Rose des sables. (2).

Un peu plus tard.


Georgino (en mode self-défense) :
— T’as pas touché ses bubons ?! T’es bien sûre de ça, hein ?
Tonton Monique (Veuve noire en titre) :
— Juré ! Pas touché ! Pas touché les bubons à Bibine ! Je vous jure que c’est la vérité vraie, que le petit Bézu aille en enfer, si j’mens… !
Papa-Nazillon (Condescendant du haut de ses grands chevaux) :
— Oh ! Non ! S’il te plaît, Monique, ne mêlons surtout pas le petit Bézu à tout ceci ! Allons, allons, souvenons-nous plutôt tous ensemble des préceptes immuables du Grand-Machin-Chose : Respect, amour et cordialité universelle… respect, amour et cordialité universelle…
Et tout le monde se tient la main et répète alors trois fois après lui : « Respect, amour et cordialité universelle » !
— Amen ! conclut, une nouvelle fois, Papa-nazillon.
Puis, dans le fracas de la tempête de sable, un silence pesant s’ensuit…
Georgino, son Larousse médical grand ouvert aux pages 856-857 posé sur les genoux, reste perplexe. Elle a l’air d’une vieille poule déplumée venant de dénicher un couteau en inox au beau milieu d’un tas de fumier. J’hésite un peu, puis je me lance :
— C’est quoi donc des bubons, Maminou ?
— Rien ! On vous expliquera tout ça plus tard lorsque vous serez en âge de comprendre la perplexité de la vie ! Allez, au lit maintenant, mes doux agneaux ! Lavez-vous bien les dents, et surtout n’oubliez pas de réciter la prière à votre petit ange gardien…
Avec Bruno, on obtempère sans dire un mot, comprenant d’instinct que le moment ne prête pas à la récrimination. Dehors, le vent redouble de violence et la charpente, au dessus de nous, craque en couinant. Je sais déjà que cette nuit encore, je ferai de terribles cauchemars…
Je laisse volontairement la porte de ma chambrette entrebâillée, histoire d’écouter en douce la suite de la conversation. Et l’on dirait bien que le ton monte !
Georgino :
— Une bouche de plus à nourrir… c’est que ça ne va pas nous arranger, ça !
Tonton Monique :
— Vous allez pas me laisser crever seule… j’suis de la famille tout de même, merde !
Papa-nazillon :
— Elle a raison… La famille, c’est sacrée !
Georgino :
— C’est p’tête bien sacré comme tu dis, mais cette grosse vache-là bouffe comme quatre !
Tonton Monique :
— Oh… !
Papa-Nazillon :
— Du calme, du calme, mes jouvencelles ! On trouvera bien une solution… et puis, ça va être la bonne saison bientôt… les perroquets verts et bleus sont de retour…
Remontant des côtes septentrionales d’Afrique chaque année, les perroquets verts et bleus annoncent les beaux jours. Leur capture est facile, suffit de badigeonner leurs reposoirs avec de la glu de synthèse. Ils agrémentent alors délicieusement nos repas. Et avec leurs plumes, Bruno et moi, confectionnons de très chouettes coiffes d’indiens.
Georgino (renonçante amère) :
— Bien… mais tu coucheras dans le débarras ! Et surtout, que je ne te surprenne pas à fouiller dans le garde-manger ! C’est compris, hein ?
Tonton Monique (triomphante sur son tabouret à trois pattes) :
— Compris !
Papa-Nazillon (concupiscent dans un coin de la pièce) :
— Ben, voilà, y’avait pas de raison de s’énerver ! Après tout, deux femmes dans une maison ne sont jamais de trop !
J’ai lu que les indiens d’Amérique avaient beaucoup souffert. Mais aussi, qu’ils avaient une danse spéciale pour faire tomber la pluie. Et que cela marchait presque à tous les coups. Alors, je me demande bien pourquoi nous ne faisons pas de même et ne dansons jamais…

Mon petit ange gardien
Sur moi, Rose, veille bien…
Et fais aussi que demain
la pluie revienne enfin…

DAB.

Rue de l’Arménie
C’est la tragédie…
L’amnésie transitoire
La perte de mémoire
J’hésite, je foire
Distributeur de flouze
Au-to-ma-tique
Au-to-ma-ti-que…
Des sueurs, la lose
Crache mon fric
Mon oseille, mon cash
Dab, Ô mon dab !
À tous les coups, ça matche !
M’laisse pas dans la panade !
Le code erroné ?
Dernier coup de dés…
Qu’elle ricane
Saleté d’bécane !
Dix petits indiens
Attaquent une banque
Et tous les gens biens
Bien vite se planquent !
Société Générale
L’scénario s’emballe
Dix, vingt, trent’mille balles
L’pistolet mitrailleur
Au-to-ma-ti-que
Au-to-ma-ti-que…
Dans mon collimateur
Tirs sporadiques
Fourre tes billets
L’costume-cravate
T’fais pas prier, l’endimanché
Sinon, promis, j’t’éclate !
V’lan ! dans la fourmilière !
Une vraie souricière
Même pas peur
De l’argent du beurre
Des bonbons au porteur
Du calcul des agios
Au-to-ma-ti-que
Au-to-ma-ti-que…
Rafle tout l’rabiot
Sortie acrobatique
Mais dehors, les héros
N’ont pas froid aux yeux
Fin du numéro
Cela valait mieux
Sortie de piste
D’un prolo qu’épargnait
La vache, c’est triste !
Les pinces aux poignets
Page cinq, coupure de presse
Pour une justice expresse
Serre les fesses !
Dix piges minimum
C’est au-to-ma-ti-que !
C’est au-to-ma-ti-que !
Sept, deux, quat’, six
Revient l’code à ma pomme !
Sept, deux, quat’, six
Trop tard, mon bonhomme… !

Ernest Salgrenn. Mars 2021. ®Tous droits réservés.

Chapitre 37. Groggy (18 points au Scrabble).

J-2. Villa Mektoub. à l’instant même.

        Depuis qu’il est gosse, Jacques-Ni a toujours rêvé de conduire une locomotive.

       Une grosse loco à vapeur, comme celles d’avant dans le temps passé, une de ces énormes et puissantes machines d’acier qui foncent droit en vous crachant leur vilaine fumée sans trop se préoccuper du reste, des gens, ou bien même du temps qu’il fait dehors. Il imagine, le petit Jacques-Ni, qu’il enfourne le charbon à grandes pelletées dans la chaudière tout en scrutant attentivement les aiguilles des manos et sans jamais jeter un coup d’œil à l’extérieur pour observer le paysage qui défile à toute vitesse…

      Parfois, sa grosse locomotive rentre bille en tête dans le noir d’un tunnel aussi sombre que l’Enfer. Toujours plein phares et sifflant très fort. Puis, elle en ressort aussi vite, ivre et grimaçante de fureur de retrouver à nouveau cette lumière qui vous éblouit tout d’un coup… Elle file, oh, elle file si vite, la superbe machine d’acier de Jacques-Ni ! Et dans les gares, elle ne s’arrête jamais, ne ralentit même pas, soulevant la poussière et les robes des femmes sur les quais. Quant à l’aiguillage ; c’est tout droit ! Toujours tout droit… ! Il n’y a jamais de terminus à ce train-là : il fonce et fonce encore ! Ah, bon sang, quelle sacrée Machine !

      Ainsi, il en était déjà à son deuxième rail de coke, Jacques-Ni, depuis le début de la soirée…

      — Alors… ? Est-ce que c’est grave, docteur… ?!

    Sa spécialité de docteur, à Jacques-Ni, est la chirurgie esthétique, alors forcément la toute première chose qui lui vînt à l’esprit en se penchant sur Phlycténiae, bavouillant un peu de mousse vermillon, fût qu’elle aurait bien besoin d’une petite augmentation mammaire, la People… ! En ce moment, et ceci tombait plutôt bien, sa clinique privée proposait justement des tarifs très intéressants… La paire à cinquante pour cent…

     — … Hein… ?! Non, je ne crois pas ! Mais faudrait peut-être faire des radios… histoire d’éliminer une fracture !

     Pour les radiographies, je ne suis pas une spécialiste (et je me mêle, c’est exact, toujours un peu de ce qui ne me regarde pas !), mais je me dis qu’en lui passant une simple lampe de poche derrière le dos cela devrait peut-être suffire pour bien y voir au travers du corps à notre Phlycténiae !

