plaisanter… faut surtout pas l’écouter, monsieur Gimenez !

— … Gimenez ?! Comment ça, Gimenez ? J’m’appele pas Gimenez ! Gimenez, c’est mon patron ! Mais t’es con ou quoi, le bronzé ?! Et puis faut pas plaisanter avec la zonzon ! C’est du sérieux la prison… alors on rigole pas avec ça !

— …Ben, oui… évidemment… vous avez tout à fait raison, on ne le fera plus ! Promis ! Tu vois Zoé, ce monsieur à tout à fait raison, il ne faut plus rigoler avec ça !

— C’est toi qui a commencé !

Et maintenant, le Tintin –qui devrait s’appeler Milou– n’avait plus qu’une seule envie ; nous sauter à la gorge et nous dépecer ensuite avec rage ! Exactement comme l’aurait fait ce Denis « Bitume » de Namur…

Bitume, bien entendu, n’était pas son véritable patronyme à ce type, mais un surnom donné par la presse Belge de l’époque pour évoquer le fait qu’après avoir démembré ses victimes, il les dissimulait ensuite dans de gros fûts de deux cents litres remplis d’une sorte de goudron liquide de sa fabrication. Une idée qui lui serait venue, à lui aussi, en lisant des bandes-dessinées. Des « Lucky Lucke », si je me souviens bien…

— Ah… je l’ai retrouvé ! Tenez, regardez donc… vous voyez : on ne vous a pas menti ! Nous devons bien faire un show ici ce soir, et c’est monsieur Gonfarel en personne qui nous a donné cette carte… !

— Faites voir… !

Je lui passe le petit carton entre deux barreaux de la grille. Il le regarde très attentivement, le tourne et le retourne dans tous les sens. Sait-il lire au moins, ce bourrinos ?! Le doute est permis en voyant son embarras. Puis finalement, il se décide tout de même…

— OK… je vais l’appeler… !

— … Quoi… ?!

— Ben, y’a son numéro de téléphone sur la carte, alors je vais l’appeler votre monsieur Gonfarel… on verra bien comme cela s’il est au courant !

— … Mais…

— Y’a pas de mais… ! Je fais juste mon boulot ! Personne ne rentre si pas autorisé à entrer ! C’est comme ça et pas autrement ! Toi comprendre que j’ai des consignes, moi ?!

Il sort un téléphone portable de l’une de ses nombreuses poches de pantalon de treillis et compose le numéro en tirant la langue.

— Allo… m’sieur Gonfarel… ?

— Ben non, tête de nœud ! c’est madame Broutin ! Vous savez que vous commencez à me gonfler maintenant !

Rassurez-vous, pour finir il nous a quand même laissés entrer. Toutefois, cela prit un certain temps avant qu’il ne se décide à l’ouvrir cette satanée grille en fer forgé et nous avons dû faire preuve d’une certaine dose de patience, avec ma Zoé.

Oui, je sais… j’ai dis ma

L’hypnose est un vieux truc.

Vieux comme le monde, ou presque. Mais ce vieux truc peut s’avérer très utile dans certaines circonstances !

C’est Elzévire, ma cousine, qui m’a tout appris…

Enfin, je précise immédiatement : en ce qui concerne l’hypnose et ses applications utilisables dans la vie de tous les jours, alors n’allez surtout pas vous imaginer des choses inconvenantes !

J’ai commencé avec des poules.

Les poules, et les volailles en général, sont ce qu’il y a de plus faciles comme cobayes pour qui veut débuter dans l’hypnose. Par la suite, avec un peu de pratique, il est possible de s’attaquer plus sereinement à des êtres humains, ou bien encore à des rats. Sachant que la difficulté croît avec le niveau d’intelligence du sujet à endormir. Ainsi, dans le cas présent, je dois tout de même avouer que ce Tintin de berger Belge m’avait donné du fil à retordre…

Une fois pénétrés dans l’enceinte de la somptueuse propriété, nous nous dirigeons vers le premier bâtiment situé en face de nous. Coup de chance : c’est là que l’on nous attendait… ! Ou plus exactement : que nous attends un individu qui se présente à nous comme le responsable de toutes les festivités organisées ici, ce soir. Son attitude, dans ses moindres gestes, est incroyablement maniérée. Nous ne sommes pas très loin de la caricature…

« Ah, le fakir… ! Enfin, vous voilà, mon p’tit ! Monsieur Gonfarel commençait à s’inquiéter, il avait tellement peur que vous ne puissiez pas venir pas ce soir !

— Ben… si,si… on est venu ! Mais vous savez, je ne suis pas fakir mais plutôt illusionniste… je pratique l’illusion… l’illusion sous toutes ses formes… !

— …Bon, écoute… fakir, magicien ou même ventriloque à la noix, on s’en fiche un peu à vrai dire ! Pour moi, c’est du pareil au même ! Du moment que les gens s’amusent, c’est ça qui m’importe… que les gens se marrent, oui, voilà, c’est bien ça le principal, mon p’tit !

 » Alors là, faut surtout pas que tu te fasses de bile… ! Sûr qu’ils vont bien se fendre la poire, tes gonzes ! Mais par contre, avant ça, faudrait peut-être qu’on discute un peu de not’ p’tite rémunération… ! Parce que tu vois, ma minouche, on n’a pas trop l’habitude de se déplacer pour des prunes, nous… !

Zoé m’énerve… ne va-t-elle pas maintenant lui causer pépettes alors que nous sommes venu sauver le Monde… ?!

— Mais il n’y a aucun soucis… votre contrat est prêt, mes petits loups ! Y’a simplement qu’à rajouter vos noms…d’ailleurs, c’est quoi ton petit nom, ma chérie… ?!

—Dis… t’fous pas de ma gueule, la tapette endimanchée ! Et n’essaye surtout pas de nous embrouiller ! Alors… combien qui compte nous refiler ton boss ?! »

Rudement douée pour les affaires, cette gamine… ah ça, oui… ! Elle réussi finalement à nous obtenir le double du cachet prévu ! N’ayant aucun scrupule à mentir, haussant un peu le ton, c’est vrai, elle lui affirme que nous sommes des vedettes internationales, que l’on passe partout dans le Monde, même à Vegas au Caesar Palace, et qu’ainsi nous refusons de nous produire à moins de cinq mille balles la prestation ! Et encore, qu’il regarde bien qu’on lui fait une sacrée fleur, et que pour ce prix-là, il ne fallait surtout pas qu’il s’attende à ce qu’on lui révèle toute la panoplie de notre talent ! Bref… pour conclure… qu’il ne nous prenne surtout pas pour des intermittents du spectacle de troisième zone, ce (je cite…) petit con, plein de simagrées et avec sa grosse tête de légume moche !

« Bon… OK… ça va bien comme ça maintenant, tous les deux ! Vous avez gagné ! Je vais vous donner la plus grande loge ! Suivez-moi… »

Cette grande loge, sous un barnum minable, mesure trois mètres carrés tout au plus. Il y a là deux chaises en plastique, une table bancale et un vieux miroir fendu. Pour ça, elle a raison, Zoé : on se moque bien des artistes ici…

Avant de nous abandonner, l’efféminé de service trouve assez curieux que nous n’ayons apporté aucun matériel avec nous, il s’attendait sans aucun doute à nous voir débarquer avec une planche à clous pliante, une caisse remplie de tessons de bouteilles, et tout un arsenal d’ustensiles bien acérés qui font bobo, alors que nous arrivons un peu les mains dans les poches…

« T’fais donc pas du mouron, mon mignon ! Tu vas voir qu’on va assurer comme des bêtes ! » le rassure immédiatement Zoé, bien confiante je trouve une fois de plus, dans mes seules capacités à improviser…

—…Ma foi… on verra bien après tout… ! Vous avez tout votre temps pour vous préparer, je vous ferais passez en dernier… juste après l’éléphant péteur ! »

Et il nous laisse pour de bon cette fois, s’éclipsant en tortillant du bassin.

« Et maintenant… qu’est-ce que tu comptes faire, Chou… ?

— Pour l’instant, je… je ne sais pas trop encore ! Approcher ce Président peut-être… et puis le persuader de renoncer à déclencher cette guerre qui n’a aucun sens… enfin tenter de toute façon quelque chose pour que cela n’arrive pas… Il le faut… oui, il le faut absolument… !

— Ouais… ben, c’est pas gagné ton affaire !

— Merci pour les encouragements ! Merci beaucoup, oui, vraiment, j’te remercie ! Bon, pour commencer je vais aller repérer un peu les lieux pendant que tu te prépares…

Et je sors de la tente. Un tantinet fâché.

Annabelle n’est pas très loin, attachée à un pieu, une courte chaîne d’acier enroulée autour de l’une de ses pattes arrières… Elle est triste. Alors, je m’approche. Et elle me raconte tout, par infra-sons, avec ses mots à elle.

Annabelle pèse dans les trois tonnes et demie. Ce qui doit être à peu près dans la moyenne pour une éléphante d’Asie âgée d’environ six ans.

Son cornac –c’est comme cela que l’on nomme les dresseurs d’éléphants, d’après Zoé– est un ignoble personnage. Et je sais de quoi je parle, ayant quelques sérieuses références à ce sujet !

Il ne lui file à manger que du maïs fermenté. À chaque repas. Et ceci uniquement pour le numéro qu’il a mis au point…

Le maïs, surtout fermenté, vous ballonne énormément l’estomac et puis tous les intestins, du coup, le pauvre animal, rempli de gaz, pète toute la journée. C’est complètement dingue à croire, je le sais, mais cet abruti gagne donc sa vie comme cela : en faisant péter un pachyderme devant des gens qui trouvent cela hilarant et qui applaudissent à chaque fois que celui-ci leur lâche un vent au visage !

Les éléphants, selon Aristote, seraient les animaux qui dépasseraient tous les autres par leur intelligence et leur esprit. Il ne faisait donc aucun doute qu’Annabelle avait compris assez rapidement être tombée sur le cornac le plus débile de toute une profession…

Je laisse Annabelle à son triste sort et continue mon repérage des lieux. Je découvre ainsi un autre barnum, assez similaire au nôtre, qui est réservé celui-là à une troupe de lutteuses bulgares, et puis, encore un peu plus loin, un ours brun. Enfermé, lui, dans une grosse cage en fer. Un panneau indique : « Attention ! Animal très dangereux. » La pauvre bête est à moitié pelée…

C’est exactement ici, alors que je fais le tour de cette misérable cage, que je tombe sur eux…

Deux clowns… deux clowns qui mettent la touche finale à leur maquillage. Deux assez vilains clowns, mais que je reconnais immédiatement malgré leurs accoutrements…

Troisième Partie. Chapitre 27. Tapis rouge.

J-2. Cannes. Début de soirée.