     Quant à notre clown volant, lui, il s’était déjà fait la malle ! Évidemment, le bougre m’avait tout de suite reconnue en se relevant. Aussi, sans demander son reste, il avait détalé vite fait et sans s’excuser, bien entendu, du dommage causé sur la petite personne bien frêle si sauvagement percuté. Cela valait sans doute mieux pour lui, toute disposée que j’étais à lui refiler si nécessaire une seconde rafale dans les roubignoles… !

     La lumière des projecteurs revient et le petit branleur de microphone nous présente ses condoléances attristées pour cette interruption momentanée du spectacle :

    «Vraiment toutes nos excuses, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, pour cet incident regrettable et totalement indépendant de notre volonté… Juste une petite pause dans le programme de la soirée, si vous le voulez bien, mais surtout ne vous éloignez pas de trop, car dans un instant, celui que nous attendons tous avec grande impatience… le sensationnel fakir Chou, et ses non moins incroyables tours de passe-passe… !»

      Il est mignon, le docteur. Phlycténiae reprenant peu à peu ses esprits, c’est lui qu’elle aperçoit en premier, penché sur elle, lui essuyant tout doucement le tour de la bouche avec son mouchoir.

     — Grâce à dieu… ce n’est pas du sang… simplement de la peinture ! Avez-vous mal quelque part, mademoiselle… ?!

     — Non… non, je ne crois pas ! Mais… que m’est-il donc arrivé… ?!

    — Tu t’es juste pris un connard de clown en pleine poire ! je lui annonce alors, sans aucun ménagement.

     — … Un clown… ?!

     — Ouais, un clown ! Mais te fais pas de bile, il est parti ! je la rassure immédiatly.

    — Oui… ça va aller, ça va aller… que lui susurre ensuite, le docteur, bien rassurant, lui, et qui essuie et essuie encore, avec son kleenex devenu tout rouge maintenant.

     L’aurait fallu être aveugle de naissance pour ne pas s’apercevoir qu’il se passait un truc entre les deux…

     — Vous voulez boire quelque chose de frais peut-être… ?

    — Pourquoi pas… s’il y a une bonne cave ici ! Une petite coupe de Dom Pérignon me ferait beaucoup de bien ou alors… un vieux marc de Bourgogne ?!

     Alors, elle se relève finalement, et notre gentil docteur l’accompagne douceureusement jusqu’au buffet le plus proche, en lui tenant bien sa p’tite menotte toute remplie d’osselets si fragiles.

     — Tu sais que j’ai quand même eu sacrément peur pour elle… surtout qu’avec sa santé…

    — T’inquiète pas, ma Gladys ! Ta copine s’en remettra, surtout qu’elle se trouve entre de bonnes mains maintenant… bien charmant, ce médecin, non… ?

    — Oui, tu as raison, un véritable amour !

    — Dis… ma chérie…

    — Hum… ?

    — Faudrait que je te cause de quelque chose d’important et urgemment… !

    — Quoi donc… ?! Tu n’aurais tout de même pas déjà changé d’avis pour les Fidji… ?!

   — Bien sûr que non ! Tout au contraire ! Car ce que je désire t’annoncer, c’est que nous allons peut-être bien devoir avancer un peu notre départ, justement…

    — C’est à dire… ?! Tu voudrais qu’on parte quand… ? À la fin du mois prochain… ?! Tu sais, il faut me laisser tout de même un peu de temps pour me retourner… Tout ceci est si rapide… et puis… j’ai un préavis à donner, moi !

    Et, une fois de plus, vous pouvez me croire sur parole que votre Mado elle n’est pas à l’aise du tout, surtout qu’elle entend l’hélico, avec Jean-Lain et son Balou dedans, qui s’approche déjà…

                                                                Fin de la 3 ème partie.

Chapitre 36. Bon troc.

J-2. Villa Mektoub. Devant le barnum. 22H32.

— Alors… combien… ?

— Non, j’vous dis !

— Allons…

— N’insistez pas, monsieur ! Annabelle n’est pas à vendre ! Jamais ! Jamais, entendez-vous, je ne vendrai cet animal ! Comprenez donc… c’est toute ma vie, cette bête !

Cela faisait déjà plus de cinq minutes que j’essayais de convaincre cet imbécile de cornac… Ayant tout d’abord hésité entre l’hypnose, qui avait déjà fait ses preuves, la force brutale de mon petit Marcel de combat, qui se sentait beaucoup mieux à présent, ou encore le charme enjôleur de Zoé, que je savais irrésistible, je saisis assez vite qu’avec ce genre d’individu, l’appât du gain serait un argument bien plus convaincant. Avec l’argent, et cela ne date pas d’aujourd’hui, on obtient à peu près tout ce que l’on désire et même, assez étrangement, tout ce qui n’est prétendument pas à vendre !

— Bon, d’accord… et si on disait deux cent mille… ?! En cash ! Que des billets de cinquante… de la main à la main !

— Deux cent mille, vous dites… ?! Effectivement, là, faudrait p’t’ête voir ! Mais, attendez, faut que je réfléchisse encore un peu ! Et puis, il y a le camion aussi… et c’est pas n’importe quoi, mon bahut… un Volvo tout de même ! Surtout qu’il est encore un peu en rodage ! Pas quatre-vingt mille bornes au compteur !

— Oui, sauf que là, maintenant, tout de suite, tu vois, l’hindou, on n’a pas trop le temps de s’attarder ! Alors ? C’est entendu comme ça ? Va pour deux cent mille ?! Mince, deux cent mille balles, c’est quand même une belle somme, non ?! N’importe comment, je ne peux pas plus ! C’est à prendre ou à laisser ! Maintenant, l’artiste, tu as dix secondes pour te décider… ! Voilà, ça y est, c’est parti… un… deux… trois… et puis quatre, déjà… !

— OK… OK ! C’est bon ! Vous avez gagné, c’est bon, va pour deux cent mille ! Mais si vous saviez comme ça me fend le cœur !

— Et ben, voilà ! Je le savais bien qu’on allait s’entendre ! Bouge pas, je reviens de suite… !

Par chance, il me restait encore un billet, dans une poche, que Zoé ne m’avait pas emprunté pour faire ses petites courses l’avant veille, aussi… j’ai multiplié ! Vite fait, bien fait, planqué des regards derrière notre barnum, puis fourré tout ça, en vrac, dans un gros sac en plastique qui traînait par là.

— Ça alors ! Vous vous trimballez toujours avec autant de fric sur vous… ?! Pas très prudent, ça, m’sieur !

— T’occupe ! Moi, je crois plutôt que ce qui ne serait pas prudent du tout, c’est que tu ne te carapates pas en vitesse maintenant que tu as ton pognon avant que je ne te dénonce aux services vétérinaires… ! Maltraitance sur un animal sans défense, ça te cause peut-être, ça ?! Allez, houste, le cornac !

— … Et pour le camion… ?

— Quoi, le camion ?

—… Vous m’promettez que vous y ferez bien attention à mon camion, hein… ?!

— No problème, mon poulet au curry ! T’inquiète qu’on va bien le bichonner ton engin ! Allez, aboule les clés maintenant, et ensuite casse-toi rapido avant que je m’échauffe pour de bon… !

Il me jette un trousseau avec un joli porte-clé « queue de lapin », et il se sauve en courant tout en serrant bien fort le gros sac de billets contre lui…

— Chou… !

— Ouais… ?! … Quoi… ?!

Jusque là, ils m’avaient laissé faire, sans rien dire, complètement médusés…

— Mais… mais, bon sang, qu’est-ce qui t’arrive, Chou… ?! Je ne te reconnais plus du tout ! Pourquoi t’énerves-tu comme ça aprés ce pauvre type ?! Et puis, c’est quoi aussi ce langage de charretier ?! Et… et qu’est-ce qu’on va en faire de cette bête maintenant ?! Mais… qu’est-ce qui te prend donc, Chou… ?!

— Zi ze peux me permettreuh… ze crois bien que Zoé a raizon… Zhou ! La Keztion est bien : que comptes-tu faire avec ze pazyderme… ?!

Si même mon ami Julius s’y mettait…

— Vous en faites pas… j’ai ma petite idée !

— Ta petite idée… ?! Mais, elle fait trois tonnes, ta petite idée, mon chéri ! Trois tonnes ! Est-ce que tu t’imagines une seule seconde ce que ça peut faire trois tonnes ?!