Ce matin-là, Phlycténiae Bordèrre-Lyne ne se doutait pas qu’elle allait enfin toucher au but. L’ultime découverte, cette fois, après tant de recherches et tellement d’énergie dépensée. Le but de toute une vie… de toute sa vie…

Pourtant la journée avait débutée comme d’habitude…

Levée aux environs de dix heures, c’était son heure, elle avait déjeuné tranquillement sur le balcon, seule, face à la mer Méditerranée. Puis, quelques instants plus tard, avait vomi dans les toilettes. Tout commençait bien…

Ensuite, elle consacra le reste de la journée, dans le confort douillet de sa suite, au dernier étage de l’Intercontinental Carlton de Cannes –toujours la même, celle où elle passe la quasi intégralité de la saison estivale– à se préparer pour cette soirée chez Gonfarel. L’ex-Président de la République organisait une petite sauterie, baroque et très certainement un peu folle, pour fêter l’anniversaire de sa nouvelle conquête.

Phlycténiae était une héritière.

Ou, plus exactement, la très grande héritière d’une bien extraordinaire fortune…

Cela avait démarré avec son arrière-grand-père, Anatole Bordèrre, l’inventeur du célèbre tulle gras Bordèrre, un emplâtre médicamenteux pour soigner les échauffements et les brûlures, avec dans sa composition de la paraffine et du baume du Pérou qui sent drôlement bon…

Cet ancêtre, simple petit pharmacien de province, avait eu cette idée en quatorze, seulement quinze jours avant le début de la première guerre mondiale, ce qui tombait fort à-propos car de l’autre coté de la ligne bleue des Vosges, ils inventaient quasiment au même moment l’ypérite et le gaz moutarde… un début prometteur en attendant les bombes incendiaires au phosphore, le lance-flamme, and « zy cerise on zy cake »… the Napalm, of course… !

Après ce coup de génie pharmaceutique, doublé d’une remarquable synchronie inventive, évidemment, il ne restait plus guère qu’à applaudir des deux mains, à compter la monnaie rentrant à flots dans les caisses du laboratoire et à la fourrer ensuite vite fait dans le coffre d’une banque Suisse du coté de Zurich, le temps que cela se calme un peu avec les Fridolins…

Oui.

Oui, cela est vrai : dans notre Monde, le bonheur de quelques uns construit ainsi perpétuellement et sans relâche le malheur de tous les autres…

Notre Phlycténiae écrit aussi. Pour passer le temps, qui ne passe pas très vite chez elle…

De fait, elle n’a jamais rien fichu d’autre dans sa vie : écrire des histoires qui parlent toujours de celles des autres.

Mais, si tous ses romans rencontrent un vif succès dés leur parution en librairie, on ne sait véritablement expliquer pour quelles raisons. Est-ce dû à son style, lisse, peu original, très impersonnel, tout à fait dans l’esprit du temps donc, ou bien peut-être à ces drôles d’histoires, bizarreries inventées de toutes pièces et aux trames si farfelues souvent, comme tirées unes à unes d’un cerveau bien perturbé… D’elle, on ne parlait que de façon élogieuse. On évoquait à l’unisson le talent, ou même parfois, le génie…

Son dernier livre, le quarante-quatrième déjà, s’intitule « Un gars, des nonosses, et Dieu dans tout ça ?« . Cela cause d’un type qui est guide touristique dans les catacombes de Paris et qui se chope une leptospirose. Le dernier chapitre, plus de trente-cinq pages tout de même, relate dans les moindres détails, l’inexorable agonie de ce pauvre gars. Ses deux reins, complètement bouchés par la saloperie bactérienne, nécrosent, et il finit par crever, tout bouffi d’œdèmes et dans d’atroces souffrances. C’est absolument émouvant, poignant, bouleversant, mais très beau à la fois…

Et super bien documenté aussi.

Celui-là, comme la plupart des autres bouquins de Phlycténiae, on l’adaptera certainement pour le cinoche, et elle touchera encore pas mal de royalties là-dessus… L’argent appelant l’argent… !

Notre écrivaine si talentueuse s’habille tout le temps en rouge.

Des pieds à la tête. Même le dessous de ses pompes est de cette couleur…

C’est la marque qui veut ça. Et c’est chouette quand t’as les moyens de porter comme cela de la grande marque tous les jours de la semaine. Cela permet aussi de voir immédiatement à qui on a affaire. Le rouge cramoisi se voit de loin, de très loin, ainsi on la repère tout de suite. Alors, même à deux mille balles minimum, la paire de grôles, cela reste encore une bonne affaire !

Mais tout ceci, était une idée de son éditeur, un gros malin dans son genre, qui connaissait parfaitement sur le bout de ses doigts manucurés toutes les bonnes combines pour vous fourguer plus facilement des pavés de cinq cents pages qui ne sont pas toujours des chefs-d’œuvre…

« Les gens, ces crétins, ont besoin de repères, répétait-il, en se caressant les mimines parfumées à l’eau de rose… Et le rouge… tu vois, ma chérie… ça les excite ! Parce que c’est sexe, le rouge… ! »

Au Sexe, Phlycténiae, ne connaît pas grand chose…

Mais de ça, elle n’en parle pas beaucoup dans ses bouquins.

En tout cas, elle évite le sujet à chaque fois que cela est possible. Non, vraiment, ce n’était pas son truc à notre icône, le Sexe…

Bon, elle a bien essayé un peu, comme tout le monde, mais cela ne s’est jamais trop bien passé, aussi elle a préféré mettre définitivement la chose de côté, se contentant de s’introduire deux doigts bien au fond de la gorge pour se faire vomir, trois ou quatre fois par jour, généralement après chaque repas, et ensuite cela s’arrête toujours là.