— … Ça… c’est sûr que c’est pas un chihuahua ! Bon sang, J’vous dis que j’ai ma petite idée, alors vous verrez : faut me faire confiance !

— Moi… j’ai mon permis poids-lourd… si jamais ça peut aider ?!

Et je refile les clés du camion à Marcel…

Rose des sables. (Feuilleton).

Quelque part, dans un temps plus ou moins lointain.

Georgino (Maman) a passé une bonne partie de l’après-midi à nous préparer des boulettes aux lombrics (Haplotaxida lumbricina). C’est une spécialité de son pays d’origine, le désert de Gobie. Maintenant, elle se lave les mains avec de la poudre aux extraits de cambuis. L’hygiène est primordiale en cuisine. Four, thermostat sur trente pendant quatre heures, et hop ! c’est parti, mon kiki !
Aujourd’hui, Mirda, le temps s’est très légèrement gâté : il n’a pas fait plus de quarante cinq degrés à l’ombre. Papa dit que c’est sûrement à cause de ces saloperies de satellites chinois qui, là-haut, nous tournent sans arrêt autour. Moi, je veux bien le croire, car avec les Chinois : il n’y a jamais rien eu de bon à attendre si ce n’est d’avoir encore plus de malheur sur nous. Papa dit aussi que le vinaigre d’alcool, s’il est de bonne qualité, est très sain pour la santé. D’ailleurs, il en boit plus de trois litres et demi par jour et se porte comme un charme. Ceci dit, il y a longtemps maintenant que tous les charmes de la planète ont été décimés par la Graphiose (ou maladie hollandaise). Alors, si, bien sûr, la question n’est pas de refaire le Monde, on est tout de même en droit de s’interroger sur la pertinence de certaines expressions.
Le père Jojo, notre plus proche voisin, est passé nous voir dans la matinée.
Et sa jambe au père Jojo a encore bien gonflé depuis sa dernière visite. Elle fait maintenant presque le triple de l’autre (la droite) qui est en bois de rose. Avec Bruno, ma sœurette, on a fait des selfies avec sa grosse guibole, enflammée et purulente. Faut bien se marrer un peu de temps en temps, et pour ça, vrai qu’il n’y a toujours rien de mieux que la misère des autres. Papa a sauté sur l’occasion pour déclarer de façon péremptoire que l’argentique était bien mieux que le numérique. Notre daron, je trouve qu’il raconte de plus en plus de conneries en ce moment. Georgino, qui feuillette le dico médical dès qu’elle a cinq minutes, pense que cela proviendrait peut-être de perturbations endocriniennes induites par l’andropause. Va savoir ?
Une fois n’est pas coutume, le père Jojo a refusé de boire un coup, car il ne venait pas pour ça, a-t-il annoncé, l’œil grave (il est borgne en plus d’être unijambiste). «J’dois vous dire que j’ai pas de bonnes nouvelles du front… voilà qu’on a encore perdu une bataille, cette semaine… !».
Le père Jojo, est un ancien militaire de carrière. Cela explique certainement son obstination à ne parler que de la Guerre, le seul sujet de conversation ayant un véritable intérêt pour lui. Il a fait la « Der des der », qui était un peu comme celle de quatorze mais en quarante. La plus sanglante d’entre toutes, d’après notre expert. Beaucoup de ses copains –tous de bien chics types– y sont restés, et il les pleure encore chaque jour que Dieu, « le tout-puissant miséricordieux », fait. «Un carnage, mes braves petits… !». Lui, il a survécu, mais a perdu une jambe (pour rappel : la droite) et un œil (le gauche, cette fois) à cause d’éclats incontrôlés d’une p….. de grenade quadrillée. Des fois, lorsque l’on va chez lui en promenade de courtoisie, le Daminche, il nous sort de gros albums photographiques de ses placards. Avec une bouteille de Guignolet aux queues de cerises vertes qu’il fait lui-même. Ces albums, sont une collection personnelle de jolis clichés souvenirs, en noir et blanc, de tous les ravages de sa guéguerre à Jojo. Et je peux vous assurer que ce n’est pas bien beau à voir, même pour de jeunes enfants comme ma sœur et moi, qui pourtant en ont déjà vu d’autres. Terrible chose que la Guerre, n’est-ce pas… ?
Il est reparti ensuite, après avoir bu tout de même un petit coup vite fait, et toujours en traînant la patte, laissant derrière lui une profonde trace, reconnaissable entre mille dans le sable brûlant. Georgino a tout désinfecté au Propylène-Cétyl dès qu’il eût franchit le pas de la porte. «C’est vraiment pas le moment de se choper une vilaine cochonnerie !». Comme je l’ai déjà sous-entendu plus avant : Georgino est très stricte sur la propreté, les microbes, et tout ça. Toujours une lavette ou bien un torchon en lin, tissé à la main, à la main.
Maintenant, comme il commence à se faire tard, on attaque la « Prière commune » de fin d’après-midi. Celle qui est dédiée au petit Bézu barbu qui nous aime tous, sans aucune distinction de race, ni de couleur (« Je ne suis qu’amour… etc, etc… »).
Quatre heures plus tard, c’est la sonnerie de la minuterie du four qui nous a subitement réveillés…
« À table, maintenant, tant que c’est encore chaud !» a gueulé Georgino, qui n’aime pas du tout être réveillée ainsi par surprise.
— Amène… !» a du-tac-au-tacoté papa, très affamé pour le coup, et surtout ne perdant ni le nord, ni son sens inné de la répartie religieuse.
— Oui, mais lavez-vous d’abord les mimines, mes chéris !»
Le lombric, est particulièrement délicieux, surtout bien crâmé. J’en ai repris deux fois comme tout le monde. Après le dessert, des câpres natures en gelée, on s’installe tous, comme à l’habitude, sur le canapé à rallonges devant notre télévision Schaub-Lorentz. Ce soir, c’est le soir de l’émission « The Noise ». Une émission que nous ne ratons jamais. Sauf, bien entendu, lorsqu’il y a une panne de satellite. Mais, cela est assez rare, il faut l’avouer. Le principe de l’émission, pour ceux qui ne connaissent pas, est d’auditionner et de sélectionner des personnes plus ou moins douées pour faire du bruit, beaucoup de bruit, le plus de bruit possible. Et, il y en a qui sont drôlement fortiches pour ça, vous pouvez me croire ! Pas plus tard que la semaine dernière, Bruno a eu un tympan éclaté. Cette imbécile avait oublié de mettre ses protections d’oreilles en cire de frelons…
— Silence… ça commence ! gueule papa-Nazillon (c’est le petit surnom affectueux qu’on donne à papa depuis qu’on est tout petit avec ma sœur).
— Mince, j’ai pas eu le temps d’aller pisser ! qu’interjecte Georgino en se trémoussant.
Mes parents sont loin d’être des lumières, et ils ont aussi, par ailleurs, pas mal de défauts, mais je les aime bien quand même. Néanmoins, je suppose que ceci est tout à fait normal : tous les gamins du Monde n’aiment-ils pas ainsi tendrement leurs parents ?
Un peu plus tard dans la soirée, alors que l’émission touche à sa fin et qu’un concurrent en salopette mauve et avec une capacité pulmonaire dépassant les huit litres vient tout juste de pulvériser le record en lâchant un contre-ut absolument remarquable à plus de cent-vingt cinq décibels, on frappe à la porte…
«Mais qui peut donc venir faire chier les honnêtes gens à une heure pareille… ?!» chuchote papa immédiatement, n’en ratant jamais une pour pousser un coup de gueule à minima.
C’est tonton Monique…
Tonton Monique, cela fait un sacré bail qu’on ne l’a pas vue. Elle habite pour ainsi dire à l’autre bout du Monde. Enfin, c’est en Ardèche, de l’autre côté du Rhône à sec, mais c’est tout comme.
Et elle a une sale tronche, le tonton Monique. M’ait avis qu’il a dû se passer quelque chose de pas normal, par là-bas, chez les Ploucs (C’est papa qui emploie cette expression lorsqu’il parle du pays de sauvages à tonton Monique !).
«Une invasion de criquets… des millions… des millions, et ces sales bêtes ont tout bouffé… tout… ! Nous reste plus que nos pauvres yeux pour pleurer… !»
Nous, les criquets, ou bien leurs copines, les sauterelles géantes du Sahel, on ne les a jamais eu. Faut dire que par ici, il n’y a plus grand chose à bouffer maintenant que le sable recouvre tout le paysage. Il parait même qu’on aurait la plus haute dune d’Europe du côté de Saint Popaul-les-trois-Têtons. D’ailleurs, un jour, papa a promis qu’on irait tous ensemble voir ça, que cela valait vraiment le déplacement. En attendant, nous voilà bien maintenant, avec tonton Monique, qui pleurniche toutes les larmes de son corps. En parlant de ça, son corps à tonton Monique, je le trouve plutôt bizarre… mince, alors, je me souvenais pas qu’elle était aussi difforme, la dernière fois ! Papa, qui est un peu con, certes, mais pas aveugle, non plus, a bien l’air de l’avoir remarqué aussi…
«Dis, donc, ma p’tite Monique… tu ne serais quand même pas enceinte… ?!
Les femmes, papa-Nazillon et le tact ont toujours fait trois. C’est un peu notre Laurent Ruquier à nous en quelque sorte… !
— Non ! Quelle idée ! Ça (elle montre son gros bidou)… c’est parce qu’en route j’ai bouffé un peu trop de tricholomes de la Saint Georges ! Et surtout, je n’aurai pas du boire ensuite… dingue, comme ça te fait gonfler grave !
— Ah… j’aime mieux ça !
Et tonton Monique s’assoie sur un tabouret que lui pousse gentiment du pied sous son cul Georgina.
— Et vous ne me demandez même pas des nouvelles de Bibine… ?
Bibine, c’est le mari à tonton Monique. Ma tantine, quoi.
— Ben, si, si, bien sûr que si… alors, comment qu’y va donc, notre vieux Bibine ?
— Je l’ai enterré y’a trois jours… !
Silence. Enfin, presque, le vent, furieux, comme toutes les nuits, hurle dans les tuiles disjointes.
— Crotte, alors ! (C’est l’un des jurons favoris de papa-nazillon).
Le Bibine à Monique, est (était…) un sacré numéro. Jamais le dernier pour faire son couillon, lorsque l’occasion se présentait ! Et toujours bourré comme un coing, il va de soi.
— Bon… je suppose que tu vas t’installer ici, maintenant que tu as tout perdu… ? reprend papa, le choc passé.
— Ouais, pourquoi pas… si y’a moyen… !
Re-silence. Enfin, presque, mais ça, je l’ai déjà dit, je crois bien.
— Et vous ne me demandez pas non plus de quoi il est mort, mon Bibine ?! Tonton Monique au bout d’un moment.
— Hein ? Ben, si, voyons ! Bien sûr, qu’on veut savoir… ! Il est mort de quoi, alors, ce brave Bibine ?! papa, qui tente tant bien que mal de se rattraper.
— … De la peste… ! De la peste bubonique qu’il est mort, mon Bibine !

(La suite au prochain numéro (ou peut-être pas…)).

Ulysse.

Désir de fuite, couper les liens

Besoin de zapper tout ce quotidien

De ne pas rater, une fois encore, ma rentrée des classes

Sortir enfin de la nasse

De cette impasse…

Alors ce soir, comme un déclic

Une porte qui claque

Et d’un palier noir, libre, je glisse, je glisse,

Dans l’escalier de service

Dans l’escalier de service…

Prends donc tes cliques

Et puis aussi toutes tes claques

Tes cliques, tes claques…

Tes cliques et puis aussi toutes tes claques…

Sur le boulevard de l’Escampette

Seule la pluie m’fait la causette

Ce soir d’octobre, tout recommencer, oui, mais ailleurs

Oublier pour toujours, le malheur

Mêm’ plus peur !

Hep ! Taxi ! Loin d’ici ! Vite !

Y’a le feu au lac !

L’échappe d’une vie trop lisse, trop lisse

La rengaine d’un long supplice

La rengaine d’un long supplice…

Prends donc tes cliques

Et puis toutes tes claques

Tes cliques et puis toutes tes claques…

Tes cliques et puis toutes tes claques…

Par une nuit glacée, j’me fais la malle

En pouvais plus, j’avais trop mal

Un coup d’éponge effacera tout sur mon ardoise

Avion Roissy, Val-d’Oise

Fini la poisse !

En Première classe, l’Amérique

Et voilà, j’vous plaque !

Souvenirs déjà s’évanouissent, s’évanouissent

Fumées dans la coulisse

Fumées dans la coulisse…

Prends donc tes cliques

Et puis toutes tes claques

Tes cliques et puis toutes tes claques…

Tes cliques et puis toutes tes claques…

La tête baissée, tu te carapates

Vl’à qu’t’as cassé l’fil à la patte !

Décider d’remettre tous mes compteurs à zéro

Déchirer les photos, tourner le dos

Jeter à l’eau

Aucune trace, aucun risque

Loin, quitter la baraque !

Trop de bagages alourdissent, alourdissent

Le petit frère d’Ulysse

Le petit frère d’Ulysse…

Prends donc tes cliques

Et puis toutes tes claques

Tes cliques et puis toutes tes claques…

Tes cliques et puis toutes tes claques…

Auteur : Ernest Salgrenn. Mars 2021. ®Tous droits réservés.

Bon sens.

  • NDA : Ceci est une pure fiction. Ne vous méprenez pas, cela n’arrivera jamais ! Jamais…

Aux environs de 20H00. Paris. Gare de Lyon.

« Bonsoir… 55, rue du faubourg Saint-Honoré, je vous prie…

— Bien, monsieur…

Le taxi démarre dans le silence feutré de son puissant moteur électrique. Cela fait à peu près un an maintenant que l’ensemble du parc des taxis de France est en motorisation électrique. Ainsi d’ailleurs que tous les véhicules de livraison et les autobus. Et pour les automobiles particulières, cela est prévu dans deux ans au plus tard.

— Si vous avez froid, monsieur, je peux augmenter le chauffage à l’arrière… Désirez-vous écouter de la musique ? Peut-être avez-vous une préférence pour la station ?

— Non, merci, c’est gentil, mais je n’ai pas froid pour l’instant. Un peu de musique, pourquoi pas… RTL, ou bien alors sinon, France Inter, si cela ne vous dérange pas…

Depuis que les publicités, la plupart idiotes et infantilisantes, et surtout venant entrecouper sans arrêt les programmes musicaux, sont abolies sur les toutes les chaînes de radio (et de télévision), il est vrai qu’il est bien plus agréable de les écouter.

— Dites, vous n’êtes pas d’ici, vous ?

— Du 12 ème arrondissement ?

— Non ! Je voulais plutôt dire de ce pays… !

Il sourit.

— C’est tout à fait exact, je m’appelle Ishka et je suis arrivé d’Afghanistan, il y a trois ans à peine…

— Seulement trois ans… ?! Oh ! Comme vous parlez bien le français, et… sans aucun accent de surcroît !

— Oui ! Merci, mais, je le dois à ce formidable programme de prise en charge, d’intégration et de formation des immigrés que le nouveau Gouvernement a mis en place dès le mois de juin 2022. Aussi, je n’ai pas trop de mérite à vrai dire ; on s’occupe tellement bien de nous dès notre arrivée sur le territoire français, ah, ça oui, faut voir, monsieur, comme on nous chouchoute ! Autant de bienveillance et d’attention vous motive beaucoup, aussi il faudrait vraiment être un parfait idiot pour ne pas en profiter !

Un gri-gri en métal doré pendouille au rétroviseur.

— Vous êtes croyant, Ishka ?

— Hein ? Oui, comme tout un chacun, je le suppose ! Mais, attention, monsieur… je n’en parle jamais ! Cela ne regarde que moi ! Quelle impolitesse serait de parler ainsi de sa religion ! Moi, je considère que c’est du domaine du privé ! Enfin…

— Quoi donc… ?

— Ben, pour tout vous dire : depuis que j’ai suivi, comme beaucoup de gens, des cours de philosophie et d’humanité… cela m’a un peu ouvert les yeux sur tout ceci… la Mort, par exemple, me fait beaucoup moins peur maintenant, alors, du coup, les bondieuseries et tout ce qui va avec, voyez-vous… comment vous dire… ce n’est plus vraiment ça !

— Oui… je comprends… je comprends très bien… Et vous êtes marié, Ishka, vous avez des enfants ?

— Oui ! Une gentille épouse et deux adorables gamines ! La plus grande vient de rentrer au CM1, cette année, et la petite va à la crèche gratuite de notre quartier pendant la journée. Enfin, je ne sais pas trop pourquoi je dis ça, c’est idiot ! Toutes les crèches de notre pays sont gratuites aujourd’hui !