Phlycténiae arrive très en retard à la soirée Gonfarel.

Volontairement bien entendu, une star de son espèce n’arrive jamais à l’heure quelque part où elle est attendue… un principe de base… !

À peine sortie de sa limousine avec chauffeur, une superbe Lexus, modèle LS 500 exécutive, le très haut de gamme de la marque japonaise, avec toutes les options du catalogue constructeur, la même que celle du prince Albert de Monaco lorsqu’il s’est marié avec la nageuse de compétition avec des épaules larges trois fois comme les siennes, les personnes encore présentes sur le parking l’ont tout de suite reconnue…

Il faut dire aussi qu’elle avait, une fois de plus, fait absolument tout pour ça…

Sur le carton d’invitation, reçu la veille, il était clairement indiqué à la rubrique « Dress code« :

« Voiles fugaces, mousselines éphémères, évanescentes transparences… « 

Aussi, Phlycténiae avait décidé de mettre le paquet pour cette soirée…

Chapitre 26. Pavillon bleu.

J-2. Fort de Brégançon. vers quinze heures.

Après le repas, je décide de m’accorder un peu de temps juste pour moi ainsi je descends sur la grande plage en bas du fort avec mon Balounet d’amour, espérant y trouver un peu de tranquillité. Mais c’était sans compter sur cette chieuse de Josyane qui avait eu la bonne idée d’y organiser une conférence de presse improvisée.

Madame profitait de la présence de la quarantaine de journalistes triés sur le volet qui avait fait le déplacement avec nous depuis Paris, pour les entretenir à brûle-pourpoint de son assosse à but non lucratif, et reconnue d’utilité publique selon la loi de 1901, et qui lui tenait tant à cœur, si vous saviez… !

Elle avait probablement demandé à Jean-Lain de lui monter à la hâte un chapiteau ainsi qu’une estrade sur des tréteaux d’où elle haranguait ces fainéasses de journalistes encore en pleine digestion, certains tout aussi rouges que des gratte-culs, sous une bâche où à cette heure-ci la température ambiante devait approcher les quarante-cinq degrés Celsius…

Elle était très courtement vêtue, la Josyane, et portait une de ces jolies robes d’été à trous-trous et en dentelle crème qui laisse bien passer l’air entre les mailles, enfilée par dessus un simple sous-tif’ noir à balconnets que l’on apercevait par transparence. Une fois n’étant pas coutume, elle avait encore « oublié » de mettre une petite culotte, et les types des premiers rangs frisaient tout bonnement l’apoplexie…

Force était d’admettre qu’elle avait du ressort et qu’elle savait toujours s’y prendre à merveille pour capter l’attention d’un mâle auditoire post-prandial. Ce qui n’était pas donné à tout le monde…

Son assosse, à Josyane, se nommait « Un p’tit bif’ton de vingt pour nos crétins »… ou quelque chose d’approchant…

Le crédo ? Un téléphone portable pour tous nos adolescents…

Noble cause que celle-ci, sachant que de nos jours, un virgule trente sept pour cent de nos jeunes, âgés de dix à seize ans, ne possédait pas encore leur propre téléphone portable ! Insupportable, isn’t it… ?!

Oh, ça oui, alors ! Comment un aussi grand nombre de parents pouvaient bafouer à ce point les droits les plus élémentaires de notre jeunesse boutonneuse ? Cette belle jeunesse si désireuse de s’envoyer toutes les vingt secondes des SMS bourrés de fautes d’orthographes, ou bien, de se vider –ce qui était fort légitime après de longues journées scolaires bien remplies– en consultant l’un de ces innombrables sites internet, ô combien éducatifs, mais à caractère néanmoins presque exclusivement pornographique, les… esprits ?!

Et pourtant, malgré tout le bien fondé incontestable de cette action extrêmement salutaire pour notre progéniture pubèrisante, notamment en termes de physiologie expérimentale, la tâche ne lui était pas si aisée que cela, à la Josyane…

En effet, elle devait combattre vaillamment le lobby puissant de la lutte contre les tumeurs du cerveau, du cervelet, et du bulbe rachidien réunis, qui s’obstinait à nous faire croire que les ondes électro-magnétiques de nos téléphones portables étaient particulièrement nocives. Et cela, les salopards, avec des tonnes de preuves médicales irréfutables à l’appui, ce qui constituait une manœuvre parfaitement déloyale à son sens.

« …Mais, je vous garanti, messieurs, que je vais me battre jusqu’au bout… ils ne me font pas peur, tous ces petits rigolos ! La « 5G » passera… pour ça vous pouvez me faire confiance ! » écartant un peu plus les cuisses…

J’allais donc devoir m’éloigner pour trouver un lieu plus calme. Mon Balou s’en donnait à cœur joie et trottinait gaiement dans les vaguelettes à côté de moi. C’était quand même drôlement chouette d’avoir ainsi, et surtout en cette saison, une plage privatisée sur plusieurs kilomètres.

Au fond, tout là-bas vers l’intérieur des terres, cela fumait encore et l’on entendait le bourdonnement incessant des bombardiers d’eau. Apparemment, ils n’avaient toujours pas réussi à maîtriser l’incendie démarré cette nuit…

Tiens, d’ailleurs, en parlant de ça, je m’étais déjà occupée des tortues à Gladys, ayant eu l’occasion de m’entretenir avec Patrice D’al Longo tout à l’heure…

Le mariole était dans sa piaule, étendu sur son lit, et se faisait masser les pattes par une jeune kinésithérapeute, naturopathe justement, ce qui ma foi, tombait à pic !