— Et surtout beaucoup plus nombreuses !

— Bien vrai ! Nous n’avons eu aucune difficulté pour lui trouver une place !

— Ainsi, si je comprends bien, votre épouse travaille donc aussi ?

— Mais, bien sûr ! Tiens donc, il ne manquerait plus que ça qu’elle reste sans rien faire à la maison ! Elle ne le supporterait pas, je crois ! Elle est surveillante en chef à la commission des TIG…

— Les TIG ? Rappelez-moi donc un peu ce que c’est déjà… ?

— Les travaux d’intérêt généraux ! Vous savez bien, les travaux obligatoires pour les quelques chômeurs qui nous restent encore*, et puis les détenus…

— Ah, oui, c’est ça ! Et alors, cela lui plaît ?

— Y’a pas à se plaindre, qu’elle dit ! L’ambiance est très bonne dans son job ! Généralement, elle est sur le terrain, alors elle profite du bon air de Paris ! Et les gars, eux aussi, sont bien contents de pouvoir mettre le nez dehors comme ça tous les jours, et puis surtout d’être un peu utiles à la société. Vous avez vu comme toutes nos rues sont propres aujourd’hui ? C’est grâce à eux ! Et les tags ? Plus un tag sur les murs ! C’est dingue, non ?! Ces gens-là font un travail remarquable…

Il me plaît bien ce chauffeur de taxi.

— Vous avez raison, Paris n’a jamais été aussi propre ! Et de cette façon, tout le monde y trouve son compte ! On m’a dit que le taux de récidive avait été divisé par deux… Incroyable, mais nos prisons se vident !

— Oui, je l’ai lu, moi aussi… mais, n’est-ce pas plutôt cette fois le résultat de l’amélioration des conditions de détention, ainsi que de l’effort important consacré à la formation et à l’instruction de nos délinquants ?

— Effectivement, effectivement… Il était peut-être temps de comprendre qu’une incarcération seule, dans des conditions souvent inhumaines, et favorisant la rancœur envers la société, ne servait strictement à rien, sinon à repousser un peu le problème… Dites… Ça vous dirait de passer prendre l’apéritif, un soir dans la semaine, accompagné de votre épouse ? L’on pourrait ainsi discuter plus tranquillement…

— Et pourquoi pas, monsieur ! Alors, on apportera du Kabuli palaw, vous verrez, ma femme le réussit à la perfection !

— En voilà une bonne idée ! C’est un plat que j’adore !

— Et bien évidemment… inutile de vous préciser que tous les ingrédients sont issus de l’agriculture biologique !

— Mais… je croyais qu’il n’y avait plus que du Bio maintenant sur le marché français… ? N’a-t-on pas fait interdire tous les pesticides, le glyphosate et puis toutes ces autres saloperies toxiques qui nous bousillaient la santé à petit feu et détruisaient la Nature depuis tant de décennies ?

— Oh ! Suis-je bête… ! C’est exact, vous avez raison, je l’avais déjà oublié !

— Et c’est heureux, car cela commence à avoir réellement des effets sur le fameux trou de la sécu ! D’après le dernier rapport officiel, que j’ai pu lire, les cancers digestifs auraient reculé de moitié en seulement deux ans !

— Oui, mais… attention, Monsieur ! si je peux me permettre, bien entendu ! Cela est peut-être dû aussi au fait que notre gouvernement a multiplié par trois le budget de la recherche médicale, ne croyez-vous pas ? Il parait que l’on découvre de nouveaux traitements toutes les semaines ! Nous, avec ma femme, pour se tenir informés : tous les dimanches soirs, on ne rate jamais l’émission « Médecine 2 » à la télévision…

— « Médecine 2 » ?

— Oui, c’est à la place de « Stade 2 » ! Comme les sports de compétitions, et le football en particulier n’intéressent plus personne, à part quelques irréductibles…

— Il est vrai que comme abrutissement des foules, on ne faisait guère mieux… ! Et puis quelle image aussi pour nos jeunes, en leur faisant croire que d’avoir un peu de talent pour taper dans une baballe méritait autant de reconnaissance !

— Et sans parler des salaires mirobolants ! Vous avez bien raison, quelle honte c’était !

— Tenez, à ce sujet, qu’avez-vous pensé aussi, de cette réforme des émoluments de tous les hauts-fonctionnaires, ainsi que des élus nationaux ? Votre avis m’intéresse là-dessus…

— Mais que du bien, évidemment ! Que du bien, monsieur ! Voilà encore une réforme intéressante et efficace de ce nouveau gouvernement ! Était-il vraiment raisonnable de s’obstiner à rémunérer à une telle hauteur tous ces gens qui nous gouvernent ? Notre Pays exsangue n’en avait plus les moyens depuis bien longtemps !

— Encore une fois, je suis bien de votre avis !

— Et vous pouvez me croire que la France entière l’était aussi ! Abolir des privilèges inconcevables à notre époque, diviser par deux les salaires après avoir réduit d’un bon quart le nombre des élus ne pouvait qu’avoir toute l’approbation de la Nation ! Tenez, et vous allez peut-être vous moquez, mais tant pis, je prends le risque… avec ma petite femme, lorsque le Président de la République a annoncé qu’il reverserait la moitié de son salaire à des œuvres caritatives, on en a pleuré de joie, tous les deux !

— À ce propos, l’épouse du Président, vous l’aimez bien ?

— Oh, ça, oui ! En voilà bien une de discrète pour une fois ! Elle ne s’occupe de rien ! Et ce n’est pas plus mal, avouons-le !

Il en rajoute une couche.

— Au moins, elle, elle ne coûte rien au Pays ! Encore de belles économies de faites ! Quand, je pense que la précédente nous coûtait plus de quatre cent mille euros par an en frais divers !

— Oui, et cela compense un peu avec l’augmentation des salaires des professeurs, des instituteurs, des personnels soignants, et de toutes ces professions bien utiles, elles, qui nous rendent la vie beaucoup plus agréable…

— Parfaitement ! Et tenez, justement… permettez donc que je m’arrête deux petites secondes pour dire bonjour et tout le bien que je pense d’eux, et de tous leur semblables, à ces policiers en faction…

— Mais… Ishka… nous sommes arrivés… ! C’est ici, le 55 !

Il se retourne. Et comprend alors sa bévue…

Il est vingt heures trente, et un Président, plein de bon sens, rentre chez lui…

* Dès son arrivée au pouvoir, le nouveau gouvernement a divisé par deux toutes les taxes pesant sur les entreprises françaises (et payant tous leurs impôts en France…), et dans le même temps multiplié par deux celles sur tous les produits importés. L’effet fût quasi immédiat sur la reprise de l’activité industrielle et commerciale de notre pays. Ainsi, le nombre des demandeurs d’emploi est aujourd’hui insignifiant. Simple, efficace, il suffisait juste d’y penser…

Texte Ernest Salgrenn. Mars 2021. ©Tous droits réservés.

Chapitre 35. Fuite d’huiles.

J-2. Villa Mektoub. Vingt minutes plus tard.

Tout de suite, je pense à WooWoo…

Quelques minutes plus tôt, ne venais-je pas de comprendre que cet enfoiré était capable de tout pour arriver à ses fins, de découvrir, stupéfaite, qu’il me faisait surveiller de près par ses sbires depuis un bon bout de temps, écoutant toutes mes conversations, et notamment celles que j’avais eu dernièrement avec Gladys ? Aussi, aucun doute possible dans mon esprit : si elle n’était plus là, à m’attendre comme elle me l’avait promis tout à l’heure, il ne pouvait y avoir qu’une seule explication : ce salaud de Woo Woo l’avait kidnappée !

Je suis perdue… complètement perdue, paumée, sidérée, désespérée, anéantie, liquéfiée… et voilà aussi que je pèse deux tonnes ! Deux tonnes d’horrible souffrance, deux tonnes de malheur qui me plaquent au sol, et pourtant, et pourtant tout de suite je veux courir droit devant moi, sans réfléchir, la chercher partout, dans tous les sens, dans tous les endroits possibles, la retrouver coûte que coûte, remuer la Terre entière et de fond en comble, crier, gueuler, hurler, cogner, oui, le cogner fort, ce Woo Woo, lui foutre ma main dans la gueule à ce gros lard, lui arracher une oreille, puis la seconde avec tout autant de rage, et les jeter ensuite à un gros chat pour qu’il s’en amuse, puis, lui péter un bras, d’un coup sec, crac ! le piétiner à pieds joints, longtemps, lui faire sauter toutes ses dents, du devant, d’en haut, du bas, et même celles qui sont tout au fond de sa petite bouche de fumier, bien planquées, et qu’il crache du sang, ce salaud, et que ça coule à flots encore, et qu’il se pisse dessus de frayeur, et qu’il pleure sa mère pendant des heures, et qu’il demande pardon dans un râle étouffé, et puis, enfin, qu’il agonise, cette sale pourriture jaune, mais qu’il parle avant ! Oh, oui… ! Oh, ça oui, là-dessus, faites-moi confiance : il finirait par parler, ce saligaud !

Mais, une main ferme me retient…

— Attendez une minute ! Partez donc pas comme ça ! C’est vous Madeleine… ?!

— … Quoi… ?! … Madeleine ? Oui, oui, c’est moi ! Et vous, vous êtes qui… ?!

— Henri ! Suis le chauffeur de madame Bordèrre… l’écrivaine !

— … L’écrivaine… ? Quelle écrivaine… ?! La connais pas, celle-là ! Bon lâchez moi le bras maintenant sinon j’appelle du monde !

— Mais, elle est avec elle…

— Quoi… qui ça… ?!

— Votre amie, Gladys… elle est là-bas avec ma patronne, mademoiselle Bordèrre, et je viens pour vous le dire avant que vous ne la recherchiez partout ! Alors, ne vous en faites pas, m’dame, j’vous lâche bien sûr, y’a pas de souci !

— … Elle l’a kidnappée… ! Elle est dans le coup avec Woo Woo, hein, c’est ça… ?! Alors, c’est donc elle qui l’a kidnappée… ?! Salaud ! Elle est où… ? Tu vas finir par me le dire maintenant où elle est, ma Gladys… parle donc ou bien… je t’emplâtre !

— Hé, ho… c’est quoi cette histoire de kidnapping ?! Enfin voyons, calmez vous, personne n’a enlevé votre amie ! Elle est là-bas que je viens de vous dire, et elle discute tranquillement avec ma patronne !

Ce type avait l’air plutôt honnête, et bien propre sur lui dans son costard-cravate, alors je me suis tout de même un peu calmée. Et, je l’ai suivi. Et… ma Gladys était bien là, un peu plus loin, sereine, une coupette en cristal de Bohême pleine de bulles à la main !

— Ah ! Madeleine, te voilà enfin ! Tu ne t’es pas trop inquiétée, je l’espère ?!

Inquiète ?! Moi… ?! Mais non, tu parles, Charles ! Que nenni ! J’étais juste à deux doigts de massacrer la moitié de la planète, d’exterminer sans aucun état d’âme tout ce qui bougerait même imperceptiblement une escourde, et sans oublier bien entendu de les torturer avec patience tous autant qu’ils étaient avant qu’ils ne crèvent, ces vermines ! Je lui aurai bien lacéré sa petite robe noire à coups de griffes… mais elle a souri…

— Non… ! Bien sûr que non !

Le chauffeur s’éloigne discrètement sans oublier de me lancer un petit coup d’œil en coin, amusé.

— Viens donc par ici que je te présente mon amie Phlycténiae… on s’est connu toutes les deux en classe prépa à Henri IV, et puis surtout maintenant, c’est ma romancière préférée ! Il n’est pas possible que tu n’es pas lu au moins un de ces ouvrages ?! Tiens, je suis presque certaine que tu connais le plus célèbre d’entre-eux : « Crise de nerfs sur un paddle fou »… ?! Celui-là est vraiment trop génial !

La Phlycténiae en question n’est pas épaisse. Et puis toute rouge aussi. Elle est entièrement peinturlurée de cette couleur. Tout le corps. Et très peu de fringues par le dessus, juste une espèce de mini tutu en tulle, cramoisi lui aussi, et un gros nœud, toujours en tulle et de la même teinte, dans les cheveux, et puis rien d’autre… rien… ! Ouais, sûr qu’elle est drôlement maigrichonne, cette Phlycténiae ! Un vrai coton tige ! Elle a des cannes de serin à se prendre des bains de pieds dans un canon de fusil ! Et pas du gros calibre, vous pouvez me croire ! À vue de nez du calibre douze peut-être, et encore, je ne suis pas certaine ! Elle me tends une main… j’ose pas trop serrer… je vais lui péter quelque chose !

— Bonsoir… Madeleine, c’est bien ça ? Alors, comme cela, vous travaillez avec notre Président de la République à ce que vient de me raconter Gladys… j’imagine que cela doit être follement amusant, n’est-ce pas… ?!

Encore une qui n’a rien compris à rien.

— Ouais, ouais, pour ça, je m’éclate bien ! Et puis on voyage pas mal aussi ! Et vous, alors… ? Même pas peur des taureaux, à ce que je vois ?!

Elle pouffe de rire. Il se pourrait bien qu’elle se brise en deux entre deux quintes.

— Tu vois, je te l’avais dis, Flick, elle est vraiment marrante, mon amie Madeleine !

— Oh, oui… je l’adore déjà !

Ma Gladys rayonne. C’est la première fois, depuis que je la connais, que je la vois comme cela… bon sang, qu’est-ce que t’es belle quand tu ris, ma beauté !

— Dis donc, toi, j’ai l’impression que ça te fait du bien de prendre un peu l’air ! Cela me fait rudement plaisir de te voir aussi gaie !

— C’est vrai, tu as raison, mais je suis tellement bien ici, ce soir, avec toi !

Je l’attire contre moi, et lui roule un big palôt de folie, avec la langue qui vous tournicote bien dans tous les sens. Et tout ceci devant la planche à pain qui doit rougir encore un peu plus dans son body-paint intégral. Ouah ! Comme cela fait du bien un peu de détente après tout ce stress !

Nous sommes encore bouche à bouche lorsque toutes les loupiotes autour de nous s’éteignent d’un coup, et qu’un type monte sur l’estrade installée en face de nous, et commence à nous faire l’article dans un microphone avec une voix de châtré. Il nous annonce les réjouissances du spectacle prévu ce soir, et même qu’on allait vraiment se régaler, promet-il.

— Et voici, pour commencer, sous vos applaudissements, l’ours Katmaï dans son fabuleux numéro de jonglerie !

Pour mieux voir, on s’avance toutes les trois vers la scène installée en hauteur devant la pistoche. C’est plutôt marrant car l’ours brun qui se pointe porte, lui aussi, un tutu. Le plantigrade, beaucoup plus potelé et poilu que notre ablette cramoisie, debout sur ses pattes arrières, jongle adroitement avec des grosses bougies allumées, rapport direct, je le suppose, et cela est vachement touchant d’y avoir pensé, avec l’anniversaire à Mademoiselle canard WC…

Au bout d’un moment, la cire brûlante des bougies lui dégoulinant un peu partout sur le râble, cela se met à sentir fortement le roussi, et son dresseur, conscient du problème, préfère arrêter la démonstration avant que sa grosse bête de foire ne finisse complètement épilé. Tout le monde applaudit bien fort. Très chouette, l’ambiance, ici…

— Et maintenant, voici les « Déglingoskaïa », des lutteuses formidables qui nous viennent directement de Bulgarie !

Deux nanas, tout en muscles et le corps entièrement enduit d’huile, apparaissent dans les projos. De sacrées bestiasses, ces lutteuses, bien grassouillettes dans des maillots de bain très échancrés, et qui, sans attendre, commencent par s’attraper par le derrière du cou pour se faire tomber sur le tapis. Ce genre de spectacle a toujours beaucoup de succès, surtout auprès des mecs. Apparemment, cela les excite grave de voir des pouffiasses dans le genre rouler et surtout se tripoter ensuite dans de l’huile de friture ou bien encore dans de la boue immonde ! Et il n’y a qu’à les entendre tous gueuler, ce soir, pour s’en persuader… ! Mais, ce n’est pas tout, ça, j’ai pas mal de choses à régler, moi…

— Ne bouge pas… ! J’ai juste un petit coup de fil à passer ! que je chuchote à l’oreille de Gladys. Et je me recule, de deux petits pas seulement, histoire de ne pas trop la quitter de l’œil non plus.

— Allo… ? Jean-Lain ?! Nom d’un chien, qu’est-ce que tu foutais… pourquoi tu répondais pas… ?!