D’après elle, experte en la matière, il aurait accumulé beaucoup, beaucoup, mais alors vraiment beaucoup trop d’acide lactique dans ses muscles à cause de son périple d’hier à bicyclette… Sans parler de ces abominables échauffements périnéaux dont il souffrait également. Quinze heures d’affilés en plein cagnard sur une selle en plastoque cela pouvait incontestablement vous laisser de sérieux dommages à ce niveau-là. À sa décharge, et j’emploie l’expression en toute connaissance de cause vu les antécédents du bonhomme, nous admettrons bien volontiers que coté confort, la selle des vélibs parisiens n’est pas reconnue comme un must dans leur catégorie !

Tableau triste, désolant, affligeant, certes, mais qui n’étonnait guère : notre Patrice D’Al Longo ne possédant pas, et il suffisait de contempler la loque humaine affalée sur le plumard pour s’en convaincre tout à fait, le gabarit d’un Peter Sagan, et n’avait certainement pas suivi non plus la fameuse école de survie de l’intrépide Mike Horn… !

Très objectivement, il allait falloir qu’il se calme un peu maintenant, notre petit vert, s’il ne désirait pas devenir le premier martyr tout désigné d’une écologie trop radicale…

« Patrice, mon cher, j’ai un grand service à vous demander…

— Mais… Madeleine…vous savez bien que je ne peux rien vous refuser… alors, de quoi s’agit-il exactement… ?!

— De tortues… ! Il me faut absolument votre aide pour que l’on sauve ces petites bêtes sans défense ! Et ce n’est pas une demande que je vous fais… non… c’est un véritable cri de désespoir que je vous lance !

J’ai obtenu tout ce que je désirai, et même un peu plus il me semble…

Ma mère, cette vieille peau, néanmoins pleine de bon sens populaire selon la formule consacrée, avait quelquefois raison :

 » Ma petite Mado… sache que d’un homme, on en obtient toujours tout ce que l’on désire pourvu que l’on trouve le bon moment pour le demander… ! »

Et quel meilleur moment finalement que celui d’une séance de massage de l’entre-jambe à la crème Biafine ?!

Ainsi, conformément à ma demande, un plan exceptionnel de sauvegarde de la tortue de Hermann allait donc être mis sur pieds dans les plus brefs délais. Ce plan « Tortue » devenait même à partir d’aujourd’hui une priorité nationale pour la sauvegarde de notre belle nature sauvage.

Pour débuter, un gigantesque centre, que l’on nommerait « Maison nationale de la tortue », serait construit. Et il prendrait bien évidemment la forme d’une grosse tortue, ce qui, vu du ciel, serait assurément des plus charmant. Restait à trouver un lieu propice pour cette construction, mais les terrains non constructibles en zones naturelles dites « préservées » ne manquant pas sur la Côte d’Azur, cela ne devrait pas être un problème majeur selon Patrice. Car, fort heureusement, les P.L.U des communes sont aisément contournables dans notre beau pays. Et c’est une véritable chance. Encore plus lorsqu’il s’agit d’une cause nationale, reconnue par tous ou presque, comme peuvent l’être la construction d’un aéroport international ou même d’une simple baraque à frites, du moment que l’enquête d’utilité publique, simple formalité d’usage, est entériné par le Préfet du coin, représentant de l’État, inutile de vous le rappeler…

Puis, tandis qu’une seconde couche de Biafine s’impose, il me propose aussi de débloquer très vite quelques millions d’euros pour organiser tout cela au mieux, en rognant si nécessaire sur le budget prévisionnel de la Culture et des Arts, ou bien peut-être sur celui de la Santé, habitude prise depuis maintenant belle lurette.

« Nous retarderons d’un an ou deux la campagne de vaccination contre la rougeole… croyez-moi, ce ne sera pas un problème, Madeleine ! »

Ensuite, bien satisfaite déjà, mais profitant encore un peu de la situation qui sans aucun doute n’allait pas tarder à devenir gênante pour tout le monde :

— Et savez-vous ce qui me ferait encore plus plaisir, Patrice… ?

— Non ?! Mais dites toujours, ma chère amie… ?

— Ben… sur not’ drapeau…

— …Le drapeau… quel drapeau…?!

— Sur not’ beau pavillon, enfin, voyons ! Le bleu-blanc-rouge… not’ joli trois couleurs national !

— Ah oui, bien sûr…évidemment… et bien quoi, Madeleine… ?!

— …Hé bien… voilà… j’me disais comme ça, que pt’ête bien… une jolie petite tortue… dessinée en plein milieu… oui, c’est ça… là… pile-poil dans le blanc ! Ben, ça, voyez-vous, mon petit Patrice… je crois que cela serait vraiment très cool aussi… hein… qu’en pensez-vous… ?!

Chapitre 25. Booty shake.

J-2. Camping trois étoiles. De bonne heure.

Vers huit heures moins le quart, sur le chemin des sanitaires, ma cuvette bleue contenant la vaisselle sale du petit-déjeuner sur les bras, je croise mon barbu de la veille…

En m’apercevant, il me lance un aimable « Hi… Mörgen ! »

Il est clair qu’il me prend pour un touriste Allemand –ou peut-être Danois– preuve, de facto, qu’il n’a plus aucun souvenir de moi, le poilu !

Les Pompiers, cela est bien connu, ont réponse à tout. Mais surtout n’ont jamais peur de rien et notamment de passer pour des imbéciles. Vaincre ou périr…

C’est ainsi que, bien droit dans leurs bottes en cuir de buffle très épais à l’épreuve du feu, ils ont expliqué à tout ceux qui voulaient les écouter, et ils furent fort nombreux, que nous avions eu à faire très vraisemblablement à un orage… sec !

Un phénomène météorologique rare, extrêmement rare même, et encore bien plus par ici du coté du golfe de St Tropez, mais qui existe bel et bien dans certaines parties du monde, comme dans le fin fond du bush australien.

Dans les faits, des éclairs et la foudre qui vous tombent dessus, mais il ne pleut pas, d’où ce qualificatif, finalement assez bien choisi, de sec !

Comme il n’y avait pas de mort sur le dance-floor, ni même un seul blessé léger à relever, ils sont repartis assez vite au bout d’une heure, ou peut-être deux , après avoir sifflé quelques canettes de bières à l’œil sur le compte du patron du camping. Une vieille coutume manifestement, à laquelle, que ce soit chez les soldats du feu ou chez nos amis Canaques de Nouvelle-Calédonie qui vivent, eux, aux antipodes, il n’est pas question de déroger, celle-ci étant bigrement sacrée…

Si leurs explications foireuses convainquirent tout le monde, et c’était tant mieux, je savais de mon côté qu’il s’agissait de tout autre chose. Mais surtout, je savais que cet éclair, et peu importait son origine, m’avait rendu un service bien providentiel…

Les phénomènes électriques ou électrochimiques, régissent en grande partie l’organisation de tous les organismes vivants. Ainsi, lorsque comme dans le cas présent un malencontreux court-circuit –ou ce que l’on nomme parfois électrochoc– se produit dans un cerveau, il se trouve que la plupart du temps cela réinitialise tout ce qui est stocké dans sa matière grise, informations erronées ou supposées comme telles y comprises, si vous voyez ce que je veux dire…

Un reset bien salvateur en tout cas, car la secte au noyau de pêche allait enfin me lâcher les tongues ! Pour le reste, j’avais aussi bien avancé depuis hier soir…

Bon, nous avions refait l’amour. Et même plusieurs fois de suite…

Zoé m’avait assuré, et le plus sérieusement du monde, que plus tu le faisais plus tu avais envie de le faire ! Elle est vraiment trop marrante parfois. J’avoue que je ne me suis pas trop fait prier et, mine de rien, on dirait bien que cela fonctionne au poil son truc… !

Entre deux galipettes, elle m’a raconté son enfance aussi.

Et le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle n’a pas été très heureuse…

Pour commencer, son père était mineur de fond dans le nord de la France. Un polonais d’origine, de Wadowice près de Cracovie. Comme ce pape, d’avant.

Elle m’a expliqué que pas mal de Polonais comme lui, avaient immigrés en masse dans le nord et l’est de la France lorsque les mines de charbon fonctionnaient encore plein pot mais qu’aujourd’hui, comme elles avaient toutes fermées – »… et tu sais, là-bas, y’a pas que les mines qui sont closed, mon chéri ! »– ils se retrouvaient pour la plupart au chômage très longue durée. Ou, et ce n’était guère mieux, mourant à petit feu dans de glauques sanatoriums surpeuplés, à cause de cette poussière de charbon respirée à plein poumons des années durant au fond de leurs trous à coke, et qui n’était définitivement pas très conseillée pour les bronches.

Alors, qui dit chômage : dit misère, et qui dit misère dit aussi : que c’est assez peu souvent l’idéal pour avoir une enfance très heureuse… !

Les chômeurs, qu’ils soient d’ailleurs d’origine polonaise ou pas, et installés au pied d’un terril ou non, ceci ne rentrant finalement guère en ligne de compte, ont une assez fâcheuse tendance à donner généreusement dans la bouteille. Et comme pas mal d’entre-eux avaient déjà plus ou moins commencés à picoler bien avant même de se retrouver au chômage, cela augmente assez considérablement la proportion de gros nazes qui frappent régulièrement leurs épouses et toute leurs flopées de gamins, et qui ensuite boivent encore plus de jaja de mauvaise qualité, pour oublier, vous avoueront-ils peut-être, qu’ils étaient de gros nazes ! Cercle vicieux assez immuable d’un alcoolisme en milieu inculte et insolvable…

Zoé s’était tiré de la maison le jour même de ses dix-huit ans.

Avec un petit mariole qui lui avait promis monts et merveilles.

À cet âge là, et surtout vu le contexte familial, t’es prête à croire quasiment tous les minables du même style que tu croises sur ton chemin.

Mais, cela n’avait pas duré bien longtemps avant qu’elle ne se sauve à nouveau, une seconde fois…

Ensuite, elle a résumé ce qui avait suivi en évoquant une vie de petits boulots, par-ci, par-là, et je compris, même à demi-mots, que cela n’avait pas toujours été facile. Heureusement, Zoé est très jolie. Une chance dans son malheur, car cela lui avait permis de trouver du travail assez facilement… des emplois pas toujours glorieux, certes, mais il fallait bien qu’elle gagne sa croûte pour survivre en attendant mieux…

« Mais, tu sais… j’ai jamais fait la pute ! Hein, tu me crois, hein, mon Chou… ?!

Ses parents, elle ne les avait jamais revu depuis.