— Madeleine… ?! Ah, c’est toi, Madeleine ?! Excuse-moi, je m’étais endormi !

— Endormi ?! Comment ça, endormi… ?! Tu es déjà couché ?! Mais, il est à peine vingt deux heures… ?!

— Non… non, je me suis endormi sur une chaise dans la salle à manger ! Je sais… c’est vraiment pas de moi ! La fatigue sûrement ! Je prépare tout pour demain matin… il y a la reine d’Angleterre qui vient pour le petit-déj’ ! Tu ne vas pas le croire, mais elle s’est encore invitée à l’improviste, la garce ! On vient de l’apprendre juste après que vous soyez partis… la grosse tuile, quoi ! Comme si on avait vraiment besoin de ça en plus en ce moment !

L’une des deux lutteuses a réussi à coincer fermement la tête de l’autre entre ses cuisses musclées…

La reine d’Angleterre, je la connais bien aussi, et ce n’est pas la première fois qu’elle nous fait ce coup-là de débarquer sans prévenir. C’est une habituée de la chose. Et, comme Madame est toujours la reine du Monde, et même du Commonwealth, personne n’ose trop lui dire quoi que soit. Surtout que si elle t’as chopé dans son collimateur, jamais plus elle ne te lâchera ensuite, parce que c’est une sacrée bourrique, celle-ci ! Et puis très observatrice… rien ne lui échappe ! D’ailleurs, je sais qu’elle note tout sur un petit calepin, son putain de petit calepin royal à son altesse qu’elle planque toujours dans son sac à main ! Je le sais : j’l’ai vu faire, la vieille… !

— Bon, écoute-moi, mon Jeannot… la reine d’Angleterre, tu la laisses en plan pour le moment ! J’ai besoin de toi en urgence !

— Hein… ? Quoi… ? Mais…

— Y’a pas de mais ! Écoute-moi bien, plutôt… tu vas monter dans ma piaule, rapido, et récupérer ma valoche qui est posée sur le lit…

— Ta valise… ?! Mais… tu pars, Madeleine ?!

— Oui, je pars ! Ouah, c’est dingue comme tu captes drôlement vite ! Impressionnant !

— Mais, tu pars où… ? Madeleine… tu ne vas pas partir maintenant tout de même ? Et qu’est-ce que je vais devenir, moi, si tu pars… ?!

— Bon… écoute, écoute encore au lieu de chialer comme une… enfin, bref, tu récupères Balou aussi ! Il te suivra sans problème, il te connait bien, toi. Et surtout n’oublie pas de prendre sa petite gamelle qui est posé au pied du lit… pour les croquettes, ce n’est pas la peine, laisse tomber, je me débrouillerai !

— Balou… ?! Tu pars avec Balou ?!

Son premier ministre actuel à la reine d’Angleterre, Sir Walter Charles Huddington, la surnomme « Elizabeth on ice », et ça, c’est parce qu’il affirme que sa Majesté est tout comme une patinoire : froide et lisse comme peuvent l’être toutes les patinoires du Monde, mais surtout parce que sur elle tout glisse à merveille ! L’image est belle, mais il dit aussi volontiers, le Lord, que ses rebords à la Queen doivent être tout en caoutchouc car à chaque fois, et quoi qu’il fasse, cela lui revenait toujours dans sa gueule, à ce Charlot… !

Nos deux grâces bulgares ont bientôt terminé de s’emmancher et de se brouter bien consciencieusement la savonnette. Cela se voit qu’elles commencent un peu à fatiguer. Évidemment, comme il fallait s’y attendre, elles se sont entre-déchiré les maillots avec méthode et sont maintenant quasiment à poil…

— Tu récupères un hélico et tu rappliques fissa ! Je t’attends ! Et surtout, ne pose pas de questions ! On n’a pas de temps à perdre pour ça ! Allez, magne-toi maintenant ! Je te préviens, si t’es pas là dans moins de vingt minutes : je raconte tout au sujet de madame Gémiminiani !

Et je raccroche. Je sais bien que j’ai été, une fois de plus, un peu vive avec lui mais la situation l’impose. Il ne faut pas que l’on traînaille trop par ici maintenant. Cela ne fait aucun doute que le Woo Woo, ce vicieux, doit déjà s’organiser, lui aussi, de son côté. Et comme je sais dorénavant qu’il écoute toutes mes conversations téléphoniques : cela lui fait toujours un coup d’avance sur moi…

Les lutteuses quittent maintenant la scène sous des tombereaux d’applaudissements et de sifflets puissants et enthousiastes, puis des types viennent immédiatement passer des serpillères pour tenter d’enlever le trop plein d’huile répandu sur le tapis ciré. Belle organisation, je dois le dire.

Je me rapproche de Gladys et de sa copine.

— Rien de grave au moins… ?

— Non, non, aucun souci, juste deux ou trois petits trucs de dernière minute à régler pour le boulot !

Si je ne désire pas trop l’inquiéter pour l’instant, je sais pourtant qu’il faudra bien que je lui raconte tout, et assez vite maintenant, au sujet de Woo Woo et de mes petites combines avec cet ignoble pourceau. Toutefois, à cet instant, j’ai encore besoin de réfléchir calmement à la suite, car, si j’ai déjà mes deux billets en première classe pour les îles Fidji, avec un décollage prévu demain, dans la soirée, de Roissy, soit trois heures seulement avant la fin de l’ultimatum de l’autre abruti, j’ai aussi bien conscience que ce n’est pas encore gagné, cette histoire. Attention, va vraiment pas falloir que tu te loupes, ma petite Mado… !

— Et voici maintenant, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, les célèbres clowns Julius et Marcel… !

Le premier a apparaître sur la scène est le clown blanc, tout en habit de lumière scintillant de mille feux et chapeau pointu. Puis, voilà le second qui déboule aussi sec à fond les ballons… Et, c’est là… oui, c’est là, que ça a légèrement déraillé dans le programme… ! Ah, pour ça, pour débouler, il a déboulé, l’auguste au nez rouge ! Il a jailli comme une grosse fusée de la NASA, ou bien plutôt, et l’image vous parlera peut-être encore mieux, comme un godemichet bien vaseliné sorti fébrilement d’un tiroir de table de chevet un soir de la Sainte Catherine… ! Pfffuittt ! qu’il nous a fait sur la toile cirée avant de décoller direct ! Les premiers rangs l’ont vu passer au-dessus d’eux en battant des ailes, enfin je veux dire des bras, puis assez rapidement il a perdu de l’altitude, loi de la gravité oblige, et vlan… l’impact… ! Je crois bien qu’elle ne l’a pas du tout vu venir, la Phlycténiae, et c’est en plein dans l’buffet qu’elle se l’est enquillée, notre allumette suédoise… !

Chapitre 34. Les œufs dans le panier.

J-2. Villa Mektoub. Un quart d’heure plus tard.

Lorsque nous le voyons revenir, notre Marcel, le nez rouge tout de traviole, blanc comme un linge d’autel, et avançant d’une façon assez peu orthodoxe, les pieds en canard et les jambes très écartées, nous comprenons tout de suite qu’il a du se passer quelque chose d’anormal. Zoé, qui le tient délicatement par la main, le fait asseoir avec précaution sur la deuxième chaise bancale, juste à côté de J-T.

— Une dingue… !

— Hein… ?

— Ton copain s’est fait attaqué par une dingue ! Une véritable folle furieuse ! Complètement tarée, la nana ! Faut croire qu’elles ne sont pas toutes enfermées !

Dans la foulée, elle nous explique dans les moindres détails le déroulement de la scène sus-mentionnée, et là, inutile de dire que nous avons extrêmement de mal à nous contenir, avec Julius, pour ne pas éclater de rire ! Ah ! Ce pauvre Marcel ! Lui qui se la joue sans discontinuer « Gros bras et roulement de mécaniques à toutes épreuves » le voici bien arrangé cette fois !

— Allez… cela va finir par passer ! Ça n’a pas l’air si grave ! Et puis surtout, il y a bien plus important pour le moment…

— Et quoi donc, mon Chou ? Qu’est-ce qu’il vous a raconté le vieux schnok… ?

— Et bien, il nous a tout simplement appris la véritable raison de la présence du Président de la République à cette soirée…

— Cool !

— Oui… cool ! Donc, s’il est venu ici, vois-tu, c’est dans l’unique but de récupérer auprès de son copain Gonfarel, un petit manuel…

— Un manuel ?