Sa mère était décédée l’année dernière, la veille de Noël, des suites d’un cancer invasif de la matrice métastasé de partout. Le genre de maladie grave qui ne pardonne généralement pas.

Quant à son father, le cogneur, lui il était en cabane. Il avait pris trois ans fermes pour conduite en état d’ivresse.

Enfin surtout pour avoir tué trois personnes d’un seul coup. Un papa, une maman, ainsi que leur nourrisson de six mois à peine, arrivant en face, bien tranquillement, dans une Renault Clio rouge achetée en leasing longue durée. « Cent trente neuf euros par mois avec simplement un premier loyer de mille cinq cents balles comme ils te font la pub’ à la télé en ce moment, mais faut faire gaffe, Chou… parce que l’arnaque c’est que la bagnole faut que tu la rachète à la fin du bail sinon ils te la reprennent… et alors… c’est tout pour ta pomme ! »

Le juge, très marqué par cette énième tragédie du bitume et de la bibine, n’avait pas fait de chichis pour une fois : trois morts… trois ans fermes !

Ainsi, notre criminel de la route sortirait bientôt, après seulement dix-huit mois de cachot, pour cause de bonne conduite. Ce qui vous l’avouerez est un comble pour un type qui avait pris comme habitude de rouler constamment bourré… !

Toutes ces nouvelles, de ses vieux, Zoé les avait obtenu par son frère.

Lui, le frangin, se droguait, et ceci depuis qu’il était gosse.

Et dealait un peu, aussi…

Il cultive lui-même tout ses plants de cannabis dans une petite salle de bain de trois mètres carrés d’un logement social à Béthune où il crèche maintenant depuis qu’il est seul lui aussi, et où il a installé, très astucieusement, toute une ribambelle de néons bleus suspendus au plafond pour que son herbe pousse dans les meilleures conditions, se lavant du même coup beaucoup plus sommairement à l’évier de la cuisine. Mais ce choix était nécessaire…

« …Du producteur au consommateur : parce que le circuit court c’est ce qui paye le mieux, sœurette ! » lui avait-il déclaré en se grattant le crâne plein de pellicules. Surtout qu’avec les aides gouvernementales pour régler sa facture d’électricité (et Dieu sait que des néons allumés vingt-quatre heures sur vingt-quatre consomment un max…) il ne s’en sortait pas si mal que ça, le frérot. Et même si l’on considérait que pour son hygiène générale, ce n’était peut-être pas l’idéal…

Après, on a dormi avec Zoé.

L’un contre l’autre.

Mon visage bien enfoui dans ses longs cheveux.

Zoé, elle sent bon de partout.

Des cheveux, aussi…

Au petit matin, voilà que l’on se réveille tous les deux, au même instant, et la première chose qu’elle dit juste après m’avoir embrassé tendrement, est :

 » … Mon Chérinou… j’ai pensé à notre affaire le peu de temps qu’on a pioncés cette nuit… !

— … Ah… ?!

— Oui, je sais ce qu’on va faire… ! Je vais appeler Jocelyne ! Elle, je suis certaine qu’elle saura nous dire ce qui se passe réellement avec les Chinois !

— Jocelyne… ?! »

Elle me raconte. Jocelyne est une grande copine de Zoé. Maintenant elle travaille au ministère du Logement, à Paris, mais avant cela elle bossait tous les soirs de la semaine, sauf le lundi qui est le jour de relâche, comme stripteaseuse à Pigalle. À l’époque, c’était ce qu’elle avait trouvé de mieux, cette Jocelyne, pour payer ses études de sténo-dactylographie dans une école privée qui coûtait très cher. Et c’était là que Zoé l’avait rencontrée…

— Mais… il est six heures du matin… ! N’est-ce tout de même pas un peu tôt pour appeler les gens ?!

Elle a déjà commencé à numéroter sur son portable…

— Allo ? Jane beaux lolos… ?!

— … Hein… ?!

— Jane… c’est Zoé ! Alors ça va, ma belle ?!

— … Zoé… ?! Ouaah… trop cool ! Justement, je pensai à toi l’autre jour… alors, qu’est-ce que tu deviens ? T’es toujours sur la Côte avec ton fakir ?!

— Non ! Fini les brêles ! Je suis passé à autre chose depuis peu… et c’est du sérieux cette fois !

Elle me regarde en battant langoureusement des cils.

— Et toi ma sœur… ?! T’en est où avec ton ministre ? Tu sais que j’t’ais vu l’autre jour à la téloche quand il nous a causé… d’ailleurs j’sais plus de quoi au juste ! T’étais à coté de lui… mazette, dis donc, tu te sapes drôlement bien maintenant ! Que d’la grande marque, non ?! C’est lui qui te paye tout ça ?!

— Un peu, mon ne’veu ! Y raque plein pot, l’énarque ! Mais je l’aime bien… finalement ce n’est pas un si mauvais bougre, ce con !

— Bon… V’là c’qu’y m’amène, ma poule… dis donc un peu… t’aurais pas par hasard des infos, toi qui bosse au Gouvernement maintenant, sur un truc un peu relou qui se passerait en ce moment avec les Chinois… ?!

— Hé… mais comment t’es au courant d’ça, toi… ?! C’est du top secret ça, ma petite !

— Du top secret… ?! Oh, merde ! J’en étais sûre ! Y’a kèque chose, hein… ?! Y’a kèque chose kiss’passe, hein… ?!

— Ouais… mais je peux rien te dire ! Je risque ma place si j’te cause de tout ça… !

— Allez arrête, ma Jojo… à moi tu peux bien me le dire ! Tu sais bien que je ne répèterai rien à personne ! Alors… vas-y… raconte… de koi ki z’ont la frousse, les Chintocks ?!

— Bon d’accord ! Mais tu la boucles, hein… ? Promis… ?

— Promis ! J’serais muette comme une carpe Koï !

— …Tout ça, à ce qui paraitrait, c’est à cause de not’ Président ! Il a décidé de leur foutre sur la gueule aux Chinois ! Il se serait pris grave la tête avec des oiseaux qui perdent toutes leurs plumes ou un truc dans le genre ! Bon, j’t’avoue que j’ai pas tout compris non plus ! Mais c’qui est sûr c’est qu’il est bien décidé à leur envoyer tous nos missiles nucléaires sur la tronche aux bridés ! Et alors ça, forcément, ils vont pas aimer du tout ! »

Ensuite, Jojo, elle nous apprend qu’elle est parti toute seule en vacances aux Seychelles depuis trois jours, mais que son patron la faisait revenir d’urgence à Paris. Cet abruti ne remettait pas la main sur un papelard important qu’elle aurait rangé quelque part dans son bureau…

 » Ça ne m’étonne pas… il ne trouverait pas de l’eau à la mer, l’imbécile ! Mais c’est vraiment dommage parce que j’avais commencé à rencontrer un tas de types sympas ici… ! Bon, c’est sûr qu’ils n’ont pas beaucoup de conversation les autochtones, mais pour le reste, j’peux te dire qu’ils assurent grave ! Et faut surtout pas leur en promettre ! D’ailleurs tu vois c’est super sympa, ma cocotte, de m’avoir bigophonée mais là va falloir que je raccroche maintenant ! J’ai demandé au bagagiste de l’hôtel de passer prendre mes valoches avec un peu d’avance sur l’horaire… y’a pas de raison après tout que j’en profite pas encore un petit peu avant de quitter ce beau pays ! Mon avion pour Paris ne décolle que dans trois heures… allez j’te laisse… bisous tout plein, ma belle !

— Ouais… tchao !

A peine raccrochée d’avec sa copine, Zoé se lève du lit d’un bond et se plante devant moi. Toute nue…

 » Alors Chou… tu vois… !

— Quoi… ?

— Ben, tu vois bien que j’avais raison… y’a bien un truc qui se passe avec les Chinois !

— … Oui… !

Un rayon de soleil qui avait réussi à passer insidieusement à travers l’un des rideaux délavés lui faisait une petite tache lumineuse vraiment très rigolote sur le nombril.

— … Qu’est-ce que t’as, Chou… ? Je vois bien que quelque chose ne va pas…

— Hein ? Non… rien… ! …Tu étais strip-teaseuse… ?!

— … Hé ben, oui…! Mais je t’en ai déjà parlé, non… ? Alors c’est donc ça qui te chagrine tant ?! Non, j’le crois pas ! Voilà pas qu’il devient jaloux, mon gros bébé ! Si ça peut te rassurer, ce n’était jamais du nu intégral ! On gardait toujours un string !

— …. Ah… ?! Et c’est quoi aussi, ce nom ridicule… ?!

— … Quoi… ?!

— Oui… ta copine Jocelyne… tu l’as appelée Jane… Jane gros lolos… alors je te demande juste ; pourquoi ce nom stupide…. ?!

— D’abord, ce n’est pas gros lolos… c’est beaux lolos ! C’était son nom de scène à Jocelyne… tu vois, mon chéri, on avait toutes un petit nom de scène à Pigalle… Et le sien, c’est moi qui lui avait choisi, rapport à ses oreilles, et puis à ses nichons bien sûr… ! Ah, si tu voyais ses roploplos à Jocelyne… de sacrés nibards de compét’, tu peux me croire sur parole !

Ceux de Zoé n’étaient pas mal du tout non plus… parfaitement symétriques à ce que je pouvais voir.

— … Ses oreilles ?! Comment ça, ses oreilles ? Je comprends pas là… ?!

— Ben si… Jane beaux… Jumbo, quoi…! Tu connais pas Jumbo le petit éléphant dans le dessin animé de Walt Disney ?! Au début, c’est vrai que c’est un handicap ses grandes oreilles, parce que tout le monde se moque de lui et il est très malheureux notre petit Jumbo, mais ensuite il découvre finalement qu’il peut s’en servir pour voler et à partir de là, sa vie c’est que du bonheur ! Comme je te l’ai dit, elle a vraiment de superbes nichons, Jocelyne, mais à cette époque elle avait aussi les oreilles toutes décollées ! Qu’est-ce qu’on a pu se foutre d’elle avec ça ! Bon, depuis elle s’est quand même fait opérée des escourdes… et ça va beaucoup mieux maintenant !

— … Désolé… jamais vu ce dessin animé !

— Ben là, c’est sûr, mon chéri… si tu l’as jamais vu… C’est pas pareil… tu peux pas comprendre !

— … Oui… et toi… ?!

— Quoi, moi ?! Mes oreilles… ?!

— Mais non ! Toi… ton nom de scène ?! C’était quoi ton nom de scène ?

Elle pivote, pose ses deux mains sur ses hanches, se cambre légèrement en avant, et puis, sans prévenir, remue frénétiquement mais bien en cadence, son joli petit popotin…

— … Maryam… ! Maryam Boum-boum… ! Et boum, boum, boum… ! Et boum, boum, boum… ! Et…