— Oui, un petit manuel, mais d’une importance capitale !

Alors, je narre, et j’explique l’importance de cet objet qui contient la marche à suivre et surtout les fameux codes secrets indispensables si l’on désirait déclencher une attaque thermonucléaire. Je lui apprends ensuite, et tout aussi incroyable que cela puisse être, que l’ancien Président Gonfarel avait tout bonnement oublié de le transmettre à son prédécesseur, il y a donc deux ans de cela, et plus incroyable encore, que ce dernier venait à peine de s’en apercevoir !

— Oh, ben, ça ! Vraiment du grand n’importe quoi ! Et ces types sont censés nous diriger ?! Mais, quelle bande d’incapables !

— Effectivement, tu as raison, tout ceci n’est pas très sérieux ! Il reste néanmoins que pour nous cela est assez inespéré…

— Comment ça… ?

— Imaginons que nous arrivions à remettre la main sur ce fameux manuel avant le Président…

— Oui… ?

— Et bien, du coup, il est clair qu’ils ne pourront jamais les faire partir leurs satanés missiles ! Et je me tourne vers Julius…

— N’est-ce pas, Julius ? C’est bien ce que tu m’as dit tout à l’heure ? Sans les codes, impossible de lancer les missiles ?

— Ja, ja ! Zela est tout à fait correck ! Zans zeux, qui zont enregistrés dans le logiziel-leu, faut abzolument réinizializer tout le program-meu ! Natürlich, zela est toujours pozi-bleu, mais zela prendre beaucoup de temps !

— Voilà ! Et ainsi, l’on pourra calmer le jeu tranquillement comme on a toujours eu l’habitude de le faire jusqu’à présent depuis là-haut !

— … Comment ça… ?! Qu’est-ce que tu veux dire, Chou… ? Là-haut… ? Où ça donc, là-haut… ?!

— Quoi… ?! Là-haut ? Mais non… rien ! Là haut, là-bas… c’est du pareil au même, non ? Oui, bon, c’est exact, je crois bien que j’ai dit là-haut mais comme j’aurai tout à fait pu dire autre chose !

— Oui, peut-être, mais j’ai très bien entendu là-haut ! Tu as bien dit là-haut, Chou… !

— Si je peux encore me permettre… et sans vouloir trop m’immiscer dans vos affaires, je crois que vous faites fausse route les gars ! Notre J-T sorti des vapes…

— Quoi… ?!

— Hé, oui ! Vous vous égarez, là, parce que le manuel ce n’est pas du tout Gonfarel qui le détient ! Non, ça, je peux vous assurer que ce n’est pas lui du tout ! Par contre… je sais très bien qui c’est qui l’a, moi !

On pourrait sûrement en raconter beaucoup sur ce J-T, et pas que des jolis compliments, c’est une évidence, mais, pour le coup, il me sauvait la mise…

— Hein… ?! Qu’est-ce que tu nous racontes, le vieux ?! Et pourquoi tu nous l’as pas dit tout à l’heure quand t’étais encore sous hypnose ?!

— Mais, parce que vous ne me l’avez pas demandé, tiens donc !

— Bon… OK… vrai que c’est pas faux ! En attendant, si ce n’est pas Gonfarel qui détient le manuel, qui est-ce, alors ?!

— Si j’vous le dit… vous promettez de me relâcher ensuite ?!

— Faut voir… j’sais pas trop… peut-être… !

— Non, j’veux savoir avant ! Sinon, j’vous dit rien du tout ! Et ce n’est pas la peine de recommencer ce vilain truc avec votre doigt… cette fois, je ne me laisserai pas faire !

— Et avec ma main sur ta gueule ?! Tu nous causerais mieux ?! Marcel, qui semble avoir récupéré de son petit dommage aux orphelines…

— Laisse donc, Marcel ! Après tout, pourquoi pas le relâcher s’il nous promet sur l’honneur de ne pas nous causer d’ennuis par la suite… et puis, il va finir par nous encombrer plutôt qu’autre chose !

— Promis ! Promis sur mon honneur ! Et même sur tout ce qui vous plaira ! Je vous jure que je me tiendrai tranquille et je ne dirai absolument rien à personne ! C’est promis, les gars ! Je vous le jure !

Évidemment, l’on devinait bien tous ici présent que la première chose que ferait sans aucun doute, ce J-T, avec sa face de faux-cul et sa panoplie complète de simagrées, serait d’aller nous dénoncer illico presto ! Pour jurer sur l’honneur faut-il encore en avoir un minimum de disponible en stock, et j’en avais déjà malheureusement connu quelques autres, des comme lui, des qui, pour être encore plus clair sur le sujet, vous donneraient le bon Dieu sans confession, et qui pourtant n’hésitent pas un seul instant par la suite à vous mettre dans le pétrin dès que la première occasion se présente !

— C’est entendu, alors vas-y maintenant, on t’écoute, la fouine ! C’est qui, le manuel… ?!

Notre J-T a maintenant les yeux plus que globuleux, et qui sait, peut-être même vont-ils finir par lui sortir complètement des orbites s’il s’obstine comme cela à nous jouer son cinéma sur le mode «J’impressionne fort mon petit monde avant de lâcher le morceau» ! Me demande si sa prochaine beigne ce n’est pas moi, cette fois, qui vais finir par lui refiler… ?!

— Bon, t’accouche, ou quoi… ?! Mon Marcel, perdant, lui aussi, dangereusement patience.

— Oui, oui… voilà… c’est… c’est Madeleine… ! Cette sacrée salope de Madeleine ! Je sais que c’est elle qui l’a, votre foutu manuel ! Je le sais parce que j’y étais moi aussi, il y a deux ans, et je l’ai bien vu le prendre en douce quand elle croyait que personne ne l’observait, cette garce !

— Ah, ben, merde, alors… !

— … Quoi… ?! Qu’est-ce qui t’arrive, Marcel ?!

Le voilà qui se lève en se frottant très délicatement les testicules probablement encore un peu douloureuses…

— Madeleine… ?! J’ai bien entendu, là… ? Il a bien dit Madeleine, hein… ?! Madeleine, mais, pute borgne, cette Madeleine, c’est notre folle dingue de tout à l’heure !

— Quoi… ? Moi, surpris.

— Cette Madeleine dont y nous cause, le vieux, ben… je crois bien que c’était elle dans les chiottes… !

— Et sûrement que pour sûr que c’était elle ! Y’a pas d’erreur possible ! Parce que je vais vous le dire, moi qui la connait bien, c’est tout simplement le diable en personne, celle-ci ! Oh, oui… le Diable ! Alors… ? C’est bon maintenant, vous aller me relâcher, les gars… ?

Émoti-conne.

Une chanson d’actualité…

Comme un virus qui traînerait dans l’air

L’air du buzz, et déjà l’plein des galères

Défense d’afficher, nos envies, nos pensées

Sur des murs de carton-pâte, d’pâte à modeler

Murailles de dédain, aux décos de cinoche

Vous nous mentez, hou ! Com’ c’est moche !

Depuis notre naissance, depuis le début

Des laitues, vous nous vendez, déçus, déçus…

Depuis notre naissance, depuis le début

Des laitues, vous nous vendez, déçus, déçus…

Pauvreté du discours, au secours la syntaxe !

Médiocrité, rouge sang, impaire et passe

Défauts des papiers, roule sans l’assurance

Tombereau d’ordures, frisant l’indécence

Internet pas très net, cache l’adresse IP

Et crache son venin, asséne ses vérités

Et surtout n’oublie pas, pauvre… môme

De décorer ton fumier, d’un émoticone !

Et surtout n’oublie pas, pauvre… môme

de décorer ton fumier, d’un émoticonne !

Échange d’opinion, des mots de passe-passe

Suivre protocole, mais jamais personne en face

Qu’un avatar en pixels, une tronche de spam

Intelligence artificielle, c’est ça le programme ?

Vide ton panier, tu t’es planté, ma jolie !

Out le Black Berry, déconnecte ton Wifi

Réalité devient virtuelle avec application

La puce à l’oreille, et casser l’fil des émotions…

Réalité devient virtuelle avec application

La puce à l’oreille, et casser l’fil des émotions…

Et surtout n’oublie pas, pauvre conne

De décorer ton fumier, d’un émoti-conne !

D’un émoti-conne… !

Texte Ernest Salgrenn® Tous droits réservés. Février 2021.